Le bon heurt d'être parents
Pages 70 à 78
Citer cet article
- BEN SOUSSAN, Patrick,
- Ben Soussan, Patrick.
- Ben Soussan, P.
https://doi.org/10.3917/empa.086.0070
Citer cet article
- Ben Soussan, P.
- Ben Soussan, Patrick.
- BEN SOUSSAN, Patrick,
https://doi.org/10.3917/empa.086.0070
Notes
-
[*]
Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre, responsable du département de psychologie clinique, Institut Paoli-Calmettes, Centre de lutte contre le cancer Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marseille.
-
[1]
R. Char (1978), « Vers aphoristiques », dans La nuit talismanique, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1983, p. 493.
-
[2]
E.-M. Cioran (1973), L’inconvénient d’être né, Paris, Gallimard, coll. « Folio Poche Essais », 1987.
-
[3]
H. Léonard, Pour le plaisir. Auteurs compositeurs : V. Buggy, C. Carmone, J. Lepers, Paris, Polydor, 1981.
-
[4]
É. Badinter, Le conflit. La femme et la mère, Paris, Flammarion, 2010.
-
[5]
M. Gauchet, L’impossible entrée dans la vie, Bruxelles, Yapaka.be, coll. « Point d’arrêt », 2006, p. 25.
-
[6]
A. Warhol (1968), « In the future, everyone will be world-famous for 15 minutes. » Phrase culte, reprise à l’empan, tirée de la monographie publiée à l’occasion de son exposition au Musée d’art moderne de Stockholm en 1968.
-
[7]
C. Rosset, Logique du pire : éléments pour une philosophie tragique, Paris, puf, 1993.
-
[8]
J.-L. Borges (1935), « Histoire universelle de l’infamie », dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1993, t. I, p. 313.
-
[9]
P. Dorin, Ils se marièrent et eurent beaucoup, Paris, L’École des Loisirs, coll. « Théâtre », 2005.
-
[10]
W. Pasini, « Les bons enfants à venir », dans Les Bons Enfants, sous la direction de M. Soulé, Paris, esf, coll. « La vie de l’enfant », 1983.
-
[11]
D.W. Winnicott (1956), « La préoccupation maternelle primaire », dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
-
[12]
A. Bouchard-Godard, « Y a-t-il un père du nourrisson ? », Dialogue, 104, 1989, p. 7-17.
-
[13]
« Il avait un tatouage avec un cœur bleu sur la peau blême et juste à l’intérieur, on lisait : “Maman je t’aime”. » É. Piaf (1956), L’homme à la moto, chanson adaptée de Black Denim Trousers and Motorcycle Boots de Jerry Leiber et Mike Stoller, interprétée par les Cheers aux États-Unis en 1955.
-
[14]
« … Le sentiment de la paternité se développa chez Goriot jusqu’à la déraison. » H. de Balzac (1835), Le père Goriot, Paris, Garnier-Flammarion, p. 96-97 (Folio, p. 127-129).
-
[15]
W. Shakespeare (1606), Le roi Lear, Paris, Gallimard, Folio, 1999.
-
[16]
Le comportement amoureux serait génétiquement programmé et certaines hormones sécrétées par un individu seraient électivement repérées par tel autre au niveau cérébral. L’activité dans certaines zones du cerveau serait ainsi modifiée, mais ces zones vont peu à peu se désensibiliser et cette désensibilisation intervient quand l’enfant est capable de se débrouiller tout seul, vers 3 ans. L. Vincent, Petits arrangements avec l’amour, Paris, Odile Jacob, 2005.
-
[17]
F. Beigbeder, L’amour dure trois ans, Paris, Gallimard, 1997.
-
[18]
On se référera à : M.-N. Schurmans, L Dominicé, Le coup de foudre amoureux. Essai de sociologie compréhensive, Paris, puf, 1997 ; C. David, L’état amoureux. Essais psychanalytiques, Paris, Payot, 2002 ; S. Lallemand, La circulation des enfants en société traditionnelle. Prêt, don, échange, Paris, L’Harmattan, 1993.
-
[19]
« Si à 50 ans, on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie ! » Jacques Séguéla, le 13 février 2009 à l’émission Les 4 vérités sur France 2.
-
[20]
R. Barthes (1954-1956), Mythologies, Paris, Le Seuil, 1957.
-
[21]
C. Maier, No Kid, Paris, Michalon, 2007.
-
[22]
J.-P. Lebrun, La perversion ordinaire, Paris, Denoël, 2007.
