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L’identité en état-limite : les destins de la tautologie… identitaire et la fonction instituante de l’intrus

Pages 39 à 51

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  • Duez, B.
(2015). L’identité en état-limite : les destins de la tautologie… identitaire et la fonction instituante de l’intrus. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 64(1), 39-51. https://doi.org/10.3917/rppg.064.0039.

  • Duez, Bernard.
« L’identité en état-limite : les destins de la tautologie… identitaire et la fonction instituante de l’intrus ». Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2015/1 n° 64, 2015. p.39-51. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2015-1-page-39?lang=fr.

  • DUEZ, Bernard,
2015. L’identité en état-limite : les destins de la tautologie… identitaire et la fonction instituante de l’intrus. Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, 2015/1 n° 64, p.39-51. DOI : 10.3917/rppg.064.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2015-1-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rppg.064.0039


Notes

  • [1]
    Je préfère à « tout d’abord identique » la traduction « de tout près identique » qui me semble plus juste par rapport au texte.
  • [2]
    S. Freud, « La dénégation » (1925), dans Résultats, idées, problèmes II, tr. fr., Paris, Puf, 1985, p. 137.
  • [3]
    On retrouve en mathématiques ce terme de consistance. Une théorie est consistante, si elle est non-contradictoire par rapport à ses postulats, si elle est complète par rapport à son champ et si ses déductions sont décidables. Dans le cas des mathématiques, on sait depuis les recherches axiomatiques que ceci ne peut être qu’une tendance.
  • [4]
    S. Freud, L’interprétation des rêves (1900), Paris, Puf, 1967, p. 512.
  • [5]
    S. Freud, Minutes de la société psychanalytique de Vienne, séance du 29 novembre 1909.
  • [6]
    L. Wittgenstein, Tractatus logico philosophicus (1918), trad. fr., Paris Gallimard, 1961, 4.462.

1 Les manifestations sociétales contemporaines autour des problématiques de l’identité ne sont pas sans évoquer ce que les psychothérapeutes et psychanalystes qui travaillent avec des patients en état-limite rencontrent dans leur pratique. Si les manifestations symptomatiques peuvent varier en fonction des champs dans lesquels elles se présentent, en revanche on peut constater un certain nombre de constantes dans les mouvements psychiques tournant autour des problématiques identitaires. Dans le cadre de nos pratiques psychanalytiques, nous sommes plus souvent confrontés aux problématiques des identifications qu’aux problèmes des identités constituées, même si, bien sûr, chacun de nous est convaincu du lien intime entre les problématiques de l’identification et les concrétions identitaires sociétales : emblèmes identificateurs d’appartenance à certaines catégories culturelles, communautaires, professionnelles, etc. La difficulté qui réside dans les transcriptions de la dynamique identificatoire à la catégorie des identités sera le fil de notre questionnement.

2 Une petite séquence en milieu institutionnel va nous servir d’entrée clinique. Pour bien situer la scène, il s’agit d’un foyer de semi-liberté pour adolescentes. Lorsqu’elles partent en déplacement de loisir, un éducateur ou l’homme à tout faire du foyer les filment ou elles se filment entre elles avec la caméra du foyer. Les éducateurs nous ont fait visionner cette vidéo en synthèse car elle paraissait intéressante.

3 On entend le vidéaste (homme à tout faire), discuter avec un groupe d’adolescentes. Les éducateurs assistent discrètement à la scène. Une des adolescentes se tourne vers la caméra.

4

Elle s’adresse à lui : « Non, je veux pas être prise avec elle (sa voisine), je ne l’aime pas. »
Le vidéaste : « Je filme tout le monde, tu n’es pas la seule. »
L’adolescente : « Je ne les aime pas non plus. »
Le vidéaste : « Il n’y en pas que tu aimes ? »
L’adolescente, en tournant la tête vers le groupe : « Non, elle, je ne l’aime pas, elle non plus, etc. ».
Le vidéaste, en la taquinant : « Finalement, t’aimes personne. »
L’adolescente : « Non, et toi non plus. »
Le vidéaste en rigolant : « et toi, tu t’aimes ? »
L’adolescente : « Oui mais pas toute(s), il y en a que j’aime, il en a que j’aime pas. »

5 Dans la vidéo, l’intensité des réactions des adolescentes montre que nous sommes dans une urgence narcissique de différenciation par rapport à des semblables. Toutes sont placées dans ce foyer après des ruptures psychiques majeures.

