Usages de drogues au féminin et production du savoir académique
- Par Maïa Neff
Pages 569 à 595
Citer cet article
- NEFF, Maïa,
- Neff, Maïa.
- Neff, M.
https://doi.org/10.3917/ds.423.0569
Citer cet article
- Neff, M.
- Neff, Maïa.
- NEFF, Maïa,
https://doi.org/10.3917/ds.423.0569
Notes
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[1]
Cet état des lieux de la littérature restreint son sujet d’étude à l’usage de drogues et à des femmes identifiées comme consommatrices de drogues, qui font l’objet d’un traitement pénal, médical, social ou moral. Les enjeux de trafic, de femmes trafiquantes, de la figure de « la mule » par exemple, sont ainsi assez peu abordés ici et constitueraient nous semble-t-il un sujet à part entière.
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[2]
Je tiens à remercier plus particulièrement Samuel Lézé et Fabrice Fernandez pour leurs critiques et remarques qui ont accompagné l’écriture de ce texte ainsi que Marie Jauffret-Roustide pour ses conseils.
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[3]
Période de 1952 à nos jours.
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[4]
Cet état des lieux a été réalisé dans le cadre d’une thèse financée par un contrat doctoral tri-annuel MILDECA-EHESS.
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[5]
Traduit par moi-même du terme de « historically neglected population ».
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[6]
Idée ici qu’un phénomène, qu’un « problème social » n’a d’existence que lorsqu’il est identifié comme tel (en ce sens, il devient performatif).
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[7]
Le terme ici d’« invisibilisation » fait référence à la définition qui est donnée par Stéphane Beaud, Jade Confavreux et Joseph Lindgaard : « […] une situation et un ensemble de processus qui conduisent à un sentiment de non-reconnaissance et de mépris social » (Beaud et al., 2008, 12).
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[8]
D’après l’étude comparative réalisée par Natasha Du Rose en 2015 en Angleterre, aux États-Unis et au Canada.
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[9]
Les rapports de pouvoir en termes de genre, de classe et d’ethnie présents dans différents écrits seront abordés plus en détail dans la suite de l’article.
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[10]
Par économie morale il est entendu ici « la production, la répartition, la circulation et l’utilisation des sentiments moraux, des émotions, des valeurs, des normes et des obligations dans l’espace social » (Fassin, 2009, 1257).
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[11]
Expression empruntée à Daniel Cefaï reprenant Alfred Schütz pour expliquer la construction d’un problème public où l’attention est focalisée sur les « figures saillantes (thèmes) se découpant sur un fond ou depuis un horizon d’attentes d’arrière-plan (contexte) » (Cefaï, 1996, 49).
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[12]
Le stigmate est ici entendu par les deux auteurs de façon large, comme un processus en lien avec des relations de pouvoir, des pertes de statuts sociaux, des phénomènes d’étiquetage, de stéréotypages, de différenciation, etc.
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[13]
Bien que hors de la borne chronologique, nous avons voulu rappeler que Marsha Rosenbaum est l’une des premières à avoir parlé de « carrières d’usagères de drogues ».
Introduction
1 Phénomène socio-historique, le champ des drogues commence à être étudié par des chercheurs en sciences sociales à partir des années 1950 dans un contexte de massification progressive de leurs usages dans les pays occidentaux (Bergeron, 2009). Les approches interactionnistes (Garfinkel, 1967 ; Goffman, 1975 ; Becker, 1985) en sociologie de la déviance se développent et connaissent un fort succès dans les pays anglo-saxons. En réponse aux théories essentialistes dominantes, défendant une approche des prédispositions des usages de drogues, les chercheurs de l’École de Chicago insistent alors sur la multiplicité et les contextes d’usages, les modes de vie et les processus d’entrées et sorties des consommations. Les comportements liés à l’utilisation de drogues sont présentés comme résultantes des décisions d’un acteur. À ces premières années de recherches prolifiques, succède au cours des années 1970 un ralentissement de la production académique, dominée par des approches fonctionnalistes et un contexte politique d’intensification de « guerre à la drogue » d’inspiration anglo-saxonne. À la fin des années 1980, la crise émergente du VIH/Sida et le « virage de la gestion du risque » au sein des politiques publiques européennes (Beck, 2001) s’illustre en sciences sociales par un recentrage analytique sur la question des risques individuels et des enjeux socio-sanitaires collectifs. Les cultural studies en Amérique du Nord s’emparent aussi progressivement de ces sujets pour donner une interprétation des usages (Pearson, 1987). Depuis plusieurs décennies, la littérature académique décrivant les usages et les politiques en lien avec les drogues a donc été prolifique et a contribué à ériger un vaste champ de recherche en sciences humaines et sociales.
2 Cependant, la majorité de ces travaux centrent leurs analyses sur des enquêtes menées principalement auprès de publics masculins. Les femmes y sont peu présentes, à la fois en tant qu’échantillon représentatif que du point de vue de l’analyse. Les différences d’enjeux entre les consommations par des femmes et des hommes, en termes de genre et non uniquement de sexe, sont parfois, et de fait, peu appréhendées. Les femmes ne seraient-elles pas concernées par ces phénomènes ? Cet « état des lieux », ambitionne ainsi d’analyser la littérature contemporaine de ce sujet d’étude au sein des savoirs académiques et ce, à la suite d’un intérêt relativement récent. Dans un premier temps, l’essai interrogera le peu de recherches menées en sciences sociales quant à l’analyse des usages de drogues [1] spécifiquement par des femmes. Après avoir montré qu’une partie de la visibilité académique de ces femmes se trouve au sein de travaux comparatifs hommes/femmes, la suite du travail portera sur quelques études relatives à des publics féminins, essentiellement en Amérique du Nord. Il s’agira de se questionner sur les thèmes principaux identifiés, concentrant l’intérêt de la recherche ainsi que sur différentes représentations qui peuvent être véhiculées. Dans un dernier temps, l’analyse se centrera sur des productions universitaires, réalisées dans une perspective féministe (principalement également anglo-saxonnes), contribuant à partir des années 1970 à un décentrage analytique par rapport aux travaux et approches sociologiques traditionnelles sur le sujet. En France, il faut attendre les années 2000, soit vingt ans après les premiers travaux universitaires sur les usages de drogues, pour que les recherches sociologiques associent l’étude de ces consommations au prisme du genre (Simmat-Durand, 2009).