-
[23]
D. Houzel (sous la direction de), Les enjeux de la parentalité, Toulouse, érès, 1999.
-
[24]
P. Jeammet, « Réflexions sur la parentalité », Adolescence, Bordeaux, L’Esprit du Temps, 55, 1, 2006, p. 69-77.
-
[25]
D.W. Winnicott (1950), L’enfant et sa famille, Paris, Petite bibliothèque Payot, 1984, p. 104.
« Que notre lit d’amour se prolonge après nousEt dresse sa pénombre dans un regard qui rêve,Oui, cela a de quoi rendre heureux. »
« Ma vision de l’avenir est si précise que, si j’avais des enfants, je les étranglerais sur l’heure. »
« Au feu les pompiers, y’a l’enfant qui naît ! »
« Pour le plaisirPrendre le temps de temps en tempsDe refaire d’un homme un enfantEt s’éblouir. »
1Je lis Le conflit. La femme et la mère d’Élisabeth Badinter [4] et je tombe sur : « Une chroniqueuse du Chicago Sun-Time, Ann Landers, demanda dans les années 1970 à ses lecteurs s’ils referaient le choix de la parentalité sachant ce qu’ils savaient. À la stupéfaction générale, elle reçut une dizaine de milliers de réponses parmi lesquelles 70 % répondaient par la négative. »
2Coup d’œil rapide sur le Net. Un sondage auprès de 1 445 internautes, formule, quarante ans plus tard, la même requête. Résultat tendance élections de république bananière : 92 % de oui à la question « Maintenant que vous savez ce que c’est que d’être parents, est-ce que vous referiez ce choix de le devenir ? »
3En moins d’un demi-siècle, nos engagements à l’égard de la parentalité auraient donc été si notablement métamorphosés ?
4Enfonçons le clou. Philosophie magazine publiait dans son numéro de mars 2009 un sondage réalisé par la Sofres, sur le thème : « Pourquoi fait-on des enfants ? » Sur les 1 000 personnes interrogées, 91 % avaient des enfants, souhaitaient ou auraient souhaité en avoir ; seules 9 % n’en avaient pas et ne souhaitaient pas en avoir. Mais le clou du sondage est ailleurs, radical, péremptoire, allez, osons, terrible, effrayant. À cette absurde question « Pourquoi faites-vous des enfants ? », les Français ont, pour 60 % d’entre eux, cette réponse tranchée : les enfants « rendent la vie plus belle, plus joyeuse ». Quelle plus belle définition de cet obscur objet du désir, maintes fois convoquée en notre fragile humanité ? En bref, l’enfant comme nouvel objet de jouissance, prime au plaisir, qui saura si bien égayer notre quotidien et faire relativiser les petits tracas de tous les jours. L’enfant du désir. Mais en ce qu’il est, comme le dit Gauchet, « désiré pour lui-même en même temps que pour soi [5] ». Désiré comme une voiture, une maison, un voyage ou le dernier Smartphone du moment. Désiré comme le salaire mirobolant des footballeurs professionnels, la beauté précieuse des mannequins sur papier glacé, des vacances de rêve aux îles du Levant, nos « 15 minutes de célébrité [6] », que sais-je encore, qui avive toutes nos convoitises les plus extravagantes. Désiré comme Nietzsche le rappelait – « On en vient à aimer son désir et non plus l’objet de son désir » –, à savoir que ce que nous cherchons dans le désir n’est pas dans l’ordre des choses, mais au creux même de nous. Nous ne cherchons nulle étreinte fusionnelle avec un objet, un autre, nous sommes en quête éperdue, mais ô combien humaine, d’une éternelle et pleine réconciliation avec soi. Nous poursuivons désespérément, mais j’aurais dû écrire plutôt incurablement, cette matière de nos rêves. L’enfant comme objet du désir parental n’est là que pour parasiter la problématique même du désir ; entre le désir et son objet, l’enfant, se faufile une faille qu’aucun enfant ne saurait combler, frappé d’un manque insurmontable à satisfaire. Puisque l’enfant, jamais, ne sera tout, ne pourra tout. Jamais. Mais tout autant, paradoxalement, puisque l’enfant ne sera jamais ce rien que convoque Clément Rosset quand il soutient que « le désir est désir de rien [7] » : le désir est sans objet, inassignable, indéfiniment béant, inconnaissable, inatteignable, éternellement dévalué et éternellement rétabli en son règne despotique. Quand l’objet passe au premier plan, quand l’enfant s’édicte en un impératif furieux, au sens latin d’exaltation ou de passion, il n’est que promesse. Promesse d’avenir, aube naissante, l’enfant nous présage des jours meilleurs. Mais ce faisant, il nous maintient dans « l’avenir d’une illusion », son futur seul est supposé apporter ce qui manque, en grandissant, il nous comblera. Demain sera notre gloire. Cette projection de notre désir sur l’enfant écrase son présent, le bonheur est à venir, l’enfant nous apportera tant de bonheur, mais demain se dérobe à mesure, demain est sans cesse attendu, espéré. L’enfant imaginaire vit dans un autre temps, un temps prochain. Tout projet d’enfant s’inscrit dans cette invite de lendemains qui chanteront, sous l’aplomb d’un futur bienheureux.