6 L’angoisse d’intrusion, actualisée par le regard du vidéaste, conduit la jeune à manifester, dans une urgence psychique, une affirmation identitaire de rejet de tout autre (« j’aime pas »), ce faisant elle court-circuite l’économie et la dynamique de la complexité identificatoire. Elle tente d’escamoter le vécu d’indécidabilité lié à la menace que constituent les « éléments psychiques » insuffisamment consistants (les autres jeunes) dans sa scénalité subjectale. Lorsque, enfin, la jeune s’adresse au vidéaste et qu’elle lui dit qu’elle ne l’aime pas, celui-ci, en la renvoyant à son désamour interne, fait apparaître la façon dont elle se situe : « Je m’aime oui mais pas toutes. » Nous voyons le travail de la localisation psychique par la transformation de la destructivité en haine.

7 Cette petite scène évoluait vers une violence généralisée, mais elle est tempérée par la présence bienveillante, discrète et amusée des éducateurs, qui donne une assurance au jeu et au ton humoristique du vidéaste. Le vidéaste, en renvoyant à la jeune « Et toi, tu t’aimes ? » fixe le détour et le retour des diffractions pulsionnelles de la jeune par l’objet-autre (instancié par lui-même). La consistance de l’objet élu dans la scène permet la réponse de la jeune, puis la reconnaissance de la multiplicité et de la conflictualité des enjeux qui l’animent. Le travail de différenciation par une haine suffisante : « Je m’aime oui mais pas toutes » signe les traces du travail du négativisme, puis de la haine, mais aussi l’initiation de son dépassement par une démarcation identitaire intérieure en étayage sur une haine bien tempérée ouvrant à la conflictualité psychique.

8 Les agirs « antisociaux » sont le plus souvent une réponse à l’impossibilité à localiser un objet non fiable, donc psychiquement inconstant : est-il intérieur ou extérieur ? Est-ce soi ? Est-ce l’autre ? Ou quelques autres ? Pour se préserver une localité psychique, le sujet qui ne peut s’articuler sur l’intériorisation d’états psychiques, d’objets, de vécus intersubjectifs suffisamment fiables, transforme la scénalité subjectale tout entière en objet. Ces sujets vivent dans une potentialité intrusive constante, dans un état où, confrontés à la constance de la poussée pulsionnelle, ils se trouvent dans une impossibilité à destiner l’excitation liée à la pulsion. L’excitation croît alors sur place, subvertissant les intrications pulsionnelles et la consistance des liens psychiques. Il s’agit d’une situation d’indécidabilité radicale, dont j’ai souligné qu’elle constitue le paradigme initiateur de toutes les théories traumatiques chez S. Freud (Duez, 2002).

Jugement d’attribution et identité

9 Dans le deuil, la libido attachée à l’objet perdu reflue sur le Moi. Dans la mélancolie, le sujet construit son délire sur cette perte supposée. Les sujets en état-limite se trouvent confrontés à des d’objets non fiables ambigus, et des retrouvailles avec l’objet incertain.

10 la différence du délire mélancolique, le sujet en état-limite s’inscrit une dynamique d’agir une espérance-désespérée. L’espérance conduit à s’approprier la scène où l’objet instable pourrait advenir. La désespérance conduit à une tentative de se dédommager en s’appropriant la scène comme objet. Cette configuration génère ce que j’ai nommé, en appui sur une clinique de l’errance et de la tendance antisociale, l’obscénalité (Duez, 2000). La différence avec la solution mélancolique est que la solution que je nommerai par facilité « anti-sociale » ou « état-limite », est une tentative permanente de provoquer la scénalité où l’objet devrait advenir, elle est une interrogation en acte de la scénalité où l’objet devrait advenir. Cette provocation actualise le processus de vengeance restreinte ou généralisée.

