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Article de revue

L’enfant exposé aux violences conjugales : une maltraitance destructrice et insidieuse

Pages 115 à 134

Citer cet article


  • Metz, C.
  • et Silhan, D.
(2021). L’enfant exposé aux violences conjugales : une maltraitance destructrice et insidieuse. Dialogue, 232(2), 115-134. https://doi.org/10.3917/dia.232.0115.

  • Metz, Claire.
  • et al.
« L’enfant exposé aux violences conjugales : une maltraitance destructrice et insidieuse ». Dialogue, 2021/2 n° 232, 2021. p.115-134. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-115?lang=fr.

  • METZ, Claire
  • et SILHAN, Daria,
2021. L’enfant exposé aux violences conjugales : une maltraitance destructrice et insidieuse. Dialogue, 2021/2 n° 232, p.115-134. DOI : 10.3917/dia.232.0115. URL : https://shs.cairn.info/revue-dialogue-2021-2-page-115?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/dia.232.0115


1L’impact de l’exposition aux violences conjugales sur l’enfant a longtemps été sous-estimé et est encore trop peu pris en compte (Savard et Zaouche Gaudron, 2010) alors que la violence dont l’enfant est témoin a les mêmes effets sur lui que s’il en était victime (Henrion, 2001 ; Vogel, 2019). Ces violences, par leur ampleur et par leur gravité, alertent les pouvoirs publics et l’opinion au travers notamment des enquêtes Enveff (Jaspard, 2000), Virage (Hamel et coll., 2016) sans toutefois que l’on puisse réellement repérer une régression du phénomène (Granet-Lambrechts et coll., 2016). Les enfants exposés aux violences conjugales n’entraient pas dans la catégorie de l’enfance en danger, pensait-on jusqu’à récemment, contribuant à une invisibilisation de ces « enfants de l’oubli », selon l’expression de Chantal Zaouche Gaudron (2016). Aujourd’hui, en partie sous l’impulsion de travaux réalisés aux États-Unis (Wood et Sommers, 2011) et au Canada (Fortin, 2009), les enfants dits « témoins » ou « exposés » à ces violences du couple préoccupent les chercheurs et les professionnels. Les recherches en psychologie de la santé et du développement ont montré dans la dernière décennie les effets délétères des violences conjugales sur les enfants, sur les versants comportementaux (Berdot-Talmier et coll., 2016), psychosomatiques, cognitifs (Stevens et coll., 2019), voire sur leur future relation de couple (Duval, Pietri et Bouteyre, 2019). Ils peuvent se trouver pris dans des conflits de loyauté ou dans un rôle de parentification (Savard et Zaouche Gaudron, 2011). L’ensemble de ces recherches permet d’avancer l’hypothèse que l’enfant est impacté non seulement sous la forme de symptômes réactionnels transitoires, mais plus gravement au niveau de sa construction psychique même, d’où l’idée de maltraitance « insidieuse et dangereuse ». Du point de vue méthodologique, les données ont surtout été recueillies par des questionnaires adressés à la mère. Certes, un certain nombre d’échelles en langue française existent et sont répertoriées afin d’évaluer le degré de vulnérabilité et d’atteinte de l’enfant exposé aux violences conjugales (Savard et Zaouche Gaudron, 2011). Cependant, les travaux existants qui ont pour objectif d’identifier les atteintes sur le plan de la construction subjective de l’enfant, de l’exploration de la compréhension de son monde interne, de ses modalités identificatoires et de ses représentations des imagos parentales sont rares, ainsi que les recherches s’intéressant directement à l’enfant.

