Un projet d’émancipation à l’épreuve de sa mise en pratiques
- Par Catherine Neveu
Pages 173 à 186
Citer cet article
- NEVEU, Catherine,
- Neveu, Catherine.
- Neveu, C.
https://doi.org/10.3917/rdm.048.0173
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- Neveu, C.
- Neveu, Catherine.
- NEVEU, Catherine,
https://doi.org/10.3917/rdm.048.0173
Notes
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[1]
Le terme de « mouvement », utilisé par les acteurs, désigne ici la configuration fédérative liant les centres sociaux locaux à différents niveaux, et les inscrivant dans des dynamiques et courants dépassant leur territoire local d’intervention.
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Sont fédérés à la FCSF 1 200 centres sociaux sur environ 2 000.
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Le terrain, entamé en 2013, s’est déroulé dans un centre social associatif de l’agglomération tourangelle, situé dans un quartier composé pour deux tiers de pavillons individuels des années 1960-1970, et pour un tiers de logements sociaux collectifs. Durant ces deux années, une observation régulière a été menée sur certaines activités, accompagnée d’une participation à d’autres activités plus ponctuelles du centre. Ce terrain local est complété par une observation participante d’autres espaces au niveau départemental et régional (observation de rencontres collectives, ainsi que de leurs réunions de préparation), ainsi qu’à la FCSF. La réflexion entamée ici s’appuie donc sur une enquête de terrain multi-située [Marcus, 1995] de longue durée. L’enquête s’est donnée entre autres pour objectif de saisir les formes de politisation dans des espaces qui, s’ils visent la conscientisation et la politisation des habitants, n’affichent pas d’emblée cet objectif dans l’ordinaire de leurs pratiques. En effet, les participants aux activités d’un centre social ne sont pas nécessairement motivés a priori par une volonté d’engagement politique et il est intéressant de s’attacher à saisir, dans l’ordinaire des pratiques et des relations, par où passe, le cas échéant, les processus de politisation. D’un point de vue théorique, cette recherche s’inscrit dans la continuité d’un travail engagé depuis quelques années sur les approches empiriquement fondées de la citoyenneté, y compris dans des situations « ordinaires », et qui repose notamment sur une conception de la citoyenneté qui souligne son caractère fluide et contextuel [Carrel et Neveu, 2014 ; Clarke et al., 2014].
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Comme pour cette femme dont le petit-fils a récemment épousé une jeune femme d’origine marocaine. Face aux réactions racistes de son mari, elle trouve dans cet espace un lieu où partager, par exemple, les vidéos de ce mariage « à la marocaine » auquel elle n’a pu assister.
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C’est d’ailleurs l’envie d’ouvrir un espace coopératif de discussions sur le choix fait par certaines participantes de porter un foulard qui avait motivé au départ le recours à la consultante. Au terme d’une première rencontre avec celle-ci, il avait cependant été décidé de travailler sur un projet de week-end, perçu comme une première étape permettant de ne pas aborder immédiatement des questions plus intimes et/ou traitées de manière plus conflictuelles dans l’espace public.
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[6]
Autre espace informel de rencontres (en pied d’immeuble ou dans une salle selon les saisons) porté par la même animatrice, une partie des femmes de ce groupe (les jeunes mères) s’y retrouvent deux fois par semaine. C’est d’ailleurs dans l’« entre-soi » de cette animation que le refus de voir l’expérimentation se poursuivre sera exprimé.
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Sauf indications contraires, les citations sont tirées de notes de terrain.
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[8]
Il faut donc noter ici que cette dimension « économies d’énergie » est un projet du centre social, et non une revendication portée par les locataires, ce qui pose là encore question quant à la démarche.
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Ainsi, alors que des habitant(e)s proposent de faire une pétition ou un courrier groupé, il suggère de prendre note des doléances individuelles pour les transmettre au bailleur.