11 Si nous reprenons notre scène, nous voyons que le « Je ne les aime pas » appartient à l’identification originaire comme premier lien d’attachement, il correspond à un attachement par le lien de rejet qui permet de conserver l’ambiguïté de l’espérance-désespérée à l’égard de plus d’un autre. Dans des situations moins encadrées, notre jeune serait passée à l’agir. Quand le vidéaste désigne dans la scène d’autres non-moi-objets possibles, elle réagit en l’isolant de l’ensemble du groupe (un parmi d’autres), « Et je ne t’aime pas toi non plus ». Le premier mouvement figure de façon très précise comment le mouvement de rejet invente le non-moi dans une tension destructrice d’anéantissement de l’intrus. Elle ne hait pas un objet, elle tente d’anéantir l’intrus pour que cesse la déstabilisation de l’homéostasie de l’espace psychique subjectal ambigu inhérent à la scénalité originaire (Bleger, 1975, 1981). Par son intervention, le vidéaste induit le deuxième mouvement, il défléchit cette destructivité sur lui. Assigné en position d’intrus, il assume cette position et, sous une forme interrogative très heureuse, actualise la question inhérente à l’obscénalité dans le rapport de la jeune à elle-même. Sa question « Et toi, est-ce que tu t’aimes ? », met en scène la défaillance des liens psychiques qu’engendre l’état d’intrusion persistant. L’aveu « Oui, mais pas toutes » montre comment l’interrogation décompose le démenti portant sur l’état intrusif de mal-être.

12 Il me semble que « Je ne les aime pas » relève du jugement d’attribution tel que S. Freud le traduit dans les termes de la conflictualité psychique : « Le moi plaisir originel, comme je l’ai exposé ailleurs, veut s’introjecter le bon et jeter hors de lui le mauvais. Le mauvais, l’étranger au Moi, ce qui se trouve à l’extérieur, est pour lui tout d’abord [de tout près [1]] identique [2]. »

13 Ce petit extrait de « La dénégation » nous permet d’envisager différemment le passage de l’identité à l’identification et de l’identification à l’identité. La question de la proximité de l’étranger et de son identité au moi-plaisir dans la dynamique de la scénalité originaire est posée, qu’on la comprenne du côté génétique « tout d’abord », ou du côté topique « de tout près ». La possibilité de cette double acceptation montre la valence formelle du lien d’identité. Dans toutes les occurrences de la notion d’identité, identité personnelle et sociale, identité de pensée, identité de perception, identité formelle…, nous pouvons constater cette propriété commune : l’identité tend à garantir la persistance ou la consistance [3] d’un élément à lui-même.

14 Ceci nous conduit à faire le lien avec les notions d’identité de perception et identité de pensée. La première est posée par S. Freud dans une dimension hallucinatoire, où la persistance du percept vise à maintenir une constance psychique, la seconde, l’identité de pensée, « s’intéresse essentiellement aux voies de communication entre les représentations sans se laisser détourner par leur intensité [4] ». Elle est posée dans un rapport de consistance sur la base des retrouvailles avec du « suffisamment identique ».

L’identité formelle

15 Pour analyser ce lien entre les différentes occurrences de la notion d’identité, je partirai d’une remarque de S. Freud [5] : « La forme est le précipité d’un contenu plus ancien. » En prenant en compte le point de vue générique et formel, nous retrouvons une forme abstraite de l’identité qui se rencontre dans la logique formelle. En 1930, J. Herbrand, à partir de ses recherches sur l’axiomatique et la démonstration, montre dans le cadre du calcul des propositions que les connecteurs logiques que nous utilisons dans le raisonnement : « et, ou, si alors, ou bien ou bien, etc. », peuvent être construits dans le calcul des propositions à partir d’un connecteur unique : l’incompatibilité.

Description de l'image par IA : Tableau logique avec des propositions et des symboles de vérité.

16 De ceci J. Herbrand tire ce postulat qui permet de construire tous les autres connecteurs logiques :

17 « P I P » ├ « ~p ». Soit : « P est incompatible avec P » est « nonP ».

