Se faire draguer en taule : la relation d’enquête à l’épreuve de l’ordre carcéral genré
- Par Chloé Branders
- et Lola Gauthier
Pages 319 à 354
Citer cet article
- BRANDERS, Chloé
- et GAUTHIER, Lola,
- Branders, Chloé.
- et al.
- Branders, C.
- et Gauthier, L.
https://doi.org/10.3917/ds.472.0169
Citer cet article
- Branders, C.
- et Gauthier, L.
- Branders, Chloé.
- et al.
- BRANDERS, Chloé
- et GAUTHIER, Lola,
https://doi.org/10.3917/ds.472.0169
Tac, tac, tac, tac, tac… le bruit de mes talons résonne dans le couloir de l’aile B. Tac, tac, tac, tac, tac… je n’entends qu’eux. J’ai l’impression que ce bruit est une alarme. Tac, tac, tac, tac, tac… « Attention, femme en détention ». Tac, tac, tac, tac, tac... Après avoir traversé toute la prison, j’arrive à hauteur de la salle de théâtre. Tac, tac, tac, tac, tac… Habituellement, je mets des baskets pour venir faire du théâtre, surtout ici. Tac, tac, tac, tac, tac… Les premiers visages connus apparaissent. On se salue. J’appréhende leurs remarques. Tac, tac, tac. On entre dans la salle. Le bruit s’estompe dans les cris et les voix.
2 Depuis plusieurs années, nous constatons un mouvement de détotalisation des prisons (Chantraine, 2004 ; Rostaing, 2009 ; Bony, 2015) qui se manifeste par une volonté de normalisation des conditions de vie en détention, notamment par l’introduction progressive de la mixité au sein des établissements. Cela étant, la plupart des institutions d’enfermement, en Belgique, restent organisées sur un principe unisexué avec pour effets, parmi d’autres, de favoriser une légitimation forte des expressions et des identités masculines (Viggiani de, 2012 ; Kupers, 2017) et de contribuer à l’instauration et la perpétuation d’un cadre hétéronormatif qui s’actualise par la prééminence de l’hétérosexualité sur la scène carcérale. Outre dicter le désir, l’hétéronormativité participe au maintien d’une hiérarchisation entre les catégories du masculin et du féminin, en incitant les identités de genre à s’inscrire dans cette binarité essentialisée. Natacha Chetcuti précise : « Le terme normatif fait référence à la violence ordinaire qu’exercent [perform] certains idéaux de genre. La notion d’hétéronormativité désigne alors pour Butler (2006), ce qui relève des normes qui gouvernent le genre. Cette gouvernance du genre peut être une façon de maintenir l’ordre hétérosexuel » (Chetcuti, 2012, 72). Une femme qui pénètre dans une prison pour hommes sera alors prise dans cet ordre d’interaction hétéronormatif, mais pourra aussi le bousculer.
3 Mener une recherche empirique en prison pour hommes lorsque l’on est une femme se révèle dès lors être un exercice périlleux. Certes, toute recherche de terrain, particulièrement quand il s’agit d’observation participante, engage la personne qui la mène et l’éprouve significativement (Cefaï, 2003 ; Olivier de Sardan, 2008 ; Beaud, Weber, 2010). Plus généralement, mener une enquête de terrain en prison ne nous laisse pas indemnes (Rostaing, 2010). Les nouvelles approches épistémologiques invitent de plus en plus les chercheuses et chercheurs de terrain, que celui-ci soit la prison ou autre, à prendre de la distance avec le mythe de la neutralité scientifique (Favret-Saada, 1990 ; Bizeul, 2007). Dans ce sens, travailler sur la relation d’enquête permet de conscientiser, intégrer et rendre compte de ce type de travail réflexif.
4 Malgré cela, en tant que chercheuses et femmes en prison pour hommes, nous nous sommes souvent senties démunies et n’avons pas trouvé suffisamment de soutien dans la littérature. Les épistémologies féministes nous sont alors apparues comme permettant de compléter les approches épistémologiques récentes en prenant systématiquement en compte la variable genre comme l’une des variables incontournables dans la construction des savoirs scientifiques (Harding, 1987 ; Haraway, 2007 ; Dorlin, 2021). Cela nous a permis d’explorer la portée heuristique d’une relation d’enquête hétéronormée nouée entre des hommes détenus et des femmes chercheuses.
5 Cet article est le résultat d’un dialogue mené entre les deux auteures. Chacune de notre côté et à des périodes différentes, nous avons mené un travail de terrain dans une prison pour hommes et nous nous sommes retrouvées dans des situations de socialisation où nous étions la seule femme ou presque. Nos échanges entre chercheuses ont permis une conscientisation des rapports de genre auxquels nous étions confrontées en prison et ont participé à un travail d’« objectivité forte » (Harding, 1993) que nous souhaitons soutenir ici. Notre propos constitue une réflexion épistémologique et interroge la manière dont les rapports de genre sont venus éclairer – parfois malgré nous – certaines réalités de l’ordre carcéral. De ce fait, nous avons été attentives à saisir comment le genre a pu être utilisé tantôt comme adjuvant, tantôt comme opposant dans la trame des interactions sociales auxquelles nous avons l’une et l’autre pris part en détention.
6 Notre propos sera organisé en quatre temps. D’abord, nous détaillerons plus avant la méthodologie ancrée dans une épistémologie féministe à laquelle nous nous associons (1). Ensuite, à travers l’analyse de la relation d’enquête, il sera question de considérer trois résultats : le premier concernera ce que la relation d’enquête vient combler et donc permettra de pointer les déficiences de l’institution carcérale (2) ; le second traitera de ce que la relation d’enquête révèle, à savoir les différents systèmes d’oppression à l’intersection desquels se situent l’institution carcérale et très spécifiquement la chercheuse (3) ; le troisième concernera la manière de se positionner dans la relation d’enquête. Ceci permettra de penser les constructions sociales en prison – dont les rapports de genre font partie – et d’analyser comment elles peuvent être ébranlées, voire subverties (4).
7 Le nous utilisé dans cet article rend compte de la multiplicité des voix qui existent derrière la réflexion proposée. Celle-ci n’est pas le résultat du dialogue noué uniquement entre nous, signataires de cet article, car la réflexion a été menée avec de nombreuses autres femmes (chercheuses, étudiantes, membres du personnel en prison ou dans le secteur péri-carcéral), toutes celles avec qui nous avons pu engager la discussion autour de ces enjeux hétéronormés et qui progressivement ont formé un « vécu collectivement partagé » (Harding, 1987). Dit autrement, nous nous faisons l’écho ici, à travers nos propres expériences et extraits de carnets de terrain, des situations également vécues par d’autres et qui ont trait essentiellement au fait de se faire draguer en taule.
Méthodologie et épistémologies féministes : application en prison
8 L’objet de notre étude pour cet article se trouve à l’intersection de nos deux terrains, à l’endroit d’une expérience vécue communément malgré le fait qu’elle ait eu lieu dans deux espaces-temps séparés. En tant que chercheuses, toutes deux, nous avons été impliquées dans des relations d’enquête hétéronormées dans des prisons pour hommes. Nous en avons discuté, d’abord pour nous soutenir l’une l’autre face aux difficultés ; ensuite, nous avons souhaité formaliser la réflexion par la mobilisation notamment des épistémologies féministes. La relation d’enquête hétéronormée en prison est donc devenue notre objet d’étude dans lequel précisément nous nous situons comme sujets, mais également objets, en tant que chercheuses.
Deux terrains, deux chercheuses
9 Entre 2014 et 2020, moi, Chloé Branders, j’ai mené ma recherche doctorale au CRID & P, sur le théâtre en réclusion. En 2014-2015, j’étais de manière plus intensive sur le terrain, dans une prison pour hommes, en Belgique, pour participer à des ateliers de cocréation théâtrale avec des comédiens incarcérés, détenus ou reclus. Les ateliers se déroulaient dans une petite salle, dans la partie cellulaire de la prison, avec une dizaine d’hommes. En établissement de peine, les comédiens étaient détenus pour minimum trois ans, permettant l’organisation de ce genre d’activité à l’année. Le groupe de théâtre était constitué d’un noyau dur de détenus relativement stable même si les aléas de la détention (transferts, libérations, isolement, etc.) ont pu amener des changements dans la constitution du groupe. Les ateliers étaient organisés autour d’exercices d’improvisation théâtrale d’abord et puis, au fur et à mesure de l’année, ces improvisations prenaient l’allure de scènes que l’on rejouait et retravaillait. Quant à moi, j’étais présente à titre de chercheuse, mais également comme coanimatrice de l’atelier. À cet égard, je participais aux improvisations et donc mon terrain de recherche avait cette particularité de pouvoir considérer les interactions sociales dans le cadre de l’atelier, de manière tangible, mais également dans le cadre du jeu théâtral et donc de manière plus flottante, quelque part entre la réalité et la fiction. J’ai déjà eu l’occasion de mener une réflexion sur le théâtre comme modalité d’enquête (Branders, 2017) et, à travers mes recherches, j’ai continuellement relevé le caractère périlleux d’un engagement personnel par observation participante en détention par le théâtre (Branders, 2020). Dans le cadre de la construction de cet article, j’ai mobilisé le genre comme outil heuristique me permettant de porter un regard sur un terrain investi il y a plusieurs années. Il s’agit donc d’une réflexion menée après coup, avec du recul. Une manière de ré-observer des interactions dans lesquelles la Chloé d’alors prenait part. Une Chloé plus jeune, sans enfants, célibataire… une jeune femme que je ne suis plus aujourd’hui, mais qui alors correspondait certainement à une autre figure de la femme. Cet étalement dans le temps m’a permis de relire des passages de carnets de terrain avec certainement plus de bienveillance qu’il ne m’aurait été possible de le faire alors, trop en prise et en déprise avec certains sentiments ou avec une certaine conception de l’éthique scientifique, parfois plus contraignante qu’émancipatrice (toujours liée à une reproduction des rapports de genre et du patriarcat, d’ailleurs).
