Quel chemin la psychologie a-t-elle parcouru depuis 1920 avec Henri Piéron ? Regard de la CPPLF sur la visibilité
Pages 225 à 229
Citer cet article
- PSYCHOLOGIE EN LANGUE FRANÇAISE, Conférence des publications de,
- Psychologie en langue française, Conférence des publications de.
- Psychologie en langue française, C.-d.-p.-d.
https://doi.org/10.3917/rppg.072.0225
Citer cet article
- Psychologie en langue française, C.-d.-p.-d.
- Psychologie en langue française, Conférence des publications de.
- PSYCHOLOGIE EN LANGUE FRANÇAISE, Conférence des publications de,
https://doi.org/10.3917/rppg.072.0225
Notes
-
[1]
Cette évocation reformule un passage des pages 71 et 72 du livre de Françoise Parot, publié en 2017 par les Éditions Matériologiques. Les titre et sous-titre de cet ouvrage sont : La psychologie française dans l'impasse. Du positivisme de Piéron au personnalisme de Fraisse.
-
[2]
https://www.elsevier.com/solutions/scopus et https://www.elsevier.com/about/press-releases/science-and-technology/elseviers-scopus-partners-with-cwts-and-scimago-to-offer-multidimensional-evaluation-of-research-journals (“Metrics to be Powered by Scopus and Freely Available Online”)
-
[3]
http://www.academie-sciences.fr/fr/Rapports-ouvrages-avis-et-recommandations-de-l-Academie/du-bon-usage-de-la-bibliometrie-pour-l-evaluation-individuelle-des-chercheurs.html
-
[4]
http://www.ascb.org/dora/
-
[5]
http://www.cnrs.fr/dist/z-outils/documents/indicateurs%20bibliometriques%20Innovation_8sept2014.pdf
-
[6]
Cf. Nathalie de Kernier, Christian Ballouard : « D'une dérive universitaire, la publication qui va de soi, entre-soi », Travailler, 2018, 39, p. 201-215.
1 Partisan d'une psychologie physiologique, le 4 juin 1920, Henri Piéron écrivait au recteur de l'académie de Paris sur l'opportunité de la création d'un Institut de psychologie dans l'université française. En substance, il lui écrivit :
Monsieur le recteur, vous allez être bientôt saisi d'un projet de constitution d'un Institut de psychologie dans l'université. Par cette création, la France retiendrait sur son territoire des candidats aux études de psychologie. En effet, nombre de ceux-ci se voient contraints de s'inscrire dans des universités d'autres pays pour y trouver une formation adéquate à ce qu'ils recherchent, c'est-à-dire, en particulier, un enseignement de laboratoire.
Avec un Institut dans l'université française, il deviendrait possible d'y développer des études et des recherches. Ce serait d'autant plus important qu'un auteur américain se hâtait de proclamer il y a peu de temps que, pour un psychologue, la langue française était devenue inutile.
3 Le 11 janvier 1921, un décret crée cet Institut. Dans ses premiers statuts, l'article 1 stipule que son objet est l'enseignement de la psychologie théorique et appliquée et les recherches dans le domaine des sciences psychologiques [1]. Cet article 1 stipule son objet : la déclaration d'existence et l'ambition du développement de deux entités différentes, mais discordantes aussi, bien que mentionnées comme sans discontinuité. En effet, sont promues, d'une part, une discipline, la psychologie, au sens d'une psychologie unique et plutôt physiologique et de laboratoire et, d'autre part, les sciences psychologiques. Ce qui peut laisser augurer d'une ouverture élargie des champs d'investigations et des pratiques, bien qu'elles soient passées sous silence. Cet article annonce bien l'impasse où allait s'installer la psychologie française.
4 Cette ambiguïté initiale, permet-elle de conclure que ces statuts ont pris acte, à mots couverts toutefois, de l'existence de plusieurs sciences psychologiques et qu'aucune d'entre elles n'oserait se hasarder à naturaliser et à réduire les autres en une seule ?
