Compte rendu

La réception de Rousseau dans la littérature slovène avant 1941

Pages 303 à 319

Citer cet article


  • Smolej, T.
(2012). La réception de Rousseau dans la littérature slovène avant 1941. Revue de littérature comparée, 343(3), 303-319. https://doi.org/10.3917/rlc.343.0303.

  • Smolej, Tone.
« La réception de Rousseau dans la littérature slovène avant 1941 ». Revue de littérature comparée, 2012/3 n° 343, 2012. p.303-319. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2012-3-page-303?lang=fr.

  • SMOLEJ, Tone,
2012. La réception de Rousseau dans la littérature slovène avant 1941. Revue de littérature comparée, 2012/3 n° 343, p.303-319. DOI : 10.3917/rlc.343.0303. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2012-3-page-303?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rlc.343.0303


Notes

  • [1]
    Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, in Œuvres complètes, tome I, éd. par Bernard Gagnebin et Marcel Raymond. Avec, pour ce volume, la collaboration de Robert Osmont, Paris, Gallimard, 1959, p. 5 (dans la suite de l’article : C).
  • [2]
    Janez Trdina, Spomini, tome 1, in Zbrano delo, tome 1, Ljubljana, DZS, p. 146, 49 (dans la suite de l’article : S 1).
  • [3]
    Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975, p. 95 passim.
  • [4]
    Marcel Raymond, Jean-Jacques Rousseau. La quête de soi et la rêverie, Paris, J. Corti, 1986, p. 115.
  • [5]
    Jean-Jacques Rousseau, Émile, in Œuvres complètes, tome IV, Paris, Gallimard, 1969, p. 322.
  • [6]
    Pierre-Paul Clément, Jean-Jacques Rousseau : de l’éros coupable à l’éros glorieux, Neuchâtel, Éditions de la Baconnière, 1976, p. 114.
  • [7]
    Ibid., p. 116.
  • [8]
    Dans les Mémoires, Trdina nous apprend qu’il était défavorable à certains romans préromantiques et romantiques, en particulier Les Souffrances du jeune Werther, en raison des descriptions du suicide susceptibles de séduire les jeunes lecteurs. En revanche, il tenait en haute estime Robinson Crusoé : « Il n’y a pas de livres plus instructifs et attrayants que ceux-là » (S 1 : 85). Or, dans l’Émile, Rousseau montre qu’il tenait Robinson en plus haute estime que Pline ou Buffon. En effet, il va jusqu’à inclure le roman de Defoe dans le processus pédagogique.
  • [9]
    Jean-Jacques Rousseau, Émile, op. cit., p. 663.
  • [10]
    Ivan Cankar, Moje življenje, in : Zbrano delo, tome 22, Ljubljana, DZS, 1975, p. 50. Dans la suite de l’article : Mž
  • [11]
    Cankar avait à sa disposition plusieurs traductions allemandes des Confessions, en particulier celles de Schücking et de Denhardt. Notons qu’il mentionne l’écrivain français également dans le très court récit « les personnes cultivées en matière de littérature » (« Literarno izobraženi ljudje ») (Vinjete — Vignettes) et dans l’article « Les oncles et les cousins » (« O stricih in bratanih »).
  • [12]
    Stritar, Zorin, in Œuvres complètes, tome 3, Ljubljana, DZS, 1954, p. 12 (dans la suite de l’article : Z).
  • [13]
    Martine Thiéry, « Mont-Louis », in Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Honoré Champion, 1996, p. 608-614.
  • [14]
    Nicola J. Watson, The Literary Tourist, New York, Palgrave Macmillan, 2006, p. 1.
  • [15]
    Laurent Versini, Le Roman épistolaire, Paris, PUF, 1979, p. 111.
  • [16]
    Ibid., p. 71.
  • [17]
    Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse, in Œuvres complètes, tome II, Paris, Gallimard, 1964, p. 5-6.
  • [18]
    Julie Storme, « An Exit so Happy : The Deaths of Julie and Clarissa », Canadian review of comparative literature, 1987, p. 199.
  • [19]
    Ibid., p. 207.
  • [20]
    Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau, la transparence et l’obstacle, Paris, Gallimard, 1971, p. 141.

1 À Ljubljana, capitale de l’ancienne Carniole, les œuvres de Rousseau étaient accessibles aux lecteurs dès le début des années 1780. Dans le catalogue de 1783 de Wilhelm Heinrich Korn, libraire de Ljubljana, nous trouvons la traduction allemande de La Nouvelle Héloïse (Die neue Heloise, oder Briefe zweier Liebenden), de l’Émile (Aemil oder Von der Erziehung), des Rêveries du promeneur solitaire (Einsame Spaziergänge) et des Confessions (Geständnisse). Les œuvres de Rousseau figurent également dans les catalogues ultérieurs. Cependant, il semble avoir eu des difficultés à vendre les exemplaires de La Nouvelle Héloïse, comme en témoigne la baisse du prix de vente d’une année sur l’autre. Autre fait intéressant : en 1788, il vendit ce même roman également en français.

2 Rousseau est mentionné pour la première fois dans la presse paraissant sur le territoire de l’actuelle Slovénie le 11 mai 1786, dans Laibacher Zeitung, à propos de la publication des mémoires apocryphes de Madame de Warens dont la paternité, d’après le journal, reviendrait à Rousseau lui-même. Nous savons aussi que Žiga Zois, mécène des adeptes des Lumières slovènes, possédait le Dictionnaire de musique de Rousseau.

3 Parmi les plus éminents lecteurs slovènes de l’écrivain français, il convient de mentionner Janez Trdina, qui lisait ses œuvres au début des années 1850, pendant ses études d’histoire à Vienne. La lecture des Confessions — l’un des premiers livres qu’il lut — fut si déterminante qu’elle laissa des traces profondes dans l’œuvre autobiographique de l’écrivain slovène rédigée dans les années 1860.

