Derrière l’imposture de la « science » économique, il y a l’impasse du capitalisme
Pages 341 à 353
Citer cet article
- HARRIBEY, Jean-Marie,
- Harribey, Jean-Marie.
- Harribey, J.-M.
https://doi.org/10.3917/rdm.045.0341
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- Harribey, J.-M.
- Harribey, Jean-Marie.
- HARRIBEY, Jean-Marie,
https://doi.org/10.3917/rdm.045.0341
Notes
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[1]
Ce texte est une version abrégée de celui paru dans <alternativeseconomiques.fr/blogs/harribey/2014/11/26/derriere-l’imposture-de-la-«-science-»-economique-qu’y-a-t-il/#more-412>.
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[2]
À ce sujet, Keen ne dit rien sur la notion de fonction de production, dont la plus célèbre est celle de Cobb-Douglas, alors qu’elle est fondée sur la fiction de la productivité intrinsèque à chaque « facteur ».
-
[3]
Citons, de Bernard Guerrien, La Théorie néo-classique, Bilan et perspectives du modèle d’équilibre général [1989], le Dictionnaire d’analyse économique [2012] et La Théorie économique néoclassique [2008].
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[4]
Notamment Duménil et Lévy [2011].
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[5]
Accordons à Keen toutefois qu’on trouve dans certains textes de Marx, à travers les multiples préparations et brouillons du Capital, des formulations parfois ambiguës sur le fait que la valeur d’usage des machines excéderait leur valeur, alors que, pour lui, elles sont incommensurables. C’est le cas, entre autres, dans les Grundrisse [Marx, 1980, tome I, p. 320-321], que Keen cite dans une autre édition. En revanche, le chapitre VIII du Livre I du Capital est parfaitement clair.
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[6]
Voir mon livre La Richesse, la valeur et l’inestimable [Harribey, 2013]. Keen ne fait allusion à la question écologique que dans une courte note (p. 302) en renvoyant au rapport Meadows.
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[7]
Dès le premier chapitre, Keen écrit : « Tout comme durant la Grande Dépression, les économistes d’aujourd’hui constituent peut-être la principale force d’opposition à l’introduction de mesures permettant de contrer un déclin économique futur » (p. 28). Les économistes érigés en classe sociale ?
1 L’économiste australien Steve Keen, auteur de L’Imposture économique, dont la nouvelle édition vient d’être traduite en français [Keen, 2014], propose une critique minutieuse de toutes les hypothèses et de tous les résultats de la théorie néoclassique qui domine sans partage ladite science économique. Il montre que celle-ci est une gigantesque imposture. Ce livre est tout à fait bienvenu pour décrypter les apories de la théorie dominante et mettre en lumière son incapacité à penser la crise. Mais celle-ci est tellement globale et profonde que parler d’économie ne peut plus se faire sans poser son insertion dans l’ensemble des rapports sociaux.
1. La déconstruction de la « science » économique officielle
2 Le livre de Keen se compose de trois parties. Les deux premières montrent que les fondements de la théorie qu’on appelle néoclassique depuis le début du xxe siècle sont dépourvus de toute logique et sont même totalement incohérents. Non seulement les hypothèses retenues sont introuvables dans la réalité, mais les conclusions sont absurdes.
La « loi » de l’offre et de la demande n’est pas une loi
3 Qui oserait mettre en doute la loi de l’offre et de la demande ? Pourtant, chacun des deux côtés de cette prétendue loi, censés se couper en un point déterminant le prix auquel s’équilibre le marché, souffre d’un vice congénital : l’impossibilité de passer d’un raisonnement mené à l’échelle individuelle (microéconomique) à un raisonnement global (macroéconomique).