3 Par « féministe », il est fait référence ici à la définition donnée par Colette Parent : la production académique qui reconnaît « […] le principe, i.e. que les relations entre les sexes sont des éléments important de l’organisation sociale et que les femmes souffrent de discrimination, d’oppression sur la base de leur catégorie de sexe » (Parent, 1998, 42). À ces identifications de rapports de pouvoir en lien avec le genre, s’ajoute la spécificité que les travaux réalisés revendiquent le combat ce qui est dénoncé (Parent, 1998). Il s’agira donc de se pencher sur des travaux qui ont pour objet des processus sociaux de différenciation ou de hiérarchisation en lien avec le sexe, avec la construction du féminin et du masculin et, qui abordent aussi le genre comme une posture épistémologique (Scott, Varikas, 1988). Au moyen de ces différents points abordés, nous reviendrons ainsi globalement sur la place que détient une analyse intégrant une approche de genre au sein de la sociologie de la drogue et de la déviance. Cette perspective pourrait notamment permettre de s’interroger sur une éventuelle orientation académique spécifique, lorsque les usages de drogues concernent des femmes [2].
Méthodologie
4 Pour répondre à notre objectif d’explorer l’actualité du savoir concernant les femmes et les drogues, nous avons construit un corpus en procédant à un état de la littérature en sciences sociales (plus spécifiquement en sociologie) sur ce thème. Trois sources de données ont été sélectionnées : Scopus, la bibliothèque en ligne du CNRS (accès et consultations de documents universitaires : articles, revues, magasines, livres électroniques sur internet) et Google Scholar. L’utilisation de Google Scholar a permis un aperçu rapide des thèmes véhiculés sur le sujet (indications et renvois à des données similaires de la recherche initiale, tri des résultats en fonction de la fréquence des termes au sein des documents, etc.). Enfin, une grande partie de la sélection du corpus est le produit de l’analyse et de l’utilisation de références par « remontées de filières d’auteur·e·s » cité·e·s dans le corpus de textes initiaux sélectionnés. Il s’agissait ainsi de disposer de plusieurs sources de documentation afin de dégager des grandes tendances dans le traitement de cette question. Deux états de l’art sur le sujet, celui conduit par Laurence Simmat-Durant Femmes et addictions dans la littérature internationale : sexe, genre et risques en 2009 et celui de la Fédération addiction Femmes et addictions en 2016 (385 articles français et internationaux étudiés) ont également été exploités, bien qu’ils ne soient pas exclusivement le produit d’un recensement des études sociologiques. En effet, ces deux états des lieux comportent aussi des études qualitatives.
5 Nous avons utilisé les mots-clés suivants pour la recherche avancée : « femmes et drogues », « women and drugs », « women and addiction », « femmes et toxicomanies », « addiction and gender ». Sur l’ensemble des trois plateformes de recherches, les travaux se sont limités à une borne chronologique explorant environ deux décennies, de la fin des années 1990/début des années 2000 à nos jours (2016). Le choix de la période résulte d’une première recherche exploratoire sur « Sociological Abstract » (mots-clés « women and drugs ») indiquant que la production académique la plus importante sur le sujet se situe à partir des années 2000 [3]. En effet, 1 802 notices en rapport avec ce thème sont recensées en sociologie et dans d’autres disciplines en sciences humaines et sociales (psychologie sociale, ethnologie, philosophie, médecine, etc.). La fin des années 1990 a été incluse dans l’objectif de citer néanmoins quelques travaux majeurs sur le sujet (par exemple les travaux de Marsha Rosenbaum). Par ailleurs, dans une perspective de réalisation d’un état des lieux contemporain, la recension de l’ensemble des travaux depuis les années 1970 (période de développement des travaux féministes sur les études de la criminalité des femmes et de « déviances » (Abbott, 1994 ; Parents, 1998) ne s’est pas révélée adéquate dans ce cas. Enfin, les filtres « anglais » et « français » ont été sélectionnés. Notons ainsi, dès à présent, une des limites méthodologiques de cet état de la littérature, à savoir l’exclusion d’un ensemble de documents pour des motifs linguistiques et la description de phénomènes principalement situés dans des contextes français ou d’Amérique du Nord. De plus, l’une des principales difficultés inhérente à ce type de méthodologie, a été de parvenir à isoler, au sein des sciences humaines et sociales les travaux sociologiques, anthropologiques ou de méthodologie dite qualitative. Une délimitation manuelle des articles a été réalisée, ce qui présente de potentielles erreurs dans l’identification rigoureuse de l’affiliation disciplinaire des auteur·e·s ou des articles. Il est ainsi rappelé que les articles cités sont proposés comme des exemples et que bien d’autres pourraient encore être ajoutés. Cet état de la littérature n’est donc pas exhaustif et vise principalement à recenser les thèmes principaux véhiculés sur les femmes usagères de drogues [4].
Les difficultés à penser les usages de drogues au féminin
6 En dépit d’une réalité socio-historique, l’usage de drogues par les femmes a fait l’objet d’un intérêt relativement tardif et se trouve encore à ce jour peu étudié en sciences sociales. Dans certains travaux, les publics de femmes sont alors souvent absents ou, appréhendés de façon non spécifique, à travers le prisme de la comparaison sexuée homme-femme.
