Article de revue

Existe-t-il une pulsion de donner ?

Une remarque sur la place de l'obligation, dans le paradigme de Marcel Mauss

Pages 385 à 390

Citer cet article


  • Pommier, G.
(2010). Existe-t-il une pulsion de donner ? Une remarque sur la place de l'obligation, dans le paradigme de Marcel Mauss. Revue du MAUSS, 36(2), 385-390. https://doi.org/10.3917/rdm.036.0385.

  • Pommier, Gérard.
« Existe-t-il une pulsion de donner ? : Une remarque sur la place de l'obligation, dans le paradigme de Marcel Mauss ». Revue du MAUSS, 2010/2 n° 36, 2010. p.385-390. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-du-mauss-2010-2-page-385?lang=fr.

  • POMMIER, Gérard,
2010. Existe-t-il une pulsion de donner ? Une remarque sur la place de l'obligation, dans le paradigme de Marcel Mauss. Revue du MAUSS, 2010/2 n° 36, p.385-390. DOI : 10.3917/rdm.036.0385. URL : https://shs.cairn.info/revue-du-mauss-2010-2-page-385?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rdm.036.0385


1 Lorsqu’il est question du don, la plupart du temps, celui qui en parle se croit obligé d’ajouter tout de suite qu’il s’agit du don « gratuit ». Cette redondance fait penser que tout se passe comme si personne n’y croyait. Lorsqu’on écoute parler des Maussiens qui devraient être les premiers convaincus de la pertinence du don, ce terme est tout de suite entouré de précautions oratoires. On invite l’auditeur à faire attention, on précise que l’on n’a pas voulu dire « donner » comme s’il s’agissait d’un geste généreux : il s’agit d’un acte compliqué, qu’il faut comprendre que donner doit être pris dans un complexe « donner – recevoir – obligation de rendre ». En somme, il existe une méfiance générale par rapport à ce terme.

2 On pourrait croire que nous avons un tel réflexe parce que nous vivons dans une société marchande sous le règne du leurre idéologique de l’Homo œconomicus. Sous son influence, nous n’y croyons pas vraiment, et par exemple, si nous vivions dans une société féodale, où le principe de se donner au suzerain domine, nous n’aurions pas un tel préjugé. Mais je voudrais soutenir que, plus profondément, nous ne voulons rien savoir du don, nous préférons de beaucoup le commerce équitable, la parité du donnant-donnant. Il en va ainsi parce que le don est l’objet même du refoulement. Lorsqu’il naît, un enfant est un don, une pure création, et cette création est de plus surnuméraire à tout ce qui est attendu de lui. C’est justement cette nature de don qu’il refoule – pour exister à son compte en attendant qu’on lui donne : donnant-donnant en quelque sorte. Le don prend ainsi une dimension irréelle, hallucinatoire : il appartient à cette catégorie d’actes auxquels on n’arrive pas à croire. Agréer au don, accepter d’être un don, un cadeau, ce serait disparaître, et cela restera toujours le premier paradigme de l’existence, lancée à la poursuite de ce qui occulterait sa gratuité.

3 « Se donner » est le premier moment suicidaire de l’existence immédiatement refoulé. C’est en ce sens l’attitude que le potlatch rend évidente : il faut donner tout en détruisant ce que l’on donne, plutôt que de se détruire dans l’affrontement guerrier. Une obligation de donner, pour ne pas se donner s’impose ainsi, pour parer au risque suicidaire qui aspire vers le néant en présence d’un autre corps. Chaque rencontre avec un autre nous-même croise notre mouvement vers le néant avec le sien : (se) détruire et (se) donner se croisent en miroir. De ce point de vue, donner ou se détruire, c’est tout comme – mais le résultat n’est pas le même ! L’échange croisé du don surmonte la destruction. C’est ce que Mauss met en évidence dans sa description du potlatch. Il faut donner pour éviter de se donner, de se détruire dans l’affrontement au semblable, puisque la question du refoulement se répète à chaque rencontre avec lui. Le don dialectise le risque suicidaire – ou bien de la guerre, de l’agression de l’autre. L’alter ego que nous rencontrons nous aspire aussitôt en son lieu, il nous captive, et le premier sentiment qui nous anime à sa rencontre est l’agressivité. Pour aller à la rencontre de quelqu’un, il faut lui faire d’abord un petit cadeau. Pour lui rendre visite, il faut apporter quelque chose, des fleurs, une bouteille, quelque chose d’inutile, de périssable qui va être détruit au sens même d’un potlatch. Manger avec quelqu’un, c’est détruire en commun un gibier qui nous ressemble : c’est survivre donc à un destin tracé. Cette manducation commune est obligatoire pour que le face-à-face ne dégénère pas.