4 Du côté de la demande, on pourrait croire que, puisque la demande de consommation d’un bien par un individu évolue habituellement en sens inverse de son prix, le même phénomène pourrait être retrouvé au niveau de l’ensemble de l’économie : la demande globale d’un bien baisserait quand le prix monte. Faux, dit le théorème appelé « Sonnenschein-Mantel-Debreu », du nom des trois économistes qui ont montré que, pour que la loi de la demande soit vérifiée, il faudrait que tous les individus aient les mêmes goûts et préférences (impossible sauf à abandonner l’hypothèse d’indépendance des individus) et que la variation de leurs revenus ne modifie pas leurs préférences (impossible sauf à supposer que tous les revenus varient semblablement ou qu’il n’y a pas d’interférences entre les décisions des uns et celles des autres). La théorie de la demande globale suppose donc qu’il n’existe qu’un seul consommateur et qu’un seul bien. Marx avait déjà dénoncé cette « robinsonnade ». Résultat : la demande globale peut évoluer dans n’importe quel sens quand les prix varient ; par exemple, elle peut augmenter quand le prix d’un bien de première nécessité augmente si les individus ne peuvent plus acheter que celui-ci. La courbe de la demande globale n’est donc pas forcément décroissante parce que l’« effet de revenu » peut contrecarrer l’« effet de substitution ». Les théoriciens de l’« équilibre général » ont dû admettre que, l’élasticité de la demande par rapport au prix n’étant pas toujours négative, la « loi » n’est vraie que si on est… déjà à l’équilibre…
5 Du côté de l’offre, on arrive aux mêmes incohérences. La théorie néoclassique dit que l’entreprise atteint son point optimum de profit lorsqu’elle égalise son prix avec son coût marginal. Mais, pour que cette égalisation puisse être réalisée, il faut supposer que les coûts marginaux sont croissants, c’est-à-dire qu’il n’y a jamais de rendements croissants dus à des économies d’échelle, sinon cela impliquerait que toute entreprise aurait intérêt à augmenter indéfiniment sa production et donc à demander une quantité illimitée d’inputs. Keen conclut que « les coûts de production sont normalement constants ou décroissants pour la grande majorité des biens manufacturés, de telle sorte que la courbe de coût moyen et même celle de coût marginal sont normalement soit plates, soit décroissantes » (p. 140).
6 La concurrence parfaite existe-t-elle alors ? L’économiste italien Piero Sraffa [1926 ; 1970], dont la critique date des années 1920, a démontré que, si les « facteurs de production » sont fixes à court terme, leur demande et leur offre ne sont pas indépendantes, donc on ne peut pas considérer les différents marchés comme indépendants. Mais, à l’inverse, si on retient l’hypothèse d’indépendance de la demande et de l’offre de facteurs, alors on ne peut avoir de facteur fixe.
Pas de théorie de la production, donc pas de théorie de la répartition
7 Tout l’échafaudage néoclassique s’écroule lorsqu’il s’agit d’expliquer la répartition des revenus. Depuis Joan Robinson, on sait que la productivité marginale du capital, censée rémunérer celui-ci, ne peut être connue sans la mesure du capital qui elle-même dépend du taux de profit, d’où un raisonnement circulaire et une impasse logique [2]. Et la première partie du livre de Keen s’achève par la réfutation du traitement du travail comme une marchandise. Les néoclassiques sont incapables d’expliquer le chômage autrement que par un arbitrage des individus en faveur du loisir et au détriment du salaire. Et Keen pose une question ravageuse :
8 « Comment quelqu’un peut-il profiter du temps de loisir sans revenu ? […] En réalité, la seule “activité de loisir” à laquelle on peut consacrer plus de temps avec un revenu inférieur est le sommeil » (p. 174).
9 Autrement dit, la rémunération de chacun en fonction de sa productivité étant une fiction idéologique, il convient de renouer avec la vision de Smith, Ricardo et Marx en termes de rapports entre les classes sociales et considérer le système économique comme reposant sur la reproduction des conditions matérielles et sociales de son fonctionnement, et non pas comme un modèle d’échanges occultant ces dernières. La répartition des revenus est donc « un phénomène social » (p. 193).