Un constat : un faible investissement des sciences sociales sur la question
7 Si actuellement les travaux sur les consommations de drogues en général sont d’importance majeure, un constat de relative rareté peut s’observer au sein des recherches en sciences sociales lorsqu’il s’agit d’évoquer la consommation de drogues par des femmes et ce, particulièrement en France. Ces disciplines ont faiblement investi la thématique « femmes et drogues » et peu de recherches sont spécifiquement dirigées vers une population féminine. Dans certains travaux, les analyses portées sur les enjeux de consommations des femmes sont expédiées en quelques paragraphes ; ce qui pourrait les placer au rang de « populations historiquement négligées » [5] (Anderson et al., 2008, 1), ou du moins peu décrites au sein de la littérature académique (Simmat-Durand et al., 2013). Dès 1989, Sylvie Frigon remarque par exemple en interrogeant les usages d’héroïne par des femmes que les références croisant les termes « femmes et héroïne » ne représentent que 6,9 % du nombre total des références portant sur cette drogue. Plus précisément, l’auteure explique que sur l’ensemble des références recensées sur le sujet, seules 125 références sur 3 485 concernent distinctement les femmes et l’héroïne (d’après 9 bases de données aux États-Unis). En outre, il est à noter que plus de 50 % de ces références coexistent dans plusieurs bases de données et double ainsi, voire triple les véritables pourcentages. Son état de l’art sur la question, un des premiers, permet déjà d’identifier que la quasi-totalité des références, ici sur l’héroïne, ne s’intéressent donc pas à des consommations par des femmes, pourtant touchées par ces phénomènes.
8 En effet, bien que moins nombreuses que les hommes et moins visibles au sein de l’espace public, les femmes sont néanmoins aussi engagées dans des pratiques de consommation de drogues (Measham, 2002 ; Fernandez, 2010 ; Barbier 2016), pratiques qui peuvent être à l’origine d’une incarcération et se poursuivre en détention (Brochu et al., 1996 ; Brochu et al., 2001, Malloch, 2008 ; Boumaza, Brillet, 2008 ; Joel-Lauf, 2012). Des tendances à une « féminisation » d’usages, licites comme illicites, et des enjeux présentés comme spécifiques pour les femmes ont même été renseignés (Obradovic, 2010 ; Obradovic, Beck, 2013 ; Beck et al., 2017). Globalement, les données disponibles s’avèrent certainement sous-estimées dans la mesure où elles ne prennent pas en compte les usages cachés, c’est-à-dire non identifiés par les services de police ou ne résultant pas de la fréquentation d’un dispositif social ou médical. Rappelons enfin, selon une perspective socio-historique, que les utilisations de drogues au sein des sociétés occidentales ont avant tout été décrites dans la littérature et décriées au sein de la sphère publique comme des pratiques principalement attribuées à des femmes. À titre d’exemples, citons les « sorcières » (du Moyen Âge au XVIIIe siècle), les « consommatrices de gin » (XVIIe siècle) ou les « morphinées » (fin du XIXe siècle) (Bachmann, Coppel, 1991 ; Yvorel, 1992 ; Coppel, 1999 ; Boyd, 2004a). Dès lors, comment interpréter ce peu de traitement académique de la question de l’usage de drogues par des femmes alors que celui-ci relève pourtant d’une réalité sociale, numéraire et historique ?
9 Une hypothèse pour tenter de répondre à cette interrogation pourrait être de considérer que les femmes usagères de drogues se rendent parfois peu visibles dans les espaces publics et qu’il peut donc être difficile de réaliser des études ethnographiques spécifiques et ce, de surcroît dans un contexte où les « cercles d’usagers et de vendeurs sont largement à dominante masculine » (Bouhnik, 2008, 276). Les échantillons composant les recherches sont alors essentiellement constitués d’hommes, surreprésentés par rapport aux femmes et plus visibles. Pour des auteur·e·s comme J. Bryan Page et Merrill Singer, ce constat s’explique notamment par des mécanismes historiques d’occultations académiques en lien avec le fait que les recherches sont d’abord dirigées par, vers et pour des hommes. En effet, il faut attendre la fin des années 1970 et la saisie de ces thématiques par des femmes ethnographes comme Patricia Morningstar ou Jennifer James pour que le champ académique développe des études sur des femmes consommatrices (Page, Singer, 2010). Encore aujourd’hui, l’usage de drogues reste surtout perçu comme une pratique masculine (Duprez, Kokoreff, 2000 ; Fernandez, 2010). Sur le thème de la violence Coline Cardi et Geneviève Pruvost ont montré comment l’ordre social assigne aux femmes une position d’a-violence qui invisibilise ces phénomènes lorsqu’elles le produisent, notamment au sein des sciences sociales. Sujets non agissants associés à l’idéal du care, les stéréotypes de douceur contribuent à constituer un terreau performatif [6] pour nier cette violence et ne pas « penser » la violence des femmes (Cardi, Pruvost, 2012 ; Cardi, Pruvost, 2015). Au regard de ces éléments, il est alors possible de considérer que des mécanismes similaires d’invisibilisation [7] pourraient aussi être à l’œuvre lorsqu’il s’agit d’évoquer des consommations de drogues par des femmes.
10 Finalement, c’est seulement à partir de la fin du XXe siècle que leur visibilité (du moins institutionnelle) émerge progressivement en Europe, exception faite de l’Angleterre qui met à l’agenda public cette question dès 1926 par le rapport Rolleston. Celui-ci décrit en effet, de nombreuses figures féminines de la déviance, telles que les célibataires, les actrices, les femmes du monde de la nuit, etc., perçues comme des consommatrices de produits psychoactifs et alors soumises à un contrôle social et étatique plus tôt que dans les autres pays européens (Seddon, 2008). Plus tardivement, dans le reste de l’Europe et en Amérique du Nord, le passage d’un État libéral à un État-providence va contribuer à de premiers changements politiques progressifs dans la manière d’appréhender certaines populations. La crise sanitaire du Sida va venir renforcer ces processus de catégorisations et renforcer cette « publicisation » générale d’un « problème » de santé publique, associé à l’usage de drogues (injectables). Le nombre alarmant de personnes atteintes, dites « toxicomanes », qui touche aussi bien des hommes que des femmes, ainsi que la transmission de la maladie de la mère à l’enfant contribuent à un premier décentrage des recherches, jusqu’alors uniquement tournées vers les hommes, et favorisent une prise en compte institutionnelle de pratiques qui « faisaient l’objet de stratégies d’évitement et étaient laissées dans une zone d’ombre » (Musso, 2007, 12). L’épidémie met en lumière les pratiques de consommations chez les femmes.