5Tout projet d’enfant est un appel abyssal au bonheur.
6Tout enfant est un maître en aveuglement, il est une lumineuse promesse, il ne manquera pas de combler le narcissisme parental, d’être le porte-parole de leurs rêves irréalisés. Existe-t-il vraiment en tant qu’autre ou essentiellement dans l’illusion d’une suffisance phallique ?
7Tout enfant n’est-il qu’imposture ? Toute enfance n’est-elle qu’un conte, une fable ?
8L’enfant, un enchantement, l’enfance, du concentré de félicité ? Notre enfant-bonheur auquel nous tenons tant ! Quand donc en finirons-nous avec cette notion de bonheur ? Comment la chasser de nos pensées, ne plus en faire religion, ne plus la poser comme nécessité vitale. Nous voulons le bonheur et rien d’autre. Comment « vivre au gré », dit Tchouang Tseu ? Comment vivre la vie présente, l’instant présent ? Tel qu’il est.
9« La vraie vie est ailleurs », lançait Arthur Rimbaud. Cet ailleurs serait-il en l’enfant ? L’enfant est toujours ailleurs, autre part, en d’autres territoires, il nous échappe, il part, il court, il a filé. Il est aussi d’ailleurs, l’enfant, si résolument étranger, différent, à qui donc ressemble-t-il ? Mais si c’est l’enfant qui la porte cette vraie vie, est-ce à dire que nous gardons en nous la marque d’une blessure fondamentale, une blessure qui serait comme l’envers de ce pur bonheur ? Sous son dehors romanesque, la formule ne résonnerait-elle pas comme un reproche ? Ne dirait-on pas qu’elle nous assigne à quelque rôle tout à fait secondaire, un postiche, une contrefaçon : un rôle de composition affecté et inauthentique, être parent ? Sincèrement, peut-on accepter un tel penchant, qui conférant à l’un l’innocence et la vérité – quelle liturgie du déni ! – contraint l’autre à quémander l’absolution, invétéré pécheur. L’idée que la vraie vie est ailleurs peut s’exprimer sous toutes sortes de formes, mais à l’arrivée, c’est un fond de tristesse confuse qui rapproche et unit ces dernières. Tristesse non pas anecdotique ou relative, mais structurelle et profonde parce qu’elle révèle qu’il existe a priori une contradiction entre la vérité des existences et sa réalisation dans ce monde-ci.
10Transfert d’allégeance. C’est à l’adulte devenu que s’impose l’hommage dévot à l’enfant. Ce bonheur-là d’être parent, c’est, osons l’écrire, le congé donné à la culture, à la Loi des hommes, à la succession des générations, allez, à l’ordre du vivant, plus à l’ordre qu’au vivant, un monde ordonné, pas le chaos mais le cosmos en tant qu’univers pacifié, ordonnancé, contenant et contenu. Cet enfant du bonheur profane allégrement, sauvagement aurais-je dû dire, la vie.
11Comment aussi résister à tant de lumière ? « Le Noir ouvrit toutes grandes les fenêtres. La lumière joua le rôle d’un masque. La mère reconnut l’enfant prodigue et lui ouvrit les bras », écrit Borges [8]. Tout enfant est un éblouissement, un éclair, un coup de tonnerre, il électrifie la vie du parent comme dans les bonnes vieilles théories sur le galvanisme qui assuraient que si une quantité adéquate d’électricité était injectée dans le cerveau d’un cadavre, il reviendrait à la vie. Mary Shelley n’a-t-elle pas ainsi composé « la naissance » de son Frankenstein, nuit, orage et éclairs ayant insufflé « une étincelle d’être dans cette matière inerte ». Les parents ne sont-ils pas les premiers « galvanisés » par la naissance de leur enfant, animés, exaltés, enflammés ? Électrisés par cette naissance, y aurait-il alors danger pour les parents d’être victimes d’une de ces mystérieuses « combustions humaines spontanées » dont les cas ont fleuri dans la littérature depuis le xviie siècle ? Devenir parent, serait-ce courir le risque de vivre une de ces histoires à faire frémir les corps humains, pis, à partir en fumée ?