2Notre équipe composée de chercheurs également psychologues et d’étudiants en psychologie clinique se situe ainsi au cœur d’un champ de recherche doublement peu exploré. Aux angoisses associées aux scènes violentes auxquelles assiste l’enfant s’ajoute une dimension traumatisante puisque, en effet, face à cette scène il est confronté à ses propres fantasmes archaïques de violence, préœdipiens et œdipiens (Bergeret, 1984). Nous interrogeant sur d’éventuelles incidences sur la structuration psychique d’enfants témoins, nous nous demandons quelles sont les caractéristiques de cette construction, qui reste cependant singulière. Notre hypothèse principale est que l’exposition aux violences conjugales peut entraîner chez l’enfant une identification à l’agresseur ; selon Anna Freud (1936), il s’agit d’un mécanisme de défense du moi de l’enfant face à un événement angoissant. Ou, selon Ferenczi, l’identification à l’agresseur constitue la réponse à un traumatisme, sous la forme d’un clivage du moi dans cette situation de peur et de détresse extrêmes. « Cette peur, quand elle atteint son point culminant, les oblige à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement et en s’identifiant totalement à l’agresseur » (Ferenczi, 1932, p. 130 ; Metz et Razon, 2015). Ces deux conceptualisations peuvent rendre compte de ce qui se joue d’une possible transmission intergénérationnelle avec l’hypothèse d’une cristallisation de l’une ou l’autre position identificatoire.

3C’est pourquoi nous avons choisi d’effectuer une recherche exploratoire qualitative autour de la passation de l’épreuve projective du Patte-Noire, dans une perspective d’analyse du fonctionnement psychodynamique du sujet (Boekholt, 1998), tout en lui offrant un support pour dévoiler son monde psychique interne peuplé de ses fantasmes, ses désirs, ses conflits.

Méthodologie de la recherche

Le choix du Patte-Noire

4cat et Patte-Noire constituent des « épreuves à partir d’images sollicitant les capacités de figuration des symbolisations primaires, de mise en récit de l’élaboration de la perte d’objet et des conflits œdipiens » (Suarez-Labat, 2006, p. 223). La liberté de choix des planches au Patte-Noire, « offrant des étayages figuratifs et relationnels et plus ludiques en raison du caractère transgressif de certaines » (Goldman, 2018, p. 3), le contenu manifeste de certaines planches spécifiques (charrette, départ, fée, tétée, bataille, par exemple) nous ont fait opter pour le Patte-Noire, plus proche des thématiques que nous souhaitions explorer et permettant à des enfants déjà éprouvés dans la vie de se projeter tout en expérimentant un support restant ludique. Les étudiants chercheurs ont été chargés de la passation du test projectif « Patte-Noire » (Vogel, 2019) et ont recueilli lorsque c’était possible les éléments d’anamnèse lors des réunions avec l’équipe de professionnels.

Terrain

5Nos terrains de recherche comportent début 2009 un service d’accompagnement éducatif et thérapeutique intervenant auprès des enfants témoins de violences conjugales puis, en 2014, une association qui gère deux bureaux d’aide aux victimes (bav). Un consentement écrit a été recueilli auprès des familles et l’accord des enfants a été sollicité. Les entretiens ont été enregistrés et anonymisés.

Population

6Nous avons délimité notre population par le fait que l’enfant a pu voir ou entendre les violences physiques faites à sa mère par son conjoint dans sa petite enfance. Trois enfants se situent en âge au stade phallique, quatre en période de latence, une entre dans l’adolescence.

PseudonymeSexeÂgeTerrain
CédricGarçon 4 ans 1/2Service d’accompagnement éducatif et thérapeutique
IsabelleFille5 ansAssociation d’aide aux victimes
EmmanuelleFille6 ansAssociation d’aide aux victimes
MathildeFille7 ansService d’accompagnement éducatif et thérapeutique
MaudeFille7 ansService d’accompagnement éducatif et thérapeutique
MartialGarçon 8 ansAssociation d’aide aux victimes
NoémieFille9 ansService d’accompagnement éducatif et thérapeutique
ManonFille12 ansService d’accompagnement éducatif et thérapeutique

Anamnèses

7Cédric, 4 ans. Amélie et son fils Cédric sont accueillis par une association d’aide aux victimes à la suite d’une dispute de plus, particulièrement violente avec son compagnon, qui a laissé à la jeune femme une cicatrice à l’arcade sourcilière. Amélie avait déjà subi des violences lorsqu’elle était enceinte de Cédric, ces violences se sont poursuivies après sa naissance et Cédric y a assisté. Antoine, son conjoint et le père de Cédric, est déjà parti durant un an et demi dans le Sud avec son fils, le séparant de sa mère.