11 Réactualisée au moment de l’émergence du Sida, la visibilité de certaines femmes usagères de drogues (Coppel, 2004) apparaît ainsi au sein de l’espace public et, notamment au sein du domaine de la recherche en sciences humaines et sociales. Des études vont alors inclure des femmes dans leurs recherches, le plus souvent de façon indirecte, en comparant la situation des hommes et des femmes par rapport à ces phénomènes.
Un sujet appréhendé par le prisme de la comparaison quantitative homme/femme
12 L’état de l’art a permis de constater que plusieurs enquêtes abordent la question des consommations de drogues des femmes principalement par l’intermédiaire de la comparaison avec celles des hommes. Les recherches en sciences sociales constatent alors des différences hommes/femmes dans de nombreux domaines. Il s’agit par exemple de dissimilitudes en termes d’initiation à la consommation (Bryant, Treloar, 2007 ; Fernandez, 2010 ; Liang, Long, 2013), de pratiques (Becker et al., 2012), d’opinions par rapport aux drogues et problèmes de santé mentale associés. Les types de produits utilisés par sexe et leurs usages ne sont pas non plus identiques. Par exemple, plusieurs enquêtes concluent à une consommation régulière de cannabis plutôt masculine et une consommation de psychotropes essentiellement féminine (Kokoreff, 2010). Globalement, c’est la question de l’alcool et de ses usages qui se trouve la plus souvent analysée en sciences sociales d’après une approche de genre comparative (Sznitman, 2007). De plus, des différences de sexe sont également soulignées en termes de traitements médicaux, de leurs impacts et des sorties d’addictions. Les femmes, aux profils de dépendances plus sévères, auraient tendance à avoir recours plus tôt aux soins (Grella et al., 2008), mais rencontreraient des difficultés plus importantes pour y accéder (Green, 2006). Globalement, les études qui abordent la différence homme/femme par rapport aux drogues montrent que les femmes restent sous-représentées dans les circuits de soins spécialisés (Bouhnik, 2007), surtout celles en situations de grande précarité (Butters, Erickson, 2003). Les recherches nordiques se sont particulièrement penchées sur cette question des normes de genre conditionnant les accès aux traitements (Sznitman, 2007). Enfin, d’autres travaux s’intéressent aux motivations à entrer et rester dans un processus de soins, motivations qui ne seraient pas identiques selon le sexe (Choi et al., 2015). Par exemple, une démarche de soin pour les femmes est décrite comme survenant souvent au moment d’avoir un enfant ou lors de problèmes de santé mentale, alors que la confrontation à la justice va parfois être le facteur incitatif dominant pour des publics masculins (Schmidt, Weisner, 1995 ; Obradovic, 2010). Sur ce dernier point, des études ethnographiques comme celles de Fabrice Fernandez ont cependant montré que les changements de pratiques peuvent intervenir plus globalement grâce à une situation de couple, et notamment lorsque cela « s’articule avec des projets d’avenir et la volonté d’avoir des enfants » (Fernandez, 2010, 108) et ce de la même façon pour les femmes que pour les hommes.
13 Actuellement, une partie des recherches reconnaît que les usages, comportements, et besoins par rapport aux drogues diffèrent selon le sexe. Pour expliquer ces disparités, plusieurs travaux concluent à une différence d’opportunités et de socialisation chez les femmes et les hommes. Ces éléments expliquent alors en partie les rapports différenciés des hommes et des femmes au regard des drogues (Faugeron, Kokoreff, 2002 ; Fédération addiction, 2016). Quelques limites sont néanmoins à souligner par rapport à des approches comparatistes, qui restent pour partie assez descriptives. Tout d’abord, l’importance théorique donnée à des aspects différentialistes biologiques, à des différences de sexe (comme le fait de porter un enfant) s’accompagne souvent d’approches atténuant in fine ou minimisant les aspects sociaux de l’usage de drogues et de leurs effets sur des femmes (Campbell, 2000). De plus, ces études qui se veulent comparatives, sont surtout réalisées en fonction de standards masculins, en référence à des situations vécues par des hommes et ne permettent pas toujours de prendre en compte les réalités sociales de femmes. En ce sens, Colette Parent souligne alors que la constitution d’un savoir androcentrique sur la déviance des femmes empêche de les interroger comme sujets de recherches et de replacer leurs conduites par rapport à des phénomènes structuraux plus larges (Parents, 1998). Enfin, rappelons aussi que cette catégorisation normative « homme/femme » peut quelquefois avoir tendance à gommer les inégalités plus globales en termes de genre (Connell, 2012) et à omettre alors un élément important de la compréhension des rapports de pouvoir liés aux questions d’usages de drogues.
14 Ainsi, le peu de traitement en sciences sociales dont fait l’objet l’usage de drogues spécifiquement par des publics féminins peut conduire à des processus d’occultations partielles des expériences en lien avec les usages. Ces processus se retrouvent alors aussi bien à un niveau social en tant « qu’invisibilité pour le profane » de pratique stigmatisée (Musso, 2007), qu’académique ou institutionnel.
15 En parallèle de cette appréhension comparative du sujet, un pan de la recherche et plusieurs études ethnographiques sont néanmoins axés sur des femmes consommatrices. La gestion publique de la crise sanitaire du Sida a contribué à réactualiser des représentations particulières de personnes, plus ou moins « à risque » de contracter la maladie ou de la transmettre, et a participé ainsi à ériger des « figures d’usagères » (Coppel, 2004), toujours d’actualité.
L’émergence de la visibilité sociale, institutionnelle et scientifique des femmes usagères de drogues : la construction de figures spécifiques
16 Un deuxième élément particulièrement mis en relief par l’état de la littérature concerne la prégnance au sein du champ académique de certains thèmes, comme la maternité, lorsqu’il s’agit de femmes consommatrices et d’une analyse en termes de risques, en lien avec la prédominance des sciences médicales sur le sujet.
