La « loupe carcérale », miroir grossissant de la société française. Éléments de réflexion maussienne et convivialiste pour dépasser la crise actuelle du politique
- Par Anne-Marie Fixot
Pages 187 à 195
Citer cet article
- FIXOT, Anne-Marie,
- Fixot, Anne-Marie.
- Fixot, A.-M.
https://doi.org/10.3917/rdm.048.0187
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- Fixot, A.-M.
- Fixot, Anne-Marie.
- FIXOT, Anne-Marie,
https://doi.org/10.3917/rdm.048.0187
1 Tout système démocratique vit sur le pari de la confiance individuelle et collective qui relie implicitement les citoyens non seulement entre eux mais aussi à l’État par le biais de ses institutions, notamment dans le domaine judiciaire.
2 La réinsertion postpénale des personnes détenues ne peut avoir de réalité que si ce pari de confiance est reconstruit et renouvelé après un acte condamnable qui, certes, l’a trahi. Loin de vouloir nier ou minimiser la dangerosité de certains actes d’agression, ni le sentiment d’horreur légitime qu’ils suscitent auprès des victimes et de la société civile en général, rappelons d’abord que la négativité fait partie de toute existence humaine. Ici, sous la figure du délit, il s’agit alors de trouver le moyen pour que cette négativité devienne un maillon de rebond vers la positivité, et donc de faire de la condamnation un « convertisseur », d’autant plus que la peine de mort a été heureusement abolie en France. L’effet de la condamnation doit ainsi permettre de le convertir en un futur lien de réciprocité. Or deux missions, aux logiques quelque peu contradictoires, sont attribuées à l’institution pénitentiaire française : d’un côté, la mission d’exécution de la peine, de l’autre, celle de la préparation de l’insertion postpénale. Ainsi, à travers elles, le but de l’incarcération est de devoir permettre de retisser le lien de confiance réciproque entre la société en général et les personnes pour un temps condamnées, et cela en contrecarrant les effets néfastes de la privation de liberté. Mais, au-delà des textes, qu’en est-il en prison dans les réalités du quotidien ?
Quelques éléments de blocage du système carcéral français
3 De nombreux indicateurs, de multiples témoignages et entretiens montrent que ce lien est très difficile à (re) nouer : augmentation du nombre de personnes emprisonnées, taux élevé de récidives, difficultés de réinsertion socioprofessionnelle des personnes sortant de prison, souffrance du personnel pénitentiaire…
4 Or, depuis 2009, date de création de l’atelier « prison » de l’association Démosthène localisée à Caen en Normandie (France), cet atelier s’interroge sur cet échec carcéral français depuis des décennies en ce qui concerne l’insertion postpénale des sortants de prison ; et cela en dépit des réformes pénales et des multiples textes de loi, malgré les études et interventions de nombreux chercheurs, sociologues, criminologues et magistrats qui en dénoncent les obstacles et les contradictions, et même en dépit de l’exemple de certains pays européens, notamment finlandais, baltes et scandinaves mais aussi allemands et suisses, qui ont réussi à mettre en place des systèmes pénitentiaires ayant non seulement provoqué la diminution des effectifs des personnes détenues et des taux de récidives mais aussi favorisé un retour satisfaisant à la vie civile.
5 Citons rapidement les principales récriminations issues de ces enquêtes locales et qui sont aussi souvent évoquées par ailleurs : le cloisonnement des services, le manque général de concertation, la part de l’arbitraire, une visibilité et une reconnaissance insuffisantes, le déroulement mécanique et technocratique des protocoles faute de temps, l’absence d’un dispositif concret et global d’accompagnement à la sortie…
6 Tous ces indices et symptômes qui posent en fin de compte le problème de l’efficacité du système carcéral français et notamment celui de son rôle vis-à-vis de la « désistance » (ensemble des processus à l’œuvre de sortie de la délinquance) interrogent aussi les manières d’agir et de penser le vivre ensemble. Elles questionnent la dimension politique d’une société qui se veut démocratique alors qu’elle se réclame sécuritaire et se montre de plus en plus frileuse et repliée sur elle-même.
