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Article de revue

Clinique institutionnelle : les figures de l’agir

Pages 147 à 163

Citer cet article


  • Attard, C.
  • et Pedinielli, J.-L.
(2021). Clinique institutionnelle : les figures de l’agir. Dialogue, 232(2), 147-163. https://doi.org/10.3917/dia.232.0147.

  • Attard, Céline.
  • et al.
« Clinique institutionnelle : les figures de l’agir ». Dialogue, 2021/2 n° 232, 2021. p.147-163. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-147?lang=fr.

  • ATTARD, Céline
  • et PEDINIELLI, Jean-Louis,
2021. Clinique institutionnelle : les figures de l’agir. Dialogue, 2021/2 n° 232, p.147-163. DOI : 10.3917/dia.232.0147. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-147?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.232.0147


Notes

  • [1]
    Afin de garantir l’anonymat des données, nous avons modifié les noms et communiqué seulement les éléments significatifs de l’accompagnement, qui a duré dix-huit mois. La famille a quitté le centre maternel depuis plusieurs années, l’accord préalable de la patiente a été recueilli.
  • [2]
    aemo : mesure judiciaire d’action éducative en milieu ouvert.

1Un établissement médico-social est traversé par des mouvements libidinaux et destructeurs qui entrent en résonance avec les problématiques des personnes accueillies. Dans la clinique institutionnelle, les professionnels sont soumis aux réalités psychique, sociale et institutionnelle, mais aussi à l’effraction du réel produite par les actes du sujet en souffrance. La confrontation à ces réalités favorise l’émergence du pragmatisme, de positions morales et surmoïques sur la scène institutionnelle où certitudes et représentations renforcent les mouvements contretransférentiels.

2Nous partons du postulat que le sujet en détresse sociale vient, par ses propos et ses actes, parler et mettre en scène des motions inconscientes qui sont abordées par des logiques institutionnelles et des principes d’idéologie au lieu d’être entendues comme la répétition d’éléments inconscients de l’histoire du sujet. Il semble que l’institution réponde à ses paroles et à ses actes par d’autres paroles et d’autres actes, qui sont autant d’interventions dans le réel.

3En prêtant attention à la façon dont l’institution peut réactiver malgré elle le trauma et favoriser des ruptures dans la relation d’aide, nous avons envisagé la clinique institutionnelle sous le prisme de l’Agieren. Une situation clinique [1] issue d’une pratique en centre maternel accueillant mères et enfants en situation de vulnérabilité sociale a guidé notre analyse.

Clinique : histoire du cas de madame G.

4Les services sociaux contactent le centre maternel pour l’accueil en urgence d’une mère et de ses deux filles, Sonia, 11 ans, et Maria, 2 ans. L’intégration de cette famille au centre maternel est envisagée comme alternative au placement de Maria.

5Madame G. est décrite comme « très changeante sur le plan émotionnel ». Une mesure d’aemo[2] est en cours concernant Sonia dont le père serait « indirectement à l’origine » de la démarche, cherchant à obtenir la garde exclusive de sa fille. Ce dernier est décrit comme un « homme fiable et responsable » et aurait engagé des démarches juridiques en raison de la personnalité de la maman. En revanche, on note l’absence de mesure concernant Maria dont le père est décrit comme « immature » et « consommateur régulier d’alcool et de cannabis ».

6La rencontre avec madame G. débute par un échange de regards : le rien (avoir) et le tout (perdu). Les paroles et les injonctions sur le regard forgent une scène de théâtre où se « jouent » la perte, la vacillation de soi et l’appel à l’autre à partir de ce qui est montré.