10 En 2020, moi, Lola Gauthier, j’ai commencé une recherche doctorale au CRID&P. Je m’intéresse aux normativités carcérales envisagées sous le prisme du genre, et plus particulièrement aux masculinités et à leur actualisation sur la scène pénitentiaire. En 2021, je suis entrée sur le terrain, une prison mixte qui accueille des hommes et des femmes, en Belgique. Depuis, j’ai eu la possibilité de participer à la vie quotidienne carcérale dans la détention pour hommes. La particularité de la prison dans laquelle j’ai mené mes enquêtes est son régime semi-ouvert. Durant des plages horaires déterminées, les hommes incarcérés ont la possibilité de laisser la porte de leur cellule ouverte et ils peuvent ainsi sociabiliser avec d’autres acteurs et actrices de la détention, dont moi, femme dans la détention. C’est dans ce cadre que, pendant plusieurs mois, j’ai eu la possibilité d’errer dans les murs, avec une paradoxale liberté. Parallèlement, j’investis également ce même établissement en tant que membre d’une commission de surveillance, organe indépendant de contrôle des prisons belges et du traitement des personnes détenues. Les affaires dont je suis saisie dans ce cadre ne constituent pas des données pour ma recherche. Cependant, les interactions inévitablement genrées que j’entretiens avec le personnel et les personnes détenues, en dehors des dossiers à traiter, font, quant à elles, partie intégrante de mes données.
Un dialogue réflexif et féministe
11 Les apports des théories féministes donnent de plus en plus de clés pour permettre de baliser les enquêtes dans lesquelles les chercheuses sont particulièrement impliquées en tant que femmes. Plus spécifiquement, les épistémologies féministes invitent à systématiquement considérer le genre comme variable inévitable dans les processus de production des savoirs. Nous ne pouvons prétendre avoir fait « du terrain en féministe », mais nous soutenons avoir « réfléchi au terrain en féministe » (Clair, 2016a), car nous n’avons pas construit notre outillage méthodologique et théorique en amont du terrain, mais pendant celui-ci et en aval de celui-ci.
12 L’élaboration des épistémologies féministes met en lumière la manière dont le savoir féministe est venu contester les modes de pensée dominants, dénonçant l’androcentrisme de la recherche (Mathieu, 1991) et la généralisation d’un seul point de vue (Haraway, 2007). Nous entendons « savoir féministe » au sens d’Elsa Dorlin :
Le savoir féministe désigne tout un travail historique, effectué depuis de multiples traditions disciplinaires (histoire, sociologie, littérature, science politique, philosophie, sciences biomédicales, etc.) ; travail de mise en doute de ce qui jusqu’alors était communément tenu hors du politique : les rôles de sexe, la famille, les « tâches » domestiques, la sexualité, le corps… Il s’agit d’un travail d’historicisation et, partant, de politisation de l’espace privé, de l’intime, de l’individualité, de soi ; au sens où il réintroduit du politique, c’est-à-dire du conflit.
14 Le savoir féministe est donc caractérisé par une démarche d’interpellation et de politisation de la science, notamment de ce qui a trait à la sphère personnelle. En effet, la science est construite par des chercheuses et des chercheurs qui façonnent leur savoir en fonction de leur inscription dans des rapports de pouvoir et de leur vécu intime. « Ce travail a également permis l’émergence d’une pensée critique sur l’effacement, le recouvrement ou l’aménagement des conflictualités et des résistances par et dans des savoirs hégémoniques » (Dorlin, 2021, 10-11). Le point de départ de cette historicité est notamment le travail de conscientisation de l’oppression des femmes et la mise en valeur du vécu singulier comme un vécu partagé par l’ensemble des femmes. Cela a créé « les femmes » comme sujet et identité politique (Mathieu, 1991). Les réflexions sur les femmes menées par les femmes, étant objet et sujet de connaissance, ont permis de prendre de la distance avec des savoirs dominants et d’adopter une posture de déconstruction des savoirs scientifiques à sens unique, troublant alors le fondement et la structure de ces savoirs (Irigaray, 1977).
15 Dans cette posture d’interpellation de la science, Nancy Hartsock développe la théorie du point de vue. Cette dernière appelle à un travail de réflexivité sur l’expérience intime dans la production scientifique. Selon elle, il est nécessaire d’introduire les différents points de vue jusqu’alors écartés de la recherche et ainsi considérer l’ensemble de la structure sociale. Pour elle, être une femme constitue en ce sens un privilège épistémique (Hartsock, 1983). Sandra Harding, inspirée de Nancy Hartsock, propose alors le concept d’« objectivité forte » (Harding, 1993). Deux principes sous-tendent l’« objectivité forte » : « un principe d’étrangeté (partir des positions minoritaires) […], et un principe de “réflexivité” (processus d’objectivation du sujet connaissant) » (Dorlin, 2021, 32). La notion de réflexivité n’est pas l’apanage des épistémologues féministes, mais elle se trouve renforcée ici.
16 Appliqué à notre démarche, l’approche féministe de l’objectivité forte permet, d’une part, de travailler à une conscientisation au départ d’un vécu collectivement partagé par les femmes et plus spécifiquement les chercheuses et, d’autre part, de repenser la distinction entre objet et sujet de recherche, dans le sens où nous nous proposons d’étudier les relations d’enquête hétéronormées en prison dans lesquelles nous nous considérons chacune comme sujet et objet de connaissance.
17 La première étape de notre démarche a donc été d’échanger entre femmes qui vont en prison pour hommes et de faire la lumière, précisément, sur les rapports hétéronormés qui pouvaient s’y nouer. Notre dialogue a servi d’espace de conscientisation permettant de structurer une réflexion sur un vécu partagé par chacune, mais qui semble s’étendre à toutes les femmes qui vont en prison pour hommes. Cela correspond au principe d’étrangeté de l’« objectivité forte », invitant à construire la connaissance en partant des positions minoritaires rendant étrangères les positions dominantes (Harding, 1993). La présente réflexion s’ancre précisément dans un constat d’étrangeté : un sentiment d’être en décalage par rapport au monde social qui nous entoure, de par le fait d’être femmes en prison pour hommes. Au-delà du dialogue intime que nous avons noué à deux, nous avons également échangé avec d’autres femmes dont des étudiantes qui, à travers leurs stages ou d’autres activités, étaient également amenées à évoluer en prison pour hommes et à faire avec ou à faire face à ces relations inscrites dans un cadre hétéronormatif, dans lesquelles elles étaient aussi prises à partie. Plusieurs questionnements ont surgi, parmi lesquels plusieurs concernaient l’habillement et la juste distance à avoir avec les détenus et les surveillants masculins, singulièrement au travers de situations de séduction. Comment réagir si je me fais draguer en prison ? Voilà comment la question pouvait finalement, voire péniblement, être formulée. Une question récurrente, simple, à recevoir et à considérer avec beaucoup de sérieux car elle a concerné presque systématiquement chacune d’entre nous, marquée cependant d’un « tabou » qu’il s’agit ici de lever. En effet, la sociologue Isabelle Clair pointe une censure dans le récit d’enquête dans la littérature scientifique, en général, et remarque que lorsque la sexualité dans la relation d’enquête est évoquée, elle n’est souvent qu’abordée de manière allusive, voire anecdotique, sans être traitée avec sérieux comme d’autres questions méthodologiques (Clair, 2016b). Or « reconnaître la sexualité dans la relation d’enquête suppose que celle-ci soit appréhendée comme un objet sociologique » (Clair, 2016b, 49). Un objet dont la chercheuse fait donc indéniablement partie.
18 Le second principe de l’« objectivité forte » est la réflexivité. Il s’agit d’un processus d’objectivation du sujet connaissant (Dorlin, 2021, 32), processus qui nous amène continuellement à nous questionner (en tant que sujet) et à questionner notre rapport à l’objet que nous incarnons, dans le cas de la relation d’enquête hétéronormée.
Une objectivité forte requiert que les scientifiques effectuent le même genre de descriptions et d’explications critiques du sujet de la connaissance scientifique […] que les sociologues ont fait avec les objets de leurs recherches.
20 Si plusieurs chercheuses ont étudié le genre et la sexualité en détention (Cardi, 2007, 2008 ; Joël, 2017), rares sont celles en effet qui se sont emparées pleinement de la question par un travail de réflexivité. Nous voulions le faire en nous demandant, d’une part, comment réagir lorsque l’on se trouve confrontée ou impliquée dans une situation de séduction avec un détenu ou un surveillant et, d’autre part, comment explorer ce que ces comportements peuvent dire du genre en prison. Il s’agissait donc de s’emparer d’une question qui reste majoritairement éludée et de donner des clés de lecture vers la compréhension d’un phénomène au cœur de qui s’implémente dans l’analyse de la relation d’enquête.
21 Pour ce faire, nous avons fouillé nos carnets de terrain et sélectionné des extraits qui concernaient la relation d’enquête. Ces extraits de carnets de terrain ont alors pris une dimension nouvelle, plus proche du témoignage et systématiquement nous y avons apposé une analyse à partir d’une grille de lecture genrée, nous éclairant sur les dynamiques de pouvoir en action.