Du sens de la « distance » et de la « reliance » par rapport au délit
7 Dans cette perspective, le rapport à la loi et au lien social est central. En effet, dans le domaine judiciaire et pénitentiaire, les notions de « distance » et de « reliance » sont importantes et se déclinent physiquement et symboliquement, psychiquement et moralement :
8 – D’une part, l’acte de délinquance exprime la mise hors la loi, en dehors ou en marge de celle-ci ; c’est-à-dire la mise à l’écart et la rupture avec le reste de la société qui, pour au moins un temps, accepte, elle, l’application de la loi, même si certains peuvent toujours la contester. Il traduit un rejet, voire un refus, des règles sociales. Il ne s’agit plus d’« une prise de distance vis-à-vis de la société » fondée sur une possible distance à soi mais d’une identification impossible tant est totale l’inadéquation entre la personne et la société (considérée comme persécutante) ;
9 – D’autre part, la mise sous main de justice constitue un acte à la fois concret et symbolique, qui peut conduire à des mesures de « mise à part » vis-à-vis du droit commun, allant jusqu’à l’enfermement et l’isolement ;
10 – Enfin, la réinsertion postpénale signifie la reprise du lien social dans tous les registres de l’existence au quotidien.
11 Or l’acte de délinquance s’inscrit souvent dans un parcours de délinquance qui questionne tout autant le complexe et souvent douloureux rapport du « je » au « nous » et du « nous » au « je » que le champ d’humanité auquel il se heurte et dans lequel il sinue et se débat. Il peut se lire et se déchiffrer en termes « d’éloignement » par rapport à la loi et à la société ; de ce qui se délie et de ce qui se relie au fil du temps, des itinéraires, des rencontres. Certes, le parcours est souvent chaotique, parsemé de retours en arrière et de détours ; mais, pour qu’il puisse prendre fin et laisser place à la désistance, une constante se distingue nettement : celle qu’exprime Marcel Mauss dans son Essai sur le don à propos des liens à tisser pour donner corps à une société, c’est-à-dire la nécessité de « s’opposer sans se massacrer », citation au cœur même de la démarche du convivialisme.
12 « S’opposer » : oui, la sanction est nécessaire afin de montrer la limite du tolérable et de l’insupportable aux yeux de la société et de ses valeurs. Pour les personnes condamnées, elle doit leur permettre de prendre acte et conscience de leurs délits passés en s’en distanciant et en se distanciant aussi d’elles-mêmes, à l’image du cycle du don (donner/recevoir/rendre) qui, pour Marcel Mauss, à la fois sépare et relie à condition de recevoir comme possible l’idée de rapprochement. Cette démarche demande du temps et de l’attention, souvent des soins, et tout un travail de réflexion afin de pouvoir se déprendre de la pulsion de la passion, de l’extrême et de la démesure.
13 « Ne pas se massacrer » : c’est bien la condition indispensable pour que la personne détenue « reste debout », vivante, reconnue totalement (et pas seulement en droit comme citoyen) dans sa dignité d’être humain, dans ses capacités à réfléchir, à penser, à évoluer dans ses idées, ses comportements et ses pratiques. Concrètement, les humiliations et les infantilisations, les blessures et les coups qui « mettent à terre », qui « abattent » et « cassent » psychiquement et moralement rendent alors difficiles, voire font reculer, l’émergence et le retour du lien possible. Bref, toute reconstruction sociale personnelle n’est possible que si le parcours carcéral en totalité (depuis l’entrée jusqu’à la réinsertion) tient compte de cette exigence indispensable à l’inscription de tout homme dans une société : le placer en position de donneur potentiel, de pouvoir « rendre à la société » sur la base anthropologique de la philosophie politique du cycle du don maussien.
Comment lever le blocage ?
14 Les résultats de ces analyses montrent le maintien d’écarts importants entre la loi et les réalités vécues, en prison comme en « milieu ouvert ». Ils relèvent autant de modalités de gestion que des représentations sociales des différents acteurs (personnels pénitentiaires, personnes détenues, membres de la société civile externe). Ils révèlent un décalage entre des injonctions conformes à la démocratie telles qu’elles sont écrites dans les textes légaux et leurs applications pratiques qui sont bien loin de traduire les valeurs préconisées tant en prison qu’à la sortie. Ce décalage brouille alors le message « démocratique » de la sanction et nuit à la reconstruction du lien social fondé sur la reconnaissance et la confiance réciproques. Placer et élaborer un dispositif judiciaire et pénal dans le cadre des valeurs et des lois de la démocratie, c’est inclure de fait dans la société, les personnes condamnées, en prison et à la sortie. C’est préserver le lien social sans rupture, c’est maintenir l’intégrité de la société sans clivage exorbitant, c’est contribuer au processus de réciprocité qui est au cœur de toute société humaine : à la confiance accordée répond la confiance rendue ; à la reconnaissance accordée répond la reconnaissance rendue ; à l’attention accordée répond le succès. Appliquer ces principes aux personnes sortant de prison et à leur insertion, c’est les placer aussi dans la position de pouvoir « rendre » à la société, c’est-à-dire de pouvoir « payer leur dette », selon l’expression populaire.