2. L’impensable crise dans la théorie dominante
10 Une fois démonté chacun des éléments de base de la pseudoscience néoclassique, Keen s’attelle à montrer qu’elle ne peut pas penser la possibilité même des crises. A fortiori, elle se trouve désarmée quand il en survient une, surtout de la force de celle éclatée en 2007 qui a entraîné une « Grande Récession ».
Une épistémologie hors-sol
11 Pourquoi la crise n’est-elle ni pensable ni pensée ? Tout concourt à cela. D’abord, les néoclassiques se moquent du réalisme des hypothèses. À un point érigé en doctrine par Milton Friedman qui est toujours passé au-dessus de cela car, disait-il, « une théorie doit être jugée uniquement par la justesse de ses prévisions, et non par le réalisme de ses hypothèses » (p. 196). Au moins, si c’était le cas ! Mais la prévision selon laquelle le marché conduit à l’équilibre et à la stabilité est régulièrement démentie.
12 Ensuite, la théorie néoclassique n’intègre ni le temps ni l’incertitude de l’avenir. Dès lors, non seulement elle est imperméable aux nouvelles recherches scientifiques concernant la complexité et la possibilité du chaos, mais elle a même régressé par rapport à l’économie politique classique et à Marx dont le modèle est cyclique.
13 Enfin, la théorie néoclassique est restée fidèle à Jean-Baptiste Say pour qui il ne peut y avoir de déséquilibre entre l’offre et la demande globales, donc pas de surproduction possible. C’est la célèbre « loi des débouchés » qui, comme la plupart des lois néoclassiques, est fausse, pour plusieurs raisons. Les marxistes et les keynésiens ont souvent insisté sur le fait que les revenus distribués à l’occasion de la production ne se transforment pas nécessairement en achats, s’il y a thésaurisation de la monnaie ou préférence pour la liquidité, comme disait Keynes. À cela, Arghiri Emmanuel [1974] avait ajouté que certains revenus (les profits), étant distribués après la vente, ne peuvent se présenter comme pouvoir d’achat auparavant, surtout dans une économie capitaliste en croissance.
Le capitalisme est une économie monétaire
14 Keen ne s’attarde pas là-dessus et met l’accent sur un autre point qui permet, à juste titre, de relier Marx, Schumpeter, Keynes et Minsky (p. 399 ; curieusement, il n’insère pas Kalecki dans cette liste) : le capitalisme est une économie monétaire, or l’accumulation implique une avance en monnaie, et si le crédit dépasse le besoin du système productif en monnaie supplémentaire, alors la porte est ouverte à la bulle financière et, invariablement, à l’explosion. La démonstration est limpide : la demande de consommation et d’investissement est constituée par « la somme du revenu et de la variation de la dette » (p. 412). Mieux encore, « la demande agrégée, dans une économie conduite par le crédit, est donc égale au revenu (PIB) augmenté de la variation de la dette » (p. 376).
15 Mais attention, « la monnaie empruntée pour acheter des actifs [financiers existants] s’ajoute à la dette de la société sans pour autant augmenter ses capacités productives » (p. 378) et « le danger survient quand le taux de croissance de la dette devient le déterminant décisif de la demande globale – comme c’est le cas dans l’économie à la Ponzi que sont devenus les États-Unis » (p. 385) :
16 « Quand les crédits sont octroyés pour la consommation ou pour l’investissement, la dette peut rester sous contrôle. Mais quand les prêts sont accordés pour spéculer sur les prix des actifs, la dette tend à s’accroître plus rapidement que le revenu. Cette croissance entraîne une fausse expansion économique, qui est condamnée à l’effondrement une fois la croissance de l’endettement interrompue – comme c’est le cas aujourd’hui » (p. 393, voir aussi p. 438).