« Ils se marièrent et eurent beaucoup [9] »
« Ils se marièrent et eurent beaucoup d’emmerdes… »
12« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » Longtemps, j’ai été persuadé que le « et » qui reliait les deux parts de cette formule consacrée de fin de conte établissait en fait une disjonction entre le temps du bonheur, précédent, et celui de la parentalité, suivant. « Ils vécurent heureux, jusqu’à ce qu’ils aient beaucoup d’enfants. » Longtemps, j’ai adhéré à ces propos peu engageants de W. Pasini : « L’enfantement n’est que l’aboutissement d’un acte de folie ordinaire, car aucune évaluation raisonnable n’amènerait à la procréation d’un enfant [10]. » Winnicott ne disait rien d’autre, en fait, avec sa notion de préoccupation maternelle primaire : « N’était la grossesse et la naissance, cet état serait une véritable maladie [11]. » À ce concept d’« état psychiatrique normal » chez la jeune mère me paraît en outre correspondre en écho cette effigie d’« un père suffisamment tranquille pour une mère suffisamment folle [12] », véritable réquisition de ce père en sa fonction de « contenant » de ce couple formé par la mère et son bébé. Ne serait-ce pas là faire l’économie du vacillement paternel, féconder des représentations de genre, du style « Mon légionnaire » ou « L’homme à la moto » pour faire un clin d’œil à la Piaf [13], dénier au père toute part de cette folie qui a fait les belles pages de la littérature, du Père Goriot [14] au Roi Lear [15] ? Les pères ne seraient-ils pas des mères juives comme les autres ?
13Longtemps donc, j’ai pensé qu’il existait une vie avant la parentalité et une autre, après. Avoir des enfants sonnait comme une solution de continuité dans la vie, une rupture biographique, la perte de l’innocence et de ces fantasmes encore bien actifs de toute-puissance, que l’âge et l’insouciance confèrent à tous. Je me figurais que devenir parent, c’était lever aux horreurs tous les matins, Koh-Lanta à domicile et le deuil radical de nombre de ses désirs « infantiles », et comme bien des jeunes adultes de mon époque, je n’étais pas sûr de savoir si faire un enfant était un don du ciel ou une poisse absolue. J’étais partagé, pour le moins : cet enfant, ces enfants, qui peut-être seraient « les miens », tiendraient-ils de mes rêves les plus fous, ou de mes cauchemars les plus fertiles ? Que me cachait-on au sujet de la parentalité que je découvrirais par moi-même ?
14À d’autres moments, j’adhérais assez volontiers à cette assurance que nous cueillons tous, à notre heure, les fruits de l’arbre de la vie et que nous parcourons, à notre tour, les chemins du commencement. Je me persuadais que le monde est ainsi fait, depuis la nuit des temps, de la singulière et unique rencontre de deux êtres différents, dans leur histoire, leur filiation et leur sexe, et qui s’unissent pour donner naissance à un autre, à la fois étonnement familier et étranger. L’homme naît toujours – enfin, naissait jusqu’à il y a peu de temps encore, ce que les procréations médicalement assistées et les techniques de fécondation in vitro ont révolutionné – de cette rencontre magique et « savoureuse » de deux corps, d’un désir partagé, parfois d’un amour très fort, mais aussi de cette rencontre d’inconscient à inconscient, d’histoire de vie et de génération, que nous portons en nous, souvent à notre insu. Tout bébé naît ainsi d’un subtil rapprochement entre deux êtres qui met en jeu et en scène bien des éléments dont nous ne saurons jamais vraiment tout – pour notre plus grand bonheur, j’aurais pu dire « malheur » tout autant !
15D’aucuns semblent résoudre cette rencontre à de très complexes processus d’alchimie cérébrale qui, rappelons-le, ne durent que trois ans, pour reprendre les audaces neurobiologiques de Lucy Vincent [16] ou celles plus romanesques de Frédéric Beigbeder [17]. D’autres encore, à de fantasques et péremptoires dictatures de nos inconscients, voire à quelques faits sociologiques, de classes, de milieux et de contrats d’alliance [18]. J’en resterai, si vous le permettez, à la magie et l’émerveillement de ces moments.
16Un jour donc, deux personnages en quête secrète et inconsciente l’un de l’autre, du fin fond de leur histoire collective ou singulière, se rencontrent. Le désir d’enfant – désir on ne peut plus inconscient et que l’on ne saurait réduire à une formulation caricaturale de grossesse « programmée », « prévue », « désirée » – naît de la préhistoire de cette rencontre, bien avant que chacun de ces deux personnages ne soient mis en présence l’un de l’autre, au creux de leur petite enfance et de leur développement. Ce désir d’enfant trouve parfois en ce couple naissant une terre féconde pour croître et s’exprimer. Mais parfois aussi, ces chants du désir demeurent infertiles, quelques années ou une vie durant. Stérilité, fausses couches, interruption de grossesse témoignent également de l’ambivalence de ce désir.