La relation d’enquête hétéronormée : portée heuristique
22 Nous considérons la relation d’enquête comme une « co-présence » sur le terrain (Payet, Giuliani, 2010, 7) qui est inscrite dans la co-construction des rapports sociaux. « Or, ces rapports sociaux sont toujours aussi des rapports sociaux de sexe » (Dorlin, 2021, 16) et ils disent quelque chose des rapports de genre en détention. Précisément, nous nous sommes intéressées à la portée heuristique d’une relation d’enquête hétéronormée en détention.
23 La sociologue Amélie Le Renard souligne que lorsque le chercheur ou la chercheuse est plongé·e dans un contexte social nouveau, il est intéressant de considérer le décalage des nouveaux modes de socialisation par rapport à ses modes de socialisation habituels. Elle précise, « étant donné ce décalage, il est particulièrement heuristique d’analyser l’enquête de terrain comme un processus de socialisation » (Le Renard, 2010, 128). Comme elle le suggère, nous avons porté un regard sur la relation d’enquête comme étant un processus de socialisation parmi d’autres, qui permet de mettre en lumière, par son décalage, certaines caractéristiques des modes de socialisation en détention. « Que le genre soit ou non l’objet de l’enquête, objectiver ce décalage permet d’éclairer l’interprétation de certaines situations » (Le Renard, 2010, 138).
24 Dans ce sens, nous nous éloignons d’une argumentation qui étudierait la manière dont le genre influence l’interaction de l’enquête – provoque des biais ou non – afin d’entrer dans une réflexion épistémologique sur l’usage du genre dans l’enquête et sur la manière dont cela peut permettre de penser les rapports de genre en détention. Cela permet deux avancées : d’abord, il est possible à travers cette démarche de révéler les spécificités des relations sociales en détention en matière de genre et, ensuite, il est possible de comprendre la manière dont le genre est construit et déconstruit en détention. Nous est alors apparu que la relation d’enquête hétéronormée pouvait combler des manques, révéler des modes d’organisation et, sans être figée, permettre l’appropriation de dynamiques alternatives invitant à repenser les catégories sociales.
Les déficiences de la détention : combler le vide par la relation d’enquête
On n’en parle jamais parce que c’est tabou, me dit Karim [2], mais ce dont on manque le plus en prison, c’est d’affection. Vous, vous rentrez et peut-être que quelqu’un vous attend chez vous. Nous, il faut bien vous dire que lorsqu’on quitte la salle de théâtre, ce qu’on retrouve, c’est notre petite cellule.
26 Dans ce second point, nous allons analyser les manières dont la relation d’enquête peut venir combler certains vides relationnels laissés en détention. Il s’agira d’abord de présenter le caractère monosexué de la prison et ses effets. La séduction traverse la relation d’enquête, à des degrés divers, rendant particulièrement palpable le manque de relation hétérosexuelle dont souffrent les détenus (2.1.). Ensuite, nous plongerons dans l’analyse des situations de séduction où nous avons été impliquées en tant que chercheuses et nous expliciterons les manières dont nous avons été contraintes de naviguer entre deux figures dominantes : la pute ou la fille bien (2.2.). Finalement, outre le manque de partenaire sexuel, le caractère monosexué de la prison rend compte également d’un manque de relation aux proches qui se révèle dans la relation d’enquête lorsque nous sommes assimilées à d’autres figures de la féminité : une mère, une sœur, une amie, etc. Des figures du care qui, en prison, existent en creux et que nous analyserons également ici (2.3.).
L’univers carcéral monosexué et le manque de relation hétérosexuelle
27 « Le monde carcéral est un monde unisexe, majoritairement masculin, malgré la présence de personnels féminins dans les prisons d’hommes » précise Corine Rostaing (Rostaing, 2010, 32). De même, Anne-Marie Marchetti explique que « les relations sexuelles sont hors la loi en prison, ce qui est en totale contradiction avec la mission impartie à l’administration pénitentiaire : maintenir autant que possible les liens familiaux des détenus et de façon plus générale favoriser leur réinsertion et, partant, leur bien-être » (Marchetti, 2001, 230).
28 La criminologue Kristel Beyens explique :
Séjourner dans un cadre entièrement masculin signifie que le contact avec les femmes devient une terra incognita pour les détenus. Dans le même temps, les prisons sont peuplées de surveillantes, le nombre de femmes directrices augmente et les membres des services psychosociaux des prisons sont principalement des femmes, ce qui normalise l’environnement du point de vue du genre. Cependant, ces évolutions ne résolvent pas le problème du manque de relations hétérosexuelles.
30 En Belgique, les congés pénitentiaires ont été créés notamment pour « préserver les relations affectives avec un partenaire et la famille » (Beyens, in Sykes, 2019, 204). Ils sont entrés en application en 1976 sur base d’une circulaire ministérielle, et il faut attendre 2006 pour qu’une base légale soit introduite. Cela étant, en pratique, l’obtention d’un congé pénitentiaire reste un privilège en détention. Parallèlement, en 2000, le droit à des visites hors surveillance est créé pour être accessible à tou·te·s. Une base légale est introduite en 2005. Si cela peut aider certains détenus ou certaines détenues, cela ne leur permet pas pour autant de vivre une sexualité épanouie (Beyens, in Sykes, 2019, 204).
31 Sonja Snacken souligne que la privation sexuelle contrevient à la volonté de normalisation des conditions de vie en prison et peut porter préjudice aux hommes détenus, notamment au regard de leur image d’eux-mêmes (Snacken, 2011, 120). Gresham M. Sykes, dans son ouvrage portant sur une prison pour hommes, présente la privation de relations hétérosexuelles comme l’une des cinq grandes souffrances en détention qui implique, non seulement une frustration sexuelle d’ordre physiologique, mais également des complications au niveau identitaire et psychologique. Il soutient qu’« une société composée exclusivement d’hommes tend à engendrer une anxiété de ses membres portant sur leur masculinité » (Sykes, 2019, 180-181). Il dira encore que :
Le détenu est coupé du monde des femmes, lequel, par le simple fait de la dichotomie, donne au monde des hommes beaucoup de sa signification. Comme la plupart des hommes, le détenu doit chercher son identité non seulement en lui-même, mais aussi dans l’image de lui-même dont il trouve le reflet dans les yeux des autres ; puisque l’accès à une moitié essentielle de son public lui est refusé, l’image que se fait le détenu de lui-même court le danger de devenir incomplète, de se fracturer, de devenir monochrome, privée des nuances de la réalité.
33 Dans le même ordre d’idée, Anne-Marie Marchetti fait le constat d’une désorientation sexuelle vécue par les hommes détenus (2001). Elle souligne le fait que la prison trouble leur rapport à la sexualité, mais aussi leur rapport à leur expression de genre masculin. Elle parle du trouble qu’ont certains détenus à devoir effectuer des tâches traditionnellement réservées aux femmes dans leur imaginaire traditionaliste : cuisine, ménage, linge, etc. « Qu’on soit homme ou femme, on est avant tout un détenu, censé vivre seul – du moins en établissement pour peine –, astreint à faire le ménage de sa cellule, sa couture, et à gagner soi-même sa croûte » (Marchetti, 2001, 228). Pour une minorité de détenus, s’ils incarnent une masculinité hégémonique et sont donc en position dominante, ils se trouvent « une boniche » (sic, carnet de terrain), c’est-à-dire un co-détenu qui incarne, dans les représentations masculines carcérales, une femme à disposition. Celui-ci effectue toutes les tâches domestiques qui incombent au dominant. Anne-Marie Marchetti évoque aussi les mises à nu, les humiliations routinières, la violence physique qui complexifient le rapport au corps. Elle relate une sexualité décrite comme douloureuse ; « la privation rend fou », lui disent les détenus. Certains détenus témoignent de leur peur de l’impuissance. Anne-Marie Marchetti (2001) pointe également que l’absence de sexualité hétérosexuelle la rend d’autant plus obsédante et omniprésente. Cette sexualité est refoulée et apparait dès lors partout. Les détenus sont donc amenés à développer toutes sortes de mécanismes de défense pour retrouver un genre qu’elle désigne comme bafoué : saisir furtivement tout ce qui pourrait venir les aider à se réapproprier une certaine sexualité, ce qui se manifeste par des excès (fantasmes démesurés, relations toxiques, etc.) qui tranchent avec une certaine fugacité des rapports intersexes véritablement possibles. Des rapports charnels furtifs au parloir, un souvenir érotique, de petites choses peuvent ainsi être réutilisées pour jouir après en solitaire. Les mécanismes pour se réapproprier un genre mis à mal sont multiples et la chercheuse peut en être le témoin privilégié ou y être activement associée.
La relation d’enquête à l’épreuve des rapports de séduction
« Ça fait du bien une présence féminine, autre qu’une matonne », me dit Ibrahim, un comédien détenu. Il m’explique que s’il vient à l’atelier de théâtre c’est en grande partie pour me voir. Il me demande si je pense à lui, en dehors parfois. Je me détourne.
35 Lorsqu’une femme entre dans ce monde monosexué qu’est la prison, des rapports de séduction entrent en jeu. « Dans un espace hétéronormé, “les femmes sont le sexe” (Guillaumin, 1978, 52-53), objet à disposition du regard, de l’appréciation et du désir des hommes. Dès lors toute interaction avec une femme, pour de nombreux hommes, est susceptible d’être porteuse d’enjeux sexuels » (Clair, 2016b, 56). En tant que femme, on peut alors être objet de fantasme et venir combler ce manque de relation hétérosexuelle.