17 Trois enseignements peuvent être tirés. Le premier est la confirmation que la monnaie est endogène au système économique, elle est créée à sa demande. Keen cite opportunément l’économiste circuitiste italien Augusto Graziani qui a réfuté l’idée que, dans une économie monétaire, la monnaie pouvait être une marchandise, car elle se distingue du crédit par sa capacité à « être acceptée comme l’accomplissement final de la transaction » (p. 401).
18 Le deuxième est que la monnaie est indispensable à l’accumulation mais sa non-maîtrise peut conduire aux catastrophes. Ainsi, Keen pointe cette apparente contradiction entre le fait que « l’effondrement de la demande financée par la dette a été la cause tant de la Grande Dépression que de la Grande Récession » (p. 337) et « l’inclination du système financier à créer trop de dettes, conduisant le capitalisme à des crises périodiques » (p. 339).
19 Le troisième enseignement est celui apporté par Irving Fisher qui a radicalement modifié ses analyses après la crise de 1929 :
20 « Il reconnut que le marché n’est jamais à l’équilibre, et que les dettes peuvent ne pas être remboursées, non seulement par quelques individus, mais même de manière massive. Ses raisonnements statiques laissèrent place à une analyse des forces dynamiques qui pouvaient avoir causé la Grande Dépression » (p. 316).
21 La crise financière aurait-elle alors sa source au sein même de la finance et uniquement là, ou bien faut-il relier les perturbations de la finance à l’évolution des rapports sociaux dans le système productif ?
3. Où sont passés les rapports sociaux de production ?
22 Redisons-le, le livre de Keen est désormais indispensable sur la table de tout économiste sérieux. Et cela bien que l’examen minutieux que l’auteur propose dans ses deux premières parties soit déjà largement connu par ceux qui ont refusé la lobotomie imposée par l’idéologie dominante depuis quatre décennies. Nous disposons notamment, en langue française, des travaux remarquables de Bernard Guerrien [3], qui a depuis longtemps décortiqué les fictions de l’agent représentatif unique, des courbes de demande et d’offre, de la fonction de production et de l’équilibre général, ainsi que la trahison de Keynes par le modèle IS-LM de Hicks, dont la critique ne se réduit pas à celle faite par les néoclassiques. Keen ne semble pas avoir non plus connaissance des travaux de l’école circuitiste française, constituant pourtant l’un des courants du postkeynésianisme auquel se rattache Keen, ni des travaux des marxistes contemporains, notamment de ceux de Gérard Duménil et Dominique Lévy [4] sur la crise du capitalisme américain, largement diffusés en anglais dans la littérature d’outre-Atlantique, ni de ceux de l’école de la régulation autour de la monnaie.
Quel lien y a-t-il entre la production et la finance capitalistes ?
23 Le paradoxe est que Keen mobilise la théorie du circuit du capital que l’on doit à Marx (que Keen considère meilleure que celle de Keynes) tout en faisant disparaître toute relation entre l’évolution du système productif (travail, productivité, rentabilité économique) et la fuite en avant de la financiarisation comme palliatif aux difficultés du capital.
24 Dans un livre dont la moitié au moins est consacrée à l’explication des crises et aux théories alternatives, le concept de capital fictif – avancé par Marx dans le Livre III du Capital – pour comprendre la financiarisation est inconnu, et les rapports sociaux n’apparaissent jamais sauf, indirectement, dans l’analyse de la formation des prix de production, dans la lignée de Sraffa. Mais la transformation de la gestion de la force de travail menée par le capitalisme néolibéral, la tendance à la baisse des gains de productivité du travail depuis un demi-siècle dans tous les pays capitalistes développés et ses répercussions en termes de rentabilité du capital sont absentes de ce livre foisonnant pourtant de références. Cette absence de relation avec le système productif l’empêche de voir que l’une des dimensions de la crise structurelle et de long terme est la difficulté à faire produire toujours plus de valeur sur une base matérielle en voie de dégradation ou d’épuisement, et par une force de travail dont l’exploitation s’est aggravée [voir Harribey, 2013].