15 Une autre représentation que celle du « condamné » paraît aussi indispensable pour servir de catalyseur à la conversion de la condamnation en possible retour du lien social. Rien ne peut évoluer dans cette reconstruction sans un autre regard posé sur sa catégorie et son statut tant porté en prison (par le personnel pénitentiaire) qu’à l’extérieur (par les médias et la société civile). Ainsi, c’est une « personne totale », c’est-à-dire « un être humain dans toutes ses dimensions biologiques, psychologiques et sociologiques », par ailleurs condamnée, qui doit figurer dans les représentations individuelles et collectives et se substituer à celles incomplètes et figées de « détenu » dépersonnalisé et amputé d’une partie de son identité. Or cette image réductrice affecte aussi malheureusement les surveillants, qui sont trop souvent des « personnes réduites « à » et « par » leur fonction » sous l’appellation de « matons ». C’est pourquoi l’introduction d’une « logique de l’honneur » associée à celle de l’égalité/parité en droit des personnes permet de faire évoluer et de transformer les relations sociales. Celles-ci ne sont plus fondées sur des luttes, voire un affrontement, « pour » la reconnaissance qui induit violence et agressivité illimitées, mais plus simplement, pour chacun, sur le désir légitime « de » reconnaissance, comme le souligne le convivialisme et notamment Alain Caillé.
17 Cette transformation des regards individuels et collectifs, voire des croyances et du sens, constitue alors un levier important pour dissoudre beaucoup de points de blocage du système carcéral français. D’autres pays étrangers ont ainsi réussi à faire évoluer positivement leur mode de fonctionnement. C’est le cas de la Finlande qui est entrée en quelques années dans un cercle vertueux d’efficacité carcérale à la satisfaction générale du corps social : une réduction de la longueur des peines d’incarcération, la multiplication des alternatives à l’incarcération, un nombre important de « prisons dites ouvertes » ou « sans barreaux » (treize sur un total de vingt-six centres pénitentiaires), une formation professionnelle systématique et une obligation d’activité, une pédagogie fondée sur l’autonomie et la responsabilité sont quelques-uns des éléments des dispositifs qui ont favorisé la désistance et fait concrètement et fortement baisser le taux des récidives de nombreuses personnes condamnées, et cela, sans naïveté ni angélisme par l’adaptation des parcours de peine à la situation évolutive propre à chacune d’entre elles. La politique carcérale finlandaise a ainsi mis en œuvre non seulement une charte d’engagement individuel des diverses parties impliquées dans la condamnation (notamment les personnes incarcérées) mais aussi tout un travail pédagogique auprès de la société civile et de l’opinion publique. Tout en maintenant un aspect de probation fondée sur le contrat, cette politique globale se place clairement sous l’égide d’une logique positive et « donatiste » de « grandeur », c’est-à-dire un pari de confiance et de « générosité » fondée sur la reconnaissance de la valeur de chacun, de soi et de l’autre et le risque toujours possible de « trahison », mais immédiatement et sévèrement sanctionnée. D’une part, la personne détenue accepte de donner, de « dépenser » non pas pour « jouer un jeu » ou soulager seulement sa conscience mais avec le souci de devoir « rendre » à la sortie de la détention. Si le temps de la peine – si dur soit-il – est lié à un projet d’intégration postcarcérale, souhaité, soutenu et encouragé sans faille au quotidien dans le respect de son auteur par tous les personnels pénitentiaires, judiciaires et bénévoles, donc réellement « accompagné », il peut alors être converti par la personne détenue comme temps d’opportunité qu’elle reçoit pour se réinscrire dans la société et y poursuivre sa vie de citoyen à part entière. Mais la désistance ne se décrète pas et comporte toujours pour chacun une part d’indétermination qui est aussi celle de toute existence humaine et que la pertinence du cycle du don maussien (comme modèle des relations en société) ne cesse de nous rappeler. D’autre part, la cohérence d’ensemble du système fournit à ses divers acteurs une « assurance » : ils peuvent plus facilement « habiter leurs pratiques » au quotidien parce qu’elles sont remplies du sens général qu’ils contribuent eux-mêmes alors à leur donner. Sans suffisance ni arrogance, personnels pénitentiaires et personnes détenues coexistent avec un même objectif explicitement défini, l’insertion postpénale, qu’ils poursuivent chacun et ensemble, avec une même détermination, une coordination et une cohabitation qui apaisent nécessairement la nature même des relations.
