Article de revue

Sociologie, psychanalyse et conduites à risque des jeunes

Pages 365 à 384

Citer cet article


  • Le Breton, D.
(2011). Sociologie, psychanalyse et conduites à risque des jeunes. Revue du MAUSS, 37(1), 365-384. https://doi.org/10.3917/rdm.037.0365.

  • Le Breton, David.
« Sociologie, psychanalyse et conduites à risque des jeunes ». Revue du MAUSS, 2011/1 n° 37, 2011. p.365-384. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2011-1-page-365?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
2011. Sociologie, psychanalyse et conduites à risque des jeunes. Revue du MAUSS, 2011/1 n° 37, p.365-384. DOI : 10.3917/rdm.037.0365. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2011-1-page-365?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.037.0365


Notes

  • [1]
    Dans mon travail sur les conduites à risque adolescentes, ma dette envers la psychanalyse n’est pas littérale ; elle est plutôt celle d’un détour qui autorise une réflexivité. En revanche, précieux sont les échanges avec les psychanalystes qui contribuent à un affinement de la réflexion et à mieux situer les différences d’approche.
  • [2]
    Il n’est pas inutile de rappeler une évidence par trop évidente, comme la lettre d’Edgar Poe : toute sociologie, en conférant un statut particulier au sujet, contient une psychologie implicite qui donne tout son sens au comportement de l’acteur. Il en va de même de la psychanalyse, qui possède également, parfois à son insu, une sociologie implicite.
  • [3]
    Il y a une ambiguïté première à parler de la psychanalyse et de la sociologie au singulier. Des sensibilités théoriques bien différentes se côtoient dans ces deux disciplines. Et au-delà encore, à l’intérieur d’un même courant, des singularités interdisent encore l’usage du singulier ou des généralités.
  • [4]
    D’après les nombreuses enquêtes et les entretiens réalisés depuis 1995 à Strasbourg et dans l’Est de la France que nous menons à l’université de Strasbourg.
  • [5]
    Je reprends ici une notion de Georges Balandier [1974].
  • [6]
    Rappelons d’ailleurs que Giddens [1994] s’appuie énormément sur Erikson et Winnicott pour étayer son analyse de la relation au risque dans nos sociétés contemporaines. Sur ce thème de la reconnaissance, par exemple [Honneth, 2000 ; Caillé, 2007 ; 2009].
  • [7]
    L’usage, ici, de la notion d’objet transitionnel pour désigner un corps que le jeune meurtrit est un exemple d’usage latéral d’un concept issu de la psychanalyse. Chez Winnicott [1975], l’objet transitionnel est un instrument paisible d’amortissement de la perte ou de l’angoisse, une manière surtout pour l’enfant de réguler l’absence de sa mère en se rattachant à un objet qui la symbolise.
  • [8]
    D’autres anthropo-logiques alimentent aussi les conduites à risque. J’ai évoqué en ce sens la blancheur, la volonté de disparaître de soi, l’effacement de soi dans la disparition des contraintes d’identité. On la rencontre notamment dans l’errance, l’adhésion à une secte ou la recherche de la « défonce » à travers l’alcool, la drogue ou d’autres produits : recherche du coma et non plus de sensations [Le Breton, 2007]. Elle appelle une autre analyse dans le cadre du paradigme du don. Elle traduit le refus de jouer le jeu.
« Parce que nous sommes impliqués à distinguer l’individu de la société, on nous a parfois reproché de vouloir faire une sociologie qui, indifférente à tout ce qui concerne l’homme, se bornerait à être une histoire extérieure des institutions […] Ce reproche est injustifié. D’une manière générale, nous estimons que le sociologue ne s’est pas complètement acquitté de sa tâche quand il n’est pas descendu dans le for intérieur des individus afin de rattacher les institutions dont il rend compte à leurs conditions psychologiques. »
Émile DURKHEIM, 1909.
« Au fond, ce sera une étude du “moral” de l’homme (les Anglais disent morale) que je vous présenterai ; vous y verrez comment le social, le psychologique et le physiologique se mêlent. »
Marcel MAUSS, Rapport réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie, 1924

Le chercheur et ses détours

1 Pour interroger les relations entre la sociologie ou l’anthropologie et la psychanalyse, je prendrai pour point de départ mes propres recherches sur les souffrances liées à l’adolescence et sur des comportements autodestructeurs de plus en plus fréquents que la santé publique identifie sous le terme de « conduites à risque ».

2 Cette dernière notion recouvre une série de conduites disparates – fugue, errance, alcoolisation, toxicomanie, troubles alimentaires, vitesse sur la route, tentative de suicide, violence, relations sexuelles non protégées, refus de poursuivre un traitement médical vital, etc. – lesquelles, symboliquement ou réellement, mettent l’existence des adolescents en danger. Leur trait commun consiste dans l’exposition délibérée du jeune homme ou de la jeune fille au risque de compromettre son avenir, de mettre sa santé en péril, voire de se blesser ou mourir. Les conduites à risque entament les potentialités du jeune, elles menacent ses possibilités d’intégration sociale et elles aboutissent parfois, comme dans l’errance, la « défonce » ou l’adhésion à une secte, à une forme de démission identitaire. Certaines constituent une tentative unique liée aux circonstances (tentatives de suicide, fugue, etc.), d’autres sont inscrites dans la durée (toxicomanie, troubles alimentaires…) [Le Breton, 2007].