L’appel au regard

7À notre première rencontre, elle présente une attitude de repli, marquée par la tristesse. Elle parle peu mais le silence semble très angoissant. Je m’enquiers de ce qui la rend si triste. Elle évoque la séparation d’avec monsieur P. et le fait d’avoir « tout perdu ». Je lui demande ce que signifie ce « tout ». Elle m’observe fixement et m’invite à regarder. Je ne dis rien pendant quelques instants, comme si cette parole avait figé mon regard. Je lui propose l’idée qui me traverse, que « je la vois assise en face de moi, triste ». Elle me répond qu’elle n’a plus de maison, plus d’affaires et qu’elle « souffre de dépressions sévères depuis toujours ». Je lui demande comment elle gère ses « dépressions sévères ». Elle me rétorque que les médecins ne l’ont jamais écoutée.

8Elle évoque ainsi sa récente décision d’arrêter son traitement – « Il m’assomme et m’empêche de penser. » Je pointe cet arrêt brutal et son état dépressif, m’interrogeant sur l’opposition entre décision et passage à l’acte. Elle répond sur la cause, disant connaître l’origine de sa souffrance : « le suicide de ma mère ». À cette évocation, elle prend une place plus active, renvoyant à mon regard l’image d’une certitude mais aussi de la victime du secret et de la tromperie dévoilée. Elle raconte avoir eu connaissance tardivement du suicide de sa mère, associant sur sa croyance que sa belle-mère était sa mère. J’interroge l’abandon de cette croyance et ce secret de famille. Madame dit très spontanément : « J’ai été soulagée », se justifiant en mentionnant l’alcoolisme de sa belle-mère et les violences de celle-ci. J’évoque la place de son père. Elle me répond d’une formule lapidaire : « absent ». Ce mot est suivi d’un silence qu’elle interrompt en associant sur ses multiples tentatives de suicide « pour comprendre » l’acte de sa mère.

9À l’évocation de cette perte irréparable apparaissent la défaillance de la mise en récit et la sollicitation du regard de l’autre sur son corps. « Actes », « blessures », « traumatismes » et « jouissance » sont les mots qui s’imposent à moi. Sa demande du regard place l’autre en position de témoin d’un vide et d’une souffrance abyssale quasi mélancolique qui ne parvient pas à trouver les voies d’un travail de deuil. La perte ne semble pouvoir s’exprimer que par la sollicitation du regard de l’interlocuteur. La position de sollicitation de l’autre évoque aussi la jouissance d’être vue dépossédée, dans ce dénuement, forme imagée de la perte. Mais la sollicitation du regard évoque peut-être encore autre chose, comme toute expérience spéculaire, à la fois une faillite des identifications et une quête d’amour de l’autre maternel.

10Madame G. est vécue par l’équipe comme envahissante, toujours insatisfaite, dans la plainte continue et permanente. Elle réagit selon les uns de façon démesurément exagérée, elle sollicite pour les autres empathie et compassion, clivant et morcelant ainsi le vécu de l’équipe. Chacun évacue son ressenti, ses critiques et/ou inquiétudes. Cet envahissement contribue au débordement des professionnels, favorisant ainsi une libération d’affects par une pulsion à transmettre le vécu de confusion (Pinel, 2004).

Le vol du portable et la question de la perte

11Madame demande à me voir. Son humeur est triste. Elle évoque à nouveau des éléments de ruine sous forme de ruminations : « Je n’ai plus rien, j’ai tout perdu et on me dépouille. » Elle associe sur la garde de Sonia, disant qu’elle se bat contre les mauvaises personnes : « Le père de Sonia, il est dégueulasse… », « C’est contre lui que j’aurais dû me battre, au lieu de ça, c’est à André [monsieur P.] que je m’en prends. » Je lui demande comment elle pense « se battre ». L’intervention, sans doute prématurée, est liée à la pensée contretransférentielle de la faillite narcissique que je repère. Par mécanisme de projection, j’essaie de mobiliser un mouvement du côté du conflit et de la pulsion de vie, là où s’expriment la ruine et la destruction, représentant du Thanatos. Elle répond : « Tout est foutu, en étant en foyer, je suis sûre de perdre Sonia… », « Aucun juge laisse son enfant à une mère en foyer plutôt qu’à un père qui a de l’argent ». Son discours égrène les ruminations, prenant un caractère hermétique. L’impuissance, la victimisation, la perte de l’estime de soi s’ajoutent aux doléances.