18 « ~ », signe de la négation, est dans le calcul des propositions le seul connecteur unaire. Il possède une propriété qui est celle d’inverser les valeurs de vérité de toute proposition. Ce qui est important pour nous est de souligner que « ~ » est un signe performatif. On pourrait dire un méta-signe.

19 Je considère « ~ » comme un signe indiciaire qui nomme une action : l’invention par le sujet de l’affirmation subjectale de l’incompatibilité qui est l’action psychique d’assigner un élément incompatible à lui-même hors du champ de la logique, de l’identité de pensée, voire de son être au monde. L’efficacité symbolique de ce signe se décline en appui sur :

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  • la trace formelle du lien d’affirmation d’incompatibilité nécessaire avec tout élément inconsistant à lui-même,
  • la trace formelle du lien d’incompatibilité suffisante entre soi et quelques autres qui est la condition des liens psychiques à l’autre et plus d’un autre,
  • la trace formelle du retournement vers le sujet par « au moins un autre et/ou plus d’un autre » du rejet qui sous-tend l’incompatibilité, ce qui se traduit dans la fonction d’inversion des valeurs de vérités que possède ce signe.

21 Le connecteur de l’identité d’une certaine façon entérine cette assomption.

22 Reprenons avec l’identité la même opération que pour l’incompatibilité.

Description de l'image par IA : Tableau avec trois colonnes : Proposition P, identité (=), Proposition Q. Contient des termes VRAI et FAUX en français.

23 « P≡P » est une proposition toujours vraie. C’est une tautologie. L. Wittgenstein soulignait que : « Une tautologie contient chaque état de fait possible [6]. » Nous considérerons surtout la fonction psychique (et non logique) de la tautologie qui est de délimiter un champ d’états de fait pour un sujet.

24 Ce lien met en évidence l’écart symbolique entre les valeurs de vérité du vrai et du faux : le vrai ne peut être incompatible avec le vrai alors que le faux peut être incompatible avec le faux sans altérer la valeur de vérité du lien. Nous voyons ici apparaître un lien entre le vrai et l’identique : le vrai est ce qui est compatible à lui-même. Nous retrouvons là sous une autre forme une formule bien connue des mathématiciens au Moyen Âge : « Du faux, il peut suivre n’importe quoi. »

25 Dans le cas de l’identité, nous voyons comment la tautologie contient tout état de fait au prix de l’évacuation de l’incompatibilité du vrai au vrai. Il se dégage de ceci que « P≡~P » est une antilogie qui exclut tous les états de fait. Cette exclusion radicale est liée à la valence performative de « ~ » qui garantit, comme S. Freud l’avait très bien remarqué dans la dénégation, la constance de l’efficacité du refoulement et, en ce qui concerne « pIp », je dirais, garantit la constance du refoulement originaire. C’est ainsi que le « Non » invente une forme plus économique de conflictualité psychique. S. Freud (1925) disait que le « non » est une estampille comme le « made in Germany ». Nous dirions qu’il estampille par défaut l’identité en indiquant l’inactualité, dans la conscience, des éléments en conflictualité à eux-mêmes. Lorsque l’assomption symbolique du rejet par le « Non » ne peut advenir, le sujet s’organise sur le mode du négativisme, dans l’agir et dans une tentative désespérée d’encadrer l’agir par le démenti et ses occurrences actuelles : la logique de la vengeance, la nécessité du mensonge, etc. Au cœur de l’abstraction la plus radicale de la notion d’identité, nous retrouvons les formes les plus archaïques de son fondement. L’abstraction radicale de la pensée formelle est en fait une concrétion formelle de mécanismes extrêmement archaïques.