3 Longtemps, les conduites à risque des jeunes ont été un monopole des sciences psychologiques et en particulier de la psychanalyse. Comme si les disciplines du psychisme avaient un droit de regard prioritaire sur les « pathologies » tandis que la sociologie serait vouée à l’analyse des comportements « ordinaires ». À cette nuance près que la sociologie s’est intéressée de longue date à la délinquance juvénile, notamment depuis les années 1920 avec les travaux de l’École de Chicago [Thomas, 1969 ; 1970 ; Trasher, 1963 ; Shaw, 1930 ; Shaw, McKay, 1969] ou, plus tard, avec Howard Becker et ses recherches sur les toxicomanies par exemple. Or, il est un fait que, aujourd’hui encore, la sociologie de l’enfance ou de l’adolescence tend à délaisser, dans son analyse des comportements juvéniles, la dimension du mal de vivre, y compris lorsqu’elle engendre des pratiques récurrentes et parfois mortifères.

4 À la fin des années 1980 [Le Breton, 1991], j’ai entrepris une recherche sur les souffrances adolescentes et leurs conséquences en partant de deux principes « fondateurs » de l’anthropologie : « rien de ce qui est humain ne m’est étranger », « il faut de tout pour faire un monde ». Les comportements observés avaient du sens et il était important de les appréhender avec les outils des sciences sociales sous un angle radicalement autre que celui de la psychanalyse, sans rejeter tout à fait l’apport de cette dernière [1]. Certaines notions de la psychanalyse possèdent en effet une pertinence anthropologique, même si leur transfert d’une discipline à l’autre ne peut pas être immédiat [2]. Notre propos n’est pas de glisser en contrebande, dans les sciences sociales, des éléments d’analyse venus d’ailleurs.

5 Une démarche anthropologique honnête doit pouvoir mener à son terme les analyses qui sont les siennes dans la rigueur de leur développement sans craindre de franchir les frontières disciplinaires. La seule exigence est de ne pas déborder vers une autre épistémologie ni d’emprunter les concepts d’une autre discipline sans en connaître toute la portée. Le découpage disciplinaire est étranger au terrain analysé par le chercheur ; il tient sa légitimité d’un souci de rigueur dans l’abord des faits et leur interprétation, mais s’il fait obstacle au déploiement de la pensée et à la compréhension des pratiques, il glisse alors dans un académisme voué à la répétition stérile du même, sans souci de contexte. En d’autres termes, il n’y a pas de sociologie ni d’anthropologie sans prise de risques, sans volonté de conserver une chance à son objet. Toute recherche est d’abord indisciplinée, dans les deux sens du terme, elle va au-devant de son objet sans préjuger en rien des découvertes en employant les outils de méthode et d’analyse les plus appropriés, mais elle n’en est jamais prisonnière car chaque terrain, chaque niveau de regard implique des spécificités et le recours, parfois, à des chemins de traverse, à une inventivité méthodologique ou conceptuelle qui conduit à déplacer des frontières.

6 C’est une telle indiscipline à laquelle invitait Georges Balandier : « L’irrespect des limites disciplinaires n’est que la manifestation la plus apparente d’une remise en cause plus essentielle ; il montre, naissant en quelque sorte de la recherche, une exigence de saisie globale au-delà de la parcellisation que provoque l’analyse » [1971, p. 6]. Certes, l’emprunt d’un concept autre, sans travail d’ajustement, discrédite l’analyse en occultant le fait qu’il n’a de sens que dans un ensemble théorique, une épistémologie qui le soutient, et dans un contexte spécifique d’application. En revanche, si l’usage littéral d’un concept d’une discipline à l’autre est une objection à son sérieux, un usage latéral est toujours possible moyennant un travail épistémologique pour le rendre congruent à une autre sensibilité d’approche. Ainsi, l’anthropologie déroutinise les concepts de la psychanalyse lesquels, à leur tour, contraignent l’anthropologie à une autre forme de confrontation à l’altérité.

7 Pour la psychanalyse comme pour la sociologie [3], l’individu se représente sa propre expérience et la met en forme. Mais la première, en principe, court-circuite le social. Non que l’analysant sur le divan soit détaché de toute condition sociale et culturelle, mais l’intérêt du psychanalyste se porte sur le psychisme du patient à travers des associations libres, des fantasmes, le transfert… Le passé affectif le plus lointain est à ses yeux une source des comportements présents. Pour le psychanalyste, le passé reste imbriqué dans le présent du fait des incidences de l’Œdipe, là où, pour le sociologue, il se traduit surtout par la mémoire vivante d’une socialisation ayant marqué les usages du corps, les émotions, l’usage d’une langue, les représentations, les valeurs, etc. à travers les remaniements d’une histoire personnelle et sociale. En la personne de l’analysant, la psychanalyse rencontre du collectif sous la forme d’une configuration familiale inscrite dans le psychisme et alimentant aussi des comportements. Et le sociologue ne peut dissoudre l’individuel dans le collectif : à un moment ou à un autre, il est confronté à la singularité des logiques de sens des acteurs et à la construction de leur monde dans un contexte particulier.

8 S’agissant des conduites à risque des jeunes, le propos n’est pas de comprendre pourquoi les individus se ressemblent dans leurs comportements, mais plutôt pourquoi ils se différencient bien que disposant des mêmes caractéristiques sociales. La sociologie et la psychanalyse ne parlent pas du même sujet ni de la même histoire de vie. Pour l’une et l’autre discipline, les logiques symboliques ne relèvent jamais tout à fait d’une conscience claire et transparente, tout comportement d’ailleurs est largement polysémique. Mais l’inconscient de la psychanalyse n’est pas celui de la sociologie, plutôt confrontée à un « insu ». Pour la sociologie, la personne n’est pas donnée une fois pour toutes et elle n’est pas logée en son for intérieur. Elle n’est pas considérée dans son éventuelle psychologie. L’identité individuelle n’est pas substantielle, mais circonstancielle, faite de différentes facettes. Lorsque Goffman use du terme « expression » pour évoquer les faits et gestes d’un acteur, il ne l’entend pas au sens d’une révélation d’une réalité intérieure, car la personne des individus n’est pas en eux, mais entre eux : « La nature la plus profonde des individus est à fleur de peau : la peau de ses autres » [1973, p. 338].