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[10]
Qui plus est mené lui aussi dans une posture « disciplinaire », visant plus à inciter les « pauvres » à adopter des pratiques individuelles plus « responsables » qu’à souligner des problèmes structurels dans la gestion de son parc par le bailleur, ou à engager une action collective autour de pratiques de consommation alternatives en période de crise.
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[11]
Les centres sociaux associatifs sont pilotés par un conseil d’administration composé majoritairement d’usagers ou de bénévoles élus.
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[12]
Une des participantes du lundi réagira ainsi à l’idée que le groupe devienne force de proposition : « C’est pas facile, on n’a jamais été habituées à cela, et ça ne nous a jamais ennuyé non plus. »
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[13]
La plupart d’entre eux étaient ainsi à peine conscients de l’existence d’un mouvement fédéré des centres sociaux.
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[14]
Sur cette question du financement de pratiques de « contre-pouvoir », voir notamment le rapport de Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache [2013].
1 Il ne s’agira pas ici de discuter de la notion d’émancipation en tant que telle, mais de s’attacher à saisir des pratiques mises en œuvre sous son égide dans le réseau des centres sociaux de France, ainsi que des paradoxes et tensions qui en découlent. Sous son égide, car même si le terme n’est pas nécessairement utilisé de manière très fréquente dans les textes publics de la Fédération des centres sociaux et socioculturels de France (FCSF) ou des centres sociaux, la visée émancipatrice est largement présente dans les actions et dans l’horizon de ce mouvement, que ce soit sous la forme de la tradition de l’éducation populaire, encore très vivace, voire en plein renouvellement, ou sous celle, plus récente, du « développement du pouvoir d’agir ». Ces deux référentiels [Cortesero, 2013], distincts dans leurs significations, peuvent toutefois recouvrir le même ensemble de pratiques lors de leur mise en œuvre.
2 On assiste en effet, depuis quelques années, à une transformation profonde au sein de ce mouvement [1], et notamment au retour d’une volonté explicite de reconquérir un rôle politique de transformation sociale. Ce « retour du politique » clairement affiché par la FCSF et les fédérations locales, et validé de fait par les centres sociaux adhérents [2], prend des formes variables selon les contextes locaux, mais doit être pour tous inscrit dans une configuration spécifique : celle d’un engagement croissant, dans les dernières décennies, dans une logique « partenariale » entre centres sociaux et institutions publiques (les caisses d’allocations familiales et les municipalités notamment). Cette configuration partenariale doit être prise en compte, on le verra, dans l’analyse de l’horizon émancipateur et politique du mouvement des centres sociaux.
3 La place manque pour retracer les conditions de l’émergence et de l’affirmation de cette orientation en faveur du développement du pouvoir d’agir [FCSF, 2013 ; 2014]. Signalons rapidement que le mouvement a été entamé dès le début des années 2010 avec l’Université fédérale de Sangatte [2011], qui en a jeté les premières bases publiques et collectives, puis affirmé lors du congrès de 2013, qui a acté cette orientation politique nationale, désormais inscrite dans un projet fédéral 2014-2022 significativement intitulé « La fabrique des possibles ».
4 Il s’agira ici de saisir comment ces orientations nationales sont mises en œuvre au niveau local, en l’occurrence dans la région Centre. Contrairement à d’autres, il ne semble pas exister, dans un certain nombre de centres sociaux de cette région, de réelle « tradition » politique ou militante au sein des conseils d’administration ou parmi les salarié(e)s et bénévoles [3]. De nombreuses initiatives et expérimentations y sont cependant aujourd’hui développées afin de les former en matière de pouvoir d’agir, ou d’instaurer des espaces de débat, ainsi que des pratiques, autour de cet enjeu politique. Mais les modalités de leur appropriation et de leur mise en œuvre localisées restent paradoxales. De quelles interprétations et appropriations le projet émancipateur et de conscientisation porté par la notion de « pouvoir d’agir » est-il l’objet dans un tel contexte ? C’est ce que l’on va tenter de saisir à travers l’analyse d’actions menées au centre social du Bois Rouge et visant à développer le pouvoir d’agir des habitants. On verra comment certaines de ces actions entrent en tension avec la recherche de convivialité qui anime les participantes à des activités du centre, mais aussi à quel point les salarié(e)s chargé(e)s de leur mise en œuvre entretiennent eux-mêmes des relations complexes avec cet objectif, que ce soit à raison d’un manque de formation ou de questionnements quant au rôle politique des centres sociaux.
