La bonne vie pour tous !
- Par Thomas Coutrot
Pages 298 à 301
Citer cet article
- COUTROT, Thomas,
- Coutrot, Thomas.
- Coutrot, T.
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0298
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- Coutrot, T.
- Coutrot, Thomas.
- COUTROT, Thomas,
https://doi.org/10.3917/rdm.043.0298
1Contrairement au refrain médiatique, la société française n’est pas déprimée, elle est exaspérée. Mais l’exaspération peut porter le pire ou le meilleur, la régression ou l’émancipation. Quel horizon émancipateur lisible et souhaitable peut aujourd’hui porter les forces sociales attachées à l’égalité et à la liberté ?
2 La « Manif pour tous » traduit l’exaspération et la capacité d’organisation à la base de la droite catholique réactionnaire. Elle est tournée vers un passé révolu et qui ne reviendra plus. Sa nocivité ne vient pas d’une quelconque capacité à conquérir l’hégémonie culturelle mais de son rôle de vivier militant où viennent puiser les forces nauséabondes de l’extrême droite raciste et antisémite (« Jour de colère »).
3 L’exaspération qui traverse la société a, parmi ses cibles, des oligarchies mondiales qui n’ont jamais été aussi riches, aussi puissantes politiquement ni aussi enfermées dans leur frénésie d’accumulation. L’extrême droite en tire prétexte pour recycler l’antisémitisme séculaire qui ne manque jamais de resurgir en période de crise. Mais si en Chine comme aux États-Unis les riches ont doublé leur part dans la richesse nationale depuis trente ans, si 1 % des familles possèdent désormais 46 % de la richesse mondiale, cela n’a évidemment aucun rapport avec la question juive.
4 La crise financière n’a débouché sur aucune remise en cause de la spéculation, qui bat aujourd’hui des records historiques. Les banques sont plus grosses et plus puissantes que jamais. Les hommes politiques, à l’image de François Hollande, se font élire en promettant de s’attaquer à la finance, puis gouvernent pour les banques et le patronat. La rupture entre les citoyens de base et les élites politiques et économiques n’a probablement jamais été si totale.
5 Cependant, comme le dit Patrick Chamoiseau, si la bigoterie et la haine déferlent depuis plusieurs mois dans les rues, « il ne faut pas se laisser aveugler par ces manifestations de bêtise et de hargne. Plus elles sont virulentes, plus elles sont le signe qu’un mouvement contraire est en marche », le mouvement « de la houle et des mélanges [1] ».
6 Car jamais les humains n’ont eu autant de connaissances les uns des autres ni autant de reconnaissance mutuelle des cultures. Jamais ils n’ont été confrontés tous en même temps à cette effrayante domination d’une oligarchie mondiale irresponsable. Et avec la crise écologique, jamais ils n’ont eu autant de raisons de construire leur fraternité, comme disait l’abbé Pierre : « Au-delà de la famille, du clan, de la nation : la fraternité humaine est universelle. »
7 Ce n’est plus seulement une posture éthique, c’est une nécessité vitale. Nous devons réduire vite et radicalement nos consommations d’énergie et de matières premières, ou bien nos petits-enfants vivront sur une planète invivable, déchirée par les catastrophes climatiques et les guerres pour les ressources.
8 Ce mouvement contraire à la haine et à la bêtise, c’est celui de la transition citoyenne vers une société conviviale. C’est celui de ces milliers de salariés qui, comme les Fralib à Marseille, se battent pour produire mieux et autrement. C’est le mouvement des compagnons de Lescar-Pau qui construisent la solidarité entre les plus démunis, qui bâtissent des maisons poétiques et une économie locale durable. C’est le mouvement des villes en transition, écologique et démocratique, comme Marinaleda en Andalousie. C’est le mouvement des zones libérées, comme la zone d’aménagement différé (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes et tant d’autres ZAD moins connues, communautés rurales écologiques, squats et centres sociaux, jardins urbains partagés, monnaies complémentaires, etc. C’est le mouvement des Alternatibas qui commencent à se multiplier partout en France et ailleurs pour donner à voir ces alternatives. C’est le mouvement des citoyens qui se révoltent contre l’oligarchie, les multinationales, les Monsanto, Unilever, BNP Paribas, Société Générale…, ceux qui veulent la redistribution des immenses richesses, ceux qui refusent d’être « des jouets dans les mains des banquiers et des politiciens », comme le disent les indignados et le 15-M [2] en Espagne : des révoltes et des indignations qui sont aussi des inventions, de nouvelles manières de produire, de vivre, de faire de la politique.
9 Ce mouvement pour l’égalité, pour la responsabilité, pour la liberté – car sont-ils vraiment libres, ceux qui vivent en écrasant les autres et la nature ? –, ce mouvement qui inspire le Manifeste convivialiste, on pourrait l’appeler « La bonne vie pour tous ! ». « La bonne vie » (buen vivir), parce que nous sommes gourmands, curieux, inventifs, amoureux, et nous voulons l’être les uns avec les autres, pas les uns contre les autres. Pour tous, donc, parce que, oui, la concurrence et l’émulation sont inhérentes à l’homme, mais elles ne peuvent ni ne doivent l’emporter sur la coopération entre égaux et avec la nature.
10 L’humanité a survécu par la coopération, elle risque maintenant de périr par la compétition. Les oligarchies financières et politiques ont choisi consciemment la politique du « après nous le déluge ». Il est effrayant que l’idéal de « compétitivité » serve désormais d’unique boussole aux gouvernements européens dont le nôtre, avec cet emblématique « pacte de responsabilité » (quelle antiphrase !) décidé par François Hollande. Radicaliser cette logique de guerre économique de tous contre tous ne peut déboucher, à terme, que sur la guerre tout court. Nous ne voulons pas être compétitifs : nous voulons être coopératifs, avec les peuples européens et ceux du monde. Nous ne voulons pas réduire les dépenses publiques : nous voulons démocratiser les services publics, développer les investissements publics pour la transition écologique et l’emploi. Nous ne voulons pas produire toujours plus : nous voulons une production de qualité qui réduise notre empreinte écologique et nous permette de vivre ensemble.
11 L’exaspération, la colère et la révolte sont nécessaires, mais, pour faire reculer la haine et la bêtise, nous avons surtout besoin de proposer une perspective positive et joyeuse, enracinée dans nos luttes et nos alternatives. Les multiples réseaux et initiatives qui contribuent à dessiner cet avenir possible ne peuvent plus se contenter d’œuvrer chacun-e dans son coin et selon ses particularités. Nous devons apprendre à parler ensemble à nos concitoyens pour rendre visible l’existence de nos alternatives, de notre projet de société. Une société de la bonne vie pour tous.