17Un couple donc, un jour, animé de désir, a un enfant. Déjà, le dire ainsi est inconvenant : personne n’a un enfant, dans le sens de l’avoir, de la possession, de l’appartenance. Les enfants ne sont pas des biens patrimoniaux que l’on possède en propre. Ils ne nous appartiennent pas, jamais. Une femme, un homme attendent un enfant. Il s’agit encore moins d’ailleurs de faire un enfant : de la fabrication artisanale des bébés à l’industrialisation des pratiques de procréation médicalement assistée, l’on pourrait aisément gloser sur cette terminologie. N’en déplaise à quelques-uns, la manufacture des bébés est un projet qui nie, dans son essence même, les forces inconscientes qui nous agissent et sont à l’œuvre dans tout processus de parentalité.
18Un bébé est attendu par un couple désirant. Une femme est enceinte mais son état de grossesse ne saurait la fortifier, la rendre plus forte ou plus belle parce que pleine et féconde ; son état de grossesse ne saurait la fortifier, encerclée pendant quelques mois dans un monde clos, dans un univers réduit à son seul ventre qui grossit. Si je développe de façon aussi appuyée ces fondements mêmes du couple et de la famille que sont l’histoire individuelle et collective de chacun de ses membres, l’effet de rencontre et la violence du désir inconscient, tout autant que le poids de représentation des mots utilisés pour désigner l’état de grossesse, c’est bien parce que se joue là la préhistoire de tout développement de l’enfant. Si l’enfant à naître prend comme seule fonction celle de combler un désir parental de réparation, narcissique, de toute-puissance…, quelle sera la place de cet enfant dans l’histoire de cette famille et comment pourra-t-il acquérir son individualité ? Si l’enfant à naître est à considérer comme un bien propre, un objet de possession, comment toute séparation pourra-t-elle être négociée, qui se dirait alors comme une amputation et comme une perte insoutenable ? Si l’enfant à naître est à considérer comme une part inaliénable de l’amour et du destin de ce couple, s’il est attendu en plus du bonheur déjà partagé et non pour pallier des manques internes trop profonds, s’il n’est ni un besoin ni une nécessité, même et surtout inconscients, s’il est un projet libre de contrainte, inscrit dans une lignée et une généalogie, alors il s’instituera de fait, de soi, tant il est établi que ce désir d’enfant traverse ainsi les parents, est porté par eux mais non pour eux.
19Un autre jour donc, une mère, un père, va naître. Ce jour n’est pas habituellement, et malgré l’idée qu’on peut s’en faire, celui de la naissance de l’enfant. Naître à la parentalité est d’un autre temps : on ne naît pas mère ou père le jour de la naissance de son enfant. Cela demande parfois quelques jours, voire quelques semaines, des années aussi. Parfois même, un parent ne pourra jamais se vivre père ou mère de cet enfant-là, trop précocement arrivé dans la vie, trop différent, trop surchargé de représentations, trop inquiétant… Il n’est pas de naissance sans douleurs : tout parent vacille à la naissance d’un enfant, chancelle. Devenir parent, nous l’avons dit, n’a rien d’un fait de nature mais constitue bien un véritable fait de culture. On est parent en devenir, toujours, et jamais la temporalité ne se fige autour de cette fonction. Cette dynamique temporelle évolue d’ailleurs tout au long de la vie et l’on n’est jamais le même parent pour les enfants différents que l’on a pu avoir, ou lors de nouvelles rencontres, ou en fonction tout simplement de sa propre maturation psychique.
Le bonheur d’être parent
« Si vous voulez être heureux, soyez-le. »
20Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Ne pourrions-nous reconnaître là, certes poussé dans les marges, hors de toute mesure mais tellement actuel, l’impératif de jouissance ordonné par une économie ultra libérale, promesse de bonheur relayée par le politique assurant cyniquement que « tout est possible » (cf. le cultissime « Yes we can » d’un certain président des États-Unis). Aucune soustraction à sa volonté de complétude n’est tolérée par l’individu contemporain, qui doit incarner la réussite par l’exhibition des objets du bonheur : l’enfant comme objet de bonheur, l’enfant comme assurance de sa réussite, l’enfant comme preuve de son couronnement, l’enfant comme une Rolex [19]. Tout un mouvement de société affirme que le bébé – pour peu qu’il soit taillé aux cotes étroites du moment – est notre nouvel objet du bonheur. L’enfant serait-il notre nouvelle mythologie, pour parler comme Roland Barthes [20], « une de nos servitudes majeures », un pilier d’affirmation pour l’adulte ?