Un espace convivial dans lequel on ne veut pas « se compliquer la vie »
5 Tous les lundis après-midi, un groupe de femmes se réunit au centre social du Bois Rouge dans le cadre de l’Espace rencontres découverte (ERD). Certaines (jeunes retraitées blanches) y viennent depuis près de vingt ans, d’autres (jeunes mères de famille d’origine marocaine) ont rejoint le groupe depuis quatre ou cinq ans, au terme d’un long travail de l’animatrice qui en est responsable. Ces lundis après-midi passés ensemble n’ont pas d’autre objectif que celui d’être un espace de « rencontre conviviale » et, hormis quelques activités organisées de temps à autre (séance de gymnastique, cueillette de fraises ou de pommes, un peu de couture quand une des participantes en a le besoin), l’après-midi se déroule selon la même routine hebdomadaire, de discussions sur les enfants, sur le temps, l’une ou l’autre amenant un gâteau lors d’un anniversaire, partagé autour d’un café. Cet espace est paradoxal en ce qu’il constitue à la fois un espace de réassurance pour certaines participantes [4] et un espace de reproduction d’un certain nombre de stéréotypes sur les « us et coutumes » des unes et des autres, un espace où circulent également sotto voce des remarques « disciplinaires » sur l’éducation des enfants ou l’attitude « profiteuse » de telle femme, sans que cela provoque de mise en débat plus collectif autour de ces enjeux ou représentations.
6 En 2014, l’animatrice accepte la proposition de faire intervenir dans le groupe une consultante spécialisée dans l’animation de projets collectifs fondés sur la notion de pouvoir d’agir. Sans qu’il soit possible de développer ici, cette proposition lui avait été faite par l’auteure de ces lignes ; au fil de nos discussions, l’envie d’ouvrir au sein de ce groupe des discussions plus structurées sur des thèmes intéressant les participantes s’était en effet affirmée [5]. Par ailleurs, l’animatrice avait participé depuis 2013 à une série de réunions de formation organisées au sein du centre social sur le « développement du pouvoir d’agir » (DPA) ; c’est ainsi à la jonction de cette première formation et d’une envie de faire évoluer le groupe du lundi qu’a été formulé ce projet.
7 Il s’inscrivait donc dans la double perspective d’une volonté de l’animatrice de faire évoluer ses pratiques, et de la volonté du centre social de mettre en œuvre le projet fédéral de développement du pouvoir d’agir des habitants. Un lundi après-midi, le projet est présenté ainsi : ce groupe se réunit depuis quelques années et le centre social aimerait qu’il se transforme un peu. L’animatrice revient également sur son envie de faire autre chose avec une autre méthode. Pour engager cette démarche, il est proposé au groupe de travailler à l’organisation d’une sortie collective, le temps d’un week-end, pour les habitants du quartier : définition des objectifs (s’amuser, découvrir différentes cultures, sortir, avoir un peu de temps pour soi…), des conditions pratiques (durée, lieu, garde des enfants, intendance) et surtout des conditions d’accès à ce séjour. Le cœur du projet est bien là : définir collectivement les critères de justice pour la participation à cette sortie collective, les femmes du lundi devant être les organisatrices d’une sortie pouvant s’ouvrir à d’autres participants.