36 Anne-Marie Marchetti observe avec beaucoup d’intérêt le décloisonnement progressif de la prison par l’introduction de femmes agentes, de directrices, d’intervenantes, etc. Cela offre de plus en plus de mixité, ce qui permettrait de réintroduire des rapports de séduction qu’elle considère importants pour les détenus (Marchetti, 2001). En tant que chercheuse dans une prison pour hommes, elle aussi a été prise dans ces rapports hétéronormés. Elle a vécu des rapports de séduction parfois plaisants, parfois pesants. Elle explique : « la sociologue elle aussi a un sexe et celui de ses interlocuteurs ne lui est pas indifférent » (Marchetti, 2001, 244). En contrepartie, elle souligne aussi un sentiment de pesanteur quand elle est en prison pour hommes : elle sent les regards qui détaillent son corps, elle explique comment elle soigne sa toilette avant de venir : « toilette sage, vêtements amples, pas de parfum. Ma ligne de conduite, c’est rassurer la Pénitentiaire, ne pas provoquer les détenus » (Marchetti, 2001, 244). La question de la toilette, nous nous la sommes posée aussi, la veille de notre premier jour en prison, et cela a continué tout au long de notre enquête :
Demain, je commence mon terrain en prison. Je serai la seule femme, très probablement, dans ce milieu d’hommes. J’ai été acheter des t-shirts, les plus simples et neutres possibles. Comme pour être invisible.
38 Habiller nos corps de femmes est une préoccupation quotidienne (Chollet, 2015), mais cela prend une ampleur considérable lorsque ces corps sont exposés en prison pour hommes. Il n’est pas rare d’ailleurs d’être rappelée à l’ordre, le plus souvent par d’autres femmes (membres du personnel pénitentiaire, travailleuses sociales du secteur péri-carcéral), mais aussi par des hommes (membres du personnel pénitentiaire, essentiellement), lorsque nos tenues semblent inadéquates, car perçues comme trop aguichantes. En prison, le droit à disposer de son corps pour les visiteuses est mis entre parenthèses par le fait même de la privation de relation sexuelle normale pour les détenus. Dans ce contexte, le corps des femmes est un écran trop impudique, il faut le couvrir et correctement. Cela contraste avec le placardage des corps dénudés aux murs de nombreuses cellules. Dans la réalité, les femmes ne peuvent vraiment attiser les tensions sexuelles. Il est attendu d’elles qu’elles en prennent entièrement la responsabilité.
39 Anne-Marie Marchetti rappelle une croyance de certains surveillants : « les femmes qui viennent en détention, c’est pour mouiller leur p’tite culotte » (Marchetti, 2001, 244). Car une fille bien ne viendrait pas en prison pour hommes, dès lors on ne peut qu’être placée dans l’autre case, celle de la pute (Clair, 2012).
Les détenus sont dans leur cellule. Je suis sur l’aile, vide. Je me fais interpeller par un surveillant. Le chef quartier. Son approche me met déjà mal à l’aise. Il m’explique qu’en dehors de l’établissement, il est photographe. Pendant qu’il me parle, ses yeux se promènent entre mon visage et ma poitrine. Il enchaine en m’expliquant qu’il fait des « books photos ». Je vois la suite de ses propos arriver… Je regarde autour de moi, je suis au fond de l’aile. Les autres surveillant·e·s sont dans leur bureau. Pas moyen de m’échapper dans une autre discussion. Il finit par me demander si je n’en veux pas un. Je décline et je tente de m’échapper en terminant ma journée plus tôt que prévu. Qu’est-ce qui lui a laissé penser que j’allais accepter, que c’était opportun de me le proposer ? Je n’ai jamais senti un regard aussi malsain se poser sur moi depuis le début de mon terrain.
41 Dans son article intitulé « On ne sort pas indemne de prison », Corinne Rostaing analyse notamment les difficultés que peut rencontrer une femme dans un monde masculin. « Il est fréquent d’être confrontée aux propos ou attitudes misogynes des détenus comme des surveillants » (Rostaing, 2010, 32). Les invitations sexuelles ont été multiples en détention et sont donc venues tant des détenus que des surveillants : est-ce que tu veux partager mon lit en cellule ? J’introduis une demande VHS pour toi ? Tu t’es déjà fait « masser les pieds », je suis le roi des massages des pieds ? Ha, les filles sont là, on va pouvoir commencer le gang bang ! Tu ne me laisseras donc jamais goûter de ton miel ? La sursexualisation des femmes en prison nous réduit au statut d’objet sexuel. Dans ce sens, Isabelle Clair souligne, notamment, que « le script de la relation d’enquête renferme […] une dramaturgie sexuelle cachée » (Clair, 2016b, 55). Cela est d’autant plus vrai lorsque l’enquête est « menée par une femme auprès d’hommes hétérosexuels » (Clair, 2016b, 57) et l’auteure en précise bien les dangers, mais également les potentialités. Elle revient sur la recherche de Geneviève Pruvost qui, lors de son terrain d’enquête en milieu policier, opère une « négociation de [s]a position sexuelle » (Pruvost, 2007, 144) en mentionnant d’emblée son compagnon. Elle limite ainsi anticipativement toute possibilité « d’érotisation de la relation d’enquête » (Clair, 2016b, 58), en indiquant qu’elle est déjà engagée dans une relation tout en s’inscrivant dans l’ordre de genre hétéronormatif.
42 En prison, outre le côté parfois pathétique ou cocasse de ces interpellations, tout cela atteste de l’omnipotence de l’hétéronormativité et du vide laissé par une sexualité qui y est laissée en berne.
Incarner d’autres féminités en tant que chercheuse
43 Outre le manque de relations sexuelles, le manque des proches est également révélé par l’introduction d’une femme dans ce monde d’hommes. Dans ce sens, nos interventions en prison nous ont amenées à incarner malgré nous des rôles multiples liés à la féminité : sœur, mère, compagne… Autant de figures qui renvoient à des femmes qui manquent en détention et qui marque l’absence de ces êtres chers.
44 Les rapports de sexe peuvent alors s’éloigner du registre de la séduction pour s’inscrire dans le registre du soin, de la protection voire d’une certaine idéalisation (Marchetti, 2001). Nous avons notamment pu expérimenter un changement radical dans la relation d’enquête lorsque la grossesse de l’une de nous est devenue manifeste :
Aujourd’hui, à 7 mois de grossesse, je ne sais plus cacher mon ventre. Je vais rencontrer un détenu. À la fin de notre entretien, il me demande d’attendre. Il m’offre alors une petite sculpture de pain, un pot contenant des roses, fait de ses mains. Il me dit que c’est « parce qu’il faut prendre soin des futures mamans ». Alors que d’habitude, je refuse les attentions de ce genre, par peur de faire passer un mauvais message, par déontologie aussi, ici, je l’accepte. Je ne suis plus une femme, je suis une future maman dont il faut prendre soin. Je change de statut. Je ne sens, chez le détenu, aucune séduction. Juste de la bienveillance. Il m’évoque son histoire familiale, m’explique qu’il a des enfants « lui aussi ». Ma grossesse fait écho à son propre vécu de parentalité. Et ce lien nous rapproche.
46 Inversement, les femmes ont historiquement toujours pris soin des hommes. Gwenola Ricordeau souligne que l’attention portée par les femmes aux hommes incarcérés est souvent un fardeau (2019). Dans son ouvrage Pour elles toutes, elle explique que la question des proches des détenus a été et reste toujours largement ignorée, que ce soit dans la littérature scientifique, par les pouvoirs publics, dans les médias et même par les groupements militants (2019, 121). Les proches des détenus, en plus d’être absent·e·s en détention, constituent l’angle mort lorsque l’on traite de prison. Or, ces proches sont essentiellement des femmes. Gwenola Ricordeau avance d’ailleurs que ces femmes ont le monopole de la solidarité : « rien de mystérieux ici : c’est le rôle social attendu des femmes (particulièrement des mères et des épouses), et l’attention aux autres est souvent pensée comme une qualité « naturellement » féminine » (Ricordeau, 2019, 120). Ces figures féminines sont notamment attachées aux théories du care, le care pouvant se définir comme « la disposition à se soucier du bien-être d’autrui, la sensibilité à l’égard de la vulnérabilité des autres, les attachements affectifs à ceux qui nous sont chers » (Paperman, 2005, 281). Parmi les figures féminines, l’une de nous a un jour été identifiée comme grande sœur par un détenu pourtant beaucoup plus âgé qu’elle :
Fin de séance, nous nous mettons en cercle pour débriefer et nous dire au revoir. Luc, un des comédiens détenus, nous remercie, au nom de tous. Il fait un petit commentaire sur chacun de nous et me dit : « toi aussi, t’es comme notre grande sœur ! » – « grande ? je pensais que tu me prenais pour une gamine, moi » – « non », il regarde au sol et sourit, un peu gêné. En effet, Luc a l’âge de mon père. C’est touchant qu’il me considère comme sa sœur. Ni une fille, ni une meuf, ni une mère, ni une pute, mais une sœur… Une grande sœur !
48 Sœur renvoie indéniablement au registre de la solidarité, de la fraternité/ sororité qui explicite l’horizontalité des rapports qui se sont tissés dans la relation d’enquête. Mais le fait d’y ajouter l’adjectif « grande » marque la distance. Cela fait notamment penser à la figure du grand frère, soulignant ici le caractère protecteur, mais aussi dominateur (Clair, 2012).