Des figures performatives récurrentes de la littérature ? L’exemple de la mère toxicomane
17 Des années 1960 à 1980, tout un pan de la littérature académique sur les usages de drogues par des femmes se focalise sur les mères et la parentalité, selon les types de produits illicites consommés (Anderson et al., 2008). Les recherches en sciences sociales sur les usages de drogues féminins suivent ainsi, dans un premier temps, une tendance héritée du domaine de la santé publique et se concentrent sur ce qui constitue un enjeu politique et de santé publique : les femmes enceintes et les conséquences de leurs consommations pour leurs enfants. Sylvie Frigon montre qu’au sein des travaux concernant des femmes usagères d’héroïne, l’image de la mère consommatrice est très présente dans un premier temps, notamment dans la relation à l’enfant et autour de la question de « la négligence et de l’abus des enfants » (Frigon, 1989, 98). À partir des années 1980, la catégorie de « bébé-crack » devient aussi un concept popularisé au sein de l’espace social et engendre – surtout en Amérique du Nord – des phénomènes de « paniques morales » (Cohen, 2011, 2). Plusieurs drogues et leurs effets lors de la grossesse et pour le fœtus sont particulièrement étudiés comme ceux des opiacées ou du crack/cocaïne (Murphy, Rosenbaum, 1999). Actuellement, ces représentations sociales de figures de la déviance maternelle (Cardi, 2007) et les discours académiques qui ont pu les accompagner restent en partie performatifs dans la mesure où ils continuent d’orienter et d’informer des politiques anti-drogues répressives en Amérique du Nord avec des conséquences réelles (Du Rose, 2015). Par exemple, les enfants de femmes identifiées comme toxicomanes font régulièrement l’objet de placements et l’incarcération accrue des mères a parfois été justifiée par ces politiques comme un moyen de protéger les communautés, les familles et les fœtus [8]. Plusieurs travaux montrent que ces processus visent principalement des femmes issues de minorités ethniques et de classes socio-économiques défavorisées [9] (Rutman et al., 2000).
18 Des auteures se sont alors attachées à dénoncer dans leurs travaux les effets délétères pour ces femmes, notamment en termes de santé, des discours, des politiques publiques, des représentations médiatiques et académiques diffusant des images négatives de « mères indignes », de crack babies, préconisant des approches punitives (Boyd, 2004b ; Sales, Murphy, 2000). Dans un objectif de réhabilitation de ces femmes criminalisées, une partie des travaux se centrent également sur des figures maternelles (Boyd, 2004a ; Bédard, 2012). Des études féministes qualitatives et ethnographiques vont montrer que les femmes interviewées sont en mesure d’exercer ce rôle et usent de différentes stratégies pour s’adapter à la norme de « la bonne mère » (Murphy, Rosenbaum, 1999 ; Boyd, 1999 ; Du Rose, 2015). La maternité est parfois décrite comme un moment clé pour un possible changement de parcours de dépendances (De Koninck et al., 2003), période où les femmes adaptent la temporalité des usages de drogues en fonction des temps sociaux de la maternité et des institutions (Simmat Durand, 2007 ; Fernandez, 2010). Dans une perspective plus critique et moins souvent abordée, il est à noter que le moment de la grossesse peut aussi être décrit comme faisant l’objet de formes d’instrumentalisation par des femmes usagères de drogues contrevenantes face à des magistrats (perspectives de réduction de peine, etc.) (Fernandez, 2010). Une partie du corpus constitué sur les femmes usagères de drogues concerne ainsi les mères toxicomanes (Caron, 2001 ; Jauffret-Roustide et al., 2009 ; Hoareau, 2012) et l’usage de drogues pendant la grossesse (Simmat-Durand et al., 2013 ; Couvrette et al., 2016a, 2016b). Ces différents travaux insistent sur les conditions sociales, économiques et morales particulièrement difficiles auxquelles font face certaines mères, représentant un enjeu majeur pour leurs enfants et pour elles-mêmes.
19 Bien qu’une réhabilitation de ces femmes stigmatisées et du sens donné à leurs pratiques de consommations aient semblé indispensables, cette focalisation des études, y compris féministes, sur la figure de la mère peut néanmoins parfois questionner en tant que contribution potentielle à la constitution d’une « économie morale de la responsabilité » [10] spécifique (Fernandez, 2012, 374). En effet, rappelons que la recherche participe à construire des catégories opératoires décrivant des représentations de la réalité sociale (Faugeron, Kokoreff, 2000). En ce sens les discours, notamment académiques, peuvent apparaître performatifs puisque qu’ils contribuent aussi à cadrer l’analyse des usages de drogues par des femmes sur certains aspects (et stéréotypes), voire à les essentialiser.
20 Au-delà de cette « figure saillante » [11], d’autres strates de représentations sont aussi progressivement associées aux femmes usagères de drogues au sein de la littérature, influencées notamment par les sciences médicales.
Une approche dominante médicalisée de la construction d’un « problème » psychosocial pour des femmes vulnérables
21 Dans un premier temps, la croissance des demandes et l’invention de nouvelles substances ont suscité l’intérêt des domaines médicaux, cette évolution des sciences mène alors historiquement à structurer le cadre d’analyse de la question (Bergeron, 2009). L’essor de ce type de recherches au début des années 1990 va même conduire à la constitution d’un savoir sur le sujet, qualifié de « médicalisé ». D’une pratique sociale, l’usage de drogues devient avant tout un phénomène médical (Perreti-Watel et al., 2007). Concomitant à cette approche, l’étude de ces consommations se construit afin de quantifier des pratiques et des groupes sociaux et de proposer également une connaissance objectivée du « problème », notamment à destination des politiques publiques (Bergeron, 2009). Dès le début du XXe siècle, l’usage de drogues est ainsi analysé en Amérique du Nord d’après le modèle de « l’addiction » d’un usage pathologisé et construit comme une maladie mentale, une faiblesse de la volonté (Du Rose, 2015). Pour les femmes particulièrement, l’usage de drogues est décrit comme appréhendé selon ce modèle (Rosenbaum, 1981 ; Du Rose, 2015). Dans l’ouvrage dirigé par Tammy Anderson, les auteur·e·s évoquent même une perspective dominante d’analyse structurée autour de la « pathologie et de la faiblesse », perspective qui restreint les femmes à deux représentations dichotomiques : celle de la « victime » ou de la « malfaisante » (Anderson et al., 2008). Aujourd’hui encore, les travaux sur les femmes usagères de drogues, notamment en sociologie, sont minoritaires au sein des sciences sociales comparées à ceux en sciences médicales (Simmat-Durand, 2007). Les études ethnographiques visant à comprendre les mécanismes sociaux à l’œuvre derrière ces pratiques sont peu nombreuses en regard du nombre d’informations disponibles issues du domaine de la psychologie ou des sciences médicales. Ces informations prennent souvent la forme de rapports, d’études quantitatives ou épidémiologiques, à destination des décideurs publics ou des professionnels (travailleurs sociaux, médecins, etc.) intervenant auprès des consommateurs de produits.