Les Confessions

4 La plupart des chercheurs soulignent que, dans Les Confessions, Rousseau instaure un dialogue avec le lecteur. Dans l’introduction, il exhorte « l’Être éternel » de réunir autour de lui « l’innombrable foule » des autres hommes pour leur faire écouter son récit : « qu’ils écoutent mes confessions, qu’ils gémissent de mes indignités, qu’ils rougissent de mes misères. Que chacun d’eux découvre à son tour son cœur aux pieds de ton trône avec la même sincérité ; et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose : je fus meilleur que cet homme-là » [1]. L’écrivain attire l’attention des lecteurs sur le fait qu’il a fait « le premier pas et le plus pénible dans le labirinthe obscur et fangeux de [s]es confessions » (C : 18). Par la suite, il en appelle à leur indulgence, les guide dans les digressions ou même les interpelle ironiquement : « O vous, lecteurs curieux de la grande histoire du noyer de la terrasse, écoutez-en l’horrible tragedie, et vous abstenez de frémir, si vous pouvez » (C : 22). En effet, son intention est de rendre son âme transparente au lecteur qui sera chargé de recueillir lui-même tous les éléments pour forger sa représentation de l’être concerné : « le résultat doit être son ouvrage » (C : 175).

5 Dans les Mémoires de Trdina, le dialogue avec le lecteur, bien que moins présent, n’en demeure pas moins réel. En raison de ses expériences et de son niveau d’instruction, Trdina ne peut probablement pas s’identifier avec son lecteur. C’est ce qui explique pourquoi il s’applique à l’instruire et l’avertir en faisant preuve d’une grande pédagogie. Par exemple, il demande au lecteur de comprendre certains mots « ad verbum » [2] ou bien de ne pas s’étonner qu’une même personne soit désignée par deux noms distincts (S 1 : 251). Il mentionne son lecteur au moment où il raconte sa visite chez une parente antipathique dont la cuisine était enfumée : « Comme peut le voir le lecteur, cette parente me chassait à l’aide d’une arme bien originale : la fumée » (S 1 : 247).

6 Rousseau souligne que, dans Les Confessions, il montrera le bien et le mal avec la même sincérité, qu’il ne taira rien de mauvais et n’ajoutera rien de bon : « Je me suis montré tel que je fus, méprisable et vil quand je l’ai été, bon, généreux, sublime, quand je l’ai été » (C : 5). Trdina s’exprime de manière analogue : « En décrivant ma propre vie, je ne pense taire aucune chose, pas même le pire des actes honteux ayant entaché mes années de jeunesse » (S 1 : 142).

7 Après le préambule susmentionné, Rousseau commence son récit par une phrase simple : « Je suis né à Genève en 1712 » (C : 6), très semblable à celle que nous trouverons ensuite au début des mémoires de Trdina : « Je suis né en 1830, le 29 mai » (S 1 : 9). Dans les deux œuvres, l’auteur parle de sa vie à la première personne et commence son récit en indiquant l’année exacte de sa naissance. Chez Rousseau, l’évocation de la naissance apparaît même deux fois : dans un premier temps, il parle de ses parents, puis de lui-même. Sa mère étant morte peu de temps après sa venue au monde, Rousseau voit dans sa propre naissance « le premier de [s]es malheurs » (C : 7) et précise, en ayant recours à un paradoxe rhétorique : « J’étois né presque mourant » (C : 7). Il en est de même dans le récit de Trdina : « Quand j’étais tout enfant, j’étais faible, chétif, nécessitant beaucoup de soins, et fis endurer à ma pauvre mère mille désagréments et nuits sans sommeil » (S 1 : 9). Dans les deux cas, le rôle de la mère est mis en relief. Rousseau mentionne les témoignages concernant ses talents et sa beauté ; son père entretient sa mémoire en lisant les romans qu’elle avait laissés. De son côté, Trdina dépeint sa mère, décédée durant son enfance, avec une grande admiration, soulignant qu’elle était connue pour sa beauté (S 1 : 48).

8 La fuite précipitée de son père et, par conséquent, son départ pour Bossey furent d’une importance capitale dans la vie du jeune Rousseau : « Deux ans passés au village adoucirent un peu mon âpreté romaine, et me ramenérent à l’état d’enfant. […] À Bossey le travail me fit aimer les jeux qui lui servoient de relâche. La campagne étoit pour moi si nouvelle que je ne pouvois me lasser d’en jouir » (C : 12). De son côté, Trdina a passé toute sa petite enfance à la campagne : « C’est dans la solitude, assis ou debout, que se réjouissait le plus aisément et le mieux le petit enfant, le petit homme, l’être doté de la grande nature à la fois vieille et toujours jeune de la création divine. Oh, avec quelle joie je regardais les premières pâquerettes, en particulier celles qui étaient cernées de rouge, avec quelle attention je cherchais les premières violettes et, les ayant aperçues, je me tenais debout devant elles, m’étonnais de leur beauté, me baissais et humais leur parfum […] » (S 1 : 37).

9 Philippe Lejeune reconnaît dans le premier livre des Confessions de Rousseau les quatre périodes de la mythologie antique [3]. La période que Rousseau vit avec son père peut être qualifiée d’âge d’or ; c’est le temps de l’innocence, du bonheur et de l’égalité. Le séjour à Bossey représente l’âge d’argent, une période moins heureuse, mais qui n’est pas dénuée de tout bonheur. S’ensuivent l’âge d’airain, marqué par la disparition de l’égalité faisant place à l’injustice, et l’âge de fer, pendant lequel les péchés triomphent sur la terre. C’est alors que Rousseau connaît les tourments propres à la vie d’apprenti. De son côté, Marcel Raymond ne distingue que trois phases dans ce même premier livre des Confessions : 1) « le bonheur », 2) « la chute dans une existence sociale corrompue par l’inégalité » et 3) « la recherche d’une compensation, d’un dédommagement dans l’imaginaire » [4].

10 De même que Rousseau déplorait le départ de Bossey avec lequel s’achevait « la serenité de [s]a vie enfantine » (C : 20), de même Trdina, à son arrivée à l’école de Ljubljana, annonce la fin de l’enfance heureuse, donc la fin d’un âge d’or : « Adieu, adieu maison, prairie, jardin, montagne de mes ancêtres, notre compagnie est dispersée, nous nous reverrons sans doute, mais rarement et jamais avec autant de bonheur et avec une amitié aussi fraternelle que durant nos années d’enfance, lorsque nous faisions pour ainsi dire corps les uns avec les autres au point que je ne pouvais imaginer que je pusse être sans vous et vous sans moi » (S 1 : 67). Quand il commence à fréquenter l’école dans un milieu autre que le sien, Trdina connaît à son tour les âges d’airain et de fer.