49 Nous avons certainement eu des gestes qui laissaient transparaitre une forme d’empathie ou de solidarité envers les détenus, nous rapprochant ainsi de ces rôles liés au care. De plus, cette possibilité d’attribution a été renforcé par le fait d’être des femmes et par le contexte de la détention. En prison, la possibilité de pouvoir « restaurer des formes de civilité ordinaire » (Rostaing, 2010, 32) contraste fortement avec la violence sociale du quotidien. Pour un chercheur ou une chercheuse, il est important de favoriser l’instauration d’une relation respectueuse : saluer l’autre, s’enquérir de son état, respecter les espaces d’intimité : « Bonjour, comment tu vas ? Je t’en prie, après toi », tout cela compte et marque de nouveau une césure avec les habitudes relationnelles carcérales. S’il s’agit ici d’enjeux qui se jouent habituellement dans la construction d’une relation d’enquête respectueuse, ces attitudes peuvent être renforcées parce que nous sommes des femmes.
50 Tout terrain est toujours une plongée dans l’inconnu et vers l’inconnu. Aux questions déontologiques habituellement contenues dans ce qu’on appelle « la juste distance » (Bensa, 1995), nous préférons parler de « juste proximité » et accepter qu’entrer en relation avec un autre – qu’il soit détenu ou pas – comporte le risque que cette relation nous dépasse. Selon les auteur·e·s de l’ouvrage Crime, Justice et lieux communs, la démarche criminologique s’inscrit alors dans la clinique :
Adopter une attitude clinique signifie se pencher, et se pencher, c’est toujours prendre le risque de tomber. Tomber dans le monde de l’autre, souffrir à sa place, confondre son histoire avec la nôtre et la nôtre avec la sienne. Tomber dans la caricature qui fige le parcours de vie de quelqu’un. Tomber amoureux, être séduit par l’autre, au point de devenir aveugle et complaisant. Tomber des nues et de haut lorsque notre confiance placée en lui a été trahie. Tomber mal parce que ce n’est pas le moment, l’autre n’étant pas prêt à entendre ou à comprendre. Tomber sur l’autre afin d’agir notre haine ou notre colère face à des actes horribles ou simplement dérangeants.
52 Il y a nécessairement quelque chose qui nous dépasse lorsque l’on mène une recherche de terrain et certainement quelque chose qui nous dépasse davantage lorsque l’on se retrouve prise à partie dans une relation hétéronormée.
Les hégémonies masculines en prison : révéler les systèmes d’oppression par la relation d’enquête
53 Si la séduction fait partie des mécanismes de défense que les détenus développent pour réparer leur expression de genre bafouée par le caractère monosexué de la prison, la drague ne se résume pas à cette finalité. Car outre le fait de draguer pour fantasmer, il s’agit aussi de draguer pour s’exhiber et pour dominer. La relation d’enquête se retrouve alors à l’épreuve des masculinités hégémoniques qui dépassent le cadre de la séduction ou de la protection, plaçant, ici, la chercheuse au cœur de compétitions virilistes.
54 Dans ce point nous allons, d’abord, aborder la question des masculinités hégémoniques en prison par le biais de la littérature universitaire (3.1.), pour, ensuite, analyser leur impact sur la relation d’enquête (3.2.). Finalement, il s’agira de pousser la réflexivité au-delà de la question du genre et observer la relation d’enquête à travers une grille de lecture intersectionnelle, invitant à conscientiser ce que nous portons comme attributs en tant que chercheuse en plus de la variable genre (3.3.).
L’hétéronormativité et les masculinités hégémoniques en prison
Nous sommes en pleine improvisation. Ibrahim et Bilal, deux comédiens détenus, parlent de leur rapport aux femmes à travers les personnages qu’ils se sont créés. Ibrahim s’adresse à Bilal : « En parlant de femme, il parait que tu as des petits problèmes d’érection. Oui, c’est ta femme qui s’en est plainte auprès de la mienne ». Bilal prend l’attaque de front. Il rigole. Que peut-il faire d’autre ? […] Le malaise grandit. Ibrahim continue de parler des piètres compétences sexuelles de Bilal. De la sorte, Ibrahim humilie Bilal.
56 Ibrahim est très grand, baraqué, il porte des t-shirts serrés et n’hésite pas, en atelier, à se mettre torse nu pour exhiber son corps bodybuildé. Plutôt charismatique, il provoque souvent les autres détenus et les dévalue en les faisant passer pour moins virils que lui. Il surjoue la masculinité à travers l’exhibition d’un archétype qui s’actualise notamment par des références à ce qu’il entend être des prouesses sexuelles, dévaluant inversement les compétences en la matière d’autres détenus.
57 Un bref détour par la sociologie carcérale analysée au regard du genre démontre la force des masculinités qui s’actualisent entre les hommes incarcérés. Un code carcéral informel, mais normatif (Sykes, Messinger, 1960), hiérarchiserait les détenus en termes de masculinités et de féminités. Carolyn Newton affirme ainsi que « les aspects des masculinités se retrouvent dans la sociologie des prisons pour hommes et aident à en expliquer les variantes » (Newton, 1994, 194). Elle donne les exemples des hiérarchies de domination formées dans les prisons et des expression de la sexualité. La population carcérale masculine serait ainsi dominée par les « vrais hommes », caractérisée comme « virils », tandis que toute référence réelle ou supposée au « féminin » projette le détenu au bas du classement social. Il se voit alors considéré comme « moins qu’un homme – en d’autres mots, une femme » (Kupers, 2012, 432-434) ou, pour reprendre l’exemple évoqué plus haut, une « boniche ». Cette perception du paysage sexué favorise une lecture essentialisante du genre, et, lorsqu’elle est soutenue par les individus, ici, tant les détenus que le personnel, légitime la naturalisation des identités de genre. La structure sociale carcérale s’appuierait donc, selon cette perspective, sur une conception binaire et figée de ces identités et perpétue une représentation stéréotypée de ce que seraient respectivement l’homme et la femme, renforcée par ailleurs par le cadre hétéronormatif de la prison.
58 Dans la continuité de Carolyn Newton, qui soutient que les hiérarchies entre les hommes détenus sont directement liées à l’évolution genrée de la société plus largement, nous défendons l’idée qu’il n’existe pas de sous-culture carcérale masculine sui generis, mais que la prison est « le cadre d’expression, voire de renforcement et d’adaptation, de cultures importées de l’extérieur » (Combessie, 2009, 80), cadre qui entre en interaction avec les privations inhérentes à l’enfermement (Sykes, 2019). Dans ce sens, la scène carcérale agit comme le cadre d’expression de cultures antérieures à l’incarcération (Bony, 2015), nous en offrant le spectacle.
59 Investi au regard des hégémonies masculines, le genre devient alors un concept relationnel (Connell, 2015) qui structure les acteurs et les actrices en interaction et donc, plus largement, la vie sociale en prison. En ce sens, la virilité s’appréhende comme vecteur de compréhension des représentations genrées carcérales et permet de mettre en évidence les relations de domination qui, dans l’univers monosexué qu’est la prison, s’actualisent tant entre les hommes et les femmes qu’entre les hommes eux-mêmes. Une manière pour les détenus de se positionner dans la hiérarchie est, suivant cette grille de lecture, de défier la virilité de l’autre. Dans ce contexte, l’intrusion d’une chercheuse dans le cellulaire invite à la compétition.
60 En effet, nous l’avons vu, le manque de relation hétérosexuelle peut être vécu comme particulièrement douloureux par les hommes en détention et, pour pallier ce manque, les détenus peuvent user de mécanismes de défense. Parmi ces mécanismes, Anne-Marie Marchetti relève le culturisme, les photos de femmes nues, « faire le dur », la virilité à l’extrême, le machisme... (Marchetti, 2001). Tout cela peut être compris comme des expressions masculinistes qui seraient donc vouées à réparer un genre bafoué en prison. Mélanie Gourarier définit le masculinisme comme permettant « de décrire toute idéologie axée sur les subjectivités masculines concédant aux hommes sinon la place de victime, du moins le caractère « problématique » de l’expérience sociale et psychique des hommes – en tant qu’hommes – dans une confrontation/rivalité avec le féminisme et les femmes » (Gourarier, 2019, 384). Ces expressions masculinistes viendraient alors compenser, réparer, combler l’écart.
61 Véritable injonction s’imposant aux hommes par l’ordre de genre carcéral, l’expression d’une identité virile – ou simplement masculine – dans un univers monosexué permet l’obtention d’un pouvoir, voire d’un statut, dans un monde clos qui n’offre d’autre possibilité d’en acquérir. Le genre normatif carcéral, traduit dans les espaces de détention par l’adoption d’une façade (Goffman, 1973) qualifiée dans notre cadre d’analyse de figure « virile » de la masculinité, va guider les comportements à adopter en présence d’une autre personne.
La relation d’enquête à l’épreuve du jeu viriliste
« Et quoi t’as encore amené une fille ? », lance un comédien détenu à l’animateur. « Tu devrais pas, ça fout toujours la merde, regarde, ils sont tous là à faire les coqs. Regarde celui-là qui la drague ouvertement ! ».