26 Notre énonciation d’affirmation identitaire, « Je suis moi-même » est une réplique de cette forme tautologique. De même, les précautions oratoires : « Moi, personnellement, je dirai » contiennent une assomption formelle de la tautologie identitaire, la réplication du même se pose comme garant de la fiabilité ou de la sincérité de l’interlocuteur. N’est-ce pas là un point de coïncidence entre l’identité de perception et l’affirmation identitaire ? La tautologie identitaire n’est-elle pas alors la précipitation, la trace formelle symbolisée, de l’hallucination liée à l’identité de perception ? Les trois éléments « moi, personnellement, je… » ne signent-ils pas les parcours de la tendance à l’identité de pensée qui ne se laisse pas détourner de son but pour, après un détour par d’autres voies de communication, revenir à une identité une attribution originaire de soi-à-soi (nous sommes alors dans une logique pictogrammatique (Aulagnier, 1975) ? D’une certaine façon, l’hallucination liée à l’identité de perception n’est-elle pas le soubassement originaire et primaire de la tautologie identitaire et la trace de la tentative d’attribution originaire du sujet à lui-même ? La tautologie identitaire, comme l’identité de perception, suppose l’exclusion (formelle et non plus hallucinatoire) de l’inconstance radicale, de ce qui ne peut être attribuable, de ce qui ne peut contenir aucun état de fait à savoir « PIP », élément radicalement inconsistant à lui-même. L’affirmation identitaire est une réaction défensive d’urgence fréquente en présence d’une situation, d’un objet psychique inconsistant à lui-même dans la scénalité psychique, élément qui confronte le sujet à des vécus d’ambiguïté et d’indécidabilité.

27 De la même façon, les affirmations identitaires de sujets, de clans ou de communautés, dans certains moments critiques de vécus groupaux ou sociétaux, sont des équivalents hallucinatoires. Les sujets « états-limite ou psychopathes » assignent l’autre et plus d’un autre dans leur tautologie ou leur antilogie identitaire. Ils tendent à s’attribuer la scénalité psychique collective en la captant via un objet « toxique » avec lequel ils entretiennent un lien exclusif. Les prises d’otages sont une mise en scène typique de la façon de capter l’intégralité de la scène psychique d’une société comme son objet propre. Le syndrome de Stockholm est une conséquence typique de l’actualité de la captation hallucinatoire des otages par la revendication identitaire archaïque que mettent en scène le ou les preneurs d’otages.

28 Cette opposition entre le totalitarisme de la tautologie de l’un et l’anéantissement de l’antilogie du rien nous ouvre sur la radicalité des enjeux identitaires.

La fonction identitaire de l’intrus

29 L’infans, dans la détresse originaire où le confronte notre défaillance instinctuelle liée à notre immaturité première, mais aussi certains sujets dans les premiers temps du travail psychanalytique de groupe (cf. Duez, 2002) se trouvent dans des configurations qui relèvent de l’état d’intrusion. La jeune, dans la scène, ne peut lier psychiquement les éléments psychiques (objets, images, imagos, etc.) et n’a d’autre solution que de tendre à les annihiler dans son monde psychique en utilisant la constance de la poussée pulsionnelle pour les rejeter. Ce rejet constant et radical lié à la constance de la poussée pulsionnelle est le contre-investissement qui sous-tend l’actualité constante du refoulement originaire.

30 Dans ce premier temps de notre scène, nous sommes à l’inverse de la dynamique de l’efficacité symbolique dans l’énonciation signifiante, qui figure symboliquement la démarcation et le lien entre les sujets. La parole énoncée est utilisée, ainsi que dans l’injure, comme un agir verbal. La charge pulsionnelle devient un indice qui confère au signe sa valence et son efficience d’agir. L’ambiguïté, inhérente à toute formulation négative, fait l’économie de la conflictualité intrapsychique et intersubjective car elle permet d’assimiler l’environnement à sa propre scène psychique en faisant l’économie de la conflictualité intérieur/extérieur. Le retournement « Je m’aime oui mais pas toutes » montre l’appropriation du travail de démarcation qui va lui permettre l’accès à une identité suffisante par-delà la conflictualité.

31 La tendance à l’anéantissement de l’intrus dans la scénalité psychique subjective, protège le sujet confronté à l’excitation liée à la constance de la poussée pulsionnelle. Lorsque le sujet rencontre au moins un autre qui survit à cette diffraction pulsionnelle généralisée, voire à cette destructivité généralisée, manifestation de la tendance au retour vers l’inanimé lié à la pulsion de mort, il peut les adresser vers l’intrus. L’intrus, la haine de l’autre étranger, protège le sujet et de la désintrication pulsionnelle, et du retournement de la destructivité sur lui-même. L’intrus, pour un sujet en situation à forte potentialité traumatique, a une fonction structurante. Pour tous et chacun, l’intrus est l’imago qui accompagne la traversée des fantasmes originaires et des complexes familiaux.

