Isabelle Paquay, Gouverner la ville au bas Moyen Âge. Les élites dirigeantes de la ville de Namur au xve siècle, Turnhout, Brepols, 2008, 320 p. (Studies in European Urban History, n° 16)
- Par Philippe Guignet
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Citer cet article
- GUIGNET, Philippe,
- Guignet, Philippe.
- Guignet, P.
https://doi.org/10.3917/rdn.381.0641e
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1 Isabelle Paquay (désormais I.P.), lors du colloque que nous avions organisé en novembre 2000 sur le peuple des villes dans l’Europe du Nord-Ouest, avait régalé l’auditoire par une intervention de haute volée sur les niveaux de vie du peuple de Bruxelles en prenant pour exemple les charpentiers et les charpentiers de moulins au xve siècle. Elle retient derechef l’attention scientifique du petit monde des historiens du moins français et des lecteurs de la Revue du Nord, puisque les historiens belges selon toute vraisemblance n’ont jamais perdu de vue le parcours de cette jeune chercheuse ; elle le fait à la faveur de la publication d’un livre issu de sa thèse de doctorat soutenue en décembre 2005, qui est consacré aux élites namuroises au xve siècle. Cet ouvrage impressionne par la masse documentaire mise en œuvre avec rigueur et méthode : ordonnances princières et urbaines, répertoires coutumiers, comptabilités, actes sur parchemin, registres de justice, rien ne paraît échapper à l’auteur. Voilà une histoire solide qui ne se paie pas de mots, qui n’avance rien qui ne soit étayée sur une source et développe ses conclusions dans une langue sobre, si sobre même qu’elle confine quelquefois à la sécheresse. Le sujet choisi s’inscrit dans un champ qui n’a cessé d’être travaillé au cours des dernières décennies, celui de la pratique du pouvoir par les hommes et les familles qui ont en charge de gouverner la ville. Comme Jean-Pierre Sosson, qui en liaison avec René Noël a guidé cette recherche, le rappelle si bien dans sa préface, l’approche prosopographique a été valorisée. On peut même dire qu’I.P. a soumis la totalité des archives namuroises, et au premier chef les registres de justice de la Haute Cour, au crible de la prosopographie. La ville étudiée a des atouts et des faiblesses. Namur est certes « une ville en retrait » forte seulement de 8 300 habitants en 1429. C’est tout de même une capitale provinciale, même si nous entendons bien que le Namurois est « une principauté de seconde zone », dont l’apport financier pèse peu dans les Pays-Bas bourguignons, alors que sa présence sur la grande scène politique de l’Europe du Nord-Ouest est assez discrète.
2 L’ouvrage est distribué en trois parties totalisant seize chapitres. C’est dire que ce livre d’une ampleur raisonnable (270 pages) est rythmé par une série de chapitres courts et alertes. Dans le premier volet de l’étude, I.P. inventorie « les fondements ». Elle scrute le cadre urbain de cette ville de confluence, les organes institutionnels, le partage des attributions. Comme aucune charte ne donne le détail de l’organisation institutionnelle, I.P. a dû « reconstituer le puzzle pièce par pièce » (p. 38). Aux côtés du maire et des échevins, des jurés au nombre de deux ou quatre sont mentionnés depuis le xiiie siècle. S’activent aussi des receveurs urbains recevant un salaire fixe consigné dans la comptabilité municipale. Existe également à Namur une assemblée générale dont on mesure mal la périodicité. Il appert qu’à Namur, le seigneur, le comte de Namur puis le duc de Bourgogne, est omniprésent. Avec son conseil ou son souverain bailli, il collabore avec la ville « pour réglementer, juger et financer ». On a vraiment l’impression d’une communauté urbaine à l’autonomie assez limitée. Le maire et les échevins sont désignés par le seigneur ou ses représentants probablement sur la base d’une liste (p. 40).
