Article de revue

Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795-1796)

Quinzième lettre

Pages 151 à 154

Citer cet article


  • Von Schiller, F.
(2015). Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795-1796) Quinzième lettre. Revue du MAUSS, 45(1), 151-154. https://doi.org/10.3917/rdm.045.0151.

  • Von Schiller, Friedrich.
« Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795-1796) : Quinzième lettre ». Revue du MAUSS, 2015/1 n° 45, 2015. p.151-154. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2015-1-page-151?lang=fr.

  • VON SCHILLER, Friedrich,
2015. Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795-1796) Quinzième lettre. Revue du MAUSS, 2015/1 n° 45, p.151-154. DOI : 10.3917/rdm.045.0151. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2015-1-page-151?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.045.0151


Notes

  • [1]
    Texte original et version française par Robert Leroux (1885-1961), Aubier, Paris, 1992. (Ndlr)
  • [2]
    Burke dans ses Recherches philosophiques sur l’origine de nos idées du sublime et du beau réduit la beauté à quelque chose de seulement vivant. Tous les dogmatiques qui se soient jamais exprimés sur ce sujet la réduisent, que je sache, à quelque chose de seulement formel : ainsi entre les artistes, pour ne parler que d’eux, Raffael Mengs dans ses Réflexions sur le goût dans la peinture. Comme dans tous les autres domaines, la philosophie critique a là aussi frayé la voie qui ramène l’empirisme à des principes et la spéculation à l’expérience.
  • [3]
    Si (pour s’en tenir au monde moderne) l’on compare les courses de Londres, les combats de taureaux de Madrid, les spectacles de l’ancien Paris, les régates de gondoles de Venise, les chasses à courre de Vienne et la vie belle et joyeuse du Corso de Rome, il est facile de dire quelles sont chez ces différents peuples les nuances respectives du goût. Au reste, il apparaît qu’il y a dans les jeux populaires de ces différents pays beaucoup moins d’uniformité que dans les jeux des classes raffinées de ces mêmes pays, et c’est là un phénomène facile à expliquer.

1 […]

2 L’homme, nous le savons, n’est d’une manière exclusive ni matière ni esprit. La beauté, en tant que réalisation achevée de son humanité, ne peut donc être d’une manière exclusive ni vie ni forme : elle n’est pas seulement vie, bien que cela ait été affirmé par de sagaces observateurs qui s’en tenaient trop strictement aux témoignages de l’expérience, et bien que le goût du temps aimât la réduire à ce rôle ; elle n’est pas seulement forme, bien que cela ait été allégué par des philosophes dont les spéculations s’éloignaient trop de l’expérience et par des artistes qui, philosophant sur la beauté, l’expliquaient trop docilement par les besoins de l’art [2]. La beauté est l’objet commun des deux instincts [i.e l’instinct sensible et l’instinct formel (Ndlr)], c’est-à-dire de l’instinct de jeu. Cette expression est pleinement justifiée dans l’usage de la langue qui a coutume de désigner par le mot de jeu tout ce qui n’est ni hasard subjectif ou objectif ni contrainte externe ou interne. Comme l’âme se trouve, quand elle contemple la beauté, à une heureuse distance égale entre la loi et le besoin, elle est, précisément parce que partagée entre eux, soustraite à la contrainte de l’un autant que de l’autre. L’instinct sensible et l’instinct formel prennent au sérieux leurs exigences, parce que, en matière de connaissance, le premier considère la réalité des choses, le second leur nécessité, et que, en matière d’action, le premier vise à maintenir la vie et le second à sauvegarder la dignité. Tous les deux ont donc en vue la vérité et la perfection. Mais la vie apparaît plus indifférente dès qu’intervient la dignité, et le devoir cesse de contraindre dès que l’inclination attire ; de même l’âme accueille la réalité des choses, la vérité matérielle, plus librement et plus calmement dès que celle-ci se rencontre avec la vérité formelle, avec la loi de la nécessité ; et l’âme ne se sent plus tendue par l’abstraction dès que l’intuition sensible peut accompagner celle-ci. En bref : en s’associant à des idées, toute réalité perd son caractère sérieux, car elle devient peu de chose, et en se rencontrant avec le sentiment, la nécessité dépouille sa gravité, car elle devient facile.

3 Mais il y a longtemps déjà que vous pourriez être tenté de m’objecter : n’est-ce pas déprécier la beauté que d’en faire un simple jeu et de l’assimiler aux objets frivoles qui de tout temps ont été appelés de ce nom ? N’est-ce pas se mettre en contradiction avec le concept rationnel et la dignité de la beauté que de la réduire à n’être qu’un simple jeu, alors qu’elle est tenue pour un instrument de culture, et n’est-ce pas se mettre en contradiction avec le concept expérimental de jeu que de le limiter à la seule beauté, alors qu’il est compatible avec des objets qui excluent tout jugement de goût ?