8Mathilde, 7 ans. Mathilde a assisté à des violences physiques et psychologiques depuis sa naissance. La mère est partie une première fois il y a deux ans et s’est remise en couple avec une amie. Face aux menaces du père, elles se sont séparées et la mère est retournée auprès de son mari. Au moment de la seconde séparation, la mère a été séquestrée dans le bureau, ligotée et violée. Pendant la séquestration, Mathilde s’est levée, demandant si sa mère allait bien, le père l’a alors recouchée. Deux jours après, la mère a pu contacter son amie qui s’est adressée à une association d’aide aux victimes, un plan d’évacuation a pu être mis en place. Depuis leur accompagnement par l’association, le père les harcèle téléphoniquement et a enlevé Mathilde devant l’école.

9Maude, 7 ans. Les violences, principalement psychologiques, ont débuté peu de temps après sa naissance et elle y a assisté (vu et entendu). La mère a décidé de partir lorsque les violences physiques ont débuté ; la première fois, Maude n’a pas réagi, mais à la seconde elle a demandé à son père d’arrêter. Elle et sa maman sont accueillies dans un appartement proposé par une association d’aide aux victimes depuis plus d’un an, mais le père continue de tourner autour d’elles et de les menacer, ce qui s’est soldé par une tentative de kidnapping de sa fille. Depuis peu, la mère a un nouveau compagnon que Maude a mis du temps à accepter et face auquel elle se montrait agressive. Le père lui a demandé si sa mère avait un nouveau compagnon, menaçant de la tuer si c’était le cas.

10Noémie, 9 ans, a un grand frère et une demi-sœur, dont le père était violent avec Noémie et son frère. La mère a eu trois principales histoires de cœur, chacune caractérisée par des violences physiques et psychologiques. Sa propre mère s’est montrée maltraitante lorsqu’elle était enfant. Noémie a vu et entendu les violences entre son père et sa mère. La mère a décidé de quitter son conjoint à la suite de nombreuses agressions. Ils vivent à présent dans un appartement relais, mis à disposition par une association d’aide aux victimes. Noémie est décrite comme agressive, elle fait également des cauchemars.

11Manon, 12 ans. Les parents ont divorcé il y a trois ans à la suite des violences physiques de la part du père sur la mère et sur ses deux plus grands enfants, frère et sœur aînés de Manon (17 et 18 ans). Elle vit désormais avec sa mère et sa fratrie. Les relations qu’entretient Manon avec celle-ci sont tendues. En effet, ses frères et sœurs éprouvent de la rancœur envers elle, car elle a toujours été « la préférée » de leur père, rancœur que Manon ne cesse de provoquer puisqu’elle cherche souvent l’affrontement avec eux tout en ayant du mal à se protéger de leur violence. Manon entretient des relations conflictuelles avec sa mère et continue d’idéaliser son père.

12Emmanuelle, 6 ans ; Isabelle, 5 ans ; Martial, 8 ans. Nous n’avons pas pu obtenir d’anamnèses détaillées de ces enfants dont les mères sont accueillies par l’association d’aide aux victimes, nous savons que ces enfants ont tous été témoins de violences conjugales depuis la petite enfance.

Analyse des résultats

Identifications et aménagement des conflits chez les filles

13En ce qui concerne la relation à l’image paternelle, pour Maude, c’est avant tout une figure paternelle puissante et parfois menaçante qui est mise en avant, figure du père imaginaire à laquelle elle s’identifie afin de contrer l’angoisse qui l’accompagne : « Le papa il va le prendre par les ailes, il va le mettre de côté et il va prendre son enfant » (planche Jars). Ce mécanisme de défense, qui s’apparente à l’identification à l’agresseur (Freud,1936), semble assurer un retournement en une position active face à la violence. Cette même image du père, angoissante et puissante, se retrouve chez Mathilde, bien qu’elle paraisse, par moments, source d’affection. Pour Noémie, la figure paternelle semble au contraire étayante et rassurante face à l’angoisse de solitude qu’elle exprime.