12De manière insolite, elle évoque la perte récente de son téléphone portable, formulant l’hypothèse d’un vol par une autre résidente. Si la question de la garde de Sonia était jusqu’alors absente, elle semble réactivée par ce vol, associée à la ruine, au dépouillement et à l’autodépréciation. Ainsi, de l’auto-accusation, nous passons au préjudice puis au réel du vol.

13La disparition réelle de son téléphone rend alors possible un discours sur la perte, l’exposant parallèlement au vécu de rupture avec sa fille Alix, âgée de 19 ans, issue d’une première union. « Je ne peux plus la joindre », « C’est la seule qui m’aide quand ça va pas ». Ce téléphone est alors représenté comme le lien réel avec sa fille. Sa perte vient réactiver la rupture, soutenue par l’angoisse de perte d’objet à laquelle la disparition matérielle donne une forme. Face à l’impuissance et à la ruine auxquelles me renvoie l’écoute de son discours, je signifie que j’entends que ce vol réactive une perte plus ancienne, mais que la perte de ce téléphone n’est pas celle de sa fille. J’insiste sur la dimension protectrice de l’institution et lui évoque la possibilité de la contacter quand elle le souhaite. Elle reste silencieuse.

14Face à son silence, j’introduis une interrogation sur le soin, en évoquant l’arrêt récent du traitement et l’éventuel lien avec son état. Elle répond qu’elle va y réfléchir mais qu’elle a besoin dans l’instant de se reposer, façon polie de me congédier. Elle rompt franchement la relation, ce qui suscite en moi soulagement et interrogations sur ma surdité psychique probable et sur les raisons de mon intervention sur la thérapeutique. Ce ressenti et la culpabilité mobilisée sont sans doute à l’origine du positionnement à vocation contenante que j’ai choisi d’adopter, lui proposant de monter la voir en fin de journée.

15Au cours de cette rencontre, la question de la perte se trouve actualisée dans le réel de l’institution. Elle focalise sur le vol de son téléphone considéré comme la perte de sa fille, perte d’un objet sécurisant pouvant l’aider quand elle va mal. En ce sens, elle parvient, à cause de ou grâce à cette intrusion du réel, à exprimer l’angoisse de perte de son autre fille, Sonia. La perte matérielle lui permet ainsi d’évoquer la perte objectale.

16Mon propos introduisant le soin peut être analysé, après coup, comme une forme d’acting out. Au sens où il est employé dans la cure en qualité de réaction contretransférentielle, il vise à me dégager d’une position intenable. Ne trouvant pas de possibilité de médiation avec le symbolique, l’intervention situe une action sur le réel qui vise aussi à canaliser l’impuissance mobilisée par la rencontre. Ainsi, la tentative de suicide réalisée par madame quelques heures après réinterroge ce fragment de discours et la façon dont il vient exprimer, sous forme d’acting out, la symbolique traumatique de la perte à l’endroit où le discours ne peut advenir. Là où je suppose la possibilité d’introduire une dynamique soignante, et donc me proposer comme tiers, c’est-à-dire comme objet manquant, madame voit un déni de sa souffrance, un déni de ce qu’elle est et de ce qu’elle me donne à voir.

Le passage à l’acte suicidaire et l’énigme de la perte

17En fin d’après-midi, l’éducatrice rencontre madame somnolente et vacillante. Paniquée, elle requiert ma présence en urgence, m’informant de la situation. Je trouve madame allongée sur le lit, des piles de linge amoncelées, des médicaments et des boîtes vides jonchent le sol. Maria n’est pas lavée, elle est nue et déambule sans pleurer. Je propose d’appeler un médecin. Elle s’y oppose : « Je sais ce que vous pensez, je n’ai pas voulu me suicider… Alors, si vous voulez faire quelque chose, laissez-moi dormir… » Je lui réponds d’un ton assez ferme qu’il n’est pas question de la laisser dans cet état.