4 Mais comment parler de « simple » jeu, quand nous savons que c’est précisément le jeu et le jeu seul qui, entre tous les états dont l’homme est capable, le rend complet et le fait déployer ses deux natures à la fois ? Ce que selon votre représentation vous appelez limitation, je l’appelle selon la mienne – et je l’ai justifiée – extension. À l’inverse de votre conception, je dirais donc bien plutôt : l’agréable, le bien, la perfection, l’homme les prend seulement au sérieux, mais avec la beauté il joue. Sans doute ne devons-nous pas nous souvenir ici des jeux qui sont usités dans la vie réelle et qui ne se rapportent habituellement qu’à des objets très matériels ; mais aussi bien chercherions-nous vainement dans la vie réelle la beauté dont il est ici question. La beauté qui existe dans la réalité vaut l’instinct de jeu qui existe dans la réalité ; mais de même l’idéal de beauté que la raison construit impose l’idéal d’un instinct de jeu que l’homme doit dans tous ses jeux avoir toujours présent à l’esprit.

5 On ne se trompera jamais si l’on recherche quel idéal un homme se fait de la beauté dans les mêmes voies que celles où il donne satisfaction à son instinct de jeu. Tandis qu’aux jeux d’Olympie les peuples grecs prennent plaisir à des joutes où sans répandre de sang l’on rivalise de force, de vitesse, de souplesse, ainsi qu’à la compétition plus noble des talents, le peuple romain se délecte à l’agonie d’un gladiateur abattu ou de son adversaire libyen [3]. Ce seul trait suffit à nous faire comprendre pourquoi c’est en Grèce et non à Rome qu’il nous faut rechercher les figures idéales d’une Vénus, d’une Junon, d’un Apollon. Quant à la raison, elle déclare : le beau ne doit être ni seule vie, ni seule forme, mais forme vivante, c’est-à-dire beauté ; elle prescrit en effet à l’homme la double loi du formalisme absolu et de la réalité absolue. En conséquence, elle énonce du même coup : l’homme ne doit que jouer avec la beauté et il ne doit jouer qu’avec la beauté.

6 Car, pour trancher enfin d’un seul coup, l’homme ne joue que là où, dans la pleine acception de ce mot, il est homme, et il n’est tout à fait homme que là où il joue. Cette affirmation qui en cet instant, peut paraître paradoxale, prendra une signification considérable et profonde quand nous en serons venus à l’appliquer à la double et grave réalité du devoir et de la destinée ; elle servira d’assise, je vous le promets, à tout l’édifice des beaux-arts et à celui de l’art plus difficile encore de vivre. Mais, au reste, cette affirmation n’est inattendue qu’au regard de la science ; elle était, il y a longtemps déjà, vivante et agissante dans l’art et dans le sentiment des Grecs, chez les plus distingués d’entre leurs maîtres, à ceci près qu’ils transféraient dans l’Olympe l’idéal qui devait être réalisé sur la terre. Guidés par la vérité de ce principe, ils effaçaient du front des immortels bienheureux l’expression de sérieux et d’effort qui ride les joues des hommes et ils ne leur donnaient pas celle de plaisir vide qui, dans un visage insignifiant, en supprime les plis ; ils affranchissaient ceux qui vivent dans la béatitude éternelle des chaînes inséparables de toutes les fins, de tous les devoirs et de tous les soucis ; ils faisaient de l’oisiveté et de l’indifférence le sort de la condition divine que les mortels envient ; celle-ci n’était qu’un nom tout humain pour désigner l’existence la plus libre et la plus sublime. La contrainte matérielle des lois de la nature autant que la contrainte spirituelle des lois morales disparaissaient dans leur concept supérieur de nécessité qui embrassait les deux mondes à la fois et c’est seulement de l’unité de ces deux nécessités que surgissait pour eux la vraie liberté. Inspirés par cet esprit, ils effaçaient des traits de la figure qui incarnait leur idéal, l’expression des penchants en même temps que toutes traces de volonté, ou plutôt ils rendaient les uns et les autres méconnaissables parce qu’ils savaient les associer dans une union très intime. Ce ne sont ni la grâce ni la dignité qui nous parlent dans le visage superbe d’une Junon Ludovisi ; ce ne sont ni l’une ni l’autre, car ce sont toutes deux ensemble. La divinité aux traits de femme réclame notre adoration, cependant que la femme semblable à la divinité enflamme notre amour. Mais pendant que, ravis, nous nous abandonnons à son charme céleste, sa suffisance céleste nous effraie. Toute sa personne se fonde en elle-même et y a sa demeure ; elle est un monde complètement fermé ; comme si elle était au-delà de l’espace, elle ne s’abandonne ni ne résiste ; il n’y a pas là de force qui serait en lutte avec d’autres forces ni de défaut par où le temps pourrait faire irruption. Nous sommes irrésistiblement saisis et attirés par son charme, maintenus à distance par sa suffisance. Nous nous trouvons simultanément dans l’état de suprême repos et dans celui de suprême agitation ; il en résulte la merveilleuse émotion pour laquelle l’intelligence n’a pas de concept ni la langue de nom.


Date de mise en ligne : 15/06/2015

https://doi.org/10.3917/rdm.045.0151