14La relation aux images parentales semble difficilement soutenir la construction de l’identité sexuée, celle-ci se montrant particulièrement fragile pour Mathilde et Noémie. Le fantasme de la scène primitive est particulièrement présent et angoissant pour les sujets. Il est, chez Maude, directement mis en lien avec sa situation d’enfant exposée aux violences conjugales, la relation violente des parents étant identifiée au fantasme de la scène primitive (Marciano, 2003).

15L’image maternelle apparaît clivée entre une bonne mère soutenante et une image prégénitale angoissante pour Mathilde. Le lien identificatoire à l’image maternelle peut être particulièrement investi (pour Mathilde et Noémie) et marquer une fragilité narcissique, ce qui n’est pas sans évoquer la relation d’emprise maternelle dont parle Françoise Couchard (2015, p. 60), « les mères ayant pour souhait que leurs filles s’identifient à elles et à leurs modèles afin de maintenir leur emprise sur ces dernières ». Noémie semble, quant à elle, entretenir une relation spéculaire à l’image maternelle, face à laquelle le lien identificatoire est marqué par l’emprise, au sens de la tyrannie, selon Alain Ferrant, auteur qui évoquerait plutôt dans ce cas l’échec de l’emprise (Ferrant, 2011).

16Pour Maude, l’image maternelle, très peu investie, est perçue comme passive à travers une représentation dominatrice du fantasme de la scène primitive. Maude semble tenter de se soustraire à ce lien identificatoire qui apparaît comme fragilisant en s’identifiant à une image paternelle dont la puissance vient conjurer la représentation passive de la mère. Pour elle, l’image maternelle n’est une figure réconfortante que sous la forme archaïque de la mère nourricière : « Parce que sa maman elle est toute seule avec Patte-Noire et elle lui donne du lait », « Comme il pleurait pour voir sa maman elle lui a donné un peu de lait » (planche Âne). La confrontation à une mère dont l’image est fragile a-t-elle pour effet de consolider l’emprise sur ces filles ? Cela est-il en lien avec la fragilité narcissique des sujets ? La question se pose notamment pour Mathilde, confrontée à une image maternelle prégénitale dont elle ne peut se déprendre, mais également pour Noémie, pour qui la relation à l’image maternelle se traduit par la relation au même, relation spéculaire liée à une blessure narcissique. De plus, on note un glissement identificatoire chez Noémie où Patte-Noire change de sexe plusieurs fois au cours des récits.

17Dans le protocole de Manon, la rivalité fraternelle est un thème dominant, tout comme le sentiment d’exclusion extrêmement fort, laissant supposer une problématique abandonnique chez celle-ci : « Il se sent rejeté » (planche Hésitation). Les figures parentales et familiales sont idéalisées : « Il veut se faire accepter par ses frères et sœurs, après il veut passer plus de temps avec ses parents » (planche Fée), les thèmes renvoyant aux aspects négatifs des figures parentales subissent une censure plus forte, marquant leur importance capitale (Corman, 1961) pour Manon. Ainsi les imagos parentales ne servent-elles pas de support identificatoire sécurisant : « S’il rentre il va aller direct dans un camion pour aller à l’abattoir » (planche Charrette), les identifications ne sont pas stables et ne permettent pas à Manon, pourtant à l’orée de l’adolescence, de s’autonomiser par rapport à celles-ci. Elle demeure dans une position de forte dépendance, comme l’atteste l’identification à la sœur – « parce qu’elle reste ».

Élaboration des pulsions agressives

18La spécificité de la position de sujet exposé aux violences conjugales semble se retrouver également dans le rapport à l’agressivité. Pour Noémie, l’agressivité est concomitante du rapprochement corporel et de la notion de jeu. Ainsi, les relations affectives qui naissent dans le milieu familial semblent la renvoyer à une certaine agressivité. Mathilde semble avoir opéré d’autres associations : nous retrouvons chez elle une certaine érotisation de l’agressivité, qui peut parfois prendre une coloration masochiste. Le lien entre agressivité et rapprochement corporel pourrait expliquer l’inhibition dont font preuve Noémie et Mathilde dans la relation à l’autre, de peur d’exprimer de l’agressivité. Quant à Maude, la relation entre deux personnages de sexe opposé semble renvoyer à une relation de domination agressive dont elle se fait le témoin (Vogel, 2019).