22 Cette médicalisation du savoir n’est pas sans conséquences quant aux orientations des intérêts de la recherche académique. En effet, il s’avère qu’une grande partie des analyses portées sur les femmes usagères de drogues sont principalement orientées vers des enjeux de santé publique. Les sujets comme la maternité, la maladie du VIH/Sida (surtout dans les années 1980-1990) et les « risques » en termes de prévalence, d’incidence et épidémiologiques sont très présents (Murphy, Rosenbaum, 1999). Dans un ensemble de recherches-actions, les femmes usagères de drogues sont décrites comme plus exposées, plus « à risque » que les hommes comme potentielles sur-convoyeuses de la maladie (rapport sexuel, consommation, transmission mère-enfant) et sont, notamment en France, étudiées via le prisme de la vulnérabilité selon les comportements à risque (Groupe Pompidou, 2001 ; Sterk et al., 2003 ; Jauffret-Roustide et al., 2008 ; Groupe Pompidou, 2015). Plusieurs travaux importants tels que ceux de Claire Sterk (1999) ou Lisa Maher (2004) s’intéressent alors à la diffusion du virus et à des pratiques de prévention, de réduction des risques mises en œuvre à différentes échelles, que ce soit au niveau des politiques publiques ou plus localement (organisation communautaire), au sein de contextes culturels variés (Page, Singer, 2010). En lien avec ces thématiques, plusieurs recherches vont s’orienter vers des approches populationnelles, en centrant l’analyse, par exemple, auprès de personnes usagères de drogues se prostituant (Pettiway, 1997 ; Pryen, 1999 ; Gilchrist et al., 2001 ; Cagliero, Lagrange, 2004 ; Bertrand, Nadeau, 2006a). Des inégalités sociales en fonction de la classe, de l’ethnie ou du genre sont mises en relief pour expliquer les expositions et les contaminations différenciées à la maladie (Farmer, Furin, 1997 ; Page, Singer 2010).
23 Médicalisé, le savoir revendiqué se veut ainsi en partie rationnalisé, neutre et légitime car émanant de « groupes qui détiennent traditionnellement le monopole de la parole légitime » (Darmon, 2008, 153). Seulement, les discours sanitaires sont aussi générateurs de formes de contrôles, d’injonctions de normes et de valeurs et leur utilisation peut tendre à naturaliser des comportements sociaux (Barett, 1999 ; Darmont, 2008 ; Fernandez et al., 2011, Fernandez, 2012).
24 Au-delà de ces thèmes de recherches, les femmes vont avoir tendance à être identifiées, comme nous l’avons évoqué précédemment, à des victimes. Plusieurs travaux vont décrire les pratiques de femmes usagères de drogues comme une expression d’un malaise et d’une souffrance psychique. Elles sont majoritairement dépeintes comme des femmes vulnérables et dépendantes (Bouhnik, 2007), notamment par rapport aux hommes (Langlet, 2007). Au sein d’études qualitatives, les entretiens mettent ainsi traditionnellement en exergue, dans les discours, une représentation des femmes amenées à la consommation par l’intermédiaire d’un partenaire (Measham, 2002 ; Jauffret-Roustide et al., 2008 ; Fernandez, 2010). À l’inverse, l’intégration de la dimension « couple » semble faiblement interrogée dans les travaux concernant des hommes. À cet aspect de dépendance relationnelle se superpose aussi régulièrement la description d’autres facteurs incitatifs spécifiques pour les femmes, venant favoriser l’expérience et l’initiation aux drogues. Il s’agit par exemple de violences subies, d’abus physiques et moraux, d’événements traumatisants pendant l’enfance ou l’adolescence, analysés comme des premières formes de vulnérabilité, pouvant conditionner par la suite des parcours et pratiques « à risque » (Teets, 1997 ; Bertrand, Nadeau, 2006b ; Jauffret-Roustide et al., 2008, Jamoulle, 2009). L’importance des violences physiques et morales subies dans les trajectoires biographiques de femmes dites toxicomanes est ainsi un thème très présent (Simmat-Durand, 2009 ; Barrault, 2013). Un état des lieux de la littérature a ainsi pu être constitué sur les violences et traumatismes subis par les femmes usagères de drogues (Groupe Pompidou, 2015).
25 Ce fort degré explicatif donné aux comportements d’usages peut néanmoins susciter quelques questionnements. Il ne s’agit pas de douter de la réalité des expériences de violences physiques et psychiques des parcours de femmes usagères de drogues mais de s’interroger sur l’accent, très prégnant et parfois réducteur, mis généralement sur les aspects de vulnérabilité lorsqu’il s’agit de femmes (Hoareau, 2012). Il s’agit surtout de conserver une vigilance scientifique quant à la corrélation parfois automatisée et directe entre violences physiques/ psychiques (notamment dans l’enfance) et usages de drogues comme facteur explicatif pour les femmes (définitions, produits) (Lopez, Sansfaçon, 2005 ; Frišaufová, 2012). La question de la dépendance au compagnon masculin, notamment dans le processus d’initiation et de la poursuite de l’injection a pu aussi parfois être nuancé, voire remis en question dans certains contextes (Tuchman, 2015). Enfin, les mécanismes sociaux produisant des schémas de domination pour les femmes ne sont pas toujours abordés et les aspects principalement descriptifs de ces études se révèlent alors assez marqués.