Singularités de l’acteur

9 Au regard de la psychanalyse, la sociologie pratique souvent un détournement et une reformulation des concepts. De même la psychanalyse au regard de la sociologie. Pour le sociologue, la psychanalyse a une valeur de connaissance du hors champ comme celui-ci donne son sens au plan d’un film. Elle lui rappelle que les comportements sont soumis à un inconscient et, au-delà, lui enseigne que les histoires de vie, en particulier dans leur dimension affective, sont essentielles si l’on ne veut pas dissoudre dans un ensemble indifférencié les logiques de sens de l’acteur. Certes, les concepts de la psychanalyse ne sont guère d’usage comme tels dans l’analyse sociologique, mais ils apprennent à ne jamais considérer le fait social indépendamment des singularités individuelles qui viennent s’y cristalliser. En négligeant l’histoire sensible du jeune pour ne retenir comme données explicatives que les conditions sociales et culturelles de son comportement, on pourrait ne rien comprendre à l’essentiel des conduites à risque.

10 À cet égard, l’interactionnisme symbolique, en considérant l’acteur comme l’architecte du monde de significations dans lequel il vit, n’est jamais désarmé pour intégrer les particularités de fonctionnement individuelles [Le Breton, 2004]. Sans être transparent à ses actes, l’individu n’est pas pour autant aveugle à ce qu’il fait, il a des raisons d’agir. Il construit son univers de sens non à partir d’attributs psychologiques ou d’une imposition extérieure mais à travers une activité délibérée qui consiste à donner du sens. Le comportement individuel n’est ni tout à fait déterminé, ni tout à fait libre, il s’inscrit dans un débat permanent qui laisse place à l’ambivalence, c’est-à-dire à d’éventuels comportements de rupture. Doté d’une capacité réflexive, l’individu est libre de ses décisions dans un contexte qui n’est pas sans l’influencer, il peut « choisir » la blessure, le vertige (alcoolisation, drogues, etc.), le jeu avec la mort, voire la mort. Le plus souvent, l’action émane des circonstances, elle n’en est pas moins réfléchie de manière diffuse.

11 Un jeune sait parler de sa tentative de suicide, de son anorexie ou de ses scarifications, il justifie ses comportements et associe à son propos [4]. Certes, le sens manifeste n’est pas tout le sens, et le jeune n’a pas connaissance de tout ce qu’il pense ou met en œuvre. Là, commence le travail d’analyse, la recherche des anthropologiques [5], ou des socio-logiques, c’est-à-dire la mise à jour d’une connaissance qui n’était pas lucide, mais qui alimente le cœur de son action et dont il peut éventuellement se réapproprier ensuite le savoir. L’action n’est jamais univoque, elle repose sur de multiples visées et des significations qui échappent parfois, elle s’effectue dans l’ambivalence, les contradictions, de la même façon qu’un individu n’est pas réductible au cogito mais pris dans un écheveau de pensées qui toutes n’accèdent pas à son intelligibilité. L’acteur ne se réduit pas à son discours, même si celui-ci donne un enseignement précieux sur la manière dont il vit (ou prétend vivre) un événement. Sa parole n’est pas une assignation à résidence car, outre que nul n’est transparent à soi-même, les logiques individuelles s’enchevêtrent avec des logiques sociales et-ou anthropologiques qui débordent sa réflexivité. Bien d’autres données viennent s’y entremêler, à commencer par la trame des circonstances (le regard des autres, sa timidité, le concours des événements). Des raisons affectives dépassent parfois sa lucidité et relèvent de son histoire singulière. Elles sont souvent premières, surtout chez un jeune, plus à fleur de peau qu’un adulte enclin, lui, à peser ses gestes. Les matrices de sens qui alimentent le rapport au monde sont multiples et ne s’actualisent qu’en fonction des circonstances.

Introduire les brisures des histoires de vie

12 Une majorité de jeunes, de toute évidence, s’intègre à nos sociétés, mais une frange non négligeable peine à donner sens à sa vie et à se projeter de manière propice dans une histoire à venir. Certes, la jeunesse en tant que telle n’existe pas. Seuls, existent des jeunes à travers la singularité de leur histoire et dans des conditions qui sont sociales, culturelles, sexuées mais aussi et surtout affectives. La qualité du rapport au monde en termes de goût de vivre, surtout à cette période de l’existence, s’enracine plus dans des relations affectives avec l’entourage que dans des conditions sociales et culturelles. Les conduites à risque touchent des jeunes de tous milieux, même si leur comportement dépend aussi de leurs conditions sociales de vie. Un jeune issu du milieu populaire mal dans sa peau sera plus enclin à la petite délinquance ou à une démonstration de virilité sur la route ou auprès des filles qu’un jeune de milieu privilégié qui aura, quant à lui, un accès plus facile aux drogues [Le Breton, 2007]. Ce sont des jeunes en souffrance, c’est-à-dire suspendus entre deux mondes dans une quête de sens et de valeur.