21En fait, on a à son égard des attentes gigantesques et mal définies. Maintenant qu’il est un projet, un choix, les parents veulent que cet enfant soit source de bonheur, de leur bonheur. Du coup, il n’a pas le droit d’être malheureux. Ni de décevoir. Les adultes souhaitent que leurs enfants fassent mieux qu’eux, qu’ils leur apportent une réparation. Jadis, c’était une survie, et on leur transmettait la manière de l’assurer. Cela ne permettait pas l’affirmation des personnalités mais au moins, tout était cadré, et l’enfant avait une vraie place. Aujourd’hui, il n’existe qu’en tant que projection de l’ombre parentale, il est une personne, osons un individu, dès l’aube de sa vie, voire auparavant, pour rappeler les polémiques incessantes sur le statut du fœtus.
22Cet enfant du désir, puisque nous le nommons ainsi – désir qui est tout sauf un désir et juste un plan, un but –, nous voulons croire qu’il porte la promesse d’une satisfaction qui est cette récompense que nous appelons bonheur. Nous pourchassons des désirs sans nombre, en une éperdue course poursuite, bien dans l’ère de notre postmodernité. Faire des enfants correspondrait-il aujourd’hui à l’art subtil de la réponse du consommateur au monde publicitaire qui l’entoure ? Richesse intérieure, plénitude, aspirations spirituelles, bonheur, tout est à portée de soi en l’enfant à naître. L’enfant est un fantasme sur mesure pour tous, parents, futurs parents et ceux qui ne le seront jamais. Mais si le désir d’enfant porte en soi l’expression la plus criante du manque, s’il est indissociable de nos angoisses de séparation et d’incomplétude, s’il est un succédané à notre fantasme d’éternité, n’est-il pas de fait fondamentalement incapable de s’assouvir, irrémédiablement ambivalent, narcissique voire pervers ? Et ne porte-t-il pas aussi un élan fondateur, l’expansion d’une force, une puissance de transformation mystérieuse ?
23Tout désir d’enfant est aventure, conquête, une étincelle de passion et de création : il est un mouvement d’expansion de soi, qui cherche à étendre la vie et va au-delà de soi. Ce désir-là n’est pas prédateur, il donne, il devient don.
24Dans le dossier de Philosophie magazine évoqué plus haut, seuls 6 % des sondés reconnaissent avoir eu un enfant sans raison particulière, ou par accident. Mais les plus inquiétants sont bien ces 22 % qui pensent qu’avoir un enfant, « ça aide à “devenir adulte” ». Si l’accord se fait sur cette assurance que l’Homme grandit chaque fois qu’il renonce à se satisfaire ; que le désir d’enfant est indifférent à l’objet même vers lequel il nous porte, l’enfant ; que ce désir est insatiable, déraisonnable, aveugle, in-sensé ; alors oui, désirer un enfant, ça aide à devenir adulte, en ce que l’adulte alors est celui qui accepte que rien ne peut être ordonné, maîtrisé, contrôlé de l’enfance en soi et de l’enfant près de soi. Mais je ne suis pas vraiment sûr que les 22 % en question pensaient cela. Bien au contraire, je serais tenté, avec inquiétude, de penser que, dans un renversement généalogique comme l’époque sait les engendrer, l’adulte demande aujourd’hui à l’enfant d’être « le père de l’homme » dans le sens le plus littéral de cette formule. Et là, ça craint, comme dirait mon fils ! S’il faut attendre d’avoir des enfants pour grandir… il serait bien absurde d’enfanter.