8 Mais, après cinq séances avec la consultante, le travail entamé en septembre 2014 est interrompu à la demande des participantes. Ces séances (environ une par mois pour ne pas trop troubler la routine du groupe) étaient en effet sinon tendues, du moins révélatrices d’un malaise, les décisions prises étant remises en cause lors de la séance suivante, nombre de participantes opposant aux propositions de travail (écrire sur des cartons les objectifs du séjour, les trier par priorité…) une résistance polie mais sensible. Ces réticences découlaient principalement de deux processus. D’une part, un mode de fonctionnement routinier de l’ERD fondé sur la non-explicitation et la non-publicisation de ce qui peut « poser problème », associé à sa mise en discussion dans un autre espace, celui de l’animation de rue [6]. D’autre part, une incompréhension quant aux objectifs du projet lui-même. Des « séjours famille » avaient déjà eu lieu auparavant, auxquels des femmes de ce groupe avaient participé, séjours qui avaient été globalement organisés par les salarié(e)s du centre social (dans une logique de proposition d’activités « clés en main ») ; les « femmes du lundi » ne voyaient donc pas bien pourquoi la démarche n’était pas cette fois encore la même.
9 L’animatrice en charge de l’ERD parviendra à convaincre les membres du groupe d’exprimer leurs doutes face à la consultante et, lors de la discussion organisée pour que chacune présente ses motivations à interrompre cette collaboration, ces femmes estimeront que les séances ressemblaient trop à « du travail » (exercices à faire, sollicitation à s’exprimer…), ce dont elles n’avaient pas envie : « On vient le lundi pour passer un bon moment [7] », « sans se compliquer la vie ». Au fil des rencontres, s’était également exprimée une forte réticence à « faire pour les autres », « celles qui ne viennent pas et ne se décarcassent pas » : « ce sont toujours les mêmes qui sont de corvée ». Déjà, en septembre 2013, je notais sur mon carnet de terrain la récurrence des discussions sur le fait que « les sorties devraient être réservées aux personnes qui viennent régulièrement au centre social ; si on fait l’effort d’être là tous les lundis pour après être traitées comme les autres, pourquoi venir ? ». La mise en opposition du « mérite » de certaines et du caractère « profiteur » d’autres est d’ailleurs une figure récurrente dans les échanges de ce groupe, et l’un des objectifs assignés au projet de week-end était précisément de constituer un espace où ces représentations puissent faire l’objet d’une explicitation et d’une mise en discussion, afin d’élaborer collectivement des principes de justice pouvant alimenter les règles d’accès à cette sortie.
10 Du point de vue des « animatrices » du projet (l’animatrice du centre social, la consultante et moi-même), il s’agissait d’opérer un « déplacement » par rapport au régime de routine du groupe, perçu notamment par la première comme insatisfaisant dans une visée de développement du pouvoir d’agir. Les enjeux du projet étaient, entre autres, de travailler collectivement à l’élaboration de règles justes (du point de vue du groupe) pour participer au week-end ; à travers cette discussion sur les règles, pouvait être mise au travail la question de l’objet du séjour, et donc de l’objet d’un centre social : s’agit-il de fournir des services dans un strict rapport d’usage réciproque, de s’ouvrir à d’autres, ou de fabriquer progressivement d’autres rapports et regards non seulement sur le quartier mais sur des enjeux de justice ? Autrement dit, il s’agissait de tenter de « fabriquer » un groupe qui se confronte sur ses valeurs, qui sans être forcément d’accord parvienne à avancer ensemble sur un objet précis et aboutisse à une décision collective. Derrière cet exercice avorté, l’enjeu était donc de faire évoluer les représentations et les pratiques : le centre social est-il un lieu qui propose des activités, ou un lieu où des habitant(e)s construisent (avec les salarié(e)s), portent des initiatives, voire s’engagent dans des luttes ?