13 L’adolescent, comme l’adulte, demeure l’héritier de l’enfant qu’il fut. Les sciences sociales ne doivent pas prendre les acteurs pour des adultes éternellement figés dans une condition sociale immuable conservant un sens identique au fil de la vie. La socialisation n’est pas toujours un long fleuve tranquille, elle est parfois traversée de ruptures, pleine d’embûches et de meurtrissures qui mettent à mal la continuité des générations. Des événements se nouent parfois en champ de force et orientent largement l’existence, même s’il est parfois possible d’en modifier l’impact, pour le meilleur ou le pire. Certains fils de l’histoire paraissent incassables et la vie tourne sempiternellement autour, d’autres s’usent ou se brisent et permettent de se libérer d’événements douloureux. L’homme est constitué des innombrables labyrinthes qui s’enchevêtrent en lui, il n’a jamais accès à sa vérité mais à un éparpillement dans les mille situations où il se trouve. Il est en quête de soi, sur un mode propice ou douloureux, cohérent ou chaotique, sans jamais, pourtant, quitter l’ordre du sens. En permanence, il est tissé d’une trame de logiques multiples dont les clés lui échappent souvent mais qu’il ne désespère pas de comprendre. C’est particulièrement vrai s’agissant des fractures affectives qu’on retrouve le plus souvent dans les conduites à risque des jeunes : inceste, abus sexuels, manque d’amour, maltraitance, rejet, indifférenciation familiale, indifférence des parents, indisponibilité, absence du père, etc. Jamais, bien entendu, la connaissance du trauma ne vient expliquer à lui seul un comportement. Des abus sexuels, par exemple, n’induisent pas de réactions univoques : même si certaines d’entre elles sont fréquentes, c’est par ailleurs avec un niveau de gravité et une durée propre à chaque jeune et à ses capacités de résistance et de redéfinition de soi. Toute expression de souffrance est polysémique, elle n’est jamais l’expression d’un seul conflit mais d’un réseau de tensions et de données propres à une histoire de vie ; elle est également liée à une trame politique, sociale, culturelle et au statut des sexes [Le Breton, 2003, 2007].

14 Chaque individu rejoue, au long de son existence, la constellation affective de son enfance. Son histoire personnelle traduit la manière dont il en reconstruit les influences. C. Taylor définit à juste titre l’identité comme « un dialogue avec, parfois, une lutte contre les choses que “nos autres donneurs de sens” veulent voir en nous. Même après que nous avons dépassé en taille certains de ces “autres” – nos parents par exemple – et qu’ils ont disparu de nos vies, la conversation avec eux continue à l’intérieur de nous-mêmes, aussi longtemps que nous vivons » [Taylor, 1994, p. 50]. Les comportements du jeune ne sont pas seulement induits par les circonstances et par les personnes qui l’entourent, d’autres, invisibles, imprègnent son rapport au monde. Le personnage qu’il construit socialement se trouve sous le regard des innombrables autrui qui l’accompagnent physiquement ou moralement ou le perturbent par leur absence ou leurs comportements néfastes. Une sorte d’auditoire fantôme hante toute interaction.

15 L’enfant ou l’adolescent projette dans ses actions le degré de confiance qu’il éprouve dans ses propres ressources. La « confiance de base » [Erikson, 1972] est acquise dans les premières années de l’existence sur fond de la qualité de relation nouée avec la mère et la capacité de celle-ci à répondre à ses demandes sans l’envahir. Elle repose sur cette expérience mutuelle et sur le sentiment pour l’enfant que, quoi qu’il arrive, il peut compter sur sa présence et celle de ses significant others. Elle sollicite pour son établissement un mouvement de reconnaissance et d’affection lui donnant le sentiment d’être porté par le regard et l’attention de ceux qu’il aime. Il en conserve durablement la conviction de la solidité du monde qui l’entoure. En ce sens, Erikson est proche de Winnicott pour qui la notion d’espace potentiel entre la vie psychique et l’environnement traduit une zone de créativité et de confiance dans le rapport au monde de l’enfant. Mais si, pour une raison ou pour une autre, les fondements d’une confiance élémentaire manquent, si la reconnaissance de sa valeur propre par ceux qui comptent à ses yeux ne s’établit pas, le jeune ne prend pas sa vie pour une évidence, il ne cesse de se heurter au fait de sa propre existence [6]. S’il ne dispose pas ailleurs de ressources affectives plus heureuses, il peine à se construire, éventuellement en opposition aux attentes des autres à son égard.

16 Tout défaut d’élaboration dynamique des limites entre soi et l’autre, soi et le monde, induit une confusion du dehors et du dedans, une fluctuation dans un monde indécidable aux contours dangereux. Le jeune est alors saisi par une fuite en avant. Perpétuellement en insécurité, ce n’est qu’en se heurtant au monde ou aux autres qu’il trouvera peu à peu les limites qui ne lui ont jamais été données ou qu’il n’a jamais intégrées du fait de son histoire particulière. Les conduites à risque s’enracinent ainsi dans un sentiment confus de manque à être, d’échec à accéder à un sentiment de soi valable. L’intention n’est pas de mourir mais de trouver enfin un chemin qui ait du sens. Le jeune s’autorise lui-même à défaut de se voir reconnu par les autres, il doit payer le prix de son existence, se cogner aux arrêtes du monde puisque l’évidence d’être soi n’a pu s’étayer dans la relation avec les proches. Le jeune a perdu le choix des moyens pour se frayer un passage dans la vie.

Significations des conduites à risque

17 Sur la question des souffrances adolescentes, le chercheur en sciences sociales est soumis à l’épreuve de vérité de la rencontre et de l’analyse. Il a lui-même été jeune, et en principe il n’est pas tout à fait indifférent aux propos qu’il recueille ni à ses propres analyses. En dépit de la volonté scientiste de quelques-uns, le chercheur se trouve inéluctablement dans sa recherche, l’observateur dans son observation. L’exercice du sociologue réside précisément dans ce souci de contrôler sa part de subjectivité à travers la rigueur de sa méthode et de son analyse. Parler de l’adolescence, c’est toujours, pour une part, parler de soi et de son rapport intime à cette période de l’existence. Sur un tel sujet, nous ne cessons les uns et les autres, sans doute, de réparer ou de commenter nos adolescences. Si j’ai si souvent écrit sur les conduites à risque, c’est pour les avoir traversées moi-même, avec le sentiment vif d’une dette envers ceux que j’ai connus et qui n’en sont pas revenus. La subjectivité ici est difficile à écarter, ne serait-ce que parce que tout adolescent impose sa singularité, qui ne saurait donc être diluée dans l’anonymat induit par le terme « adolescent » ou « jeune ».