5 En 2017, près de 100 ans plus tard, des enseignants-chercheurs, recrutés pour assurer des enseignements de psychologie en France, déclarent en substance qu'il n'y a qu'une seule langue scientifique en psychologie, l'anglais, et qu'il n'y a qu'une discipline appelée psychologie, celle-ci étant composée de sous-disciplines.
6 Ces collègues qui, nonobstant, ont candidaté en France pour former de futurs psychologues, devenant praticiens pour le plus grand nombre, répudient leur langue et les travaux de leurs collègues universitaires, dès lors que ces derniers n'ont pas publié dans des revues presque toutes anglophones, bien classées par une seule agence de notation : scimago. Or, scimago » est un outil commercial d'un éditeur privé, Elsevier [2], qui n'a pas mission de déterminer la qualité des travaux publiés dans des revues. Cette agence fait dépendre les qualités d'une œuvre d'indicateurs bibliométriques, dont la construction n'a rien de scientifique.
7 Les limites de tels indicateurs sont pourtant notoires. Des instances scientifiques reconnues, l'Académie des sciences [3], la Déclaration de San Francisco sur l'évaluation de la recherche [4] ainsi que le Comité d'éthique du cnrs [5] recommandent de ne pas les utiliser à des fins de recrutement, de promotion et d'évaluation des chercheurs.
8 Cette mise en dépendance résulte d'une suite d'équivalences, qui ressemblent fort à des sophismes. Elle prend appui sur trois présupposés de base imbriqués autant qu'erronés :
9 La quantité de citations d'une œuvre atteste de son haut niveau scientifique ;
10 bien qu'une parmi d'autres, scimago est déclarée la seule agence de notation faisant autorité en matière de haut niveau scientifique en psychologie ;
11 la psychologie est une discipline unique ; elle se compose de sous-disciplines.
12 Les partisans de la psychologie unique ignorent ces avis renouvelés d'instances scientifiques. En usant délibérément du terme de sous-discipline, ils nient l'existence de spécialités fondées sur des approches différentes en psychologie. S'ils raisonnent ainsi, on peut craindre qu'ils ne soient pas en mesure de se représenter intellectuellement, ni les développements actuels de la discipline à laquelle ils disent se rattacher, ni les caractères hétérogènes des spécialités les unes par rapport aux autres, du fait de leurs objets, de leurs paradigmes et de leurs techniques, ou encore de leurs visées pratiques et de construction du savoir.
13 Reposant sur un déni de la pluralité de la psychologie et un refus de savoir, ces trois présupposés sont présentés comme des vérités tellement évidentes, que leurs promoteurs se sentent exemptés d'avoir à en expliciter leur fondement.
14 La suite des raisonnements viciés est :
15 Seules des publications bénéficiant d'une bonne cote de popularité, auprès de l'agence de notation scimago, garantissent aux auteurs et aux œuvres en psychologie la bonne visibilité internationale.
16 Seules les revues anglophones bien notées par l'agence scimago assurent la bonne visibilité, supposée enviée par tous.
17 Seule à être internationale, cette visibilité atteste du haut niveau scientifique des publications.
18 Seule la visibilité via scimago est utile.
19 Publier en langue française est vain, les publications de langue française n'ayant pas la bonne visibilité internationale : la langue française est une langue locale et non scientifique puisqu'invisible en psychologie comme toutes les autres langues, à l'exception de l'anglais.
20 Hors la langue anglaise, toutes les autres langues sont inutiles.
21 Voilà comment semble raisonner la majorité actuelle des membres de la Section Psychologie du cnu (Conseil national des universités), au mépris du Code de l'Éducation, en outre.
22 Certes, cette nouvelle obligation, récemment adoptée par cette majorité, ignorante de la minorité, est présentée de façon « douce » en minimisant son importance et en occultant son sens. Elle n'en reste pas moins dangereuse pour la vitalité future des recherches en psychologie. En effet, seules deux publications bien notées sont exigées, sur une dizaine ou plus, devant figurer dans chaque dossier de candidature à la qualification aux fonctions de professeur en psychologie ; ou au moins une, la deuxième pouvant être constituée par un ouvrage international, à comité scientifique international de lecture, ce qui veut dire, eu égard à ce qui précède, que cet ouvrage doit être en langue anglaise.