4 Il en va tout du moins ainsi lorsque l’agressivité n’est pas déjà amortie et orientée dans un rapport hiérarchique convenu. Car généralement, dans la société, l’affrontement narcissique entre semblables est organisé en pyramide de dissemblables, qui s’éponge dans la hiérarchie. Les sociétés sont construites hiérarchiquement, précisément pour que la violence de la rencontre entre semblables soit épongée par un système de grades : « Je suis professeur, je suis ceci, cela… Et vous, qu’est-ce que vous êtes ? ». Le risque de la relation « narcissique », c’est celui d’une chute en soi qui oscille entre le mouvement suicidaire de se donner à un autre nous-même et l’agressivité. Les deux mouvements peuvent se résoudre dans l’obligation de donner. Le don quelconque représente une répétition du refoulement premier de « se donner ». Chacun vit sous le coup d’une obligation première de donner pour exister.

5 Il faudrait en conclure que l’obligation ne se trouve pas là où Mauss l’a introduite dans son fameux paradigme : « donner-recevoir-obligation de rendre ». L’« obligation de donner » viendrait d’abord. L’expérience ne montre-t-elle pas qu’il n’y a pas vraiment d’obligation de rendre ? Presque tout le monde a l’impression de donner, d’être lésé sans qu’il lui soit rendu à parité. De sorte que nous ne nous sentons pas obligés de rendre, puisque nous avons l’impression d’être spoliés dans les échanges avec nos semblables. C’est tout du moins ainsi que l’enfant débute dans la vie : il se donne (obligatoirement) et par conséquent, il pense ne rien devoir. Il s’impose une impossibilité de rendre, une disparité, une inégalité entre le don total de l’initial gift, et les échanges qui lui succéderont ensuite, qui chercheront à établir une parité, sans jamais y arriver. Au fond, n’y a-t-il pas une difficulté ou une impossibilité de rendre ? On ne peut pas rendre paritairement ce qui est donné. Il y a toujours une disparité, toujours un excès de jouissance qui est en jeu dans l’échange, qui fait que les échanges vont en se développant, en s’accroissant. Car on ne peut pas rendre. Même si Mauss n’a pas vraiment insisté sur ce point – mais je crois que cela peut se lire en filigrane –, l’obligation première est dans l’acte de donner lui-même. Sans cela, c’est le suicide, ou l’agression, ou la guerre. Le commercial du donnant-donnant reste sans cesse contaminé, dérape à cause d’une plus-value de départ, un excédent qui le pousse en avant. Cela revient à dire que le refoulement du don initial ne réussit jamais complètement, qu’il faut le refaire, et qu’on peut voir là une sorte de moteur du circuit des échanges, ou même du progrès tout court.

6 Il existe, à titre originaire, une sorte de pulsion à donner qui est corrélative de la pulsion d’emprise, une sorte de pulsion qui dit : « Tiens, prends ça ! ». Sans le refoulement originaire de cette pulsion du don, il ne reste que l’emprise, la domination du semblable ou le suicide. Il faut alors sans doute se débarrasser de cette idée égarante qu’il y aurait un parallèle entre « le don » et la générosité. Le don n’est pas généreux, c’est une obligation. Il est obligatoire de donner, mais il n’est pas obligatoire de rendre, au sens où plus précisément il demeure toujours une plus-value excédentaire qui ne peut être rendue, qui maintient une disparité constante. S’il est vraiment une idée bizarre, c’est celle de croire que nous vivrions dans une société réglée par des échanges paritaires, dans un monde marchand équilibré par de justes échanges. C’est en fait un monde d’exploitation non paritaire. La parité au niveau de l’échange des produits masque la disparité des rapports sociaux. Une volonté de rattraper la « plus-value » de départ.

7 Voilà donc le point que je mets en discussion aujourd’hui concernant l’héritage de Marcel Mauss. L’obligation porterait donc sur l’acte initial de donner, une pulsion de donner, qu’il faut débarrasser de toute connotation généreuse, volontaire, consciente. On donne parce que l’on ne peut faire autrement, ou même en regrettant de l’avoir fait ou en cherchant à faire payer ensuite. Le don possède la même étymologie que le « dol », et en ce sens, il existe une souffrance du don. À cet égard, le don humanitaire est exemplaire lorsqu’on donne de manière impersonnelle, anonyme, sans savoir à qui l’on donne, si possible à des étrangers. C’est une sorte de don étrange puisqu’elle nous permet de réaliser que nous sommes à nous-mêmes des étrangers. Nous nous retrouvons dans notre étrangeté à l’heure du don, dans une sorte de retour du refoulé.