3 La seconde partie la plus longue et à l’évidence la plus intéressante étudie les hommes et les familles au pouvoir (p. 65-216). I.P. insiste sur les deux réformes institutionnelles qui ont modifié l’ordre des choses, celle de 1411 imposée par Guillaume II de Namur qui interdit aux membres d’une même famille de siéger simultanément et surtout celle de 1464 qui fait passer le nombre des échevins de six à sept et prévoit un renouvellement annuel. Il y a un avant 1464 et un après, le thème court tel un fil d’Ariane tout le long du livre. Grâce à cette réforme, le prince s’immisce plus encore dans l’administration urbaine ; surtout le renouvellement des hommes et des familles s’accélère. C’est ainsi que le nombre des familles à un seul membre augmente significativement. I.P. étudie la noria des notables municipaux en utilisant des méthodes statistiques que les modernistes, dont curieusement elle ne cite jamais les travaux, connaissent bien, à commencer par le recours à la courbe de Lorenz pour mesurer la concentration du pouvoir. La section 3 intitulée « Les chemins de la fortune » retient l’attention. Certaines conclusions n’étonnent guère ; « profession et fortune sont les maîtres atouts » des membres du gouvernement municipal qui sont « les plus riches parmi les riches » (p. 151). À Namur, les artisans n’ont aucunement accès au Cabaret où se tient le corps de ville (on apprend en effet à la page 220 qu’il n’y a pas de « maison de la ville » avant 1514). La formation universitaire est loin d’être un critère déterminant de recrutement, c’est la fortune qui compte seule. Les échevins sont pour l’essentiel des marchands, du moins jusqu’à la réforme de 1464 qui permet à quelques juristes, voire à quelques étrangers de s’introduire dans les rangs de l’oligarchie municipale. I.P. a le mérite d’étudier la répartition des possessions échevinales et celle des lieux de résidence sur le territoire urbain. C’est dans le quartier de Saint Rémy que résident les fortunes et les gens de pouvoir.
4 Le chapitre 9 qui s’attache à mesurer le caractère lucratif des fonctions publiques nous a passionné, sans emporter totalement notre adhésion. Le maire doit verser une caution ; en près de quarante ans, Thierry Bonnant a versé l’équivalent de 25 ans de revenus d’un maçon, d’un charpentier ou d’un ardoisier. C’est évidemment assez considérable ; on comprend dès lors qu’en cas d’abandon de la charge, des contreparties financières soient attendues. Il demeure que n’existe pas à Namur un système de rémunérations (p. 207) contrairement à Gand où la présence d’artisans aux affaires impose de fortes rémunérations. Globalement les échevins namurois, directement du moins, ne tirent que « de faibles avantages » de l’exercice de leurs fonctions. Reprenant un vocabulaire bourdieusien, I.P. observe que les tâches échevinales permettent d’abord d’accumuler un capital social et relationnel important qui se révèle ensuite utile dans les affaires (p. 209). Le lecteur n’en est que plus troublé de voir I.P. asséner quelques pages plus loin que les échevins sont mus quasi exclusivement par la volonté de faire du profit : « il s’agit que ces fonctions publiques rapportent un maximum à leurs détenteurs et à leur famille ». N’est-on pas fondé à déceler ici un discours quelque peu convenu, plaqué sur une démonstration qui s’était pourtant révélée beaucoup plus fine et nuancée ?