25 Pour le dire rapidement, peut-on parler de crise financière sans parler de crise du capitalisme, non pas au sens de crise finale, mais de crise d’un cycle du capitalisme, caractéristique d’une « Grande Dépression » (1929) ou d’une « Grande Récession » (2007) ?
26 Et c’est là que reparaît le paradoxe, sinon la contradiction, signalé plus haut. Keen admet toute la théorie de Marx sauf… la théorie de la valeur. Quand on sait que, pour Marx, toute l’analyse du capitalisme repose sur la théorie de la valeur, cette valeur qui est la finalité même du capital, on est curieux de lire l’argumentation.
L’économie politique mal traitée
27 L’argumentation fait l’objet de tout le chapitre XVII, l’avant-dernier du livre, qui débute par ces mots :
28 « Pourquoi la majorité des marxistes ne sont pas pertinents, alors que presque toute la théorie de Marx l’est » (p. 454).
29 En réalité, ce que veut dire Keen, c’est que le point de départ de Marx n’est pas pertinent. Il commence par un retour aux classiques Smith et Ricardo qui avaient ébauché la théorie dite de la valeur-travail. La présentation qu’en fait Keen ne laisse pas de surprendre.
30 Passons sur le fait que, selon Keen, toutes les écoles de pensée considèrent la valeur comme une « qualité intrinsèque de la marchandise » (p. 456), ce qui est inexact, tout au moins pour Marx qui a constamment insisté sur la nécessité de la validation sociale de la valeur sur le marché. Voyons ce qui est dit de Smith et de Ricardo. Le premier est moqué pour avoir parlé de travail incorporé et de travail commandé, alors qu’il s’agit d’une intuition, certes formulée avec hésitation ou maladresse, qui va permettre ensuite de voir que l’exigence de valorisation du capital a une influence sur la fixation des prix. Et Keen assène ce jugement étonnant :
31 « Adam Smith était forcé de concéder que le prix devait être suffisamment élevé pour payer non seulement les heures de labeur nécessaires pour fabriquer quelque chose, mais aussi pour payer un profit » (p. 460, souligné par moi).
32 Pourquoi attribuer à Smith l’idée que la valeur se résume au paiement du salaire et qu’il lui avait fallu « en arrive [r] à une théorie “additive” des prix : le prix d’une marchandise représente le travail additionné à celui des profits et celui de la rente. Il n’existait dès lors plus de relation entre la valeur et le prix » (p. 460) ? Jamais Smith n’a réduit le travail incorporé au travail direct, et, contrairement à ce que dit Keen (p. 460), le travail commandé n’est pas égal au prix, mais au rapport prix/salaire horaire.
33 Keen ne traite pas mieux Ricardo que Smith :
34 « Sa solution au dilemme prix/valeur reposait sur l’idée que le prix d’une marchandise n’inclut pas seulement le travail direct, mais également le travail nécessaire pour produire les outils » (p. 461).
35 Certes, Ricardo ajoute travail indirect et travail direct pour définir le travail incorporé, mais le « dilemme prix/valeur » n’a rien à voir avec cette simple addition. Le dilemme est ailleurs, d’où naîtra le fameux problème de la transformation des valeurs en prix de production : il s’agit de savoir comment la tendance à l’égalisation des taux de profit en régime de concurrence capitaliste fait s’écarter les prix monétaires de l’équivalent monétaire de quantité de travail incorporé dans chaque marchandise. Et les intuitions de principe de Smith, Ricardo et Marx étaient fécondes, même si leur formulation est restée balbutiante tout en s’améliorant progressivement.