63 En tant que chercheuses, nous l’avons vu, nous pouvons nous retrouver au cœur des jeux de séduction plus ou moins subtils. Au regard du concept de la masculinité hégémonique de Raewyn Connell (2005), nous pouvons dire que le fait pour les détenus de draguer la seule femme qui est là, en présence, en dit finalement moins long sur l’attention que les détenus peuvent véritablement lui porter que sur leur intérêt à se montrer virils vis-à-vis des autres détenus. Pour ce faire, il s’agit d’avoir l’ascendant sur la femme. La chercheuse devient alors « femme trophée » et les attitudes des détenus se font davantage performatives (Butler, 2005). L’une de nous s’est ainsi retrouvée physiquement dominée par un détenu voulant signifier à tous que nous lui appartenions :
En atelier, Ibrahim regarde mon badge de visiteur, que je viens de poser sur le meuble de la télé. « En tout cas, j’ai ton nom maintenant, ma petite puce », me dit-il. Je reste sans voix. Il vient de m’appeler « ma petite puce » et il me menace ? Je lui signale que ça ne me convient pas. Il n’entend pas. Il le tourne à la rigolade, c’est sa meilleure défense. […] Plus tard, il demande à me parler. Je suis adossée à un mur. Il se place alors devant moi, il est très grand. Il place ses avant-bras sur le mur de part et autre de mon visage. Il me domine et le signifie à tous les autres détenus. Plus tard, j’apprendrai qu’Ibrahim disait en dehors des ateliers que j’étais sa femme et que je venais en VHS lui rendre visite. Une rumeur qui semblait avoir été bien colportée, car cette information m’est arrivée par le biais d’un autre détenu.
65 Indéniablement, l’intégration d’une femme dans un monde d’hommes influence les comportements des hommes. À l’inverse de comportements virilistes surjoués, certains comportements ont justement été gommés en notre présence. Sur le terrain, il a été question de l’effet « calme féminin » caractérisé par une volonté de « faire bien » devant nous lors des premiers moments, ce qui marque aussi une césure avec un mode de comportement plus franc en notre absence :
Fin de la toute première séance. On souffle. Martin me dit : « au début, il y a toujours ce calme féminin. Quand je suis seul avec eux, c’est l’inverse, c’est l’effet vestiaire de foot ». Aujourd’hui, avec moi, les détenus se sont bien tenus, ils m’ont vouvoyé, ils semblaient vouloir paraître sous leur meilleur jour. « Ça, ça va passer », m’assure Martin : « Maintenant, c’est parti, l’info tourne. On parle de toi en section. Y’a une fille à l’atelier théâtre ! On aura des nouveaux la semaine prochaine » me dit-il amusé.
67 Il s’agit alors de considérer le vestiaire de foot comme une analogie d’un espace de rencontre unisexué où les masculinités peuvent s’exprimer plus librement qu’en présence féminine. Le vestiaire de foot est l’emblème des rassemblements hétéronormés et masculinistes. À l’inverse, des féministes ont clamé leur droit à pouvoir se rassembler en non-mixité choisie dans une safe place – tout comme l’ont également fait certaines personnes racisées –, ce qui est encore très souvent mal accepté. Les hommes se rassemblent cependant entre eux sans les femmes depuis toujours, mais il n’est pas anodin de considérer qu’ici, en détention pour hommes, c’est la chercheuse qui fait délibérément intrusion dans un espace d’intimité. Dès lors, en étant perçues comme femmes, nous viendrions déranger cette organisation entre pairs et éventuellement révéler les règles d’un jeu qui contribue à l’exclusion des femmes tout en les idéalisant.
Penser nos rapports au-delà du sexisme
68 Imaginer que ce soit nous qui fassions intrusion dans quelque chose qui serait investi comme une safe place pour les hommes en détention permet d’ouvrir la réflexion en considérant, notamment, les autres attributs dont nous sommes porteuses. En effet, outre le fait que nous soyons des femmes, hétérosexuelles, nous sommes également blanches et universitaires. « À la lumière de la théorie féministe, se pose avec acuité le fait que la ou le sociologue, quelles que soient ses caractéristiques sociales, et quelles que soient celles de « ses » enquêté-e-s, occupe une position de pouvoir à l’égard de ces dernier-e-s » (Clair, 2016a, 71). Ces deux derniers attributs sont indéniablement à considérer comme des privilèges que de nombreux détenu·e·s, qu’importe leur identité de genre, ne partagent pas. Le système carcéral n’est pas empreint simplement de la domination des rapports de genre hétéronormés, il est également parcouru par d’autres formes d’oppression telles que le classisme et le racisme (Vuattoux, 2021).
69 Il est dès lors intéressant d’appliquer une grille de lecture intersectionnelle (Crenshaw, Bonis, 2005 ; Bilge, 2009) à l’analyse de l’institution pénale. L’intersectionnalité met en évidence l’imbrication des rapports sociaux comme étant la co-formation des rapports sociaux. Dans ce sens, le masculinisme et le sexisme ne peuvent être considérés comme les seuls systèmes d’oppression, ni même comme les systèmes d’oppression dominants en prison. L’intersectionnalité invite à comprendre l’organisation sociale comme résultant de plusieurs mécanismes d’oppression simultanés et qui ont la même importance.
70 Ainsi, si nous avons souligné la manière dont nous avons pu faire les frais d’un ordre sexiste, il est important de mettre également en avant la manière dont nous pouvons aussi participer symboliquement à la perpétuation d’autres systèmes de domination. L’extrait de carnet de terrain qui suit invite à saisir l’interaction comme étant à l’intersection de différents systèmes de représentation :
Ibrahim vient vers moi lors d’une pause : « sinon, tu veux toujours pas me donner ton numéro de téléphone ». Je ne dis rien. Il sourit, espiègle. « T’hésites ou quoi ? Mais sérieusement, si je te croise dans la rue, tu voudras bien venir boire un verre ou que je t’invite au restaurant ? ». Khaled, un autre comédien détenu, écoute d’une oreille et intervient, en se moquant : « en 2030, alors ? T’es sérieux ? Tu lui proposes vraiment un rencard en 2030 ? ». Je réponds à Ibrahim que je n’aurai aucune idée d’où je serai, dans 15 ans. « En tout cas si tu étais mariée avec moi, je pourrais te dire où tu seras en 2030, à la maison avec nos enfants », me rétorque Ibrahim provocateur. Khaled explose de rire « sérieusement, tu lui parles depuis tout ce temps pour lui dire ça. Tu crois que ça la fait rêver d’être à la maison avec tes enfants ? En plus dans 15 ans elle sera vieille et toi encore plus ! ». On rigole. C’est drôle et en même temps tellement triste.
72 Il y a quelque chose de tellement pathétique dans cette demande, de tellement grotesque dans cette situation. Si Ibrahim participe toujours, ici, à ce même jeu de la séduction dont la chercheuse semble devoir être le trophée, il affiche également un autre ordre d’interaction mettant en exergue l’inaccessibilité qui la caractérise. La césure se marque donc par le fait évident qu’Ibrahim est incarcéré et que nous ne le sommes pas. Et, comme le souligne également Khaled, être à la maison avec les enfants que nous aurions eus avec Ibrahim est loin d’être ce à quoi nous nous destinons. Cette figure de la femme astreinte à résidence, à l’éducation des enfants et aux tâches ménagères qui les accompagnent se heurte à ce que nous incarnons et à ce à quoi nous aspirons. Cette contre-figure vient éventuellement bousculer certains des a priori des détenus sur les femmes. À propos des dragues parfois pathétiques, Anne-Marie Marchetti écrit : « En fait cet intérêt, ces espoirs tout ça m’émeut, la vie est toujours là qui ne demande qu’à fleurir, cela me flatte ou me met mal à l’aise, c’est selon… » (Marchetti, 2001, 245).
« Je suis marié tu sais, je ne te drague pas. En fait j’ai deux femmes, une que je kiffe vraiment et une autre de qui je profite. Quoi ? J’ai jamais dit que j’étais un ange », me dit-il. « J’ai jamais pensé que tu étais un ange », je lui réponds. Il poursuit : « Je peux prendre une photo avec toi ? Comme ça si plus tard t’es ministre, je pourrai la montrer ! ».
74 Cette interaction rend compte du décalage de classe qui existe, ici, entre détenu et chercheuse. Ibrahim, qui a mis tellement d’énergie à asseoir son ascendance, révèle en même temps ses fragilités et donne à saisir l’emprise de la situation dans laquelle lui-même est pris, rappelant qu’au-delà du sexisme, le système pénal s’articule à d’autres systèmes de domination : classisme, racisme…
La construction du genre en prison : se positionner à travers la relation d’enquête
75 Après avoir envisagé la relation d’enquête en prison comme prise dans un ordre déterministe lié au cadre hétéronormatif et aux expressions masculinistes, nous souhaitons maintenant explorer la manière dont elle peut s’en défaire, du moins en partie et éventuellement bousculer ces catégories. Il s’agit alors de faire l’analyse de nos possibilités de réaction, en tant que chercheuse dans un monde d’hommes. « Il « faut » sourire aux blagues sexistes ou aux allusions sexuelles » (Rostaing, 2010, 32). Par cette phrase, Corine Rostaing attire notre attention sur ce qui est attendu d’une femme, en l’occurrence d’une chercheuse en prison d’hommes. Parallèlement, elle questionne : « faut-il s’offenser en tant que sociologue d’être considérée comme une femme ordinaire par des hommes qui peuvent ressentir durement le manque de relation hétérosexuelle ? » (Rostaing, 2010, 32). Alors « faut-il sourire » ou « faut-il s’offenser » face à certains comportements sexistes en prison ? C’est la question qui, in fine, nous intéresse, car elle invite à questionner notre positionnement en tant que femme en détention et peut-être plus encore, en tant que féministe en prison pour hommes.