11 Rousseau reconnaît avoir eu beaucoup de défauts de jeunesse : « j’étois babillard, gourmand, quelquefois menteur. J’aurais volé des fruits, des bonbons, de la mangeaille » (C : 10). On connaît l’histoire où le jeune garçon vole pour Monsieur Verrat des asperges dans le jardin de la mère de ce dernier. Dans Les Confessions, nous trouvons aussi des descriptions détaillées d’un vol de pommes chez son maître ; dans ce cas, Rousseau a été pris sur le fait et châtié. Notons que saint Augustin décrivait déjà avec la même franchise un vol de poires, expliquant qu’il fallait chercher la raison de son acte dans le plaisir qu’il prenait à voler. C’est précisément dans les descriptions du vol que Rousseau se différencie le plus de saint Augustin. Tandis que le père de l’Église fait suivre son récit de l’épisode d’une prière à Dieu, le philosophe des Lumières définit son acte à l’aide de la raison : « Au lieu de retourner les yeux en arriére et de regarder la punition, je les portois en avant et je regardois la vengeance. Je jugeois que me battre comme fripon, c’étoit m’autoriser à l’être » (C : 34). Nous trouvons une anecdote analogue chez Trdina :

12

Bien que nous eussions chez nous plus de fruits que nos voisins, j’aimais par-dessus tout aller dans les jardins des autres. Un jour, le voisin Reginež me prit sur le fait, au moment où j’avais jeté mon dévolu sur une belle poire. Il ne dit pas mot, en silence il me lia les jambes et me pendit par les pieds juste à côté de la poire que je m’apprêtais à cueillir, puis partit. Naturellement, je me mis à vociférer et à hurler terriblement. Tout un attroupement d’enfants m’entourait bientôt, tous riaient, raillaient et applaudissaient. Cela me mit dans une colère telle que je me tus et ruminai ma vengeance. (S 1 : 36)

13 De même que Rousseau, l’écrivain slovène pense à la vengeance, mettant sa propre action sur le compte de sa jeunesse, de l’époque où il vivait en suivant les mouvements de sa nature, sans avoir recours ni à l’intelligence ni à la raison. En même temps, il réfute l’idée selon laquelle l’homme serait naturellement disposé au péché. Or, dans l’Émile de Rousseau, nous lisons qu’« il n’y a point de perversité originelle dans le cœur humain » [5].

14 Les deux écrivains décrivent assez ouvertement leurs expériences précoces ayant trait à la sexualité. Il est vrai que déjà Saint Augustin expliquait qu’il avait sali avec de la boue la source pure de l’amitié et voilé son éclat avec le brouillard infernal de la débauche. De son côté, Rousseau résume sa perception enfantine de la sexualité dans le passage suivant :

15

Non seulement je n’eus jusqu’à mon adolescence aucune idée distincte de l’union des sexes ; mais jamais cette idée confuse ne s’offrit à moi que sous une image odieuse et dégoutante. J’avois pour les filles publiques une horreur qui ne s’est jamais effacée ; […] depuis qu’allant un jour au petit Sacconex par un chemin creux, je vis des deux côtés des cavités dans la terre où l’on me dit que ces gens-là faisoient leur accouplemens. Ce que j’avois vu de ceux des chiennes me revenoit aussi toujours à l’esprit en pensant aux autres, et le cœur me soulevoit à ce seul souvenir. (C : 16)

16 Suivant très probablement l’exemple de Rousseau, Trdina relate dans ses Mémoires sa réaction lorsqu’il découvre le secret de la naissance des enfants :

17

Cette chose m’émut et m’effraya autant que si la foudre m’avait frappé. Le respect et l’amour que je vouais à mes parents et beaucoup d’autres personnes mariées en furent terriblement affectés. Ce qui m’affligeait le plus est que se trouvait également, parmi ces « pécheresses », ma propre mère que j’aimais plus que moi-même et que personne au monde. (S 1 : 57)

18 Durant leur enfance, les deux auteurs voient dans la sexualité quelque chose de répugnant, réaction que l’on peut attribuer à la peur que leur inspire ce sujet. Les psychanalystes, qui ont passé au crible les descriptions des pulsions sadomasochistes de Rousseau, se sont plus longuement arrêtés sur ce passage des Confessions :

19

J’avois senti le progrès des ans ; mon tempérament inquiet s’étoit enfin déclaré, et sa prémiére eruption, très involontaire, m’avoit donné sur ma santé des allarmes qui peignent mieux que toute autre chose l’innocence dans laquelle j’avois vécu jusqu’alors. Bientôt rassuré j’appris ce dangeureux supplément qui trompe la nature et sauve aux jeunes gens de mon humeur beucoup de désordres aux dépends de leur santé, de leur vigueur et quelquefois de leur vie. Ce vice que la honte et la timidité trouvent si commode, a de plus un grand attrait pour les imaginations vives : c’est de disposer pour ainsi dire à leur gré de tout le séxe, et de faire servir à leurs plaisirs la beauté qui les tente sans avoir besoin d’obtenir son aveu. (C : 108-109)

20 Ainsi, Rousseau désigne la masturbation de manière détournée : le « dangeureux supplément ». Dans la version parisienne du manuscrit, l’auteur ajoute même qu’il n’a jamais réussi à se guérir de ce « péché » [6]. Alors qu’il approchait la soixantaine, il le mentionne dans ses lettres à Samuel André Tissot, auteur de tout un livre intitulé L’Onanisme. Imitant la sincérité de l’écrivain français, Janez Trdina évoque encore plus explicitement la question de la masturbation, reconnaissant avoir lu avec une attention toute particulière le passage des Confessions consacré à ce sujet (S 2 : 40) :