Marx, mode mineur…
36 Sur ces présupposés contestables, Keen entreprend de réfuter la théorie de la valeur-travail reformulée par Marx. Il se réfère seulement à Samuelson et à Steedman. Le premier a conclu avec hauteur que Marx n’était qu’un « postricardien mineur » (p. 456). Le second a répété la conclusion de Sraffa, c’est-à-dire qu’il n’était pas nécessaire de connaître les contenus en travail pour calculer les prix et le taux de profit, il suffit de connaître les quantités physiques de marchandises nécessaires pour produire d’autres marchandises. Ce qui est exact, mais ce qui n’enlève rien à la réalité du travail en amont, dixit Sraffa. Et Steedman lui-même écrit ailleurs :
37 « La version en quantités physiques de l’approche par le surproduit ne dénie en rien l’existence d’un “surtravail”. Elle rend parfaitement évident que l’existence de l’exploitation (en son sens étroit) et l’existence du profit ne sont rien d’autre que les deux faces de la même médaille ; ce sont deux expressions, en travail et en monnaie, du surproduit physique » [Steedman, 1985, p. 189].
38 De son côté, Gilles Dostaler analysait ainsi les rapports entre Marx et Sraffa :
39 « Que l’on dise, comme Marx, que l’ouvrier travaille tant d’heures pour reproduire sa force de travail et tant d’heures pour créer la plus-value accaparée par le capitaliste, ou que l’on explique qu’il existe un surplus physique, R, dans l’économie, dont la répartition constitue l’enjeu d’un rapport de force exprimé “algébriquement” par la fameuse équation r = R(1-w), on décrit la même réalité. Et, dans les deux cas, on met en évidence l’antagonisme des intérêts entre les travailleurs et les détenteurs des moyens de production » [Dostaler, 1982, p. 103].
40 Pourtant, Keen entreprend de trouver la faille de Marx dans le concept de valeur qui serait la cause de l’erreur concernant le passage de la valeur aux prix de production. Selon Keen, la force de travail n’est pas la seule source de valeur et de plus-value car « tous les facteurs de production constituent des sources potentielles de valeur » (p. 455 et 475). Un si gros livre pour en arriver à ce truisme directement issu de Say, repris en boucle par tous les livres d’économie, sauf dans Marx et dans Keynes !
41 Suivent dans le livre de Keen des affirmations mal étayées, indépendamment du problème de la transformation des valeurs en prix, dont on sait aujourd’hui qu’il ne peut être formalisé comme Marx l’avait fait :
42 – non-distinction entre richesse et valeur (p. 461, 471) ;
43 – attribution à Marx de la thèse que la valeur d’usage n’a aucune importance (p. 472), alors qu’il n’a cessé d’expliquer que la valeur d’usage est un « porte-valeur » ;
44 – attribution à Marx que le taux de plus-value ne changeait pas au cours du temps (p. 464), alors qu’il en avait fait une contre-tendance pour le taux de profit ;
45 – critique mal fondée sur la transmission de la valeur des machines au produit fini : Marx confondrait transmission de la valeur d’usage des machines et transmission de leur valeur d’échange. Or Marx dit que le procès de travail transmet une part de la valeur de la machine (mesurée comptablement par la dépréciation) et qu’elle n’engendre aucune valeur supplémentaire. L’obsolescence, ou en sens inverse le fait de continuer à utiliser une machine au-delà de son temps d’amortissement financier, n’invalident en rien l’idée de la transmission [5].
46 La conclusion sur la valeur donnée par Keen est surprenante :
47 « Aucune des nombreuses écoles de pensée hétérodoxes ne dispose d’une théorie cohérente de la valeur qui constitue une alternative à la théorie subjective défectueuse de l’économie néoclassique. Reste que même si elles ne disposent pas du concept central et organisateur qu’offre une théorie de la valeur, ces écoles de pensée alternatives offrent la promesse d’une théorie économique qui peut être réellement pertinente pour l’analyse et la gestion d’une économie capitaliste » (p. 481).
