Article de revue

« Luttes des classes sur le web ». À propos d'un numero de la revue Multitudes

Pages 292 à 297

Citer cet article


  • Borel, S.
(2014). « Luttes des classes sur le web ». À propos d'un numero de la revue Multitudes. Revue du MAUSS, 43(1), 292-297. https://doi.org/10.3917/rdm.043.0292.

  • Borel, Simon.
« “Luttes des classes sur le web”. À propos d'un numero de la revue Multitudes ». Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, 2014. p.292-297. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-292?lang=fr.

  • BOREL, Simon,
2014. « Luttes des classes sur le web ». À propos d'un numero de la revue Multitudes. Revue du MAUSS, 2014/1 n° 43, p.292-297. DOI : 10.3917/rdm.043.0292. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2014-1-page-292?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0292


Notes

  • [1]
    Le « playbor » est un « mélange indissociable de plaisir ludique (play) et de travail productif (labor), faisant d’Internet un mixte instable et déroutant de terrain de jeu et d’usine » [Citton, 2013, p. 167].
  • [2]
    Communs numériques qui sont « incapables de produire et d’organiser une richesse équivalente à celle qui le fut par les communs originaux » [Pasquinelli et Blanchard, 2013, p. 189].
  • [3]
    C’est le cas, par exemple, du « combat pour défendre le logiciel libre et la culture gratuite » qui « s’est en effet organisé autour de la question des droits de propriété, et non de celle de la production » [ibid., p. 178]. Il apparaît que « l’essor du modèle de la licence Creative Commons a permis contre toute attente à la rente économique de coloniser le capital de la gratuité » [ibid., p. 183]. Les auteurs proposent l’alternative des « produits copyfarleft » qui « sont libres, mais ne peuvent être utilisés lucrativement que par ceux qui n’exploitent pas le travail salarié (comme d’autres travailleurs ou des coopératives) » [ibid., p. 184].
  • [4]
    « La classe vectorialiste est donc constituée par tous ceux qui contrôlent et qui profitent de la nécessaire vectorialisation matérielle de l’information – que ce soit à travers la production industrielle d’iPads, de câbles ou de microprocesseurs (Foxconn, Sony, Apple), à travers le déploiement de réseaux de communication monopolisés par des multinationales privées (Orange, Verizon, Google, Facebook), à travers la marchandisation de l’information elle-même par les artifices légaux de la propriété intellectuelle (Microsoft, Universal), ou à travers le contrôle des vecteurs par lesquels passe la financiarisation des investissements qui abreuvent toutes ces entreprises (Goldman Sachs) » [Citton, 2013, p. 168].

1On connaît généralement la revue Multitudes pour son enthousiasme quant aux possibilités émancipatrices offertes par les réseaux informatiques et le travail cognitif collaboratif et oblatif. Le communisme des « multitudes » connectées serait là en puissance au sein du « capitalisme cognitif » mondialisé [Hardt et Negri, 2004 ; Moulier-Boutang, 2007]. Il n’y aurait plus qu’à faire tomber les rentes de monopole et les nouvelles enclosures numériques mises à son encontre pour qu’il advienne pleinement.

2 Or une « véritable vague de mélancolie » « s’abat sur la toile » [Moulier-Boutang, 2013] avec la montée en puissance d’analyses pessimistes sur les potentialités du Web, parlant d’une radicalisation de l’exploitation et de l’aliénation sur le modèle de l’école de Francfort. Le communisme des réseaux n’est pas un spectre qui hante le monde. Car « un parasite hante le hacker qui hante le monde » [Pasquinelli et Blanchard, 2013]. Multitudes y consacre récemment un dossier avec plusieurs articles dont nous proposons une recension sommaire.

3 Plusieurs types nouveaux d’exploitation et d’aliénation seraient à l’œuvre qui remettraient en cause la vague d’enthousiasme en vogue au début des années 2000 : l’exploitation par l’appropriation marchande du travail gratuit ou la « production de l’information par plaisir » ou « playbor[1] » ; l’exploitation « protocolaire » des multitudes par la « classe vectorialiste » via la maîtrise des codes, des protocoles d’accès, des entités de stockage des flux ; et l’exploitation « attentionnelle » où l’« attention des auditeurs, spectateurs et internautes » « constitue le lieu principal d’extraction du profit » [Citton, 2013].