21

C’est alors qu’intervinrent les premières pollutions ; je ne puis vous dire à quel point j’en avais honte, pour moi-même et par égard pour Tandlerica [= sa gouvernante]. J’avais recours à n’importe quel moyen ridicule pour m’en débarrasser ou, au moins, les dissimuler. Ce phénomène naturel m’inquiétait aussi, car j’avais lu que c’était là le produit d’une nature dépravée, d’un être faible, et non de l’adolescence. C’était la lecture des romans allemands qui troublait le plus ma nature éveillée, de sorte que j’avais parfois honte de me montrer en société, craignant toujours que quelque passant dans la rue ne remarquât mon état. Nuit et jour, cette chose me gênait, me torturait, me taquinait. Comme les démangeaisons ne cessaient pas, je commençai à me frotter et à me gratter. S’ensuivit, bien sûr, la pollution, ce qui me paraît extrêmement laid et répugnant ; avec le temps, cela finit par me plaire et c’est ainsi que je sombrai, je dois le dire, sans le savoir et sans le vouloir, dans le péché secret de l’auto-profanation. (S 1 : 143)

22 Chez Rousseau, cette confession est curieusement très liée à l’évocation de Madame de Warens, sa bienfaitrice, la femme qu’il ne pouvait pas désirer parce qu’il l’aimait [7]. Chez Trdina, c’est la lecture des romans qui est en cause [8]. Du reste, le philosophe français était la contradiction personnifiée. Tandis que, dans Les Confessions, il aborde le sujet de la masturbation avec une sincérité très humaine, en revanche, dans l’Émile, il la condamne fermement et recommande aux pédagogues de faire preuve de la plus grande sincérité à son égard. Il convient de surveiller attentivement le jeune homme, de ne pas le laisser seul et il est même recommandé de dormir dans la même chambre que lui. Tant qu’il est seul, il est bon, c’est la fréquentation des établissements masculins qui le rend suspect. Il ne faut pas le détruire, mais le tempérer, ce qui est parfois plus difficile. Rousseau pense qu’il est particulièrement dangereux qu’il s’habitue à remplacer la sexualité. S’il découvre le « dangereux supplément », il est perdu. Désormais son corps comme son cœur seront troublés et jusqu’à la tombe il ressentira les effets de cette mauvaise habitude qui est la pire chose à laquelle un jeune homme soit porté. Rousseau menace ainsi son élève Émile : « S’il faut qu’un tiran te subjugue, je te livre par préférence à celui dont je peux te délivrer ; quoi qu’il arrive, je t’arracherai plus aisément aux femmes qu’à toi. » [9]

23 Notons que, dans les Mémoires de Trdina, nous trouvons une recommandation particulière concernant ce qui devrait être dit sur la masturbation dans les écoles et les confessionnaux. Le péché mortel du système germanique réside dans le fait que l’enfant n’est pas averti de cette question. Trdina parle du péché qui commence quand les jeunes gens sont confrontés aux premières tentations et que leur sexe éprouve l’excitation. Nombreux sont ceux qui voient dans ces tentations, qu’ils recherchent eux-mêmes, une source d’amusement : « Sans aucune honte, ils prennent leurs membres dans leurs mains impudiques, puis ils les pressent, les frottent et les maltraitent : la nature excitée répand la source de la vie, ils provoquent eux-mêmes leurs propres pollutions !! La force que le sage créateur a destiné à la génération à venir est ainsi gâchée et gaspillée dans une débauche folle, sauvage, bestiale » (S 1 : 145). Trdina ajoute que seuls les animaux les plus répugnants ont un comportement aussi enragé. Les jeunes gens sans pudeur qui forniquent avec eux-mêmes ne se débarrassent jamais de cette habitude : « Ils perdent la mémoire, leur raison s’égare, la volonté et l’amour de l’étude ou de tout autre travail sérieux les abandonnent. Leur corps perd la fleur de la tendre jeunesse : leurs joues se creusent, leurs yeux s’assombrissent, ils cessent de grandir, leurs jambes et leurs mains tremblantes trahissent leur péché au premier voisin venu » (S 1 : 146).

24 Tandis que Rousseau a séparé autobiographie et pédagogie, Trdina inclut ses idées dans ses Mémoires, écrivant ainsi une œuvre de pédagogue où il critique les défauts des écoles et de la société autrichiennes tout en proposant souvent des solutions. Il se permet d’intervenir en tant qu’« ancien instituteur et pédagogue » (S 1 : 58). Il convient de souligner que les Mémoires de Trdina ont été comprises de la sorte par Ivan Cankar, l’un des plus grands écrivains slovènes du début du XXe siècle, premier lecteur ayant eu accès à l’œuvre alors qu’elle était encore à l’état de manuscrit :

25

L’autre fois, j’ai lu le manuscrit des confessions de Janez Trdina. Une grande et belle qualité l’élève bien haut au-dessus de nous, une qualité que personne ne possède autant que lui, la qualité à laquelle on mesure un homme et un artiste ; son nom est la sincérité. Il fit preuve d’une justice implacable envers lui-même tout en faisant preuve d’une justice miséricordieuse envers autrui. Aucun écrivain ne fut aussi capable de dévoiler sa propre vie. Cependant, il la déforme en ne pouvant faire taire en lui le maître d’école rétrograde, se promenant par le monde en proposant de beaux préceptes comme les paysans de Ribnica leur vannerie. Dans son autobiographie, il dispense à sa propre jeunesse des leçons très avisées et très sévères, la menaçant parfois de sa baguette. C’est pourquoi la représentation de cette jeunesse ne me paraît pas entièrement réelle, j’ai le sentiment qu’elle a été déformée par un maître d’école. [10]

26 Nous lisons un semblable jugement à la fin des mémoires de Cankar, publiés sous le titre Moje življenje (Ma vie) dans le quotidien Slovenski narod début 1914. Il est intéressant de voir que Cankar mentionne non seulement les Mémoires de Trdina, mais aussi Les Confessions de Rousseau [11] :

27

Jean-Jacques Rousseau avait l’honnête intention de montrer au monde sa jeunesse telle qu’il la voyait lui-même. Mais, dans ce dessein, il se comporta comme un père inconsidéré qui, dans un accès de colère, saisit son enfant par les cheveux et le cogne contre le sol, puis, l’aide à se relever, le prend dans ses bras, l’embrasse et sanglote avec lui. Il charge sa pauvre jeunesse d’autant de péchés différents que son imagination peut en imaginer pour ensuite les expliquer et les excuser avec la plus grande érudition. À la lecture de ses confessions, on a ce sentiment qui est pour un écrivain la pire des condamnations : on ne le croit pas. (Mž : 50)