19Chez Manon, on retrouve le retournement contre elle-même de la pulsion agressive, amenant à un certain masochisme : « L’oie elle le mord, j’aime bien ça » (planche Jars). Elle ne se sentirait pas investie : « Il se sent encore plus rejeté » (planche Jeux sales) et de ce fait la sécurité interne semble être mise à mal. Une tendance dépressive s’installe chez Manon, mettant en lumière l’angoisse de séparation mal élaborée.

Un monde anxiogène

20Le monde fantasmatique de Maude est anxiogène : « Y a plein de gens qui se moquent de lui, alors lui il veut leur montrer qu’il y a pas que lui qui a une patte noire », « Il a vu qu’il était tout seul et il les a cherchés partout », pointant un narcissisme très fragile. L’aide sociale apparaît comme un thème angoissant : « C’est un monsieur qui prend les enfants, peut-être parce que les parents ils s’occupent pas très bien » ; « L’assistante sociale elle prend les enfants » (planche Charrette). Le thème de la mort est présent : « La maman de Patte-Noire elle va mourir » (planche Charrette) ; « Les parents parce qu’ils sont morts », « Un de ses enfants peut mourir » (planche Fée). Nous retrouvons dans ce protocole beaucoup d’angoisse qui renvoie à l’abandon et à la perte, ainsi qu’une grande solitude. Les modalités relationnelles violentes sont omniprésentes et les remédiations à ces bagarres et disputes sont peu appropriées.

21Le monde fantasmatique de Mathilde est marqué par l’angoisse d’abandon, où l’imago maternelle est clivée entre une « dame méchante » (planche Départ) et une mère aidante (planche Courte échelle) avec un glissement d’identification où le gentil peut devenir méchant et à l’envers (la planche Départ choisie parmi les préférées se range par la suite dans celles que Mathilde a nommé « méchantes »).

22Le fantasme de la scène primitive organise les mouvements pulsionnels du monde interne de Noémie, révélant une forte angoisse de séparation. En période de latence, Noémie est cependant éprouvée par l’angoisse de castration qui cohabite avec l’angoisse d’abandon. Sur la planche Nuit, Noémie manifeste ces angoisses toutes ensemble, car Patte-Noire « n’arrive pas à dormir, de l’autre côté il y a sa maman alors avec les bouts de bois qu’il y a pour séparer il essaie de les casser pour voir sa maman et son papa ». Cette curiosité sexuelle et la réalisation du fantasme de la scène primitive vont coûter cher à Patte-Noire, car à la fin du récit « il a vu qu’il était tout seul et il les a cherchés partout et après il les a vus dans le trou ».

Capacité d’élaboration

23Le protocole d’Emmanuelle est entièrement marqué par des procédés discursifs d’évitement et de restriction des récits, ainsi que d’anonymat des personnages. La dynamique psychique se situe dans le registre phobique, qui empêche toute secondarisation. Elle contrôle ainsi affects et pulsions par un procédé coûteux, la privant des capacités d’élaboration et de mentalisation.

24L’élaboration du récit semble être une tâche compliquée pour Maude et Mathilde. Les phrases sont courtes, les silences sont fréquents, témoignant d’une grande valence fantasmatique du matériel présenté. Le chercheur offre un étayage aux filles qui cherchent tout au long de la passation un contact corporel avec lui.

25Chez Noémie, on observe l’impossibilité de séparer les générations autrement qu’en évoquant la mort ou bien la disparition de la génération parentale pour prendre la place des grands : « La maman de Patte-Noire va mourir, il va devenir triste, il va dire toutes ses aventures à ses enfants. Les enfants ils vont dire, ah c’est un peu triste et c’est un peu joyeux. »