18 Paradoxalement, les conduites à risque sont des techniques de survie et des tentatives de contrôle de la zone de turbulences traversée, des ritualisations sauvages d’un passage douloureux. Le corps lui-même se mue en objet transitionnel projeté, durement parfois, dans le monde pour suivre un cheminement lourd de désarroi. Au moment de l’adolescence, quand les assises du sentiment de soi sont encore vulnérables, le corps devient le champ de bataille de l’identité. Il effraie par ses changements, les responsabilités qu’il implique envers les autres, la sexualisation, etc. Point d’attache avec le monde, le corps est l’unique moyen de reprendre possession de son existence. L’ambivalence à son encontre en fait un objet destiné à amortir le heurt d’une entrée problématique dans l’âge d’homme. Malgré ses transformations et son inquiétante étrangeté, le corps est la seule permanence qui relie à soi au fil du temps et des événements, même s’il se dérobe parfois. Inéluctablement présent, il est à la fois aimé et haï, investi et maltraité, part en soi des parents, lieu d’une paradoxale altérité, mais aussi objet n’appartenant qu’à soi, frontière entre les autres et soi, entre l’intérieur et l’extérieur, le monde interne et le monde externe. En le contrôlant, y compris en se faisant mal ou en se livrant à des conduites addictives, l’adolescent cherche à contrôler son existence, à apprivoiser son rapport au monde. Comme l’objet transitionnel de Winnicott, le corps ainsi utilisé n’appartient ni au moi ni au non-moi, il est l’organe de la transition, du passage, le lien fondamental au monde, simultanément dissocié de soi et usé comme d’un instrument pour accéder à l’autre rive [Le Breton, 2007]. Espace d’amortissement, le jeune le couve et l’écorche, le soigne et le maltraite, l’aime et le hait dans le même mouvement, avec une intensité variable liée à son histoire personnelle et à la capacité de son entourage à faire office ou non de contenant de son désarroi [7].

19 Quand les limites du sens font défaut, le jeune les recherche à la surface de son corps, il se jette symboliquement (et non moins réellement) contre le monde pour établir sa souveraineté personnelle, trancher entre le dehors et le dedans, établir une zone propice entre intérieur et extérieur. Pour enfin faire corps avec soi et prendre chair dans le monde, il faut éprouver ses limites physiques, les mettre en jeu pour les sentir et les apprivoiser afin qu’elles puissent contenir le sentiment d’identité.

20 Les conduites à risque sont des formes paradoxales de communication qui rétablissent des lignes de vie et lancent un appel ambivalent à ceux qui comptent. Solution provisoire pour ne pas mourir. Plutôt que des ruptures, ce sont des tentatives d’ajustement au monde pour ne pas renoncer tout à fait à soi, des témoignages de la résistance active du jeune. Le soulagement toutefois est provisoire et il convient de reproduire l’acte pour repousser plus loin encore la détresse sous des formes éventuelles d’addiction qui aident à tenir le coup. Les conduites à risque sont une manière radicale de s’extraire d’une souffrance et de forcer le passage pour accéder à un autre sentiment de soi. Ces conduites sur le fil du rasoir sont une tentative paradoxale de reprendre le contrôle, de décider enfin de soi, quel qu’en soit le prix. Une quête de nouvelles limites pour y prendre un appui afin de revenir au monde. Si le choc du réel ne fait pas lien, il met en condition pour l’établir puisqu’il restaure l’unité de soi. Si ces conduites sont entendues par l’entourage, elles constituent des points d’appui essentiels qui vont permettre de soutenir le jeune, de l’accompagner, de lui trouver des interlocuteurs qui ne sont plus l’entre-soi, mais des tiers.

Spécificités adolescentes

21 La reconnaissance, c’est-à-dire le sentiment d’avoir une valeur et d’exister dans le regard de ceux qui comptent pour soi, commande le goût de vivre du jeune. Le sentiment de soi repose sur un échafaudage de significations et de valeurs que les circonstances font et défont. Le monde en soi et le monde hors de soi n’existent qu’à travers les significations projetées. Pris dans la « contingence du monde » [Strauss, 1992, p. 40], enchevêtré au cœur des circonstances sociales, le sentiment d’identité est saisi dans la trame du temps et des événements imprévisibles susceptibles de transformer l’habituel rapport au monde. En élaborant la signification de sa conduite, l’individu est aussi élaboré par elle. Ses conditions d’existence le changent en même temps qu’il influe sur elles.

22 Lors de la jeunesse, les moments de souffrance ne sont pas comparables à ceux qui se jouent à l’âge d’homme. L’adolescent ne dispose pas d’une histoire de vie autorisant la mise à distance, le recul critique et la relativisation des événements pénibles auxquels il est confronté. Il les prend de plein fouet, sans expérience pour les amortir. Sa souffrance est un abîme qui explique la radicalité de ses comportements. Il ne dispose pas de la même latitude pour se déprendre des circonstances malheureuses. Mais s’il rencontre un point d’appui pour rebondir, il se retrouve pleinement en prise sur son existence. Il est toujours débordant de virtualités selon les rencontres réelles ou symboliques qui sont les siennes.

23 Une autre donnée explique aussi la profusion des conduites radicales à ce moment de la vie. L’adolescent ne dispose pas encore d’une représentation de la mort comme fait tragique et irréversible. Il demeure dans l’ambivalence, dans un « je sais bien mais quand même », « je sais que la mort existe mais pas pour moi car j’ai une autre étoffe que les autres, moi je suis spécial ». Il ne se sent pas concerné. D’où son désarroi quand il est confronté à la mort d’un proche et que le refoulé fait brutalement retour. Plus que l’adulte, il se sent immortel.