76 Cela nous engage à revenir à notre corps, plus ou moins actif, plus ou moins démonstratif. Judith Butler suggère que « toute théorie envisageant le corps comme un construit culturel devrait tout de même mettre en question la généralité suspecte de ce construit lorsque le « corps » est représenté comme passif et pré-discursif » (Butler, 2006, 248). Certes, le corps des femmes est marqué par des déterminismes forts, mais les femmes, chacune à leur manière, peuvent aussi s’aménager des marges de manœuvre plus ou moins larges vis-à-vis de ces construits sociaux. Dans ce sens, nous souhaitons dans la dernière partie de cet article dépasser une lecture essentialisante des expressions de genre jusqu’ici rencontrée dans l’univers carcéral pour justement rendre compte des dynamiques qui traversent la construction du genre et partant, sa déconstruction permanente.
L’ordre des interactions et la subversion d’un ordre hégémonique
77 Si l’on reprend la théorie des cadres de l’expérience d’Erving Goffman (1991), on peut mieux saisir comment se crée l’ordre des interactions. Goffman explique que le cadre est le référentiel qui permet d’organiser une interaction. Il prodigue aux acteurs·rices sociaux·ales les bons codes sociaux qu’Erving Goffman appelle des clés (keys), leur permettant de se comporter de manière adéquate dans une interaction en fonction du contexte. En adoptant les comportements adéquats, ces acteurs·rices concourent également à renforcer ce cadre de référence et à le légitimer. À l’inverse, lorsque les comportements ne respectent pas le cadre établi, il est fragilisé : Goffman parle à ce propos d’une « rupture de cadre » (Goffman, 1991, 370). Au départ d’un malentendu ou de ce que Goffman appelle une « erreur de cadrage » (Goffman, 1991, 370), la rupture de cadre survient – habituellement pour une assez courte durée ; il s’agit d’un moment de doute où les acteurs·rices ne savent plus à quel cadre se référer pour comprendre la situation et s’y inscrire. « C’est la nature même de nos croyances et de nos engagements qui, subitement, se trouve bouleversée » (Goffman, 1991, 370).
78 Appliquée à notre situation, la théorie des cadres de l’expérience permet de saisir la manière dont certaines interactions en prison peuvent légitimer ou bouleverser un code de conduite établi et les représentations sociales qui s’y attachent. La théorie des cadres de l’expérience est dynamique et suppose que, dans la réalité, plusieurs cadres se croisent et se complètent. C’est précisément le cas dans notre situation où au moins deux cadres de référence sont à l’œuvre : d’une part, le cadre carcéral, qui enjoint les protagonistes de l’action à adopter des rôles bien précis dans la hiérarchie et à suivre une discipline stricte [3] et, d’autre part, le cadre masculiniste, tel que défini ci-avant et qui traverse et structure également l’ordre carcéral. Notre attention sera principalement portée à ce second cadre.
79 Dès lors, pour une femme, sourire, être polie, bien se tenir sont des attitudes traditionnellement attendues et attachées à une vision essentialisante de la femme. Les études féministes ont démontré que ces attitudes sont avant tout des construits sociaux qui ont été culturellement appris et enseignés, de génération en génération, afin de renforcer un ordre patriarcal dominant (Bereni et al., 2020 ; Lépinard, Lieber, 2020). Quand Corine Rostaing précise qu’il « faut sourire », elle rend compte de son malaise en tant que chercheuse, à se retrouver face à un ordre d’interaction qui assoit une domination masculine, qui lui est imposé et vis-à-vis duquel elle a sûrement un avis. Une posture de recherche est-elle plus neutre à travers un silence et un sourire « circonstancié » qu’à travers une intervention verbale ou une confrontation ? Le fait est qu’en ne disant rien et en souriant, nous ne sommes pas plus neutres : nous participons aussi à quelque chose et un tel comportement renforce un ordre patriarcal bien établi.
Je me souviens avoir souri, mais le plus souvent, je ne disais juste rien. Ma position de chercheuse fait que je n’osais pas aller à la confrontation. J’avais peur de ne plus avoir accès au terrain, aux acteurs et actrices, aux informations. Mais dans un même temps, je n’avais pas envie de sourire du tout. Quand je ne disais rien face aux « blagues » ou interpellations sexistes ou misogynes, je me sentais coupable « d’accepter » et donc d’y participer.
81 L’analyse d’une relation d’enquête hétéronormée permet de rendre plus explicites les conventions ou les références qui participent à perpétuer un certain ordre d’interaction en détention. Inversement, il est possible de travailler à la déconstruction de ces systèmes de référence au même endroit, c’est-à-dire dans l’interaction. Que se passe-t-il dès lors si on ne sourit pas face aux allusions sexistes ? Que se passe-t-il dès lors, lorsque l’on y réagit verbalement ou physiquement ?
Alex, comédien détenu, clame à Jamy qui vient d’arriver à l’atelier : « Semaine prochaine, c’est mon anniversaire. Tu m’offres quoi Jamy ? ». Du tac au tac, celui-ci lui répond : « Ben, je t’offre Chloé ! ». Alex rit et me regarde, interrogateur. « Et quoi, je viens déguisée en clown ? Tu veux que je te fasse une animation ? », je lui réponds. Jamy est déçu, sa blague n’a pas fonctionné : « t’as rien compris ! », me dit-il.
83 Dans le récit de terrain proposé, nous ne sourions pas et nous ne nous taisons pas. D’autres manières de réagir auraient pu être trouvées mais, en situation, il n’est pas toujours facile de trouver les mots les plus adéquats. Cela étant, l’objectif derrière notre réponse était – consciemment ou non – de faire basculer la conversation qui se plaçait dans le registre du lubrique, sexualisant les rapports en jeu, vers le registre du ludique, engageant éventuellement de l’absurde dans la relation et excluant la possibilité du fantasme sexuel. L’objectif ici était de déjouer l’ordre de l’interaction qui s’imposait à nous. Il s’agit d’adopter une attitude subversive. La subversion invite à considérer la possibilité d’ébranler un ordre social établi au départ de l’interaction (Branders, 2020a). Cette subversion est rendue possible à travers une double action reprise sous les termes de jouer-déjouer (Branders, 2020b). Il s’agit d’appréhender très précisément et de maîtriser le jeu social dans lequel on joue pour pouvoir en déjouer les règles, en contourner les codes et les renverser (Branders, 2018, 2020b).
84 Si cette conception a été principalement appliquée au bouleversement de l’ordre carcéral dans l’étude de Chloé Branders, elle peut être croisée à l’analyse de Judith Butler pour explorer la manière dont les catégories de genre peuvent être subverties. Car selon l’autrice, pour subvertir le genre, il n’est pas question d’inverser les rôles entre les femmes et les hommes, mais bien de travailler à la modification complète de l’hétérosexualité par sa déconstruction (Butler, 2006). Dans ce sens, Judith Butler mobilise la notion de performance afin de rendre compte du fait que le genre n’existe pas en tant que tel, qu’il n’existe pas d’ontologie du genre ou des genres et que ceux-ci ne seraient que joués, donc rendus publics par des artifices qui ne révèlent en rien l’« original ». « La performance est réalisée avec le but stratégique de maintenir le genre à l’intérieur de son cadre binaire » (Butler, 2006, 264-265), explique-t-elle. C’est la répétition stylisée d’actes qui va construire le genre et asseoir son hégémonie (Butler, 2006, 265). On peut, ici, faire le parallèle avec la théorie d’Erving Goffman qui suggère que le cadre dominant (l’hégémonie) est légitimité par les interactions qui se déroulent en adéquation avec la référence initiale (par une répétition de comportements adéquats). Mais, tout comme Erving Goffman, Judith Butler s’intéresse à l’ébranlement de ce construit social et donc à la manière dont, pour elle, le genre peut être troublé.
85 Son approche nous permet d’analyser les manières dont nous avons également essayé de nous (dé)situer dans la relation d’enquête en prison en proposant de repenser justement son caractère hétéronormé.
Jouer le bonhomme : déjouer le jeu hétéronormé ?
« Sérieux Madame, vous êtes un bonhomme ! » Je viens de sortir de scène. Je jouais le rôle d’un jeune « de quartier ». Lors de l’improvisation, je me tenais courbée, jambes écartées, avant-bras posés sur les genoux. J’ai régulièrement joué des rôles masculins en atelier de théâtre en détention. Je pouvais adopter et faire l’expérience d’une tenue qui marque une scission avec la posture habituellement attendue des femmes – jambes croisées, tenue droite, bras croisés. Une posture fermée attendue des femmes face à une posture ouverte pour les hommes. Une posture défensive face à une posture provocante. Le contraste est frappant.
87 Par certaines attitudes, il est possible d’agir contre ce qui est attendu de nous. Dans ce sens, la situation où la chercheuse se comporte comme un homme (ou un « bonhomme ») nous est apparue comme révélant les enjeux propres à l’exercice du « genre performatif » et inversement à la « subversion performative » (Butler, 2006). Le genre performatif concerne donc la manière dont une personne peut « performer » son genre ou, autrement dit, la possibilité pour quelqu’un de (jouer à) bien représenter son genre tel qu’il est socialement construit à travers des actes stéréotypés et significatifs.
88 Bien jouer son genre repose sur un postulat que Judith Butler s’attelle à révoquer. Le postulat est que ce qui est donné à voir à l’extérieur de notre corporéité viendrait rendre compte d’un genre intériorisé. L’auteure remet radicalement en question ce mythe d’une continuité : « Comment se fait-il qu’un corps puisse figurer à sa surface l’invisibilité de sa profondeur cachée ? ». À l’inverse, il est pertinent de considérer le corps comme potentiellement en décalage avec le genre supposément intériorisé. Judith Butler souligne qu’« on pourrait dire que les frontières du corps constituent les limites de ce qui est socialement hégémonique » (Butler, 2006, 252). Elle donne notamment l’exemple du drag qui, selon elle, subvertit fondamentalement la dialectique du sujet.
