Laurence Baudoux-Rousseau, Youri Carbonnier et Philippe Bragard (études réunies par), La place publique urbaine du Moyen Âge à nos jours, Arras, Artois Presses Université, 2007, 372 p.
- Par Philippe Guignet
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- GUIGNET, Philippe,
- Guignet, Philippe.
- Guignet, P.
https://doi.org/10.3917/rdn.381.0641f
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1 Ce gros volume enrichi par la présence de 140 illustrations et publié en 2007 réunit 31 communications présentées lors d’un colloque arrageois tenu en mai 2004. Outre la présence sur les lieux d’un groupe motivé d’universitaires intéressés par le devenir du phénomène urbain, Arras s’imposait comme lieu de ce colloque, tant cette ville est un « conservatoire et un laboratoire de la place urbaine » avec ses deux places et son beffroi.
2 L’introduction rédigée par les trois initiateurs du colloque campe superbement la problématique. Places et villes sont liées. Une place peut même devenir le symbole de toute une ville ; on pense immédiatement à la Place Rouge de Moscou ou à la place Saint-Marc de Venise. Une place est le lieu symbolique de l’exercice des pouvoirs, le terrain aussi de ses diverses modalités de contestation, des simples « émotions populaires » jusqu’aux révoltes. La place est aussi un espace ludique temporaire réservé aux festivités officielles. Elle « organise la scénographie de la vie urbaine » (p. 14). Les réceptions des souverains, les joyeuses entrées, les processions en tout genre y donnent lieu à l’installation d’architectures éphémères. La place peut être un lieu privilégié des exercices militaires, comme elle est généralement dévolue à des usages économiques avec des marchés où on commercialise le poisson, les légumes, les fruits, comme le bétail ou les fils de lin ou la laine…
3 Les axes de réflexion une fois tracés d’une main ferme, restaient à décliner des réflexions spatialement enracinées et documentées, ce que n’ont pas manqué de faire des communicants appartenant à des disciplines diverses, dont les regards croisés ne pouvaient être que stimulants. On comprendra que, ne pouvant tout résumer et m’adressant à des lecteurs lisant la Revue du Nord parce qu’ils sont d’abord en quête d’informations sûres sur l’Europe du Nord-Ouest, nous nous en tenions aux contributions concernant plus particulièrement l’espace dont il est question.
4 Stéphane Curveiller scrute les places d’une ville qui lui est chère, Calais. Son mérite est d’autant plus grand que les dévastations de la seconde guerre mondiale ont fait disparaître la quasi-totalité de l’héritage patrimonial de la ville. On ne peut localiser la maison commune originelle de cette ville apparue en 1181. Les places apparaissent comme des places de marché. L’auteur qui passe au crible le plan de 1500 note la présence de deux halles sur le grand marché, l’une pour les draps, l’autre pour le blé. À l’époque anglaise (1347-1558), cette grand-place est le poumon, la vitrine de la cité des Six Bourgeois avec cette fois la célèbre Étape des laines et la « maison commune ». Après la prise de la ville par le duc de Guise, rien de fondamental ne change. La grand-place demeure le centre institutionnel et économique, du moins de l’espace intra muros, puisque la place est à quelque distance de quais établis au-delà des fortifications de 1228.
5 Élodie Lecuppre-Desjardins nous plonge dans la géographie identitaire des villes des anciens Pays-Bas bourguignons et étudie plus particulièrement les fonctions des places du Marché et du Burg à Bruges. Elle évoque avec une certaine force démonstrative des rassemblements de métiers qui voient ensuite les artisans marcher les armes à la main vers la place du Marché lors de la révolte de 1488. Les luttes sociales et les affrontements de pouvoir incluent assurément dans leurs enjeux la maîtrise des lieux. La prise de conscience d’une collectivité définie non comme une somme d’individus, mais comme « un groupement d’intérêts partagés » (p. 46) passe par l’usage de repères identitaires ; la place aide ces identités à se construire et à se définir.