26Confrontée à des scènes de violence à la maison, Isabelle apparaît dépourvue de la vitalité psychique nécessaire à son bon développement. L’agressivité non pathologique apparaît impossible car trop proche peut-être de la violence qu’elle a pu observer. Ainsi, les activités auxquelles on peut se livrer, si ce n’est pas dormir ou manger, semblent être des « bêtises » et ne laissent nulle place pour le jeu. « Ils font des bêtises dans l’herbe » (planche Bataille) ; « Ils ou elles font des bêtises avec sa maman ». On remarque l’hésitation portant sur l’identité sexuée. « Ils font des bêtises dans la forêt » (planche Tétée 1), « La maison fait des bêtises » (planche Auge). Le protocole d’Isabelle révèle une grande fragilité psychique avec menaces de déliaison pulsionnelle persistant durant tout le protocole sous forme de fausses perceptions, de fabulations hors image, de persévérations et de représentations crues. Les actes de la vie sont réduits à leur plus simple expression : dormir, manger, le reste ce sont des bêtises. Isabelle se présente comme une petite fille chez qui toute expression pulsionnelle est interdite et le protocole évoque l’apparition de l’angoisse archaïque de dévoration, on mange ou on se fait manger : « Là, ils donnent à manger au grand mouton. Ils viennent de préparer le manger aux moutons » (planche Portée). L’évocation de « dormir maman » suscite une désintrication pulsionnelle avec une fausse perception de « loup », qui perdure sous forme de persévération : « Le loup vient, et vient manger les trois petits cochons » (planche Tétée 2) ; « Le loup vient de nous manger les trois petits cochons » (planche Trou). Elle est ainsi enfermée dans une passivité/passivation psychique (Green, 1999) qui évoque celle que nous avons pu repérer chez des femmes victimes de violences. Nous trouvons ici déjà les bases en construction de deux aspects déterminants quant à la problématique de femmes exposées à des violences conjugales de longue durée : la détresse affective (Ferrant, 2003) et l’apparente passivité (Metz, Chevalerias et Thevenot, 2017).

27Il est important de noter que, si la population des filles n’est pas homogène quant aux stades psychosexuels, la construction œdipienne semble être défaillante chez toutes.

Identifications et aménagement des conflits chez les garçons

Faible capacité d’élaboration et insécurité

28Le protocole de Cédric met en évidence le caractère cru et érotisé de son discours, on retrouve l’agressivité constante dans les conflits et bagarres qu’il décrit, qui ne se font pas sous forme de jeux. Il parle, en effet, de beaucoup de coups de pied et de disputes, surtout au début de la passation, qui sont sanctionnés par des punitions. Le protocole révèle aussi de manière frappante une angoisse de mort massive. Pour lui aussi les images internes, paternelle mais aussi maternelle, ne sont pas toujours rassurantes ni contenantes, et cela ne permet pas à l’enfant d’éprouver une sécurité intérieure de base.

29Le protocole est marqué par un aspect régressif au fil des récits, Patte-Noire est en effet identifié à un garçon de 3 ans. Lors des préférences/identifications, les planches aimées renvoient aux relations précoces (planche Chèvre) « parce qu’il boit le lait de la chèvre » (planche Tétée 1), « parce qu’il boit encore le lait de sa maman ».

Couple conjugal

30Pour Cédric, la structuration œdipienne semble en voie d’élaboration, la distanciation face au couple conjugal est en partie constatée (planche Baiser) – « Ils se disent un secret » –, cependant les figures parentales demeurent distantes. On retrouve ici l’image de l’enfant qui regarde – « Et là il y a le cochon qui regarde… son papa et sa maman » –, ce qui reflète la posture de l’enfant témoin, spectateur de ce qui se joue sans lui. L’aspect libidinal entre les parents n’est pas abordable.

31La place au sein de la famille n’est pas assurée, la figure maternelle apparaît rejetante (planche Hésitation) : « Elle ne le veut pas et elle va dire qu’il n’y a pas de place et alors il va aller là. »

32Le protocole de Martial révèle l’aspect privilégié de la bagarre dans les relations humaines. Les relations tendres ou libidinales n’apparaissent pas. L’enfant, vis-à-vis du couple parental, est tenu à l’écart. Un aspect nostalgique régressif est sous-jacent. Les rapports de genre se font jour sous la forme d’une satisfaction de voir l’autre (fille) se faire mordre et pleurer (dans les préférences/identifications (planche Jars) : « J’aime bien, la fille pleure et l’oiseau mange la queue. »