25Tiens, de tourner sa vie comme Corinne Maier, avec No Kid. Corinne Maier est mère de deux enfants – c’est elle qui prend soin de le rappeler pour du coup afficher son expertise en ce domaine et désamorcer tout soupçon de nostalgie désenchantée –, accessoirement ancienne infographiste et nouvellement psychanalyste. Elle s’attaquait en 2007, dans un brûlot calamiteux, au désir d’enfant. Dans ce No Kid [21], sous-titré « 40 raisons de ne pas avoir d’enfant », elle s’interrogeait sur cette société qui se glorifie chaque année de ses records de fécondité, sanctifie l’enfant-roi comme étant l’objet ultime d’accomplissement personnel et rappelle, notamment aux femmes, la somme de sacrifices qu’induit l’acte de reproduction. Peu économe de phrases choc pour assurer son propos – « On assiste aujourd’hui à une glorification de la maternité que n’aurait pas reniée le maréchal Pétain. C’est le visage actuel du patriotisme : pour affronter une vie de con, mieux vaut être nombreux. » –, d’affirmations définitives éminemment provocatrices – « Une seule solution, la contraception », « l’accouchement, une torture », « Gardez vos amis », « l’enfant, un tue-le-désir », « Vous serez forcement déçu par votre enfant », l’enfant « un pot de colle », « materner ou réussir », « il faut choisir, trop d’enfants sur terre… » –, elle en fait des tonnes, se la joue à « l’enfant, allié objectif du capitalisme », et énumérant « 40 raisons de ne pas avoir d’enfant », elle affuble les enfants de tous les défauts. Osons citer quelques extraits de ce livre : « L’enfant est là pour vous empêcher de jouir. C’est sa face cachée. […] Il va être malade quand vous sortez (enfin) vous amuser, il va vous enquiquiner quand vous fêtez votre anniversaire avec vos amis. Il détestera que vous rameniez chez vous pour la nuit un(e) inconnu(e) ; du reste, n’y songez même plus, pour ne pas risquer de le “traumatiser” », « Rien de plus limité que la conversation du parent sidéré parce qu’il a réussi à créer un être humain. Aussi, lorsque l’enfant paraît, les amis disparaissent. »
26Enfin, tout est formule ici et sous prétexte de dénoncer le diktat du politiquement enfant-correct, madame Maier fréquente à chaque page la démagogie la plus vive, l’énoncé réactionnaire et la facilité pamphlétaire. Vous ne trouverez dans ce livre aucune idéalisation de l’enfant supposé garantir le bonheur, mais on ne manquera pas de souligner à nouveau la grande pertinence de ce propos qu’on trouve page 52 : « Le pire, c’est que l’enfant est là pour vous empêcher de jouir. » Le pire, c’est que madame Maier semble ignorer que c’est précisément ce dont nous pouvons remercier les enfants : ils ne sont pas tout à nous et nous ne sommes pas tout pour eux. Cette différenciation subtile nous oblige dans le meilleur des cas à renoncer à nos fantasmes de complétude absolue par l’utilisation d’un objet destiné à cette seule fin ; c’est-à-dire éviter, selon le mot de Jean-Pierre Lebrun, « la perversion ordinaire [22] ».
27Voilà bien le bonheur d’être parent, il ne peut que heurter nos rêves, notre vieux fond névrotique, nos illusions les plus folles. Quoi, l’enfant nous offrirait un avenir incarné ? Une éternité ? Un accomplissement extraordinaire ? Un achèvement ? Quelle folie !
28Mais qu’est-ce donc qu’être parents ? Avouez que tous, nous avons tenté à notre heure de trouver réponse à cette question. Avons-nous été ou serons-nous un « suffisamment bon » parent ? « Acceptable » pour nos enfants et tout autant pour nous-même ? Comment pouvons-nous penser ce « métier » de parent qu’évoquait S. Freud ; car dès lors qu’elle nous concerne en propre, la « charge » de parent ne se théorise guère que maladroitement : comment comprendre sa vérité, comment l’inscrire dans une perspective historique et culturelle, comment défricher le champ de ses métamorphoses symboliques ? En un mot, qui est-il, ce parent, celui que nous avons tous eu, celui que nous sommes parfois devenu ou celui que nous rêvions d’avoir ou d’être ? Comment penser cette pratique, cette expérience et cet exercice, pour reprendre les désormais classiques trois axes qui définissent, selon Houzel, la parentalité [23] ? Quel est donc ce métier qui parfois s’impose à nous, dans le réel de nos vies, et que nous passons le plus clair de notre temps, ensuite, à rêver, tentant d’y débusquer quelque confirmation existentielle, lui attribuant toutes nos forces, nos espérances et nos échecs ?
29« Qu’on soit obligé à l’heure actuelle de convoquer l’inconscient à propos de la parentalité n’est pas sans risques à mon avis… C’est un processus naturel qu’il ne faut pas complexifier à l’excès si on ne veut pas paralyser les parents. Il faut leur faire confiance a priori et qu’ils se fassent confiance », écrit Philippe Jeammet [24]. Mais devenir parent n’est-il qu’un fait de nature et, comme continue Jeammet, « un processus biologique normal pour lequel il existe des capacités génétiques programmées sans lesquelles l’humanité n’existerait pas » ? Certes, D.W. Winnicott en rajoutait, en s’adressant aux mères : « Vous êtes spécialistes de ce sujet particulier : les soins donnés à votre propre enfant. Je veux vous encourager à garder et à défendre ce savoir spécialisé, qui ne peut être enseigné [25]. » Mais allons, qui pourrait vraiment supposer que la parentalisation serait soluble dans la parenté biologique et de fait la reproduction sexuée ? Posons d’emblée que ce type de discours qui fait la part belle à une parentalité naturelle ne nous convainc guère, convoquant son cortège de croyances et de thématiques éculées, réduisant souvent l’Homme à son adn et ses comportements à des exercices. Ne doit-on pas considérer que devenir parent est un fait de culture, irrémédiablement fiché dans le politique, la langue et la pensée humaine ? Que serait donc cette parentalité qui se résumerait à un ensemble d’actes, liés certes dans une sauce affective, mais rabaissant la généalogie à quelques misérables marchandises de besoins et de devoirs ? On pressent ici que la parentalité se mue en métaphore, qu’elle organise l’instrumentalisation de la puériculture et de la fonction parentale, envisagées uniquement comme distributeurs de soins. Les parents sont alors experts et validés d’un côté ; faillibles, démissionnaires et perdus de l’autre. Le concept de parentalité génère ainsi de multiples pratiques de soutien et d’accompagnement, tout autant que de contrôle et de sanction.