5 La troisième partie du livre est intitulée « les hommes en action ». L’objectif que s’assigne I.P. est ambitieux ; il s’agit en effet de dépeindre le travail, politique et judiciaire du maire et des échevins au quotidien et sur le terrain. L’auteur tire le meilleur parti d’une documentation souvent peu bavarde. C’est ainsi que les sources font défaut lorsqu’il s’agit de décrire l’architecture et le décor intérieur du Cabaret que l’on imagine cependant exigu. Ces locaux peu fonctionnels et à la surface trop chichement mesurée conduisent à multiplier les réunions dans les maisons particulières ; l’audition des comptes exige même de se réunir dans l’église des franciscains (p. 221). I.P. considère que les détenteurs des charges ne sont pas très assidus ; même Thierry Bonnant n’assiste qu’à un cinquième des réunions de la cour qu’il est censé présider entre 1468 et 1508 (p. 228). Quant aux échevins, ils ne siègent presque jamais au complet. Après avoir échenillé les registres aux transports et œuvres de loi de la Haute Cour, I.P. observe toutefois qu’entre 1450 et 1475, les échevins consacrent 164 jours par an à rendre la justice, ce qui exige une disponibilité peu envisageable pour des artisans. MM. du corps de ville aiment voyager, organiser des repas, des dîners et des soupers. L’hédonisme n’est naturellement pas le seul mobile de ces agapes ; il s’agit aussi de tisser des liens multiples et variés. « Nos hommes, note I.P., s’entourent d’obligés ». Certes, il est cependant difficile, quelle que soit l’époque étudiée, de trouver des hommes de pouvoir qui n’agissent pas de la sorte et c’est faire preuve de quelque sévérité que de « soupçonner » les maires et les échevins namurois d’« utiliser leurs prérogatives publiques à des fins privées » (p. 261). Le corps de ville aime se montrer à l’ensemble de la population lors des exécutions capitales, comme aux processions, aux mystères, aux jeux publics et aux joutes. Tout cela n’est pas d’une nouveauté bouleversante, mais l’auteur a le mérite de mettre à contribution la moindre trace documentaire pour traquer un « vécu » qui échappe trop souvent aux historiens. L’étude des champs d’action est d’une belle ordonnance classique. L’ordre public, la défense et l’aménagement du territoire urbain sont des activités primordiales pour un pouvoir municipal, qui par ailleurs nomme les dirigeants des métiers, écoute les doléances, surveille, contrôle, punit, prélève des amendes…
6 Un historien moderniste comme le signataire ne peut qu’être interloqué par l’absence de dispositions prises contre les épidémies. Tout aussi déconcertante est l’inexistence de véritables activités de bienfaisance (p. 240), puisque lorsqu’ils prêtent serment, les échevins s’engagent à aider à la gestion du Grand Hôpital, des Grands Malades et de la Table des pauvres (p. 45). On perçoit de ce point de vue à quel point le choc de civilisation de la Contre Réforme a infléchi et enrichi la pratique du pouvoir municipal. Au total, lorsque l’on referme ce bon livre, on ne peut qu’être en effet frappé des permanences et des mutations qui se font jour aux temps modernes. Le hasard des sources en est-il la cause ou s’agit-il bien d’une rupture ? L’absence de référence aux convictions religieuses des détenteurs de l’autorité municipale à Namur nous a laissé perplexe. À plusieurs reprises, I.P. insiste sur la logique du profit qui anime des gens de pouvoir, dont le pouvoir politique découle du pouvoir économique. Nous accordons bien volontiers à I.P. que l’amour actif du prochain est rarement la préoccupation exclusive et même dominante des hommes et des familles qui incarnent le pouvoir municipal. Encore convient-il de ne pas donner une formulation trop systématique au propos. Quand ils agissent, ne répondent-ils pas aussi au souci tout bonnement et simplement de servir une ville dont ils estiment de leur devoir de défendre les privilèges, ne sont-ils pas animés, risquons le mot, par une certaine idée du « bien commun » ? Que la structure du pouvoir soit oligarchique est une vérité d’évidence, d’ailleurs sans avoir le fétichisme des mots, contrairement à I.P., nous avons préféré parler d’oligarchies municipales plutôt que d’élites municipales. Est-ce une raison pour incriminer sans nuance une « collusion systématique des intérêts publics et privés », une stratégie presque cynique des autorités municipales à monopoliser à leur profit certains moyens dont dispose la communauté urbaine (p. 267) ? Qu’I.P. ne voie pas dans ces réflexions finales une critique virulente d’un livre appelé certainement à faire référence. I.P. est assurément une valeur sûre de la jeune école historique belge et nous souhaitons le meilleur écho à sa thèse.
7 Philippe Guignet