11 La consultante soulignera la difficulté constante liée à ce qu’elle décrit comme « le syndrome de l’atelier cuisine » : quand aucun enjeu n’est fixé à ce type d’espace au-delà d’une convivialité sans objet, le passage à autre chose est presque impossible. Pour elle, engager une démarche de DPA est un processus complexe nécessitant soit de faire exploser l’existant, soit d’ouvrir de nouveaux chantiers ; mais la transformation de l’existant est complexe, voire impossible. Par ailleurs, ce type de démarche ne peut fonctionner que s’il y a une « commande » claire et assumée de l’institution ; ce n’était pas vraiment le cas, on y reviendra plus loin.
12 On peut conclure de cette brève analyse qu’« émanciper » un groupe qui ne le recherche pas mais s’inscrit de longue date dans une pratique de convivialité ordinaire à laquelle aucune visée de transformation sociale n’est assignée ne va pas de soi. Sans doute un des nœuds du problème réside-t-il dans la non-concordance entre les aspirations de l’animatrice (modifier ses pratiques et sa posture professionnelle) et celles du groupe concerné ; ou plus précisément, d’ailleurs, dans la mise en œuvre d’une démarche qui n’a pas permis l’appropriation par les « femmes du lundi » de ce projet. On saisit en filigrane un des défis majeurs d’une stratégie de « développement du pouvoir d’agir » : l’attention constante aux expressions ordinaires et routinières d’envies, d’aspirations ou de questionnements, et la capacité de les « saisir au vol » afin de les transformer en point d’appui pour engager une démarche collective émancipatrice. Une autre question reste ouverte, chaudement débattue dans les rencontres organisées par le réseau des centres sociaux : comment concilier cette attention continue nécessaire au repérage de ces points d’appui tout en maintenant la possibilité pour chacun de ceux fréquentant le centre social de n’y venir « que » pour profiter d’une convivialité sans objectif précis ; bref, comment ne pas basculer, comme cela a pu être parfois le cas avec la fameuse « participation » [Carrel, 2014], dans une « injonction à l’émancipation » qui viendrait peser sur le public des centres sociaux ?
Mobiliser, entre émancipation et discipline
13 Le développement du pouvoir d’agir comme ressource d’émancipation a fait l’objet dans le même centre social d’une autre initiative : l’accompagnement d’une mobilisation contre la hausse des charges locatives. En juin 2014, les locataires des logements sociaux du quartier sont en effet confrontés à des rappels de charges élevés et cherchent à se mobiliser. Le centre social, dans la poursuite du travail mené cette année-là sur le DPA, décide alors de « profiter » de cette occasion pour accompagner un groupe de locataires particulièrement révoltés, et leur propose de se réunir autour d’un projet concernant, certes, les charges locatives mais également les économies d’énergie [8] : « Ça pourrait faire un projet d’action collective de travailler sur ces charges, [qui ne sont] pas bien comprises par les habitants, mal expliquées par le bailleur. [Cela permettrait d’] apprendre à maîtriser cette dépense pour des habitants qui ont le sentiment de ne rien maîtriser. » Cette dernière remarque est essentielle dans la démarche du DPA, puisqu’un de ses enjeux est précisément de redonner aux individus et aux groupes le sentiment d’une maîtrise sur leur propre vie et sur leur environnement [Le Bossé, 2008].
14 Le public de ce projet, s’il comprenait également des individus sans expérience de mobilisation mais révoltés par leur situation, était toutefois globalement déjà inscrit dans des structures collectives ou ayant une expérience de celles-ci (adhérents à la Confédération syndicale des familles ou à un syndicat sur leur lieu de travail) ; il s’est très vite mis dans la position d’une critique ancrée, au-delà du coût de leurs propres charges, dans des références plus générales. Les revendications, si elles découlaient aussi d’une incompréhension quant au mode de calcul des charges, sont en effet très tôt formulées sur un mode plus général par certains participants ; le regard, plutôt conciliant à l’égard du bailleur au départ, se durcit au fil des réunions (mauvaise qualité de l’entretien, non-respect des locataires), une femme remettant en cause le principe même de la délégation du service de l’eau à une entreprise privée, une autre suggérant de faire installer des panneaux photovoltaïques sur les immeubles. Il est alors d’autant plus paradoxal, étant donné la force des critiques émises par certaines participantes, que les salarié(e)s chargé(e)s d’accompagner ce projet se soient appliquées avec constance à désamorcer ce potentiel politique.