8 Comment démontrer que nous refoulons le don que nous sommes en donnant ? On peut en apporter une intuition en examinant l’échange particulier que constitue le rapport sexuel. C’est le deuxième tour de la sexualité humaine. Dans le premier tour, l’enfant se donne comme objet de jouissance. Et dans le deuxième tour, il est question de se donner aussi, puisque la jouissance sexuelle vient du partenaire. Ce n’est pas une masturbation à deux. On le voit tout de suite, la jouissance sexuelle impose un don forcé. Elle est toujours dans la dépendance de l’autre. C’est dans la mesure où l’autre corps jouit, ou fait seulement semblant, que nous jouissons de ce don de sa jouissance. Je viens d’écrire « don forcé », et quelque chose en effet doit être forcé même s’il est consenti : il faut franchir une limite dans cette aliénation à la jouissance.

9 Regardons un instant les fameux comptes de Tirésias, ce petit commerçant qui prétendit faire les comptes de la jouissance en termes paritaires. La scène est connue : Héra demande à Tirésias qui jouit le plus, de l’homme ou de la femme, lui qui a été homme et femme. Et cet apothicaire répond que la femme jouit dix fois plus. Ne méritait-il pas d’être privé de la vue pour avoir été aussi aveugle (plutôt que pour avoir révélé ce que tout le monde sait) ? Car comment les comptes pourraient-ils être établis ? D’une part, parce que l’homme jouit de la jouissance de la femme : c’est elle qui se donne pour deux. Et d’autre part, parce que cette jouissance si grande la dépersonnalise et l’anéantit en même temps. C’est l’expérience ordinaire de constater l’impossibilité de faire des comptes : si la femme jouissait dix fois plus, elle devrait être contente et deux amants devraient se quitter bons amis après l’amour. Or, ce n’est jamais le cas : une femme demande toujours quelque contrepartie, de la présence, un cadeau, un enfant, ou le nom, puisque, après tout, le don du nom est le meilleur rempart contre ce qu’il y a de dépersonnalisant dans la jouissance. En réalité, un don total – qui est aussi une jouissance – s’accompagne d’un anéantissement. Il faudrait comptabiliser à la fois un don et un dol, une soustraction, qui impose la réclamation d’une contrepartie quelconque et souvent même impossible à satisfaire : « Donne-moi quelque chose ! »… « Offre-moi ceci, ou cela, ou encore cela… ». Ce qui est réclamé se présente comme un don, un bijou, le nom, etc., mais il restera inégal au don de la jouissance – qui reste incommensurable à n’importe laquelle de ces contreparties.

10 La sexualité permet donc de prendre la mesure et de réfléchir sur le paradigme maussien : « donner – recevoir – rendre ». Il existe sans doute un moment paritaire dans le rapport sexuel, c’est celui de sa mise en tension, ou encore du désir : on ne peut mieux en rendre compte qu’avec le verbe « donner ». C’est ce que Lacan a si bien exprimé avec cette définition aphoristique de l’amour qui consiste à « donner ce que l’on n’a pas ». Que s’agit-il de donner dans le désir sexuel ? C’est le phallus, c’est-à-dire le pénis en érection. Or, le pénis n’est pas toujours en érection, loin de là ! Et c’est justement en voulant donner ce que l’on n’a pas, c’est-à-dire un pénis en érection, qu’on arrive à l’avoir dans cet état avantageux. On veut donner ce qu’on n’a pas, et du coup, on l’a. C’est-à-dire à la condition du désir. On remarquera d’ailleurs ici que ce phallus n’est pas plus la propriété de l’homme que de la femme : c’est parce qu’elle est désirée que le phallus est en érection. C’est grâce à elle après tout ! Et elle peut donc s’en considérer propriétaire… Ce que d’ailleurs elle tente de faire le plus souvent. Il y a en quelque sorte un phallus pour deux, dans cette sorte de commerce équitable, qui n’est d’ailleurs souvent pas équitable très longtemps, car il est l’enjeu d’une lutte où il faut savoir qui donne et qui reçoit. Et il devient très vite obscur de savoir en effet qui donne, qui reçoit et qui rend. De sorte que s’installe une lutte entre masculin et féminin, une lutte dont l’issue sera justement ce qui est d’un autre ordre, et qui, cette fois-ci n’est ni paritaire, ni équitable, c’est-à-dire la jouissance orgastique, à titre de solution de la contradiction masculin-féminin.


Date de mise en ligne : 18/01/2011

https://doi.org/10.3917/rdm.036.0385