28 Avant d’écrire ses mémoires, Cankar prit connaissance des meilleurs écrits autobiographiques slovènes et étrangers. D’après ses propres paroles, il voulait dépeindre son enfance avec respect. Aussi se heurtait-il à un dilemme important : fallait-il évoquer également les bêtises de sa petite enfance et, si oui, comment devait-il s’y prendre : « L’enfant ne se trompe que rarement ; c’est toi, vieillard, qui te trompes plus souvent, toi qui es déjà dépravé et pourri » (Mž : 49). Si l’orientation pédagogique des Mémoires de Trdina lui est étrangère, Cankar semble en revanche avoir été inspiré par certains passages des Confessions ou, du moins, avoir suivi le même modèle autobiographique que l’écrivain français. Bien que réfutant les descriptions des « péchés » de jeunesse qu’il tient pour partiellement inventés, l’écrivain slovène se remémore des épisodes semblables tirés de sa propre jeunesse. La scène où le jeune garçon vole des poires séchées rappelle beaucoup la scène des asperges et des pommes volées. Comme Rousseau, Cankar confère un rôle de premier plan à sa mère. Celle-ci n’a jamais recours aux châtiments corporels, pourtant son fils ressent comme le pire des châtiments le spectacle de sa profonde tristesse.

29 Les plus grandes similitudes concernent surtout la conception de l’injustice des adultes. L’un des passages les plus célèbres des Confessions est celui du peigne cassé. À Bossey, la servante avait posé sur une plaque les peignes de Mademoiselle Lambercier pour les faire sécher. Or, à son retour, elle put constater que l’un d’eux était endommagé :

30

A qui s’en prendre de ce dégat ? Personne autre que moi n’étoit entré dans la chambre. On m’interroge ; je nie d’avoir touché le peigne. M. et Mlle Lambercier se réunissent ; m’exhortent, me pressent, me menacent ; je persiste avec opiniâtreté ; mais la conviction étois trop forte, elle l’emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fut la prémiére fois qu’on m’eut trouvé tant d’audace à mentir. La chose fut prise au serieux ; elle méritoit de l’être. (C : 18)

31 Nous trouvons chez Ivan Cankar un épisode analogue d’interrogatoire et de vive défense de la part de celui qui est accusé à tort ; la principale différence entre les deux scènes réside dans le fait que l’écrivain slovène a recours au style direct :

32

Comme je me tenais debout devant lui, [le principal] me considéra calmement et froidement de dessous ses binocles avant de me dire : « Oh, mon fils ; pourquoi as-tu coupé les jeunes arbustes, ces jeunes arbustes innocents au bord du chemin ? Ne sais-tu pas, mon fils, que c’est un péché mortel de couper les jeunes arbustes au bord du chemin, un grand péché mortel allant à l’encontre du septième commandement ? » « Mais, ce n’est pas moi ! » « Oh, mon fils, à présent tu vas même jusqu’à nier avoir coupé les jeunes arbustes au bord du chemin ! Ne sais-tu pas, mon fils, que le mensonge est un péché mortel, un grand péché mortel allant à l’encontre du huitième commandement ? » « Mais je ne mens pas, je ne les ai vraiment pas coupés ! » « Si ce n’est pas toi, qui donc a coupé les jeunes arbres au bord de la route ? » « Ce n’est pas moi ; je ne sais pas qui l’a fait ! ». (Mž : 13)

33 Ces mésaventures, qui l’ont marqué des décennies durant, inciteront Rousseau à recommander dans l’Émile la patience et la mesure aux personnes chargées de l’éducation des enfants :

34

On ne put m’arracher l’aveu qu’on exigeoit. Repris à plusieurs fois, et mis dans l’état le plus affreux, je fus inébranlable. J’aurois souffert la mort et et j’y étois résolu. Il fallut que la force même cédat au diabolique entêtement d’un enfant ; car on n’appela pas autrement ma constance. Enfin je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant. […] [J]e déclare à la face du Ciel que j’en étois innocent, que je n’avois ni cassé ni touché le peigne, que je n’avois pas approché de la plaque, et que je n’y avois pas même songé. (C : 19)

35 C’est pourquoi, dans ses écrits pédagogiques, Rousseau se prononça contre les châtiments corporels. Cankar se souvient également des châtiments subis quand il était jeune : « On m’enferma seul tout un après-midi. J’avais faim, mais j’étais très triste. Je savais que quelqu’un avait coupé les arbustes le long du chemin qui longeait le jardin de Lenar?i? ; on disait que c’était Gašperin, mais je ne l’avais pas vu ; et même si je l’avais vu, je ne l’aurais pas dit, exprès » (Mž : 13-14). Comme Rousseau, Cankar sort de cette scène de châtiment à la fois brisé et vainqueur. L’injustice dont ont fait preuve les éducateurs adultes s’est réellement produite dans les deux cas, cependant il est permis de penser que c’est le célèbre épisode des Confessions qui a encouragé Cankar à faire revivre ce souvenir et à l’inclure dans ses souvenirs de jeunesse.

36 Il convient de souligner que, pour Rousseau comme pour Cankar, l’enfance reste une époque heureuse, passée dans la nature : « Sois bénie, école buissonnière ! Je ressens un doux bonheur quand tu te rappelles à mon souvenir, berceau de la vie et de la connaissance » (Mž : 10). Comme chez Cankar, l’époque heureuse de l’enfance s’achève avec le départ pour l’école.

37 Durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau a élaboré une nouvelle poétique autobiographique consistant à se dépeindre soi-même sans rien taire. Nous rencontrons les mêmes principes dans les Mémoires de Janez Trdina, œuvre qui, par ses ambitions pédagogiques, est également proche de l’Émile. Les descriptions de l’enfance « dorée » ou « paradisiaque », nombreuses dans Les Confessions, ont probablement suscité de semblables descriptions chez Trdina et Cankar. Critique envers son prédécesseur français, ce dernier a concentré son attention sur les injustices commises par les adultes. Dans les trois œuvres autobiographiques, les écrivains insistent sur l’importance du passage brutal et douloureux de l’enfance heureuse à la vie dans la cruelle société inégalitaire.