26 Globalement, une partie de la manière de traiter la question de l’usage de drogues par des femmes semble donc minimiser une identité de sujets agissants. Face à cela, plusieurs études vont remettre en cause des lectures centrées majoritairement sur les phénomènes de dépendances physiques et psychiques et s’inscrire dans un travail de déconstruction ontologique de « la » femme usagère de drogue. Progressivement, celles-ci vont ainsi contribuer à modifier une partie des représentations sociales sur le sujet.
D’objets à sujets politiques, les apports de productions féministes
27 Une partie des travaux académiques va s’orienter vers la dénonciation de structures sociales oppressives pour les femmes usagères de drogues, ainsi que sur une remise en question des stéréotypes véhiculés, notamment en ce qui concerne les sujets dépolitisés, ou passifs.
La mise en exergue d’une disqualification sociale accrue pour des femmes consommatrices
28 À partir des années 2000, et à la suite des politiques de « guerre à la drogue » qui s’intensifient à partir des années 1980 dans les pays occidentaux, plusieurs recherches vont progressivement dénoncer les représentations restrictives et un usage de drogue plus fortement réprouvé pour les femmes, usage qui s’accompagne de mécanismes de discrimination accrue (Campbell, 2000 ; Boyd, 2004b ; Du Rose, 2015). Plusieurs travaux féministes permettent alors d’interroger la disqualification sociale dont ces femmes font l’objet (Rosenbaum, 1981 ; Simmat-Durand, 2002 ; Boyd, Marcellus, 2007 ; Greaves, Poole, 2007 ; Bjonness, 2015). La réprobation sociale décrite lorsqu’il s’agit de femmes déviantes est ainsi liée à une transgression de normes, à la fois pénales, sociales, médicales et surtout de genre (Boyd, 2004 ; Cardi, 2007 ; Simmat-Durand, 2007). Ces travaux analysent les manières pour ces femmes de devoir concilier pratiques de consommations et, comme nous l’avons vu précédemment, rôle attendu de genre (de mère essentiellement et de standards moraux comportementaux) (Bouhnik, 2007) et les réponses sociales associées. Plus généralement, ces travaux montrent que les femmes usagères de drogues, en tant que mères potentielles, sont construites comme dotées en partie d’un comportement irresponsable et alors exclues des rôles et identités socialement acceptables (Murphy, Rosenbaum, 1999). De plus, ces messages publics adressés (directement et indirectement) aux femmes usagères de drogues et les représentations, discriminantes qui prévalent sont contradictoires (image de la femme irresponsable car atteinte d’une addiction et en même temps responsable de sa situation, de son choix par ce même usage) (Du Rose, 2015). Ces paradoxes, que l’on retrouve aussi pour les hommes, peuvent alors contribuer à des agencements identitaires fluctuants entre auto et allo-assignées, entre des descriptions polarisées autour d’images dépréciatives (Anderson et al., 2008).
29 Cette stigmatisation et cette réprobation est aussi dénoncée envers des femmes de couleurs et défavorisées. Les femmes en situation de précarité ou en errance, de minorités ethniques sont particulièrement criminalisées par l’usage de drogues (Page, Singer, 2010 ; Du Rose, 2015). Susan Boyd propose une analyse en ce sens, soulignant que les femmes usagères de drogues sont non seulement contrevenantes vis-à-vis de la loi mais surtout « défient les normes morales de la bourgeoisie sur le comportement féminin » (Boyd, 2004, 155). L’auteure articule ainsi les phénomènes d’usage de drogues et du traitement (médical, pénal, social, moral) à des rapports de pouvoir liés à l’ethnie, la classe sociale et au genre. Le traitement, notamment moral, de ces questions engendre ainsi des processus de hiérarchisations entre les consommatrices et non consommatrices, entre les femmes et les hommes consommateurs mais aussi, entre les femmes consommatrices elles-mêmes.
30 Les travaux féministes ont ainsi été féconds pour décrire les effets négatifs du stigmate [12] dans des travaux très divers (Link, Phelan, 2001). Ceux-ci ont notamment montré que les femmes, parce que femmes, font l’objet de stigmates particuliers, structurant partiellement des formes d’auto-jugements.
31 En parallèle de ces constats critiques, des auteures vont exposer comment des femmes usagères de drogues se saisissent et surpassent les images négatives allo-définies pour se constituer des formes de légitimités.
Les analyses en termes d’agencements et de capacités de résistances au sein de carrières de consommatrices de drogues
32 Dès les années 1960, les études de Howard Becker mentionnent des carrières déviantes d’usagers de drogues, selon trois phases : la transgression d’une norme, l’étiquetage public de la déviance et l’adhésion subjective à un groupe identifié comme déviant (Becker, 1985). Cette conceptualisation permet alors de contribuer à des formes d’« émancipation par rapport à certaines postures aux approches médicales et psychologiques […] » (Darmon, 2008, 153), en décortiquant des éléments déterminants non étudiés comme les « configurations successives de relations », les « contraintes structurelles mouvantes » et les « dynamiques des transformations tout à la fois objectives et subjectives des individus » dans lesquels s’inscrivent les parcours (Darmon, 2008, 151). Pour les femmes, il faudra attendre les années 1980 et l’étude de Marsha Rosenbaum [13] pour que des analyses en termes de carrières de consommatrices soient menées et que des possibilités d’adaptation, voire de retournement de stigmates, soient reconnus.
33 Les travaux de Dominique Duprez et de Michel Kokoreff peuvent aussi être signalés pour avoir décrit dans les années 2000 quelques carrières de femmes usagères de drogues issues de milieux populaires en France (Duprez, Kokoreff, 2000).