6 Yves Junot prend à bras le corps le cas de Valenciennes au xvie siècle, afin de déceler les transformations de la grand-place traditionnellement plurifonctionnelle en liaison avec les transformations économiques et sociales qu’il a si bien étudiées dans sa thèse. Cet espace de 200 mètres sur 50 est un espace civique et une place de marché surplombée par un majestueux hôtel de ville. La bordent de belles demeures privées aux valeurs locatives 4,5 fois supérieures à la moyenne d’une paroisse populaire comme celle de Saint-Jacques. Au cours du xvie siècle, alors que pourtant l’architecture d’ensemble n’est pas bouleversée, progressivement le petit commerce de détail est rejeté vers des espaces plus périphériques, alors que la primauté marchande s’impose de plus en plus dans l’utilisation de la place. Ce prestigieux espace demeure le lieu privilégié de l’étape du vin. La grand-place devient aussi un lieu de rivalités politico-religieuses ; elle est complètement investie par les protestants pour des actions militantes entre 1562 et 1567. La reprise en main des consciences qui intervient ensuite s’accompagne du rétablissement du contrôle de l’espace public. Le decorum de la grand-place en 1600 lors de la joyeuse entrée des Archiducs est particulièrement soigné. La période des Trente Glorieuses du xviie siècle permet du reste de rebâtir l’hôtel de ville dans d’impressionnantes dimensions. La rénovation des façades publiques et privées agit comme une catharsis et contribue, note Y. Junot, à « lisser la nouvelle image hispano-tridentine » de Valenciennes (p. 68).
7 Piet Lombaerde (Université d’Anvers) s’intéresse aux places d’armes, une expression longtemps absente des textes. À Ostende, le mot n’apparaît même qu’au xixe siècle, alors que pourtant la fonction militaire de la place existait auparavant. Vauban et Bernard Forest de Bélidor sont au vrai les premiers à donner une définition claire de la place d’armes. P. Lombaerde analyse plus particulièrement deux créations : Montaigu (Schepenheuvel), ville de pèlerinage dont la spacieuse place est dominée par la basilique baroque que l’on connaît bien, et Corvoorden dont la place vide rejoint le glacis de la citadelle. Il décrit par le menu la « place de la Haute ville » (aujourd’hui place Charles II) de Charleroi avec six rues partants des angles de la place et liées aux six bastions. Cette place rassemble sur son pourtour les fonctions essentielles d’une ville militaire : l’arsenal, les casernes, la maison du major. Voilà un aménagement que Vauban mit en œuvre dans les villes de Neuf-Brisach, Phalsbourg, Fort-Louis, Fort Royal et Huningue.
8 Il revenait naturellement à Catherine Denys d’aborder le thème important du contrôle policier de l’espace de la place. Notre collègue note qu’il y a bien sûr des postes de police près des portes, mais il ne peut pas ne pas y en avoir sur la place principale des villes. Trois cas de figure se présentent selon la localisation de l’hôtel de ville. Quand la maison commune se trouve sur la place, le poste de police occupe une pièce au rez-de-chaussée de l’hôtel de ville, comme on l’observe à Mons, à Valenciennes ou à Namur. Quand l’hôtel de ville est un peu à l’écart, la police s’installe dans un bâtiment public localisé sur la place : à Tournai, c’est la halle aux draps qui héberge par exemple la grand-garde. Dans d’autres villes comme Lille ou Ypres, le corps de garde se voit doté d’un logis propre indépendant. C. Denys aborde ensuite la question du partage du contrôle policier de la grand-place entre militaires et échevinages. Elle retrouve alors certains accents de sa démonstration doctorale. La conquête française a des effets immédiats, notamment à Lille où disparaissent les milices bourgeoises. Ce sont désormais les soldats de la garnison, qui patrouillent la nuit dans les rues avec éventuellement des sergents de ville, mais il n’est plus question de voir des bourgeois armés circuler dans une ville passée sous la monarchie des lys. Dans les Pays-Bas demeurés habsbourgeois, les formes traditionnelles du contrôle policier communal sont en revanche, beaucoup mieux conservées.
9 La conclusion d’ensemble du volume s’efforce de dégager certaines évolutions. Il appert que le commerce est globalement déterminant pour la morphologie des villes du Moyen Âge, alors que le pouvoir et le militaire le sont aux Temps modernes. Est-ce à dire que les enjeux économiques tendent à s’effacer devant les exigences d’affirmation du pouvoir régalien ou devant le pouvoir politique tout court ? Les trois initiateurs de l’entreprise en sont convaincus (p. 314), même si dans ces domaines, il y a tant de cas particuliers que toute généralisation demeure périlleuse. In fine, on pardonnera aux promoteurs de n’avoir pu s’empêcher de poser un type de question dont on sait qu’elle ne comporte pas de réponse : est-ce la fonction qui crée la place ou l’inverse ? On leur sait gré en revanche de leur pragmatisme lorsqu’ils soulignent, sans doute à l’instigation de P. Bragard que l’on sait entre autres choses fin connaisseur des réalités namuroises, que quatre des six places de cette ville sont « l’héritage du hasard » et qu’aucune n’a été programmée (p. 314). Voilà en tout cas un bon livre qui fait solidement le point, sans doute pour quelque temps, sur une facette trop peu abordée de la vie des villes du Moyen Âge à nos jours.
10 Philippe Guignet