15 L’animation de ce projet est en effet confiée à un groupe de trois personnes dont les positions professionnelles ne les ont pas nécessairement préparées au développement du pouvoir d’agir : l’assistante sociale de secteur, une stagiaire assistante sociale et le médiateur logement. Le poste de ce dernier, s’il est localisé au centre social, est financé pour moitié par le bailleur remis en cause par les locataires mobilisés, ce qui ne manque pas de le mettre vis-à-vis de ceux-ci dans une position singulière. De plus, son rapport à l’époque très individualisé aux locataires vient régulièrement brouiller un éventuel message d’autonomie des habitants [9], d’autant plus que, de par ses fonctions de médiation, il est perçu comme représentant du bailleur et non comme salarié du centre social. Quant à l’assistante sociale, elle mettra systématiquement en doute la légitimité des locataires à revendiquer une plus grande participation à la prise de décision. Quand ceux-ci s’interrogent sur la meilleure manière d’interpeller bailleur et prestataires, elle estime que « cela dépasse peut-être les compétences de ce groupe de travail » ; et quand une participante parle de panneaux solaires, elle considère que « ce n’est pas un groupe de locataires qui peut peser là-dessus, tant que [le bailleur] ne veut pas faire des investissements, c’est à chacun de faire attention [à sa consommation] ».
16 Tout au long des réunions, on observe en fait la mise en œuvre d’une posture plus « disciplinaire » qu’émancipatrice, visant plus à faire comprendre et admettre le coût élevé des charges et acquérir des pratiques permettant de les réduire qu’à accompagner la prise d’autonomie des locataires. De fait, certains de ceux-ci finiront par créer une association de défense pérenne, mais ses responsables sont ceux qui étaient déjà inscrits dans des démarches collectives. Lors du bilan de cette action par l’équipe du centre social, les mêmes paradoxes émergent : la stagiaire souligne parmi les points positifs qu’« on est passé de la revendication par rapport [au bailleur] au travail sur les économies d’énergie (qui était le projet d’origine [du centre social]), la démarche participative a fait son chemin, on a canalisé le leader, on est là pour cadrer ». L’équipe du centre social conclut donc au succès de cette opération puisque certaines participantes ont créé une association de défense, se félicitant de sa capacité à « cadrer » les habitants, et omettant de prendre en compte le fait que les « leaders » de cette action étaient précisément celles déjà socialisées à des formes classiques d’engagement collectif.
17 Les personnes en charge de cette action, salariées ou non du centre social, ont éprouvé une série de difficultés à mettre en œuvre une démarche conforme au projet de développer le pouvoir d’agir des habitants, que ce soit par manque de formation, du fait d’une posture professionnelle peu propice ou du « placage » d’un travail sur les économies d’énergie [10] sur les revendications portées par les habitants. Mais de telles difficultés ne sont pas propres aux salariés, et la visée émancipatrice des centres sociaux se heurte également à un ensemble de représentations quant à ce qu’est ou doit être un centre social, y compris parmi les membres de leur conseil d’administration [11].
« Former » des habitants, transformer les représentations au sein même du centre social ?