Synthèse

33Nous avons mis en évidence, pour les filles, une érotisation de la violence et des modalités relationnelles à tonalité agressive, révélant le risque ultérieur d’une identification à l’agresseur et de transmission générationnelle des violences. Le résultat le plus inédit ici correspond aux images internes. En effet, si on pouvait s’attendre à ce que les images internes paternelles ne soient pas toujours rassurantes ni contenantes, privant l’enfant d’une sécurité intérieure de base, le fait que l’image interne maternelle soit tout aussi peu sécurisante peut surprendre. Et, dans l’ensemble, la relation à l’image paternelle semble quand même plus étayante que l’image maternelle qui est le plus souvent angoissante. Cela nous amène à repenser la prévention et la prise en charge du côté des mères, car celles-ci apparaissent si fragilisées durant ces années de violence qu’elles ne peuvent plus constituer une base de sécurité pour leur enfant. Par ailleurs, les protocoles des filles dessinent certaines des problématiques que nous avons retrouvées chez les femmes : évitement ou douleur de pensée, quête affective et passivité apparente (Jacquot et coll., 2018).

34Comme dans la population des filles, les protocoles des deux garçons montrent des enfants dont la dynamique psychique révèle des failles considérables qui les fragilisent. Les identifications sont instables et le glissement entre les différentes figures identificatoires peut être observé. Les modalités violentes des relations interpersonnelles semblent jouer un rôle important dans la construction du lien à l’autre chez les deux garçons. Ces protocoles mettent en évidence l’importance donnée à ces modalités sans que les aspects tendres ou libidinaux n’apparaissent d’aucune façon. Notons que les relations de domination entre genres se font jour.

Conclusion

35Notre faible échantillon ne permet pas de tirer des conclusions portant sur l’ensemble des enfants exposés aux violences conjugales. Néanmoins, ces protocoles montrent à quel point le désarroi de ces enfants révèle des failles subjectives considérables et comment les problématiques liées aux violences conjugales sont déjà contenues en germe chez ces enfants exposés à ces violences, filles ou garçons. Les imagos parentales ne peuvent pas servir d’appui à la construction d’un narcissisme solide ni symboliser les mouvements conflictuels ou libidinaux. Nous repérons chez tous ces enfants un défaut de mentalisation au sens de la « capacité d’élaboration mentale ultérieure des tensions générées dans leur double valence pulsionnelle sexuelle et agressive » (Tychey, 2001, p. 53). Nous retrouvons ici les prémices d’un aspect décelé dans le discours des femmes victimes, qui consiste en un certain évitement de la pensée, ou plutôt de la « douleur de penser » (Metz, Calmet et Thevenot, 2019). Les identifications à l’agresseur sous la forme de l’intériorisation et de la reproduction de modalités relationnelles violentes se font jour, que ce soit sous la forme d’une certaine maîtrise (Anna Freud) ou de la sidération passive (Ferenczi). Nous voyons d’ores et déjà que les problématiques des violences conjugales pourraient se reproduire à la génération suivante si ces enfants ne bénéficient pas d’un accompagnement adapté, qui a bien été mis en œuvre dans les deux associations que nous avons rencontrées. L’accompagnement des enfants sur un versant éducatif et thérapeutique est doublement important, eu égard à la violence des situations vécues dont les anamnèses rendent compte et des enjeux psychiques au niveau de leur construction subjective que cette recherche met en évidence. L’accompagnement des mères et de la relation mère-enfant, négligé dans son versant psychologique, permettrait de contribuer à enrayer les phénomènes de répétition. En effet, s’« il est tentant, par exemple, de penser dans une référence psychanalytique que les mécanismes d’identification feront inévitablement ressortir à la génération suivante les traits de personnalité, les tendances, voire les symptômes, de la génération précédente ou de générations plus lointaines », Didier Houzel (2015, p. 162) nous propose de préférer « un modèle plus ouvert qui laisse la place à cet inattendu, c’est-à-dire à des propriétés émergentes qui n’étaient pas déductibles des prémices ».

Bibliographie

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Mots-clés éditeurs : construction subjective, développement de l’enfant, Enfants exposés aux violences conjugales, enfants témoins, test projectif

Date de mise en ligne : 23/08/2021

https://doi.org/10.3917/dia.232.0115