30Il en faudrait des heures, des journées d’étude, des livres et encore des livres – mais il y en a déjà tant et tant – pour en faire le tour, mais surtout déconstruire ce concept, à mi-chemin de l’imposture et du prêt-à-porter culturel. Mais mon projet n’était pas ici de dire la parentalité, en ses bonheurs et ses malheurs. Ni même d’analyser ce qui se dérobe ou s’exhibe sous cette nouvelle appellation.
31Je conclurai sur cet aphorisme très winnicottien : la parentalité n’existe pas. Sous cette dénomination minuscule et plurielle, sous cette appellation générique, se dérobent « mon père » et « ma mère ». Nul autre. Car si la parentalité, c’est être parent, être parent n’a pas de genre, or que je le sache, mon père et ma mère sont sexués. N’est-ce pas d’ailleurs une question qui va travailler continûment et nécessairement le petit d’homme dans ses interrogations œdipiennes ? Précisons encore, « mon père » et « ma mère » certes, mais bien plutôt « maman » et « papa ». Eux seuls ont droit à cette désignation très contrôlée. Les autres ne sont que nos aimables – ou haïssables – objets de projection : des épouvantails ou des statues que nous dressons à tout va, pour donner du sens à cette expérience ineffable, insaisissable : avoir été enfant et enfants d’eux. Toutes nos théorisations sur la parentalité procèdent de cette inédite et singulière empreinte. Elles ne s’autorisent que de ce précédent, redoutable biais épidémiologique s’il en est : nous avons eu un « papa » et une « maman » et en une éternelle dette de vie, nous ne nous autorisons à penser la parentalité qu’à l’empan de ce que nous avons vécu, avec ou par eux. Hannah Arendt l’écrivait : « On est ce qu’on vit. »
32La parentalité est un exercice mais en ce sens qu’elle nécessite un long apprentissage – l’on n’apprend que par l’expérience –, un entraînement assidu, une formation continue et une activité soutenue. Qui parfois est un pénible devoir, parfois une bien plaisante activité. « Notre premier précepteur est notre nourrice », disait le Rousseau de l’Émile. Nos maîtres es parentalité sont nos parents, pardon, « papa » et « maman ». Et bien entendu, nous en avons des choses à leur reprocher, quant à cet enseignement si particulier !
33S. Freud en connaissait un morceau sur ce sujet. Sa réponse est célèbre, faite à une jeune mère de famille qui l’interrogeait sur comment bien faire avec son enfant : « Faites, de toute façon, ce sera toujours mal ! » En cela, il ne faisait que développer sur l’éducation des enfants les conséquences logiques de ce qu’il évoquait déjà dans sa préface à l’ouvrage d’August Aichhorn.
34Au total, le bonheur d’être parent se résout ainsi : avoir eu des parents, avoir caboté à leurs côtés, vivants, dans la matière même de ces kilos de chair qu’évoquait Dolto, charnellement vivants et présents aurait continué Winnicott, humains quoi, détestables, mais qui nous autorisaient à les détester, à les renier et à les aimer. Qui ne nous demandaient aucune preuve de cette haine ou de cette tendresse. Qui essayaient de répondre à nos demandes, dans la mesure, petite, toujours trop petite, de leurs moyens. Des parents moyens, quoi ! « Acceptables » disait Bettelheim. « Juste ce qu’il faut » ajoutait Winnicott.
35Et puis après avoir eu des parents, avoir eu l’audace ou la folie ou l’impertinence de… faire comme eux. Être moyen.
36Être parent, un drôle de moyen d’être… heureux !
Mots-clés éditeurs : bonheur, désir d'enfant, modernité, parent, parentalité
Date de mise en ligne : 24/07/2012
https://doi.org/10.3917/empa.086.0070