18 Un autre bénéfice attribué à l’accompagnement de la mobilisation des locataires contre l’augmentation de leurs charges fut l’opportunité qu’il a fournie d’entamer une sensibilisation des membres du conseil d’administration à la notion de pouvoir d’agir et aux éventuelles conséquences de cette orientation stratégique, notamment en matière de relations avec les financeurs : si des habitants s’organisent collectivement pour faire valoir leurs revendications et que le centre social est perçu par ses partenaires institutionnels comme ayant porté ou soutenu cette organisation, cela pourrait influer sur les relations avec les partenaires publics, voire remettre en cause certains financements. La direction d’alors du centre social entend assumer ce « risque », et souhaite que les membres du conseil d’administration en soient conscients et en assurent le « portage politique », d’autant plus que, selon le directeur de l’époque : « On est tellement loin culturellement de ça [dans ce centre social], il n’y a pas un administrateur au conseil d’administration qui est au clair avec ça [le DPA], pas un bénévole qui soit dans cette posture-là. Il y a un décalage culturel énorme entre ce qu’on devrait être et ce qu’on est [12]. Il y a une vraie révolution culturelle à mener. » Effectivement, les entretiens réalisés avec des membres du conseil d’administration d’alors montrent que ceux-ci ne concevaient pas le centre social comme un espace de « travail politique », et que la question du « portage politique » de son projet était pratiquement absente de la représentation qu’ils se faisaient de leur rôle [13].
19 Ces questions prennent, certes, une acuité spécifique au centre social du Bois rouge du fait de son histoire et d’une très faible « culture politique » parmi ses administrateurs/trices et bénévoles ; ainsi, parmi les réactions exprimées durant le conseil d’administration consacré à cette question, un administrateur approuvera cette orientation tout en rappelant qu’il fallait tout de même « dire aux gens “organisez-vous”, sauf mauvais esprit, c’est clair », un autre se souciant du fait qu’« après, on [le centre social] peut quand même être accusé d’avoir fait monter ces revendications ». Mais elles sont posées de fait dans bon nombre de centres sociaux de la région, sous des formes et à des degrés divers. Conscientes de ces difficultés, les instances fédérales locales (comités départementaux et Fédération régionale) ont organisé ces deux dernières années un certain nombre de rencontres autour de la question du pouvoir d’agir. L’observation de ces rencontres, mais aussi de leurs réunions de préparation, fournit quelques éléments complémentaires quant aux paradoxes auxquels se heurte l’horizon réactivé de l’émancipation dans les centres sociaux.
20 Ainsi, à l’automne 2014, le Comité départemental d’Indre-et-Loire organise une journée intitulée « De la participation au pouvoir d’agir » : il s’agit notamment de discuter collectivement des différences entre ces deux notions ou approches, et de leurs conséquences sur les pratiques des centres sociaux. Lors des réunions de préparation de cette journée, certains estiment nécessaire d’y inviter les nouveaux élus locaux (les élections municipales sont encore proches), souvent peu familiers des missions et rôles des centres sociaux. Mais, du même coup, la peur de « froisser » ces partenaires importants hante les discussions. Le directeur d’un centre social tourangeau souligne ainsi que « [il serait préférable d’y aller] soft, autour de la participation, ce serait peut-être mieux que “pouvoir d’agir” qui pourrait être vu comme trop [subversif] ». Ce sur quoi un autre directeur renchérit : « Oui, si à la fin de la journée, les élus se disent : “Il va falloir se méfier d’eux [les centres sociaux]”…. » et une salariée se demande si « on a envie de percuter les fondamentaux des élus. » Le souci de la relation aux élus locaux semble donc occuper une place importante lors de ces rencontres, toute une série de craintes étant formulées au fil des discussions sur les risques d’un affichage politique trop affirmé des centres sociaux. De manière intéressante, certains bénévoles présents lors des réunions se montrent moins « frileux » ; à un directeur qui estime que « des salariés et des bénévoles sont capables de sortir des énormités sur la participation et le pouvoir d’agir lors de la journée », ce qu’il voit comme un problème vis-à-vis des élu(e)s, une bénévole rétorque que, lors d’une journée similaire dans le département voisin, « il y avait des gens décalés mais que cela les a aidés à progresser ». Une autre bénévole estime quant à elle que l’engagement dans le pouvoir d’agir « suppose que quand on rentre dans le centre social, on commence à faire de la politique ; c’est un genre de politique ».