La Nouvelle Héloïse

38 Nous trouvons déjà certains éléments de La Nouvelle Héloïse dans le premier roman slovène, Deseti brat (Le Dixième frère, 1866) de Josip Jur?i?. En effet, il y est question de l’amour entre un précepteur et la fille du maître qui, à la fin du roman, connaît une fin heureuse. Il convient cependant d’ajouter que l’écrivain slovène assemble entre eux différents types de romans. The antiquary (L’Antiquaire) de Walter Scott est l’un des modèles ayant le plus inspiré Jur?i?.

39 À peine quelques années plus tard, Josip Stritar écrivit le roman Zorin (1870). Bien qu’il n’ait pas trait à la relation amoureuse entre un précepteur et son élève, celui-ci a été fortement inspiré par la seconde partie de La Nouvelle Héloïse. Nous savons que Stritar, âgé alors de vingt-cinq ans, se rendit en France pendant l’été 1861 et profita de l’occasion pour visiter Paris et Montmorency. En effet, c’est dans ce dernier lieu que Rousseau avait vécu à partir d’avril 1756. Tout d’abord, il avait vécu chez sa protectrice, Madame d’Épinay, dans la célèbre propriété de l’Ermitage où il eut ensuite une liaison avec sa belle-sœur, Sophie d’Houdetot. C’est cette dernière qui aurait servi de modèle au personnage de Julie. Ayant appris cette liaison, Madame d’Épinay chassa Rousseau en décembre 1757, le contraignant à louer la propriété de Mont-Louis, une petite maison avec vue sur Paris où il vécut une existence modeste jusqu’en 1762. Voyons comment Stritar évoque Mont-Louis dans son roman Zorin :

40

À notre arrivée, je sonnai à la porte du jardin. Une vieille femme vint nous ouvrir et nous permit aimablement de visiter la maison et le parc. Mon cœur se serra quand la vieille femme m’apprit que, depuis l’époque où Rousseau habitait en ce lieu, tout avait été transformé et reconstruit ; seul le jardin derrière la maison et le petit bois derrière le jardin étaient restés intacts. Elle me montra un beau laurier que le grand homme avait planté de ses mains. En me promenant dans le petit bois, je trouvai un simple banc en pierre portant l’inscription suivante : C’est ici que J.J. Rousseau aimait à se reposer. Je m’assis dessus et sombrai bientôt dans une profonde méditation. [12]

41 Stritar a quelque peu modifié pour ses lecteurs slovènes l’inscription gravée sur la plaque de bronze, sur la surface de pierre, et qui était : « C’est ici qu’un grand homme a passé ses beaux jours/ vingt chefs-d’œuvre divers en ont marqué le cours ;/ C’est ici que sont nés et Saint-Preux et Julie/ et cette simple table est l’autel du genie. » Cette plaque a été apposée en 1787 par Gabriel Brizard. Après son rachat par les époux Goga dans les années 1780, la propriété de Mont-Louis devint un véritable lieu de pèlerinage [13]. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la visite de Stritar : « Pourquoi voulais-je tant voir ce lieu où Rousseau avait vécu pendant deux ans comme un ermite, écrivant sa Nouvelle Héloïse, son cantique des cantiques de l’amour ? Pourquoi tout ce qui me rappelle ce grand homme a tant d’attrait pour moi ? Parce que je l’aime » (Z : 69-70). C’est ainsi que fit son apparition dans la littérature slovène le « tourisme littéraire » qui, aux XVIIIe et XIXe siècles, consistait à visiter les lieux ayant un lien avec les diverses œuvres littéraires [14]. Nous pouvons donc rapprocher cette visite de celle que fit Goethe à Vevey en 1779 ou des séjours qu’effectuèrent Byron et Shelley trente-sept ans plus tard au bord du lac de Genève, lieu où se déroule l’histoire de La Nouvelle Héloïse.

42 Dans son ensemble, Zorin est un roman épistolaire monophonique : les deux premiers tiers sont constitués des lettres que le héros envoie de France à son ami au cours d’un certain mois de juin, en moyenne tous les trois jours (toutes les lettres sont datées). Le roman épistolaire connaît une structure monophonique dans ses première et troisième phases de développement. Cette partie de Zorin a incontestablement été influencée par Les Souffrances du jeune Werther de Goethe où l’on trouve soixante-dix-sept lettres, datées elles aussi, écrites par le héros éponyme à son « très cher ami ». Rien que durant le mois de mai sur lequel s’ouvre le roman, on en compte neuf. Comme chez Goethe, l’ami du roman de Stritar prend soin, une fois les événements passés, de publier les lettres du correspondant défunt. Il est intéressant de noter que, en 1778, les critiques de l’Année littéraire, habitués à la polyphonie, furent gênés par le fait que l’ami de Werther n’avait ni visage ni influence sur le déroulement des événements [15]. En résumé, c’est la monophonie épistolaire qui suscita leur réserve à l’égard du roman allemand.

43 Dans sa deuxième phase, sous l’influence de Richardson, le roman épistolaire devient polyphonique. En effet, son roman Histoire de Miss Clarisse Harlove comprend les lettres de vingt-six correspondants (l’héroïne en écrit 127 sur 528, soit près du quart). Le plus souvent, Clarisse correspond avec son amie, Miss Howe, qui lui répond plus de cinquante fois. En revanche, elle n’écrit que deux fois à Lovelace, ce qui est un signe clair du mépris qu’elle éprouve à son égard [16]. En comparaison avec le roman de Richardson, celui de Rousseau comprend trois fois moins de lettres (163). Leurs auteurs sont le plus souvent Saint-Preux (65), Julie (53) et Claire (25). En opposition avec les 26 correspondants de Richardson, les lettres du roman de Rousseau sont écrites par 9 correspondants, mais les trois personnages susmentionnés sont les auteurs de 88 % des lettres. Saint-Preux envoie des lettres à six personnages et en reçoit 57 ; Julie écrit à cinq correspondants et reçoit 59 lettres. Quant à Claire, ses lettres s’adressent à trois personnages et elle reçoit des lettres de quatre correspondants. Contrairement à Clarisse, qui ne correspond pratiquement qu’avec sa confidente déjà mentionnée, Julie n’écrit à Claire que 11 lettres, réservant les autres à son amant. Claire envoie à son amie 15 lettres, tandis que 9 sont destinées à l’amant de cette dernière.