18Elle pleure et s’inquiète pour Maria : « Elle va aller où ? » J’essaie de mettre en suspens cette question, l’invitant à se centrer sur elle. Je lui propose de nous laisser gérer et sous-entends que nous trouverons des solutions, sans idée cependant des perspectives qui s’offriront à nous.

19Madame G. est conduite aux urgences, puis hospitalisée en réanimation. Elle sera transférée deux jours plus tard en service de psychiatrie, accueillie pour un court séjour. Monsieur D. vient chercher Sonia tandis que monsieur P. reste injoignable, contraignant au placement en urgence de Maria en pouponnière. Durant l’hospitalisation de madame G., l’audience concernant la garde de Sonia aura lieu et l’enfant sera confiée à son père.

20Cette tentative de suicide peut être qualifiée d’acting out, comportant la dimension de « donner à voir » et de mise à l’écart de la souffrance (dormir). Cependant, ce geste est aussi à mettre en rapport avec le sentiment de n’être pas entendue. Les lacunes de l’écoute la précipitent dans l’inexistence. La tentative de suicide comporte une dimension identificatoire évidente, réactivée par la question de la perte : perte du lien à sa fille aînée, perte éventuelle de la garde de sa fille, perte de son rôle de mère, perte par suicide de sa propre mère. En ce sens, Freud (1917) évoquait l’ambivalence de l’objet et la logique identificatoire : « L’analyse de la mélancolie nous enseigne que le moi ne peut se tuer que lorsqu’il peut, de par le retour de l’investissement d’objet, se traiter lui-même comme un objet » (Freud, 1917, p. 163). Cet acte suicidaire semble s’adresser à l’objet, permettant, par une identification régressive, de resituer l’objet maternel comme objet manquant, répétant la perte dans le réel.

21À son retour, madame G. témoigne d’une grande agitation. Elle manifeste son énervement lors des échanges avec les professionnels par l’agressivité. Les interventions sont vécues de façon menaçante et persécutrice. « Je n’ai rien à discuter avec vous, c’est votre faute si j’en suis là, je vous ai écoutée et aujourd’hui j’ai plus ma fille… », « J’ai failli perdre Maria et j’ai failli mourir ici ! ». Les professionnels sont débordés, voire agacés, par l’expression violente de ce sentiment de ne pas être protégée.

22Lorsque je questionne cette insécurité, elle répond d’un ton agressif : « Vous ne voyez rien ! » – on se demande si ce n’est pas la formulation d’un « vous n’entendez rien ». Elle semble débordée par l’affect, l’angoisse et le désarroi, même face aux interventions qui se veulent contenantes. Elle évoque la perte causée par l’institution qu’elle place en coupable : perte de ses affaires personnelles, perte de sa fille Sonia, de sa fille Maria et perte d’elle-même représentée par l’acte suicidaire. L’institution, qui se présente comme hyperprotectrice, avec ce que cela représente d’ambiguïté et de violence discrète dans l’oblativité, faillit à sa tâche primaire de réparation de la perte réelle et inscrit un sentiment de culpabilité primaire chez les professionnels.

23Madame G. use d’une défense par l’agir qui conduit à la répétition de la perte dans le réel de l’institution elle-même, élue en place d’agresseur. Ce cas illustre ainsi la façon dont l’acte soutient la répétition de la perte dans le réel et l’actuel du sujet et la manière dont la rencontre clinique réactualise l’affect mobilisé par la perte qui, par identification projective, est déposé dans l’institution. Cette alliance place l’institution en acteur, agresseur engagé dans ce que Bernard Penot (2002) appelle « répété agi ». Nous constatons, par ailleurs, l’effraction traumatique que constituent pour les professionnels ce passage à l’acte suicidaire au sein de l’institution et le placement de Maria dans un ailleurs.