32 Cet intrus insistant et persistant comme objet-autre dans un ailleurs, figure parentale ou figure tutélaire, est « instancié » par le sujet comme objet-autre-salutaire. Nous retrouvons cela dans les cures individuelles avec des patients états-limites sous la forme initiale de l’analyste comme figure émissaire, avec son cortège de transferts idéalisants, que ce soit sous forme négativiste ou sous forme idéalisante. Nous la retrouvons dans les groupes dans les configurations de dépendance et d’attaque-fuite (Bion, 1961) et leur destination fréquente vers une victime émissaire. Nous retrouvons cela aussi dans la fonction instituante groupale et sociétale de la figure de l’intrus sacralisé en bouc émissaire chez R. Girard (1971). Si nous acceptons ce lien entre les formes identitaires, nous avons une illustration très précise des théories qui soulignent que le groupe, l’institution et la société sont dépositaires des formes les plus archaïques du psychisme (Bleger, 1966 ; Jacques, 1955).

33 Pour développer ceci, je voudrais revisiter deux textes de J. Lacan (1938, 1949), le complexe de l’intrusion en le confrontant à une hypothèse de D.W. Winnicott, et le stade du miroir en reprenant la clinique du miroir.

34 Dans le complexe de l’intrusion, J. Lacan, à partir d’un texte de Saint Augustin, décrit la situation d’un aîné dans une relation d’envie destructrice à l’égard d’un puîné au sein de la mère. Contraint de renoncer à sa volonté meurtrière, il découvre alors que, s’ils partagent le même objet, c’est qu’ils sont des semblables. Cette reconnaissance ouvre tout le champ de l’identification au semblable.

35 D.W. Winnicott souligne que, du point de vue l’enfant, c’est l’enfant qui crée la mère. S’il en est ainsi, l’intrus endommage les liens originaires de la scénalité psychique de l’enfant, en particulier le lien exclusif et salutaire à la mère. L’intrus vient menacer la consistance, c’est-à-dire les modes d’être-ensemble des éléments psychiques qui constituent la scénalité psychique auto-engendrée en et par la présence de l’intrus-objet-salutaire originaire. Si l’enfant renonce à anéantir l’étranger-intrus, c’est par peur de menacer, voire de détruire, en même temps que l’intrus, le lien salutaire, issu de la première transformation de l’intrus en objet-salutaire-mère, autrement dit, en termes factuels, de perdre l’amour de la mère. Ceci viendrait effondrer l’ensemble des liens de consistance psychique, de l’être-là ensemble des éléments de sa scénalité psychique. Notons que cette configuration de l’être-là ensemble sous-tend l’appareillage psychique groupal (Kaës, 1976) de tous et chacun dans la consistance scénale.

36 Ceci est à mettre en lien avec l’espérance désespérée impliquée dans l’obscénalité. W.D. Winnicott (1956) souligne que la principale caractéristique de la tendance antisociale est qu’elle cause un dommage dans l’environnement. En fait, le sujet se dédommage en imaginant faire éprouver à d’autres le dommage vécu par lui-même dans les liens d’attribution originaires (par le vol, par exemple). Il y a un authentique échange généralisé du dommage. Nous sommes dans des liens de vengeance, dans la loi du talion : œil pour œil, dent pour dent. La compulsion à la vengeance généralisée menace la consistance subjectale et identitaire du vengeur, vengeur d’autant plus redoutable qu’il est effrayé, terrorisé par le caractère implacable du processus d’anéantissement inhérent à la vengeance. La vengeance menace la consistance, intrapsychique, intersubjective, trans-subjective et collective par la diffraction de cet effroi lié à la vengeance. Cette configuration de la vengeance généralisée interdit toute stabilité identitaire autre que dans un-être-à-la-mort. Le sujet, de ce fait, est souvent contraint de s’aliéner dans des identités claniques ou communautaires typiques des liens dans les communautés mafieuses. La vengeance généralisée interdit la suture identitaire subjectale par-delà la conflictualité, car la nature même de la conflictualité qui lui est liée constitue une menace d’auto-anéantissement.