19 C’est donc un changement radical de sens et de perspectives pour l’insertion postpénale qu’a ainsi effectué la Finlande en quelques années, là où, en France, l’objectif fondamental d’insertion est constamment voilé ou segmenté par une logique dominante de plus en plus ancrée sur la probation, sur la nécessité de faire ses preuves, c’est-à-dire où la confiance est limitée et cassée par le jeu de la méfiance/défiance qui perdure, du reste, bien après l’exécution de la peine. Le sens de l’intention profonde d’origine, devenu alors évanescent, n’habite plus suffisamment les pratiques des acteurs dans la durée et la continuité ; la nécessité constante et entretenue d’attention, d’écoute et de soin à porter au présent et à l’avenir des personnes détenues se mue en des temps de gestion occupationnelle. La vie en prison est réduite à une succession de gestes superficiels et mécaniques à accomplir vis-à-vis de protocoles technocratiques à satisfaire, de programmes prescrits auxquels il faut répondre, d’horaires et d’emploi du temps auxquels on est tenu de se conformer, d’attitudes que l’on affiche…
20 Au total, le manque de cohérence globale du système lui-même et sa frilosité liée à des représentations et des réactions, sécuritaires et défensives, massives de la société teintent la politique carcérale française d’une certaine « petitesse », fortement ressentie au quotidien ; ainsi peut-elle être ressentie comme parcimonieuse, voire « mesquine ». L’insertion postpénale des personnes condamnées se trouve prise dans un réseau complexe et contradictoire d’obstacles divers. Même si garanti par la loi, le respect des droits fondamentaux n’est pas effectif dans la réalité de la prison : des décisions arbitraires constituent un rappel constant de l’état de faute, et donc de punition à devoir accomplir, bien loin d’un appel à la responsabilisation ; le cloisonnement des services crée des situations paradoxales déstabilisantes ; à la sortie, la discrimination professionnelle sévit bien après l’exécution de la peine… Ainsi, la reconstruction recherchée pour les personnes condamnées et l’insertion espérée, minées par ces failles, restent aléatoires. Tout le monde joue le jeu de la probation, mais avec quel degré de constance dans la détermination et quelle poursuite de sens dans la motivation ? Les résultats restent fort médiocres, voire parfois affligeants, au risque de décourager et de masquer certaines initiatives positives. Elles existent pourtant mais émergent à leur tour dispersées et ponctuelles sans pouvoir bénéficier d’un environnement général cohérent : une prison sans barreaux, à Casabianda en Corse, très méconnue, qualifiée toujours d’expérience depuis plus de cinquante ans, l’ouverture de centres et de quartiers de peines aménagées (CPA/QPA), par exemple, quelques centres de détention où les portes s’ouvrent dans la journée, voire où, le jour, les personnes condamnées ont la clé de leur cellule. Mais ces cas isolés, non combinés à un système résolument tourné vers la confiance dans l’avenir à la base du pari démocratique ne peuvent à eux seuls transformer le système et lui donner de l’efficacité.
21 C’est pourquoi, si la levée du blocage concernant les personnes placées sous main de justice dépend de l’évolution des représentations individuelles et collectives, c’est d’abord l’adhésion sociale au principe (et au projet) d’une autre politique pénale qui en est la condition initiale. Aux dispositifs innovants, doit donc s’associer une pédagogie sociale active, afin qu’« une logique de l’honneur » associée à une « logique d’égalité » – portées par la société dans son ensemble – succède à la « logique de violence actuelle » dont on constate chaque jour les apories et les échecs ».
Conclusion
22 « Une société se juge à l’état de ses prisons », écrivait Albert Camus. En effet, ces lieux d’incarcération, comme beaucoup d’autres espaces d’enfermement, sont des endroits symptômatiques et emblématiques de la société dans laquelle ils s’inscrivent. En France, aujourd’hui, dans leurs formes bâties, leurs modes de fonctionnement et les rôles que beaucoup de citoyens continuent de leur attribuer, les prisons apparaissent comme le « côté sombre » de notre système démocratique, comme l’échec de la construction d’« un vivre ensemble politique » et de l’élaboration d’« un monde commun entre êtres humains ». Pourtant, d’autres pays européens ont réussi à transformer leur système inopérant sur des bases alternatives démocratiques, à partir d’une réforme dont les principes fondamentaux reposent sur ce qu’on pourrait appeler « une logique donatiste convivialiste ». C’est peut-être une autre façon de définir le « socialisme démocratique et associationniste » recherché et défendu par Jean Jaurès. Pour « ce socialisme », il trouvait, dans les écrits de Marcel Mauss d’avant 1914, un socle anthropologique et moral dans lequel germait déjà l’universalité du modèle du don, qui permet aux sociétés, aux groupes et aux hommes de tisser des liens capables de les faire cohabiter. Marcel Mauss en fit un essai, texte maintes fois revu et corrigé, publié en 1925 sous le titre Essai sur le don qui reste une des grandes découvertes des sciences humaines du xxe siècle.