Quand la perte fait soin

24Quelques jours après, je rencontre madame G. Après un long silence, elle justifie sa décision d’arrêter son traitement pour se soigner « à partir de médicaments à base de plantes et de la parole ». Je questionne ce choix, mobilisant instantanément une position défensive, marquée par de l’hostilité dans le ton et le geste. Je lui évoque le risque d’une dégradation de son état et l’idée qu’en parler ici est aussi une façon de demander de l’aide. Elle répond agressivement : « Je souhaitais simplement vous demander de faire ce traitement par la parole avec vous ! »

25La représentation du soin est formulée ici, dans et par l’arrêt du traitement qui met en scène à la fois l’exclusion du tiers (le soin médical) et la demande d’amour, par projection de l’image maternelle. Lorsqu’elle signifie ce « souhait », je m’inscris dans une position qui incarne la morale, reflet d’une position surmoïque qui menace de destruction le lien établi. Ainsi, l’agressivité mobilisée suggère que mon intervention répète la place du médecin dans son imaginaire. Mais cette intervention est aussi sous-tendue par l’angoisse que réactivent l’arrêt du traitement et l’acte suicidaire qui a entraîné le placement de Maria et la destruction de la position maternelle par l’institution.

26Nous pouvons ainsi noter que cette vignette exemplaire met en scène plusieurs composantes, une dimension scopique : « Regardez-moi sans me réduire à ce que vous voyez », et les différents schémas de l’acte : réponse à la surdité de l’institution, schéma « acte pour acte » et logique des actes qui répètent et accentuent les pertes connues, ce que personne n’entend ou ne voit.

27En nous fondant sur Piera Aulagnier (1975), sur Bernard Penot (2001, 2002) et sur Jean-Pierre Pinel (2004), nous pensons que l’institution, dans l’impasse d’une rencontre inaugurale, vient répéter la relation à l’Autre premier de ces sujets en faillite subjectivante, causant l’échec du travail institutionnel. Cet Autre, incarné par l’institution, agit à l’infini cette reproduction, venant parasiter la qualité de la prise en charge qui se situe précisément dans une clinique de l’Agieren.

28La théorie, comme les modèles cliniques, constitue une part du contretranfert du thérapeute et a ceci de particulier qu’elle apprend à voir et à donner du sens. Elle construit le réel par induction, par analogie ou par opposition. Cependant, curieusement, l’opérateur théorique fonctionne parfois comme croyance, certitude ou fétiche et intervient là où le thérapeute perd, pour reprendre Winnicott, sa « capacité d’être seul » et qu’il se trouve en proie à l’angoisse de perte d’identité et d’anéantissement. La théorisation n’est pas seulement pacifiante, elle est aussi contre-élaborative et construit une perception du réel qui a plus à voir avec la certitude et le savoir qu’avec la vérité. C’est le réel qui vient faire vaciller cette certitude en soulignant le caractère inadapté de la construction ou simple interprétation préalable. Mais ce vacillement peut aussi être producteur lorsqu’il engendre une nouvelle perception de la situation clinique, voire lorsqu’il permet au thérapeute et/ou à l’institution de prendre conscience de leurs failles et de renouveler leur représentation de la clinique.

Théorie : clinique de l’Agieren et répétition du traumatisme

29Les actes « disent » mais n’utilisent pas tous la même sémantique. La position freudienne originaire de l’acte comme décharge et expression du refoulé a été complétée par la référence à la déliaison et à la pulsion de mort. L’agir comporte ainsi plusieurs niveaux dont certains sont en rapport avec le trauma. Cette rencontre clinique montre l’allure insupportable et particulièrement traumatogène que prend le rapport à la réalité, favorisant insatisfaction et déplaisir. Parallèlement, elle illustre le rapport à l’institution et la façon dont la relation d’aide peut être contrariée, voire rompue.

30L’agir apparaît à un endroit de butée qui n’a pu s’élaborer et où résident des zones non symbolisées qui se répètent dans l’actuel du sujet et de l’institution, favorisant l’émergence du réel traumatique (Penot, 2002).