44 Comme il s’agit d’un roman polyphonique, Rousseau cherche moins, dans sa préface, à convaincre le lecteur de l’authenticité des lettres et souligne même que tout auteur doit reconnaître les livres qu’il publie :

45

Ce livre n’est point fait pour circuler dans le monde, et convient à très peu de lecteurs. Le stile rebutera les gens de goût ; la matiere allarmera les gens severes, tous les sentiments seront hors de la nature pour ceux qui ne croyent pas à la vertu. Il doit déplaire aux dévots, aux libertins, aux philosophes : il doit choquer les femmes galantes, et scandaliser les honnêtes femmes. A qui plaira-t-il donc ? Peut-être à moi seul : mais à coup sûr il ne plaira médiocrement à personne. [17]

46 Dans sa préface, Stritar essaie de convaincre le lecteur de l’authenticité des lettres. Cependant, probablement en raison de la préface de Rousseau, il décide de laisser entendre au lecteur qu’il est bien l’auteur des lettres : « Certes, à la lecture des lignes suivantes, le pharisien et le lévite dodelineront de la tête ; en revanche, le bon Samaritain sentira en lisant quelque larme de pitié couler de ses yeux ; je lui tends la main en pensée ; c’est pour lui que j’ai écrit, c’est lui qui me comprend » (Z : 58).

47 Les trente-et-une lettres de Stritar ne peuvent probablement pas rivaliser avec les classiques du roman épistolaire. Zorin écrit à son ami vingt-et-une lettres, mais ne reçoit de ce dernier qu’une seule réponse. Dela envoie quatre lettres à Zorin qui ne lui en écrit que deux en retour. Zorin reçoit deux lettres de Julieta. C’est un fait que Stritar a choisi la structure polyphonique dans le dernier tiers du roman précisément en prenant modèle sur La Nouvelle Héloïse de Rousseau.

48 Tandis que la structure des lettres de juin est monophonique, celle des lettres d’août est polyphonique. Au début, cette polyphonie reste conditionnelle : les lettres des autres personnages sont incluses dans les lettres que Zorin fait parvenir à son ami. Ainsi, la première lettre que Zorin reçoit de Dela est recopiée dans la lettre de Zorin à son ami datée du 4 août. Dans sa lettre, Dela annonce à son amant que, en dépit de sa volonté de le rencontrer, elle ne pourra se rendre au rendez-vous fixé. Elle le supplie ensuite de ne pas l’abandonner. La lettre suivante, où le lecteur apprend des éléments clés de l’intrigue, est également incluse dans la lettre à l’ami du 5 août : « Dela a tout dit à son père. Cet après-midi, j’ai reçu une lettre de lui ; une lettre du père de Dela ! Comme mes mains tremblaient tandis que je l’ouvrais » (Z : 116). Nous savons que Saint-Preux reçoit également une lettre semblable du baron d’Étange. Julie engage son ancien amant à renoncer aux erreurs de jeunesse et à abandonner tout vain espoir. Elle lui demande de lui rendre sa liberté, car c’est à son père qu’il conviendra de décider de son avenir. Ce dernier écrit également au jeune homme et lui adresse la demande suivante :

49

S’il peut rester dans l’ame d’un suborneur quelque sentiment d’honneur et d’humanité, répondez à ce billet d’une malheureuse dont vous avez corrompu le cœur, et qui ne seroit plus si j’osois soupçonner qu’elle eût porté plus loin l’oubli d’elle-même. Je m’étonnerai peu que la même philosophie qui lui apprit à se jetter à la tête du premier venu, lui apprenne encore à désobéir à son pere. Pensez-y cependant. J’aime à prendre en toute occasion les voyes de la douceur et de l’honnêteté, quand j’espere qu’elles peuvent suffire ; mais, si j’en veux bien user avec vous, ne croyez pas que j’ignore comment se vange l’honneur d’un Gentilhomme, offensé par un homme qui ne l’est pas. (NH : 325-326)

50 Même s’il s’exprime avec plus de douceur, G. Duval attend de l’amant de sa fille le même renoncement :

51

C’est entre vos mains, jeune homme — j’ai peine à le dire, mais je dois vous parler franchement — que se trouve le bonheur de mon unique enfant, de ma joie et de ma consolation durant mes vieilles années. C’est entre vos mains que repose la paix de deux familles jusqu’alors heureuses. Voulez-vous la troubler et nous rendre tous malheureux ? Cela vous est facile. Le sort a mis soudainement entre vos mains une grande force, un pouvoir dangereux. Soudainement, dis-je, parce que je veux bien croire que vous avez trouvé ma fille par hasard. Souhaitez-vous utiliser ce pouvoir pour perdre des gens qui ne vous ont fait aucun mal ? Si c’est ce que vous souhaitez, rien ne peut vous en empêcher. Ne pensez-vous pas qu’il n’y a rien de plus beau pour un homme de bien que de renoncer librement, généreusement à ses droits lorsqu’il voit que ceux-ci nuisent à son prochain. (Z : 117)

52 C’est précisément cette lettre qui déclenche la polyphonie effective : à ce moment-là, d’autres correspondants font leur apparition et Zorin néglige quelque peu son ami qui était jusqu’alors son seul confident. De même que chez Rousseau, on trouve ensuite chez Stritar la réponse de l’amant. Dans le roman français, Saint-Preux s’exprime ainsi :

53

Je veux respecter le pere de Julie ; mais qu’il daigne être le mien s’il faut que j’apprenne à lui obéir. Non, non, Monsieur, quelque opinion que vous ayez de vos procédés, ils ne m’obligent point à renoncer pour vous à des droits si chers et si bien mérités de mon cœur. Vous faites le malheur de ma vie ; je ne vous dois que de la haine, et vous n’avez rien à prétendre de moi. (NH : 326)

54 Seule la demande explicite de Julie le décide à sacrifier son bonheur aux préjugés de son père. Dans le roman slovène, Zorin insiste dans sa réponse sur le fait qu’il sacrifie au père de sa bien-aimée le bonheur de sa vie : « Monsieur ! Vous ne vous êtes point trompé. Je pars. Je ne vous conterai pas ce que je sacrifie par ces deux mots, car vous connaissez Dela. Ma sérénité, mon bonheur, ma vie, tout, tout est réuni dans ces deux simples mots : je pars ! Y a-t-il une chose au monde que je puisse refuser au père de Dela, même s’il ne m’en priait pas si instamment ? Gardez-la, soyez heureux et que Dela soit heureuse ! » (Z : 117).