21 Engager un travail d’émancipation des habitants et usagers des centres sociaux vient donc révéler un certain nombre de paradoxes et de tensions dans les pratiques et représentations à l’œuvre dans et à propos de ces espaces, que ces représentations et pratiques soient celles des usagers, des salarié(e)s ou des administrateurs/trices. Un centre social est-il, doit-il être un « espace politique » et de quelle nature serait-ce politique ? Comment concilier reconquête d’une parole collective critique, revendicative, voire conflictuelle, et maintien de relations partenariales avec des institutions publiques, d’autant plus quand certaines de celles-ci considèrent que « c’est celui qui paie qui commande [14] » ? Comment modifier des pratiques professionnelles, ou militantes, qui peinent à considérer « les habitants » comme des partenaires égaux ?
22 Ce qui se trouve là mis en lumière est de plusieurs ordres : la difficulté à « transformer » politiquement la posture de groupes d’habitants ou à trouver un nouvel équilibre entre les différentes dimensions de l’action d’un centre social, et notamment entre convivialité ordinaire et « politisation » ; la tension persistante entre des postures professionnelles de nature plutôt « disciplinaires » et les tentatives de mise en œuvre d’une nouvelle démarche quant au développement du pouvoir d’agir des habitants ; et l’inadéquation entre les représentations dont fait l’objet le centre social parmi ses administrateurs/trices, usagers et bénévoles (voire certain(e)s salarié(e)s) et le projet politique du DPA. C’est également la coexistence, dans le mouvement des centres sociaux, de différents « référentiels », et les modalités complexes de leur appropriation et de leur traduction « en pratique(s) », qui sont mises en lumière. La tension constitutive entre autonomie et discipline qui traverse certains courants de l’éducation populaire (le fameux « suis-moi et tu seras autonome », voir Vanhoenacker [2012]), ainsi que le détachement difficile vis-à-vis d’une posture d’accompagnement qui entretient une relation complexe avec la perception des capacités d’autonomie des acteurs, jouent également un rôle. « Travailler à l’émancipation des habitants » ne peut-il être qu’un oxymore et, si non, quel type de transformations des pratiques militantes et professionnelles cela requiert-il ?
Références bibliographiques
- Bacqué Marie-Hélène et Mechmache Mohamed, 2013, Pour une réforme radicale de la politique de la ville, La Documentation française, Paris.
- Carrel Marion, 2014, Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, ENS éditions, Paris.
- Carrel Marion, Neveu Catherine (dir.), 2014, Citoyennetés ordinaires. Pour une approche renouvelée des pratiques citoyennes, Karthala, Paris.
- Clarke John, Coll Kathleen, Dagnino Evelina, Neveu Catherine, 2014, Disputing Citizenship, Policy Press, Londres.
- Cortesero Régis, 2013, Les Centres sociaux, entre participation et cohésion sociale, Dossier d’étude n° 160, CNAF.
- FCSF (Fédération des centres sociaux et socioculturels de France), 2013, Écouter, comprendre, agir, Congrès 2013.
- — 2014, La Fabrique des possibles, Projet fédéral 2014-2022.
- Le Bossé Yann, 2008, « L’empowerment : de quel pouvoir s’agit-il ? Changer le monde (le petit et le grand) au quotidien », Nouvelles pratiques sociales, vol. 21, n° 1, p. 137-149.
- Marcus George E., 1995, « Ethnography in/of the World System : the Emergence of Multi-sited ethnography », Annual Review of Anthropology, vol. 24, p. 95-117.
- Vanhoenacker Maxime, 2012, « Suis-moi et tu seras autonome ! » Ethnographie de la citoyenneté dans le scoutisme laïque des EEDF, thèse de doctorat en anthropologie sociale et ethnologie, EHESS, Paris.