23 Accepter cela, c'est considérer qu'un dossier – présenté par un candidat à la qualification souhaitant se présenter ensuite sur un poste à l'université – n'est pas recevable, puisque sans valeur, s'il n'a pas au moins deux bonnes notes attribuées par scimago, quelles que soient ses qualités d'enseignant et de chercheur et la consistance de sa production.
24 Accepter ces normes de publication en se rangeant, en définitive, derrière les prescriptions de cette agence de notation, via la section psychologie du cnu – sa majorité ne voulant juger que selon ces critères – revient à obéir à un éditeur privé, dont les intérêts ne sont ni ceux de l'université ni ceux de la recherche, mais plutôt ceux du profit ; une partie de ces revues, retenues par scimago, demandent, en effet, entre 1 000 et 2 000 dollars pour publier, sans pour autant que la qualité de l'expertise soit toujours au rendez-vous.
25 Exiger le label scimago est un critère d'exclusion. Cela équivaut à une déclaration de nullité de tout dossier non homologué par scimago. C'est dénigrer toutes les autres revues. Insidieusement, les auteurs seraient-ils ainsi invités à ne publier que dans les seules revues retenues par scimago ? Seraient-ils objet d'une pression indirecte pour se faire tous complices de la programmation de la mort de la pluralité des langues, des recherches, des formations, des pratiques, et, bien entendu, de toutes les autres revues, notamment francophones, alors que celles-ci touchent un lectorat conséquent de professionnels de terrain, et pas seulement d'enseignants-chercheurs, et qu'elles contribuent à la mission de diffusion des connaissances ?
26 Accepter, c'est participer à son propre asservissement à une langue et à une pensée prompte à suivre des effets de mode ; c'est appauvrir la psychologie en supprimant sa pluralité.
27 Les auteurs, chercheurs et enseignants-chercheurs, qui utilisent le français comme langue de travail – ou une autre langue, comme l'allemand, l'anglais, l'arabe, l'espagnol, l'italien ou le portugais et bien d'autres – savent que l'on ne pense pas de la même manière dans une langue que dans une autre. De leur place originale, les psychologues le savent. Pourquoi devraient-ils accepter ce qui s'apparente à une nouvelle figure de la domination coloniale où une petite minorité œuvrant dans une spécialité particulière veut imposer à toutes les autres une seule et unique langue, alors qu'elle ignore les caractéristiques des autres territoires ou spécialités et approches de la psychologie auxquels leurs collègues se vouent ?
28 Comme l'a montré [6] la Conférence des publications de psychologie en langue française (cpplf), d'une part, les revues bien classées par scimago ne sont pas toutes aussi rigoureuses qu'on le dit, d'autre part, l'audimat, le principe de décision pour attribuer une bonne note, n'a jamais fait science. Il révèle plutôt un rapport à la norme et une volonté de pression à la conformité qui n'ont rien à voir avec l'ambition intellectuelle qu'est censée promouvoir et exiger l'université, dont la capacité de penser de ses professeurs, la valeur de leurs travaux, et la fécondité de ceux-ci pour les praticiens en particulier.
29 Promouvoir l'hégémonie d'une seule langue dans le monde et disqualifier les travaux publiés dans d'autres langues n'est pas acceptable. Encourager le plurilinguisme serait une toute autre démarche. Le français n'a pas à être dénigré, il est et doit rester une langue de référence privilégiée (loi Toubon n° 94-665 du 4 août 1994) pour l'université. C'est nécessaire pour garantir la transmission des avancées scientifiques, pour les étudiants et les professionnels, ainsi que pour entretenir le rayonnement international de notre langue et de notre université.
30 La cpplf – avril 2018
31 Courriel : publipsycho@gmail.com