En imitant le genre, le drag révèle implicitement la structure imitative du genre lui-même – ainsi que sa contingence […]. En lieu et place de la loi de cohérence hétérosexuelle, nous voyons le sexe et le genre être dénaturalisés à travers une performance qui reconnaît leur clarté et met en scène le mécanisme culturel qui fabrique leur unité.
90 Cela étant, une critique a souvent été faite par les féministes aux drag queens, qui leur paraissent participer à la construction stéréotypée du genre féminin. Pourtant, Judith Butler voit dans la pratique du drag quelque chose de plus complexe qui justement dépasse l’idéal de la binarité du genre pour déjouer directement le construit du genre. Elle soutient que « cette pratique tourne en dérision le modèle expressif du genre et l’idée qu’il y aurait une vraie identité de genre » (Butler, 2006, 260). Judith Butler souligne ainsi la fonction subversive de la parodie. « Cette déstabilisation permanente des identités les rend fluides et leur permet d’être signifiées et contextualisées de manière nouvelle » (Butler, 2006, 261).
91 En prison, jouer l’homme, ici, un certain type d’homme, plutôt viril, plutôt stéréotypé, était bien accueilli par les comédiens détenus. Cela ne semble peut-être pas à première vue participer à la déconstruction du genre, mais pourtant, à la suite d’une de ces performances, la chercheuse entend ce commentaire adressé aux autres détenus : « En fait, elle est comme nous ! ». Dans ce sens, la pratique du théâtre a permis ici à la chercheuse de s’éloigner des attributs de la féminité habituellement liés à son sexe. Isabelle Clair étudie l’ordre hétérosexuel en banlieue qui peut être transposé, selon la logique du continuum, à l’univers carcéral pour notre analyse. Elle explique qu’« une fille doit échapper à son sexe » (Clair, 2012, 73), car celui-ci lui fera toujours prendre le risque « celui d’être une fille, et donc d’avoir une sexualité suspecte » (Clair, 2012, 75). En résumé, pour ne pas être considérées comme des « putes », les filles vont adopter des comportements virils associés directement à la masculinité. Elles peuvent alors être considérées comme des « garçons manqués » ou comme des « bonhommes » (Clair, 2012, 73-74). Dans ce sens, jouer l’homme ou plutôt « le bonhomme » permet d’une certaine manière de réduire l’écart de genre entre la chercheuse et les détenus, car cela permet de mettre entre parenthèses, un moment du moins, les enjeux liés à l’hétérosexualité qui soutient la relation hétéronormée. Dans notre cas, cela a permis d’amoindrir la logique de catégorisation hétéronormée et de donner à la chercheuse la possibilité d’être reconsidérée sous un autre angle.
92 Dans cette continuité, Mélanie Gourarier considère les possibilités spécifiques à « négocier le genre » dont pourraient bénéficier les chercheuses sur un terrain constitué uniquement d’hommes (2011). Elle témoigne de stratégies de neutralisation de son genre à travers une « mise en conformité de son identité aux normes du groupe » (Gourarier, 2011, 167) :
L’assignation sexuelle du chercheur sur son terrain pourrait ainsi faire l’objet de stratégies de « contournement » qui passent par sa capacité à « performer » son identité, et plus particulièrement son genre, en fonction des situations d’enquête et des interlocuteurs en présence.
94 Elle précise dès lors que le genre du chercheur ou de la chercheuse n’est pas nécessairement à considérer comme une « contrainte inéluctable ou fatale à l’enquête » (Gourarier, 2011, 174), mais analyse justement le fait que ce genre peut être le produit direct de la relation d’enquête. Le genre du ou de la chercheur·euse pourrait alors varier en fonction des situations et des personnes en présence et cela ne serait pas seulement réductible à la question du genre :
Si la perception du genre du chercheur varie en fonction des situations d’enquête et des interlocuteurs en présence, c’est que la situation d’enquête est (notamment) un dispositif de mise aux normes visant à neutraliser l’identité « hors norme » du chercheur en l’incorporant au système de représentations et de classifications du monde social des enquêtés.
96 Elle parle alors d’un processus d’« “ajustement identitaire” du chercheur sur son terrain » qui passe aussi par un ajustement des autres aspects de son identité (classe sociale, génération, etc.), ce qui, d’une certaine manière, rend « saillantes les normes présidant aux systèmes classificatoires du monde social des enquêtés » (Gourarier, 2011, 174). D’où l’importance de ne pas se cantonner à une lecture qui prendrait le genre comme unique porte d’entrée heuristique et d’investir l’approche intersectionnelle, comme déjà mentionné. On pourrait alors pousser encore plus loin l’analyse au départ des caractéristiques du personnage joué par le ou la chercheur·euse car, s’il s’agit d’un homme, encore faut-il penser à quel type d’homme et à ce qu’il renvoie, à ce qu’il performe et à quel type de réalité il contribue. L’exercice, tel qu’il s’est inconsciemment produit, est donc loin d’être finalisé.
Conclusion
97 Mobiliser le genre pour regarder la prison est une manière d’éprouver la dialectique sujet/objet et, partant, d’en redéfinir éventuellement les contours, mais aussi, plus spécifiquement, la nature de ce que Bruno Latour pourrait appeler les attachements (Latour, 2000). Comment le sujet s’attache-t-il à un objet et inversement ? À travers l’idée d’attachement, Bruno Latour suggère de penser en termes de « faire faire ». Il ne s’agit pas d’un sujet qui construit un objet ou d’un objet qui construit un sujet, mais bien d’un processus d’attachement qui fait faire à l’un et l’autre, tout en permettant une redéfinition continuelle du lien. « L’attachement désigne à la fois ce qui émeut, ce qui met en mouvement, et l’impossibilité de définir ce faire faire par l’ancien couplage de la détermination et de la liberté » (Latour, 2000, 16-17).
98 La démarche réflexive qui soutient la construction de cet article est partie de ce type d’exercice en se proposant d’utiliser le genre comme quelque chose qui ferait médiation entre nous et ce que nous regardons, observons et analysons. À travers l’analyse de la relation d’enquête, nous nous sommes intéressées à ce qui nous lie et nous délie, à ce qui nous attache et nous détache ou autrement dit encore à ce qui nous détermine et ce qui nous libère. La relation d’enquête concerne des sujets qui sont en partie déterminés par une structure sociale, attachés donc. Les caractéristiques de cette structure sociale peuvent tantôt s’apparenter à l’hétéronormativité, tantôt aux hégémonies masculinistes et à leurs ancrages en prison. Nous nous sommes attelées à présenter cette structure sociale au croisement d’injonctions propres au monde carcéral et propres au monde des hommes, de certains hommes. Nous avons aussi essayé de nous considérer chercheuses, sujets et objets, inscrites dans ce contexte et héritières d’une historicité marquée par la domination des sexes. Et nous avons donc pu penser à ce que le genre et la prison nous font faire, à ce que l’hétéronormativité carcérale nous fait faire.
99 Plus précisément, il a été question dans cet article de se faire draguer, expression qui, sous couvert du verbe faire, donne l’illusion d’une moindre passivité du sujet, alors que se faire draguer équivaut évidemment à être draguée. La chercheuse draguée serait alors l’objet de cette action. Cependant, même si les protagonistes de l’action sont étrangement absents à travers cette formulation, elle permet de saisir qu’ils draguent, eux, à la voie active, mais par le moyen du faire faire. Ainsi, les dragueurs sont bien attachés, tout comme l’est la femme cible de ce jeu. Cela étant, tout ceci ne nous dit rien sur la réaction de la femme cible qui peut, ou non, faire quelque chose de cette situation. Dans ce sens, le fait de se faire draguer lui aura peut-être fait faire quelque chose – réagir dans l’interaction ou, bien plus tard, écrire un article, qui sait...
100 Finalement, au-delà de ce qui nous détermine, et sans tomber dans l’hypothèse naïve d’une liberté totale de nos actions, nous avons aussi pensé à ce que nous faisons faire au genre et à l’hétéronormativité en prison. Parler de performance ou de performativité permet de considérer l’action au croisement de plusieurs catégories définitionnelles ou caractéristiques identitaires qui, lorsqu’elles sont mobilisées, peuvent ou non être légitimées ou amoindries dans l’interaction. Parler de relation d’enquête signifie que nous mettons bien l’accent analytique sur le lien, sur l’entre-deux ou plus. Il s’agit de considérer ce qui unit et désunit, ce qui préconditionne les sujets et les libère, ce qui les fige et les fait bouger. Dans ce sens, la théorie du genre peut être utilisée comme une paire de lunettes obligeant à repenser systématiquement la réalité dans ce mouvement continu, dans des boucles infinies, des allers-retours entre les faire faire, car lorsque le genre ou la prison, ou les deux ensemble, me font faire quelque chose, indéniablement, je fais faire quelque chose au genre et à la prison.
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Mots-clés éditeurs : D’enquête, Épistémologie, Genre, Hétéronormativité, Masculinités, Prison, Relation
Cet article est accessible en accès ouvert dans le cadre de notre modèle Souscrire Pour Ouvrir.
Date de mise en ligne : 10/07/2023
https://doi.org/10.3917/ds.472.0169