4 Matteo Pasquinelli et Aurélien Blanchard critiquent l’« abstraction digitale » ou « digitalisme », c’est-à-dire le discours qui « croit en une société du don mutuel », Internet étant « censé être quasiment libre de toute exploitation, et tendre naturellement à l’équilibre démocratique et à la coopération naturelle » [2013, p. 177].

5 Fasciné par le don virtuel et les communs de la connaissance [2], le digitalisme ignore que le règne de l’abondance informationnelle, de la libre circulation, reproductibilité, modification des biens immatériels ne remet pas en question la propriété matérielle et les dynamiques d’exploitation et d’accumulation qui se jouent dans les rapports de production matériels et immatériels [3]. Car la « pauvreté n’a pas sa source dans les coûts de reproduction, mais bien plutôt dans l’extraction de la rente économique » [ibid., p. 186]. La « libre reproductibilité des données numériques » ne porte pas en elle-même la « destruction future de la propriété matérielle ». Elle permet au contraire à cette dernière d’étendre ses effets de réseaux et de profiter du travail coopératif en ligne.

6 En effet, dans la praxis, le capitalisme cognitif se joue et utilise à son compte la gratuité et l’économie du don sur internet. Le digitalisme serait en quelque sorte la nouvelle économie politique bourgeoise du XXIe siècle, « désincarnée », « se refusant à reconnaître le travail off-line rendant possible le monde on-line (une division de classe qui est antérieure à toute fracture numérique) » [ibid., p. 177]. C’est le cas bien sûr en matière sociale : le travailleur cognitif n’est pas libéré par les réseaux mais exploité par eux dans les rapports de production de l’immatériel à distance sur une base volontaire : « Empêtré dans l’économie mondialisée, chaque bit d’information libre porte en son sein son propre micro-esclave, tel un jumeau oublié » [ibid.]. C’est le cas aussi en matière écologique : « Le digitalisme se veut respectueux de l’environnement, telle une machine sans émission de gaz, à l’opposé du vieux modèle fordiste de la production industrielle. Et, pourtant, on estime qu’un avatar de Second Life consomme plus d’électricité qu’un Brésilien moyen » [ibid.].

7 À côté de cette appropriation/exploitation marchande du travail gratuit, existe aussi l’« exploitation protocolaire » [Wark, 2013] dans laquelle la « classe vectorialiste [4] » détient « le contrôle de la logistique » et contrôle la manière dont les supports, les flux, l’accès, le stockage d’informations et de données sont gérés. Elle a ainsi le « pouvoir de calculer », de « déplacer l’information d’un endroit à un autre » et « de réaliser la valeur de ce que nous produisons » [ibid.] en coordonnant notamment « tous les aspects de la vie sous l’emprise de la marque, du brevet et du droit d’auteur » [ibid., p. 193]. Cette exploitation protocolaire rejoint l’exploitation du travail gratuit car elle n’est viable qu’en réduisant « la main-d’œuvre rémunérée dans la production des images à un niveau aussi près que possible de zéro, et de ne la payer que dans la monnaie de la reconnaissance » [ibid.].

8 Enfin, l’exploitation « attentionnelle » du « capitalisme mental » [Francq, 2013] privatise l’« espace d’expérience » via l’émergence des marchés de l’« attention » et de la « considération ». Ainsi, les médias « capitalisent la considération » et l’« information disponible » qu’ils diffusent « se paie en attention » dont veulent profiter les annonceurs publicitaires. Par conséquent, « le service de l’attraction s’échange contre de l’argent ».

9 Dès lors, les possédants de la nouvelle économie de la visibilité sont « ceux dont les revenus en attention excèdent de plusieurs ordres de grandeur leurs dépenses en attention » [ibid., p. 203]. Et le « type d’exploitation qui caractérise le capitalisme mental s’exerce à l’encontre de ceux, en très grand nombre, qui prêtent toujours attention et considération, mais qui n’en reçoivent guère en retour » [ibid., p. 212]. Le don d’attention hyperasymétrique est donc à l’origine de l’exploitation. Se déchaîne dès lors une « lutte générale pour la considération » qui « mène à la production en masse de moyens d’accéder à la visibilité, ainsi qu’au développement de moyens permettant d’enregistrer le revenu d’attention » [ibid.] dans un contexte où les luttes pour la démocratisation de la reconnaissance sont aussi une dynamique essentielle des réseaux.