31Évoquer les actes invite à reprendre la distinction opérée par Paul-Laurent Assoun (1985) entre « action spécifique » (Aktion), « action » (Handlung) et « agir » (Agieren). L’action spécifique introduit l’action de la mère sur l’enfant en état de détresse, entraînant l’hallucination de la satisfaction. L’action (Handlung) désigne l’acte en tant que symptôme alors que l’Agieren implique la répétition sous forme d’actions de ce qui ne peut se remémorer : l’acte au lieu du souvenir. Encore faut-il distinguer les mises en acte analogues aux mises en scène hystériques dans lesquelles se lit le retour du refoulé et l’acte, brutale irruption du pulsionnel ou défaite du symbolique. Cette distinction revient à l’opposition analytique entre « acting out » et « passage à l’acte » (Lacan, 1962-1963, p. 148).

32À partir de cette clinique de l’Agieren, nous défendons l’idée que l’institution, pour conserver sa fonction thérapeutique, doit entendre les actes dans leur dimension signifiante, restituer leur symbolique et utiliser ce matériel comme support de l’interprétation de l’intersubjectif et de l’intrapsychique. Malheureusement, l’institution peut être sourde et aveugle, répondant au trauma projeté par une forme de déni qui enferme le sujet dans la répétition improductive des traumas. En effet, le trauma, sans remémoration, aboutit aux actes qui se répètent. Bien que la répétition représente une émergence inaperçue du réel traumatique, elle n’est ni libératoire, ni structurante comme peuvent l’être le symptôme et l’acte manqué.

33L’Agieren court-circuite ainsi la mise en représentation en se dégageant du symbolique. La distinction opérée par Michel de M’Uzan (1967) permet d’envisager le déterminisme psychique à partir de deux types d’acting out : l’acting out indirect qui intervient chez les patients capables de s’inscrire dans ce que Freud nommait l’amour du transfert et l’acting out direct, assez proche du passage à l’acte. Ce dernier prend place lorsque le surmoi n’est en rien l’héritier du complexe d’Œdipe, dépendant d’un mode d’organisation psychique plus archaïque, représentant de la pulsion de mort. Envisagé comme une urgence économique de décharge pulsionnelle, l’acting out direct représente au mieux la clinique de l’Agieren, se situant dans le répété agi d’un fait psychique qui insiste sans être reconnu (Penot, 2001). Cette clinique de l’Agieren, notamment lorsqu’elle prend place dans le transfert, éclaire la question du trauma et du traumatisme.

34En ce sens, Thierry Bokanowski (2002, 2010) souligne la pertinence des apports de Ferenczi (1933) qui situe la nature et l’origine du trauma à un moment où le moi n’est pas encore constitué et où domine l’éprouvé corporel. Le trauma pose ainsi la question du réel et de l’autre. Il n’est plus la simple conséquence d’un événement, mais la somme des situations qui ont entraîné des états de détresse psychique.

35La question que pose madame G. est précisément cette double disjonction entre restauration et répétition, entre œdipien et archaïque, questionnant la culpabilité primaire mobilisée chez les professionnels. La transformation de la réalité introduite par le passage à l’acte suicidaire et la précipitation du placement de Maria conduit à une figuration du réel qui met l’autre, institution, en place de destructeur et d’agresseur. Ce réel, à l’issue du passage à l’acte, devient persécuteur et maintient madame dans une position de victime abîmée. Nous ne sommes plus sur le terrain du retour du refoulé et de son assomption (Freud, 1914), mais sur celui d’une actualisation dans l’institutionnel des traumas originaires, générés par la défaillance de l’objet. Cette actualisation (au sens de l’hic etnunc) et cette réalisation (au sens de saut dans le réel) se manifestent dans l’impensé institutionnel, en proie à sa troublante et agressive oblativité, mélange de surdité et d’emprise.