24 L’adolescence est aussi un passage. Les mêmes symptômes à quinze ou à quarante ans n’ont ni le même statut ni le même pronostic. L’adolescence est un temps fort d’obsolescence du sentiment d’identité tant qu’un centre de gravité n’est pas établi en soi. La résolution des tensions est rapide et inattendue, ou bien elle prend du temps, mais elle trouve le plus souvent une issue favorable. Surprenante est alors la capacité de reconstruction. Les modes de défense d’un adolescent n’ont pas la gravité de ceux d’un adulte. Contrairement à des hommes ou des femmes plus âgés, les adolescent(e) s vivent encore dans un moment plein de virtualités, ils ont un sentiment d’identité labile. Le recours à des formes de résistance qui paraissent radicales est rarement un signe de pathologie, mais plutôt une forme d’ajustement personnel et temporaire à une situation de menace. « Il n’existe qu’un remède à l’adolescence et un seul et il ne peut intéresser le garçon ou la fille dans l’angoisse. Le remède, c’est le temps qui passe et les processus de maturation graduels qui aboutissent finalement à l’apparition de la personne adulte. On ne peut ni les accélérer ni les ralentir, mais en intervenant on risque de les interrompre et de les détruire, ou encore ils peuvent se flétrir du dedans et aboutir à la maladie mentale », écrit Winnicott [1969, p. 257-258]. D’où les enjeux cliniques et éthiques du diagnostic pour le médecin ou le psychanalyste. Les souffrances adolescentes sont puissantes, mais réversibles. Elles surprennent parfois par leur résolution rapide alors qu’elles semblaient aller vers le pire, de même d’ailleurs que l’eau dormante recèle parfois de douloureux réveils pour l’entourage n’ayant pas perçu l’étendue d’une détresse soigneusement dissimulée par le jeune. Dans l’immense majorité des cas, les conduites à risque sont abandonnées au fil du temps. Elles participent de manière courante à la nécessité d’un ajustement au monde, elles se guérissent à travers les expériences successives du jeune qui prend peu à peu ses marques. La reconnaissance soudaine octroyée par une relation amoureuse, une réussite sportive ou artistique, la résolution des tensions avec ses parents, par exemple, transforment en profondeur le sentiment qu’il a de soi. Tous les psychanalystes ne partagent pas ce point de vue, nombre d’entre eux tendent à enraciner le jeune dans son histoire œdipienne sans prendre en compte ses capacités de résistance et de symbolisation de son histoire au sein du lien social.

25 Les étiquettes psychiatriques enferment dans une essence et une « imposition de statut » [Strauss, 1992] qui alimente les réactions des autres à son égard en contraignant le jeune à une version limitée de ce qu’il est et de ce qu’il pourrait être. Elles induisent pour l’entourage ou les équipes soignantes un sentiment unilatéral qui engendre la répétition comme une self-fulfilling prophecy, le jeune se convainquant d’être une entité clinique et non un sujet en souffrance répondant à des situations précises. En outre, ses symptômes peuvent lui apparaître comme la seule chose qui lui appartienne en propre et il risque de les investir comme des bannières identitaires. Ils deviennent une manière efficace de se construire un personnage face aux autres. En témoignent par exemple les nombreux sites Internet où des jeunes qui se coupent ou des anorexiques entretiennent une passion mutuelle pour des comportements se muant alors en label identitaire. Certains psychanalystes tendent à céder à ce principe d’une nomination qui dépossède l’acteur de son histoire au profit d’un symptôme.

26 Les conduites à risque touchent essentiellement des adolescent(e) s « ordinaires » qui souffrent de meurtrissures réelles ou imaginaires. Elles sont un recours anthropo-logique pour s’opposer à cette souffrance et se préserver [Le Breton, 2007]. Les circonstances ne leur laissent pas le choix des moyens, mais surtout, les conduites à risque constituent dans le même mouvement une résistance contre une violence sourde qui se situe en amont dans une configuration familiale, sociale ou une histoire de vie. Elles se dressent contre l’affect douloureux en lui opposant son cran d’arrêt. Il importe d’en interroger la signification et de comprendre en quoi, même si elles mettent en danger l’existence, elles la protègent aussi en lui permettant de se tenir la tête hors de l’eau. Ce sont des appels à vivre, des appels à la reconnaissance touchant des jeunes en souffrance en quête d’adultes pour leur donner le goût de vivre et le désir de grandir. Des actes de passages, et non des passages à l’acte, pour, là encore, prendre une distance critique avec une notion courante de la psychanalyse [Le Breton, 2007]. Mais si les conduites à risque sont une recherche de guérison, elles contiennent le poison propre au pharmakon. Elles sont une solution provisoire qui doit vite trouver une forme moins dangereuse pour leur existence ou leur intégration sociale. Dans un premier temps, mêmes au prix de meurtrissures, ces ritualisations intimes participent du franchissement de la barrière de souffrance et elles dessinent une aire transitionnelle où s’enchevêtrent l’expérience émotionnelle et le processus de symbolisation. Ce sont des résistances immédiates ou étalées dans le temps contre le malaise éprouvé. Manière de se plier et de se redresser devant l’affect ou la situation sans se briser.