48 Après avoir, à juste titre, montré la pertinence des approches en termes monétaires de l’accumulation du capital, radicalement opposées à celles qui raisonnent en termes d’équilibre, il aurait été intéressant de voir en quoi la concurrence chère aux néoclassiques qui doit conduire, disent-ils, à l’équilibre optimal et stable, ne correspond en rien à la concurrence décrite par Marx, à laquelle se livrent les capitaux et qui est au cœur de la dynamique et de l’instabilité d’un système acharné à produire et à réaliser de la valeur. On pourrait aussi voir la crise écologique comme l’une des manifestations de la contradiction matérielle (en plus de sa contradiction sociale) du capitalisme en crise, une crise de production et de réalisation de la valeur [6].
Derrière l’imposture de la « science » économique…
49 Le livre de Steve Keen est un bon livre, autant par ses très nombreux atouts que par ses manques, car repérer ces derniers signifie que, si on définit le capitalisme comme un processus ininterrompu d’accumulation de valeur, on ne peut pas l’analyser en l’absence de toute théorie de la valeur articulée au travail socialement validé. C’est le trou noir de tous les économistes qui font profession d’hétérodoxie mais qui ont jeté par-dessus bord toute théorie de la valeur parce que, à un moment de leur parcours, ils se sont fâchés avec Marx.
50 Dans le dernier chapitre de son livre, Keen dresse un inventaire à la Prévert des théories présentées comme alternatives mais qui, d’une part, ont été pour la plupart passablement critiquées auparavant par l’auteur, et qui, d’autre part, ne présentent jamais d’analyse du capitalisme en tant que système social.
51 Car, derrière l’imposture de ladite science économique – et il faut saluer encore une fois la contribution de Keen pour la mettre à nu –, il y a aussi l’imposture et l’impasse du système qui prétend à l’universalité et à l’intemporalité et apporter bonheur et prospérité… Autrement dit, les économistes néoclassiques sont inexcusables de leurs erreurs, mais croire que ce sont eux – ou leurs idées – les responsables des crises capitalistes et de l’empêchement de les résoudre [7], et que les capitalistes eux-mêmes et la logique de leur système sont innocents, c’est faire preuve d’un idéalisme assez peu scientifique…
Références bibliographiques
- Dostaler G., « Marx et Sraffa », L’Actualité économique, vol. 58, n° 1-2, 1982, p. 95-114, <www.erudit.org/revue/ae/1982/v58/n1-2/601016ar.pdf>.
- Duménil G., Lévy D., 2011, The Crisis of Neoliberalism, Harvard University Press, Harvard.
- Emmanuel A., 1974, Le Profit et les crises, Une approche nouvelle des contradictions du capitalisme, François Maspero, Paris.
- Guerrien B., 2012, Dictionnaire d’analyse économique (avec Ozgur Gun pour la 4e édition), La Découverte, Paris.
- — 2008, La Théorie économique néoclassique (avec Emmanuelle Bénicourt pour la 3e édition), La Découverte, Paris.
- — 1989 (3e éd.), La Théorie néo-classique, Bilan et perspectives du modèle d’équilibre général, Économica, Paris.
- Harribey J.-M., 2013, La Richesse, la valeur et l’inestimable, Fondements d’une critique socio-écologique de l’économie capitaliste, Les Liens qui libèrent, Paris.
- Keen S., 2014, L’Imposture économique, préface de Gaël Giraud, Les Éditions de l’atelier, Paris.
- Marx K., 1980, Grundrisse, Manuscrits de 1857-1858, t. I, Éd. sociales, Paris, p. 320-321.
- Sraffa P., 1970, Production de marchandises par des marchandises, Prélude à une critique de la théorie économique, Dunod, Paris.
- — 1926, « The laws of returns under competitive conditions », Economic Journal, vol. 36, n° 144, december, p. 535-550.
- Steedman, 1985, « Ricardo, Marx et Sraffa », in Dostaler G., Lagueux M. (dir.), Un échiquier centenaire. Théorie de la valeur et formation des prix, La Découverte/Presses de l’Université du Québec.