37 Si l’on reprend ce qui précède, que ce soit au niveau de la scène ou de nos analyses, il devient clair que l’espoir est celui de rencontrer au moins un autre qui résiste à la tendance hallucinatoire qui accompagne l’agir, ainsi qu’au dommage et/ou au mensonge qui lui sont associés. Cet Autre protégerait le sujet « antisocial » de la compulsion de vengeance généralisée. Cet autre est la trace de l’objet salutaire dont le sujet s’estime déprivé par l’environnement.

L’intime intrus

38 En contrepoint de ce qui précède nous retrouvons la clinique du miroir.

39 Le premier mouvement de l’infans face au miroir est celui d’une précipitation vers ce miroir. De façon quasi constante, il vient se coller au miroir, fréquemment le frappe avec une excitation non négligeable. Passé ce premier temps, il y a un moment de stase, il s’intéresse à l’environnement reflété. Il y retrouve le reflet de la personne ou des objets familiers qui se présentent dans le miroir. Il retourne ensuite vers le miroir, tente de s’en saisir et fait alors une expérience princeps : le reflet ne présente pas l’ensemble des propriétés sensorielles nécessairement liées dans sa mémoire aux objets aperçus. La contexture, le volume, voire la chaleur s’il s’agit d’une personne ou d’un animal, sont absents de cette surface lisse, dure et froide. Et c’est à partir de ce moment que l’on voit s’opérer le va-et-vient du regard entre le reflet et l’objet qui va conduire au sacrifice de la chose et constituer le reflet comme indice ou comme signe d’une forme nouvelle de l’être-avec cet objet familier : la forme spéculaire.

40 Cette expérience rencontre en partie celle de l’intrus mais s’en différencie d’une façon qui concerne directement notre sujet. L’enfant, lorsqu’il est suffisamment près du miroir, se trouve pris dans une figuration à la fois familière et étrange. Nous sommes dans une situation d’étrange familiarité (Unheimliche), l’ensemble des éléments sensoriels ne sont pas coprésents dans leur contiguïté psychique habituelle. Pour constituer le reflet comme signe de présence de l’objet et comme signe en présence de l’objet, l’enfant doit renoncer à plusieurs éléments (volume, texture, chaleur, sensation tactile, olfactive, orale, etc.) habituellement contigus. La nécessité psychique imaginaire qui tisse la consistance scénale des objets se trouve questionnée et radicalement modifiée.

41 Deux faits vont être particulièrement importants :

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  • le mouvement de précipitation vers le(s) reflet(s) des élément(s) familier(s) qui le confronte à son propre reflet. Il est à lui-même son propre intrus dans la scène et il va falloir qu’il constitue les autres comme reflets pour pouvoir lui-même y reconnaître son reflet propre et accomplir la suture identitaire imaginaire ;
  • le miroir opère une opération symbolique en renvoyant le sujet à sa propre délimitation imaginaire et lui assigne une forme symbolique de l’être-ensemble et de l’être-à-soi en précipitant toute une part de la consistance scénale subjective dans le reflet et dans l’identité formelle.

43 Nous touchons ici une dimension essentielle, mais souvent peu prise en compte qui est la fonction transformationnelle du miroir comme objet symbolique inscrit dans des codes culturels. Narcisse se noie dans son reflet aquatique pendant que l’infans s’institue comme personne dans le miroir. La différence radicale est la dimension de la position érigée du miroir. La verticalité du miroir présente le reste symbolique différentiel qui rattache le sujet à la verticalité de l’espèce humaine. C’est ce travail symbolique, inhérent au reste symbolique dans tout objet technique, qui opère comme adresse d’au moins un sujet à au moins un autre sujet. Nous sommes ici au point où un ordonnancement symbolique culturel déjà là assigne l’infans dans l’humanité de son destin.