Des anthropo-logiques

27 Le sociologue n’est pas un clinicien, le psychanalyste prend ici le relais, mais ce qu’il note des conduites à risque n’est pas indifférent en matière de prévention et d’accompagnement. Observer la dimension anthropo-logique de ces conduites en insistant sur leur caractère provisoire ne signifie pas qu’il faut laisser l’adolescent se meurtrir. Les conduites à risque sollicitent une reconnaissance, un accompagnement du jeune, une compréhension de ce que ces conduites sont le signe d’une souffrance intense. Elles mobilisent une prise en charge en termes d’accompagnement ou de psychothérapie, de soutien, de présence, de conseils voire simplement d’amitié. La première tâche est de les convaincre que leur existence est précieuse et de les détourner de ces jeux de mort pour les amener au jeu de vivre [Le Breton, 2002]. Le recours aux anthropo-logiques pour penser les conduites à risque évite l’écueil d’une pathologie qui se confond souvent avec un jugement de valeur sur les comportements, transformant à leur insu certains psychanalystes ou médecins en « entrepreneurs de morale ». Il signale à la fois la souffrance et la nécessité d’une aide, une aide qui n’est pas nécessairement celle de la médecine ou de la psychanalyse, en tout cas certainement pas le dispositif classique de la psychanalyse qui ne convient guère aux adolescents. Ces logiques de l’anthropos évitent aussi d’envisager les comportements du jeune uniquement du point de vue œdipien pour identifier plutôt une souffrance liée à un manque de reconnaissance du jeune, de la part de ceux qui comptent à ses yeux, ou des fractures dans son histoire personnelle le maintenant en deçà de la position qui lui permettrait de recevoir une reconnaissance ayant du sens pour lui.

28 Les conduites à risque sont des formes de résistance, elles impliquent de se débattre contre les assauts de la souffrance, même si le jeune se laisse emporter parfois par le courant, car il n’est plus possible de s’opposer à sa puissance dévastatrice ; son intention n’est pas de mourir mais de se ressaisir pour reprendre pied, même si cela n’est pas conscient. Refus de donner prise à la mort tout en la côtoyant, jouer avec elle sans se laisser dévorer par elle. Le jeune interroge symboliquement la mort pour garantir son existence par le fait de survivre. Toutes les conduites à risque des jeunes ont une tonalité ordalique. L’exposition au danger vise à expulser l’intolérable pour trouver l’apaisement. Elle est une quête de réponse radicale sur le sens de sa vie, et une quête de légitimité. À défaut d’une reconnaissance par les autres, le fait d’échapper à la mort à travers l’épreuve infligée octroie une reconnaissance d’un autre ordre, plus puissante encore, et qui prélude à la possibilité pour l’individu de se mettre en position de se voir reconnu par ceux qui comptent à ses yeux. En reprenant le contrôle par une immersion consentie dans la douleur, une mise en danger ou un retournement contre son propre corps, l’individu opère un échange symbolique avec la mort, ou plutôt avec un signifiant au-delà du social et infiniment plus puissant. Il faut accepter de perdre ou de se perdre, de mourir même pour pouvoir vivre, mais surtout pour gagner une sensation propice de soi, se cabrer face à un manque à être, et s’en délivrer en éprouvant le sentiment que finalement la vie vaut la peine qu’on s’y attache. Toute confrontation avec la mort est une redéfinition radicale de l’existence, et elle est ici délibérément provoquée. Quand la souffrance taraude, et qu’autour de soi nulle figure ne s’incarne avec suffisamment de force pour convaincre que l’existence vaut la peine, il reste à solliciter la mort comme instance anthropologique, réaliser à travers une épreuve personnelle un échange symbolique au risque de se perdre. La démarche n’est nullement suicidaire, elle vise à redonner du sens, à mettre l’individu au monde. L’ordalie, comme rite privé, peut procurer la puissance de survie, et le choc renouvelé du réel qui procure l’intuition d’une butée à l’interminable chute dans la souffrance. La mort symboliquement surmontée est une forme de contrebande pour aller fabriquer des raisons d’être [Le Breton, 2007].

29 Une autre anthropo-logique est celle du sacrifice. Si l’ordalie consiste à jouer le tout pour le tout, le sacrifice joue la partie pour le tout ; la perte d’une part de soi dans l’attente inavouée, inconsciente, d’une réponse, c’est-à-dire le retour à une existence meilleure. En attentant à son corps, le jeune offre la partie pour le tout sans savoir réellement à qui il s’adresse, en ignorant même la visée ultime de son geste. En se privant, en renchérissant un instant sur la douleur mais en en reprenant le contrôle, en cessant donc d’être emporté dans le courant sans fin du mal de vivre, le sacrifiant est susceptible de recevoir en échange un apaisement, ou du moins un moment de répit, voire peut-être un temps de rémission de sa détresse. Si le propos vaut ici pour le sacrifice religieux effectué dans un cadre rituel précis, sa dimension anthropologique s’applique aussi aux rites privés que s’infligent ceux qui mettent leur existence en danger ou se tournent vers leur corps pour y inscrire leur marque. Ainsi des scarifications : le jeune en souffrance pourrait se plonger la lame dans la gorge ou s’entailler le visage. Il semble aveugle dans ses attaques, et pourtant il ne rompt pas les ponts, il joue avec le meurtre de soi, il ne se tue pas. Il tente de se frayer une issue. L’entame corporelle conjure une catastrophe du sens, elle en absorbe les effets destructeurs en la fixant sur la peau et en essayant de la reprendre en main. Martine, qui s’est longtemps coupée, autour de ses vingt ans, le dit avec force : « Les coupures, c’était la seule manière de supporter cette souffrance. C’est la seule manière que j’aie trouvée à ce moment-là pour ne pas vouloir mourir. » [8] Voici l’une des anthropo-logiques à l’œuvre dans les conduites à risque, une logique de sacrifice qui conduit à devoir payer le prix pour continuer à vivre, sacrifier une part de soi pour sauver le tout. Faire la part du feu. Se faire mal pour avoir moins mal.

30 Le paradoxe de cette forme redoutable du sacrifice est qu’elle trouve son origine et sa fin chez l’individu, destinataire ultime de la quête sous forme d’une relance de l’existence. Mais cette démarche est inconsciente d’elle-même. Étymologiquement, le sacrifice est ce qui rend sacré (sacra facere). Consécration, donc. Ici, c’est le jeune lui-même qui passe d’un monde à un autre dans la brûlure d’événements dont il est, contre son gré, l’artisan. Ce sont là des ritualisations privées, non validées par les autres ; seul l’acteur est comptable de leur signification. Ce sont là des formes d’action qui répondent à l’individualisation du sens qui caractérise nos sociétés. Ce qui importe, s’agissant des conduites à risque ou des attaques au corps, ce n’est pas la dimension sociale et valorisée du comportement mais la quête spécifique du jeune dont il ne connaît pas toujours l’objet.