36La clinique de l’Agieren nous renvoie ainsi au clivage du moi et à la difficulté qu’il introduit pour mettre en lien l’agir, ses conséquences et ses contenus inconscients. Cependant, face à ces patients « absents d’eux-mêmes », le travail ne peut s’envisager qu’à partir de cette réalité qui fait défaut et des événements qui s’y répètent. Le rapport au réel institutionnel constitue alors un véritable matériel inconscient.

37L’histoire de ce cas met en lumière la répétition de la perte, symptomatique d’un vécu traumatique où institution et objet se trouvent, malgré eux, agresseurs de la figure « victimisée » de madame G. C’est ce que Bernard Penot (2001) nomme la « répétition induite dans l’autre » à l’endroit même du non symbolisable, conduisant l’institution, dans une participation passive ou active, à rejouer le trauma. Aux traumatismes subis, la patiente réagit par des actes dont certains sont adressés à l’institution qui répond par d’autres actes, réactivant le trauma.

38D’une certaine manière, les premiers actes de la patiente sont interprétés simultanément à partir d’un modèle de subversion de l’interdit et de quérulence contre l’institution et ses carences. Ils appellent alors une gamme de réponses allant du « ne pas voir » à la réaction contretransférentielle d’identification ambivalente à la patiente, comme s’il s’agissait d’une situation névrotique. C’est seulement l’échec de cette position qui amène à cette décomposition autour de la question du regard, du voir, du vide. Elle-même éprouve profondément institution et thérapeute, en proie à l’angoisse et à la dépression, d’autant que les gestes autovulnérants (suicide) et d’abstention (arrêt du traitement) ébranlent profondément les assises narcissiques. Cette mise en cause provoque de nouvelles dispositions chez les soignants qui sont travaillés par cette négativité.

39Le sujet de l’institution court le risque d’être confronté non plus seulement à la confusion, mais à l’effroi et à la sidération. Jean-Pierre Pinel (2004) évoque ce débordement comme exemplaire dans la figuration du meurtre et de l’inceste. Il souligne la façon dont cette mise en acte constitue « une forme d’épreuve du jugement de la réalité » (ibid., p. 142) et amène l’idée d’une faillite du système de représentation et d’une domination du perceptif sur le fait violent, désorganisant sujet de l’institution et institution elle-même.

Conclusion

40La clinique institutionnelle convoque celle de l’Agieren, au croisement du sujet pulsionnel, du moi en construction et du sujet désirant. Les actes se mêlent et s’entremêlent, effaçant le symbolique au profit de l’effraction du réel. Ils viennent se signifier dans un même lieu psychique, exposant le sujet à la figuration du répété agi et du traumatisme.

41Il s’agit de tenir compte de la façon dont le rapport au réel, à l’autre et à la société vient signifier un degré de « psychotisation » de la prise en charge, qui ne peut se lire sans un regard éclairé sur les processus psychiques. En ce sens, les principes idéologiques du travail social, soutenant les concepts d’étayage et de bientraitance pour favoriser l’inscription d’une collaboration entre famille et institution, pourraient fonctionner si celle-ci n’accueillait que de la névrose. Dans le sens de Jean-Pierre Pinel, nous soutenons l’idée d’une pertinence d’un travail psychanalytique dans le champ social qui, au lieu d’envisager la réalité sociale stricto sensu, l’appréhende comme lieu de signifiance, profitant à l’écoute de ce matériel brut. Il est alors possible, lorsque institution et thérapeute changent de position subjective, par analyse de leur contretransfert, de produire une réponse élaborative structurante.

Hommage

M. Jean-Louis Pedinielli s’est éteint quelques semaines après la rédaction de cet article. C’est un homme d’exception qui nous quitte et laisse orphelins un grand nombre d’anciens étudiants devenus aujourd’hui cliniciens, maîtres de conférences ou professeurs, qu’il a accompagnés et guidés bien au-delà des murs de l’université. Érudit, il a toujours su transmettre avec finesse et justesse son savoir et sa culture. Pour tout cela, un grand merci.

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : agir, Institution, transfert, violence familiale

Date de mise en ligne : 23/08/2021

https://doi.org/10.3917/dia.232.0147