34 Au vu de ces éléments, il est possible de s’interroger sur le peu de travaux académiques en matière d’agencements des normes et des injonctions de tout ordre social pour des femmes usagères de drogues, la littérature en sociologie de la déviance étant pourtant prolifique à décrire l’importance de mécanismes renégociés concernant les hommes. En effet, dans ces vies présentées comme des successions de problèmes chez les femmes marginalisées, peu de place est laissée pour une analyse étudiant les conditions d’agencements possibles face à des structures sociales oppressives (Anderson, 2008). Les capacités de négociations se sont donc trouvées en partie niées. Initialement, ce sont surtout des études féministes qui reviendront sur certaines représentations, sociales, de la femme usagère de drogue comme victime, études centrées sur la vulnérabilité. Se démarquer de ce type d’approches qui ont polarisées la recherche autour des notions de vulnérabilité, de faiblesse, de pathologie, etc. permet d’appréhender les pratiques de femmes usagères de drogues selon des logiques et des expériences plus complexes (Anderson et al., 2008). En effet, les individus considérés de prime abord comme « dominés » peuvent aussi construire des formes de résistances et d’« infrapolitique » (Scott, 2006).
35 Plusieurs travaux montrent ainsi que les femmes interrogées contestent parfois l’image d’irresponsables et de passives. Les femmes consommatrices de drogues, en tant que réalité non homogène et sujet agissant, redéfinissent certaines représentations assignées et construisent des subjectivités en fonction des contextes (Jamoulle, 2009 ; Fernandez, 2010 ; Hoareau, 2012 ; Du Rose, 2015). Certes, au sein de processus d’étiquetage, une part des représentations négatives sont intériorisées (Link et al., 1987) mais il s’agit dans ces travaux d’insister plutôt sur les conditions de possibilités et les capacités d’agencements, d’adaptation et de négociations (Strauss, 1992) identitaires par ces femmes dans des contextes socio-économiques discriminants. À l’instar des études portant sur des usagers masculins, plusieurs recherches analysent alors les stratégies par lesquelles des femmes consommatrices de drogues redéfinissent leurs pratiques (Anderson et al., 2008 ; Du Rose, 2015) et procèdent à des formes de renégociation d’injonctions normatives. Au-delà d’analyses en termes de stratégies d’agencements, plusieurs travaux vont aussi faire de ces femmes des figures d’empowerment et des sujets plus politiques. Une partie des études va vouloir revenir sur différents stigmates en présentant des images de femmes émancipées. Dans ses travaux, Anne Coppel rappelle par exemple l’existence de quelques illustrations historiques de femmes usagères de drogues (« morphinées » ou usagères de drogues après la Première Guerre mondiale) qui ont pu aussi, à certaines périodes, rechercher à travers leurs pratiques des formes d’indépendance, d’émancipation et de subjectivité (Coppel, 2004). Dans une même perspective, quelques recherches vont aussi analyser les usages de drogues de femmes autour d’une notion peu intégrée, celle du plaisir. La consommation est décrite entre autres, comme une pratique autogérée permettant à des femmes de contrôler la douleur et le plaisir et comme un moyen de s’émanciper de formes de domination (Ettore, 2008 ; Du Rose, 2015). L’engagement dans la criminalité (usage, trafic, etc.) peut être aussi revendiqué comme forme d’émancipation face à des discriminations subies (Du Rose, 2015).
36 Figures repolitisées, il est possible de se demander néanmoins si certains travaux, dans leur volonté de combler une lacune académique quant à un traitement interactionniste et critique de la question, n’ont pas eu quelques fois tendance à surinvestir les aspects de possibilités de réitération du stigmate. Bien que ces femmes, décrites dans la littérature recensée, disposent de marges de manœuvre, dans quelle mesure arrivent-elles à moduler « […] le caractère surplombant des mécanismes de domination qui s’inscrivent dans leurs expériences quotidiennes » (Fernandez, 2010, 309) ? De plus, un grand nombre de recherches en sciences sociales vont, à l’inverse des travaux médicaux, se centrer sur les discours des femmes enquêtées et peuvent alors courir le risque d’être « prisonnier du discours des interviewés » (Darmon, 2008, 160), c’est-à-dire minimiser les composantes sociales de production de ces discours et leurs enjeux structurels. Là encore, la notion de carrière (conditions d’entrée et surtout de maintien dans la carrière) peut ainsi permettre à la fois de prendre en compte les perceptions, les discours des enquêtés, parvenir à les objectiver (Darmon, 2008) et analyser une pluralité de strates de sens des expériences (Cefaï, Gardella, 2012).
Conclusion
37 Ainsi, la façon dont est élaboré le savoir académique sur la question des usages de drogues par des femmes apparaît orientée principalement sur quelques thèmes de recherche, n’incluant pas toujours initialement l’analyse de la dimension centrale de la subjectivité de ces femmes.
38 En lien avec des normes de genre, plusieurs articles traitent notamment de thèmes se référant à des rôles et des traits souvent attribués aux femmes mais, sans toujours en questionner la construction sociologique ou l’orientation de la constitution du savoir académique. Il s’agit par exemple de la maternité, d’un « rôle de care », de la vulnérabilité, de la féminité, etc. Selon le genre, les usages de drogues ne semblent donc pas être étudiés sous le même prisme. Cela interroge ainsi sur des discours et des représentations à l’œuvre au sein du champ académique qui peuvent éventuellement contribuer à reproduire des stéréotypes de genre, d’autant plus si l’on considère que savoir et pouvoir font partie d’un même mécanisme de coercition et d’injonction normative (Foucault, 1969). En ce sens, les discours, notamment académiques, contribuent aussi à produire un savoir en faisant exister des catégories d’individus et en cadrant l’analyse sur certains aspects (et stéréotypes) de l’usage de drogues par des femmes. À l’inverse, ils peuvent également, comme dans le cas de plusieurs études féministes croisant sociologie du genre et de la déviance, contribuer à décentrer l’analyse de certains stigmates. Les recherches contemporaines sur les femmes usagères de drogues proposent souvent des analyses de trajectoires biographiques mais réalisent peu d’ethnographies, notamment en France, prenant pour étude spécifiquement les expériences institutionnelles, leurs parcours et ses effets au sein de dispositifs médicaux, pénaux et sociaux.
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Date de mise en ligne : 04/10/2018
https://doi.org/10.3917/ds.423.0569