31 Les anthropo-logiques, rapidement décrites ici, poussent à leurs confins celles qui participent du paradigme du don. Loin d’une logique d’intérêt, en pleine ambivalence, sans tiers identifiable, ces comportements subvertissent pour une part la question du don tout en l’inscrivant dans une autre dimension. Dans l’ordalie ou le sacrifice par exemple, il s’agit de donner sa vie ou une part de soi, non pour disparaître mais pour exister enfin, se défaire de l’insoutenable. Le don consiste dans le fait de la blessure délibérée, de la douleur autoinfligée, du risque consenti de mourir… Il n’y a pas de destinataires différents de soi pour recevoir et rendre. L’échange symbolique se déroule en soi. L’instance sollicitée est une figure anthropologique. Elle s’atteint à travers le fait, pour l’individu, de faire figure de destinataire du sacrifice [Caillé, 2000, p. 151]. Forme extrême du don/contre-don, puisqu’il s’agit cette fois d’un contrat inconscient avec les limites, avec la possibilité de se détruire ou de se mutiler. Nous sommes aux antipodes du sacrifice religieux, utilitaire, qui vise à se rendre les dieux conciliants à travers des cérémonies communes [Mauss, 1950 ; Gusdorf, 1948 ; Caillé, 1991, 2000 ; Godbout, Caillé, 1992]. Les rites, ici, sont privés, ils n’impliquent que le jeune qui les met en œuvre. Le retranchement d’une part de soi est un gage pour ne pas se perdre. Ce qu’il abandonne dans l’univers profane de son existence se métamorphose en sacré, c’est-à-dire en force, en intensité d’être. L’individu fait comme si l’ordre du monde se jouait en lui et le fait qu’il y croit, à son corps défendant, confère à son geste une certaine efficacité. En se modifiant soi, il espère modifier l’ordre des choses, la trame confuse des relations où il s’insère sans y éprouver la reconnaissance attendue [Le Breton, 2007]. Le sacrifice procure de la puissance sans la médiation tangible d’un autre, de Dieu ou des dieux ; la circulation de l’énergie va de soi à soi. La réciprocité de donner, recevoir, rendre, s’exerce au sein d’une même existence d’homme en quête d’un renoncement et de la quête d’une autre version de soi.

Références bibliographiques

  • ASSOUN P.-L., 2008, Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, Armand Colin, Paris.
  • BALANDIER G., 1974, Anthropo-logiques, PUF, Paris.
  • 1971, Sens et puissance, PUF, « Quadrige », Paris.
  • BASTIDE G., 1950, Sociologie et psychanalyse, PUF, Paris.
  • BECKER H., 1985, Outsiders, Métailié, Paris.
  • BERTRAND M., DORAY B., 1989, Psychanalyse et sciences sociales, La Découverte, Paris.
  • CAILLÉ A., 2009, Théorie anti-utilitariste de l’action. Fragments d’une sociologie générale, La Découverte, Paris.
  • 2000, Anthropologie du don. Le tiers paradigme, Desclée de Brouwer, Paris.
  • 1981, Critique de la raison utilitaire, La Découverte, Paris.
  • ERIKSON E., 1972, Adolescence et crise. La quête de l’identité, Flammarion, Paris.
  • GIDDENS A., 1994, Les Conséquences de la modernité, L’Harmattan, Paris.
  • GODBOUT J., CAILLÉ A., 1992, L’Esprit du don, La Découverte, Paris.
  • GOFFMAN E., 1973, La Mise en scène de la vie quotidienne : 2. Les relations en public, Minuit, Paris.
  • GUSDORF G., 1948, L’Expérience humaine du sacrifice, PUF, Paris.
  • HONNETH A., 2002, La Lutte pour la reconnaissance, Le Cerf, Paris.
  • LE BRETON D., 2007, En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie, Métailié, Paris.
  • 2004, L’Interactionnisme symbolique, PUF, Paris.
  • 2003, La Peau et la trace. Sur les blessures de soi, Métailié, Paris.
  • 2002, Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre, PUF, Paris.
  • 1991 (2000), Passions du risque, Métailié, Paris.
  • MAUSS M., 1950, « Essai sur le don », in LÉVI-STRAUSS C., Sociologie et anthropologie, PUF, Paris.
  • SHAW C.R., 1966 (1930), The Jack-Roller. A delinquent boy’s own story, University of Chicago Press, Chicago.
  • SHAW et alii, 1929, Delinquency aereas, The University of Chicago Press, Chicago.
  • SHAW C.R., MCKAY H., 1969, Juvenile delinquency and urban areas, The Univeristy of Chicago Press, Chicago.
  • SHAW C.R., MCKAY H., MCDONALD J.F., 1938, Brothers in crime, The University of Chicago Press, Chicago.
  • STRAUSS E., 1992, Miroirs et masques, Métailié, Paris.
  • TAYLOR C., 1998, Les Sources du moi. La formation de l’identité moderne, Seuil, Paris.
  • THOMAS W., 1969 (1923), The unadjusted girl with cases and standpoint for behavior analysis, Patterson Smith, Montclair.
  • THOMAS W., THOMAS D.S., 1970 (1928), The Child in America, Johnson Reprint Corp., New York.
  • THRASHER F., 1963 (1927), The Gang. A Study of 1313 Gangs in Chicago, University of Chicago Press, Chicago.
  • WINNICOTT D.W., 1975, Jeu et réalité, Gallimard, Paris.
  • 1969, De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris.

Date de mise en ligne : 22/07/2011

https://doi.org/10.3917/rdm.037.0365