44 Dans la complexité du miroir, le sujet se construit un soi imaginaire comme objet par défaut, comme l’objet étrange et persistant d’une scénalité spéculaire isomorphique à sa scénalité psychique. Le sujet se reconnaît par la contiguïté à au moins un élément familier. Notons que faute d’au moins un sujet et souvent quelques autres pulsionnellement investis et identifiables (la mère dans le stade du miroir), l’enfant se tourne vers la collection des éléments familiers inertes ouvrant à la bascule vers la configuration de l’obscénalité. Il se situera alors par rapport à des choses inertes, toute la scène devient son objet, et toute déprivation de ces choses inertes pourra appeler à la vengeance par rapport au dommage imaginaire qui lui est causé.

45 Nous retrouvons ce travail de la fonction instituante de la place psychique de « l’intrus-autre ». Le sujet se rencontre lui-même identique et différent au lieu où advient l’intrus, lieu de destination du tropisme vers l’anéantissement de la tension liée à la pulsion de mort. Cette reconnaissance de cet intrus autre et lui-même figure symboliquement la suture identitaire imaginaire du sujet quand il accède à la démarcation par l’incompatibilité. La re-con-naissance de l’incompatibilité suffisante du reflet dans l’instant du miroir illustre comment le sujet se libère de l’emprise imaginaire en passant de la valence absolue (tautologique) de l’identité à la valeur relative de la similarité dans l’identification ce qui ouvre l’assomption subjectale dans un rapport à l’autre, au prochain, au semblable et au suffisamment étranger.

46 Notre petite scène institutionnelle nous a permis d’illustrer une difficulté liée à la forme même de l’identité, à savoir sa dimension tautologique. Le principe d’identité est un contrat collectif où nous nous garantissons une fiabilité par des rapports de vérité qui supposent la persistance et la consistance d’un sujet, d’un élément psychique à lui-même. Nous avons pu voir comment le lien formel identitaire confère largement au vrai son efficacité symbolique : le vrai est ce qui ne peut être en conflit à lui-même sauf à se désavouer. Cette tautologie comme toute tautologie borne un champ psychique, celui de la conscience mais comme tout cadre, elle doit rester discrète et suffisamment immobile (Bleger, 1966). Si, comme au début de notre scène, ce cadre tautologique est mis en cause, il montre alors ce qu’il doit à la pulsion de mort et à la destructivité. Nous avons vu que les défaillances identitaires actuelles ne sont pas tant liées à une carence radicale de l’objet qu’à une impossibilité à lier psychiquement les conditions de possibilité et de figurabilité pour le sujet de l’émergence des objets. Ceci interdit tout lien de consistance (d’être-ensemble) de la scénalité psychique et de fiabilité de l’autochtonie subjectale. Les sujets vont alors provoquer les concrétions identitaires déposées dans la famille, la collectivité, les institutions et la société en espérant créer les conditions d’émergence de liens psychiques suffisamment fiables mais aussi en demandant leur dû face au dommage dont ils les considèrent comme responsables. Ces agirs de dédommagement convoquent un processus de vengeance tendant à se généraliser. La tendance groupale, institutionnelle sociétale et subjectale à la superposition de l’identique et du vrai, comme nous l’avons vu dans la logique des propositions, suppose que tout sujet est suffisamment identique à lui-même par-delà sa conflictualité intra-psychique, inter- et trans-subjective. Tout agir réel, imaginaire ou symbolique mettant en cause ce contrat narcissique originaire fondateur, authentique incorporât culturel (Rouchy, 1990), est une attaque de l’autochtonie subjectale qui induit en réponse une affirmation identitaire s’énonçant sous la prégnance des modes hallucinatoires de l’identification primaire : « Je suis moi-même-personnellement-tout ! » Toute mise en cause de cette totalité identitaire appelle dédommagement du dommage subi car elle est une menace potentielle de bascule d’un sujet vers l’antilogie radicale de la vengeance généralisée.

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Mots-clés éditeurs : carences identitaires, fonction identitaire de l’intrus, identité formelle et identification, l’identité et le vrai, processus de vengeance généralisée

Date de mise en ligne : 19/05/2015

https://doi.org/10.3917/rppg.064.0039