10 Cette économie de l’attention provoque enfin une extension du domaine marketing et publicitaire aux sujets eux-mêmes : la consommation « devient un travail sur soi, que nous travaillons sans cesse à nous rendre attractifs. Ce travail individuel ouvre à la publicité des champs d’action étonnamment vastes » [ibid., p. 213].

11 Ces analyses critiques pessimistes de l’hégémonie de la rationalité marchande dans le monde du numérique provoquent en retour la réaction des marxistes optimistes de Multitudes. Pour Alicia Amilec, l’« erreur des analyses politiques exprimées en termes d’une opposition entre les réseaux diffus de l’Empire et les réseaux diffus de la Multitude tient à ce que leurs rapports étaient finalement conçus comme symétriques » [2013, p. 216]. Or il ne faut pas célébrer les réseaux des multitudes comme la pure antithèse des réseaux de l’Empire et du capital cognitif. Pour autant, on peut exploiter les failles de l’exploitation protocolaire réticulaire : les « trous des réseaux » constituent « des points à partir desquels des exploits peuvent exploiter les failles des protocoles qui nous exploitent » [ibid., p. 218]. Il est possible de « parasiter un vecteur au sein duquel on profite d’une faille pour introduire une transgression capable de redéfinir la topologie et le fonctionnement d’un réseau » [ibid., p. 220].

12 Pour sa part, Yann Moulier-Boutang entend rappeler la distinction forte qui existe entre « exploitation » et « domination ». Si l’exploitation s’est « diversifiée » et « raffinée » dans le capitalisme cognitif, « la domination a changé de camp » et « la peur aussi ». Le travailleur cognitif « exploité » n’est plus une « force dominée et passive » comme l’ouvrier d’industrie mais une « force dominante » grâce à sa maîtrise du general intellect qui ne peut pas être capté par le capital sous la forme d’une subsomption totale. Pour fonctionner, le capitalisme cognitif doit en effet « doter » le « pronétariat » ou le « précariat », « autant que la classe créative qui n’en est qu’une partie », de « plateformes de coopération » et de la « puissance ». « Sans lui donner le pouvoir, lui donner du pouvoir, de l’espace » [ibid., p. 224].

13 Cette thèse, on le voit, est loin de pouvoir réconcilier facilement ces deux frères rivaux du néomarxisme. On retrouve là l’antagonisme entre le marxisme confiant dans les promesses engagées par la révolution permanente (du capital et du travail) et le marxisme pessimiste qui retourne cette attente à l’envers, ne voyant dans ces révolutions que le stade avancé de la rationalisation destructrice des mondes vécus où toutes les formes sociosymboliques (le donner-recevoir-rendre, le politique) sont subsumées voire endogénéisées par le capitalisme.

14 Il nous semble plus pertinent de voir en quoi le regain de créativité, de convivialité et de partages célébrés par les uns au nom d’un don pur et radicalisé, et décrié par les autres au nom d’un don sans cesse corrompu et détourné, a peut-être une autonomie (relative) d’action qui ne le lie pas systématiquement (en bien comme en mal) à l’économique. De plus, il apparaît de plus en plus évident qu’il est impossible de penser séparément les communs de la connaissance des communs originaux – ou de subordonner l’un à l’autre. Comme il apparaît néfaste de dissocier le virtuel du face-à-face.

Références bibliographiques

  • AMILEC Alicia, 2013, « De l’exploitation à l’exploit », Multitudes, n° 54/3, p. 214-220.
  • CITTON Yves, 2013, « Économie de l’attention et nouvelles exploitations numériques », Multitudes, n° 54/3, p. 163-175.
  • FRANCQ Georg, 2013, « Capitalisme mental », Multitudes, n° 54/3, p. 199-213.
  • HARDT Michael, NEGRI Antonio, 2004, Multitude. Guerre et démocratie à l’âge de l’Empire, La Découverte, Paris.
  • MOULIER-BOUTANG Yann, 2013, « Y a-t-il une araignée sur la toile ? », Multitudes, n° 54/3, p. 221-225.
  • — 2007, Le capitalisme cognitif. La Nouvelle Grande Transformation, éd. Amsterdam, Paris.
  • PASQUINELLI Matteo, BLANCHARD Aurélien, 2013, « Digitalisme » L’impasse de la media culture, Multitudes, n° 54/3, p. 176-190.
  • WARK McKenzie, 2013, « Nouvelles stratégies de la classe vectorialiste », Multitudes, n° 54/3, p. 191-198.

Date de mise en ligne : 12/06/2014

https://doi.org/10.3917/rdm.043.0292