55 Chez Stritar, comme chez Rousseau, la lettre suivante est de la plume de l’amante. Dans La Nouvelle Héloïse, Julie s’emporte contre le devoir et fait ses adieux à son amant : « Ah ! si je ne dois plus vivre pour toi, n’ai-je pas déjà cessé de vivre ? » ajoute-t-elle (NH : 328). La lettre de Dela est différente : l’héroïne exprime son souhait de s’enfuir avec son amant, motif que l’on rencontre dans la première partie du roman de Rousseau. Par la suite, les lettres des deux romans sont moins semblables. Pourtant, dans les deux cas, l’héroïne tombe gravement malade peu après avoir fait ses adieux à son amant. Julie raconte ainsi à sa cousine les délires qui la tourmentent alors qu’elle lutte contre la petite vérole :

56

Dans un des momens où j’étois le plus mal, je crus durant l’ardeur du redoublement, voir à côté de mon lit cet infortuné ; non tel qu’il charmoit jadis mes regards durant le court bonheur de ma vie ; mais pâle, défait, mal en ordre, et le desespoir dans les yeux. Il étoit à genoux ; il prit une de mes mains, et sans se dégoûter de l’état où elle étoit, sans craindre la communication d’un venin si terrible, il la couvroit de baisers et de larmes. À son aspect j’éprouvai cette vive et délicieuse émotion que me donnoit quelquefois sa présence inattendue. (NH : 329)

57 Sa cousine lui répond que ce n’était pas un rêve, que la scène émouvante qu’elle ne parvient pas à oublier a effectivement eu lieu dans sa chambre. Saint-Preux s’était jeté à genoux et avait couvert de baisers sa main malade. Impuissant à guérir celle qu’il aimait, il souhaitait partager la maladie avec elle. Les descriptions présentes dans les lettres de Julie et de Claire ont vraisemblablement inspiré la description que Julieta donne de la fièvre de Dela :

58

À présent, elle a de nouveau l’impression que vous êtes revenu vers elle, que vous vous tenez à côté de son lit. Elle sourit doucement et sort de sous les couvertures pour vous la tendre sa petite main blanche en disant : « Enfin, tu es venu ! Oh, je savais bien que tu ne m’abandonnerais pas, que tu ne pourrais pas vivre sans moi, sans ta Dela. Tu vois, Julieta, ne t’avais-je pas dit qu’il reviendrait ? Va, ma chérie, va et poste-toi dehors devant la porte pour éviter que quelqu’un vienne lui faire peur. Comme une tourterelle, il s’envolerait et ne reviendrait plus jamais ! — Oh, Milan ! Comme je suis heureuse ! Viens t’asseoir à mon chevet pour que nous parlions un peu du bonheur que nous avons connu autrefois, il y a bien longtemps, pendant les heureuses années de notre enfance. (Z : 122)

59 L’unique lettre que Zorin reçoit de son ami semble porteuse de réminiscences venant de la lettre du milord Édouard à Saint-Preux. Ce dernier avait déjà avoué à son protecteur anglais que le poids de la vie pesait lourd sur son âme tourmentée : « Quand notre vie est un mal pour nous et n’est un bien pour personne il est donc permis de s’en délivrer » (NH : 378). Les sentiments de Zorin sont moins suicidaires. En effet, le héros slovène dit continuer à vivre, mais sans savoir pourquoi. Chez Rousseau, la lettre du milord comporte un véritable pamphlet contre le suicide : « Apprend qu’une mort telle que tu la medites est honteuse et furtive. C’est un vol fait au genre humain. Avant de le quiter, rend-lui ce qu’il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien ? Je suis inutile au monde ? Philosophe d’un jour ! Ignores-tu que tu ne saurois faire un pas sur la terre sans y trouver quelque devoir à remplir, et que tout homme est utile à l’humanité, par cela seul qu’il existe ? » (NH : 392-393). La lettre que Zorin reçoit de son ami rapporte également des pensées d’ordre politique : « L’individu est un membre d’une grande famille unie dans le bonheur et dans le malheur. Vivre pour elle, souffrir pour elle, lui sacrifier son bonheur, si cela est nécessaire, voilà ce qu’il lui faut considérer comme son devoir. Quiconque ne pense pas ainsi, ne mérite pas le nom d’homme… Qu’as-tu fait jusqu’à présent pour l’humanité, pour la patrie ? Tu veux quitter ce monde en restant débiteur, avant d’avoir remboursé ta dette. N’as-tu donc aucuns devoirs ! » (Z : 126-127). Contrairement au milord qui, engageant Saint-Preux à trouver la paix dans une vie active, parvient à le faire embarquer sur le navire de George Anson, l’ami du héros slovène, lui, ne semble pas avoir beaucoup d’influence.

60 Stritar a également repris du roman polyphonique classique la lettre dans laquelle l’héroïne mourante fait ses adieux à ses proches. Déjà chez Richardson, Clarisse, qui a subi un viol, fait longuement ses adieux à ses proches. Cependant, ce sont les dernières lettres de La Nouvelle Héloïse de Rousseau qui semblent déterminantes pour Stritar. Troublée, Fanchon Anet fait savoir à Saint-Preux que Julie est tombée très malade après avoir sauté dans l’eau pour sauver son fils Marcelin qui y avait glissé. S’ensuit l’annonce de la mort de Julie par Claire et le long récit de Wolmar où le lecteur apprend que Julie a bien organisé sa mort, prenant congé de tous les membres de la famille. L’aspect de l’héroïne, ses derniers actes et son approche de la mort sont des facteurs déterminants lui faisant atteindre un nouveau degré de vertu [18]. Cependant, il est à noter que Julie préfère passer ses derniers instants avec ses amis plutôt que de se réconcilier avec sa conscience. Ainsi, elle dit au pasteur : « La préparation à la mort est une bonne vie. […] Qui s’endort dans le sein d’un pere n’est pas en souci du réveil » (NH : 715-16). Le pasteur ajoute que Julie meurt en « martire de l’amour maternel » et Julie elle-même déclare mourir « contente ». Comme Clarisse, Julie ne regrette pas de mourir ; d’une certaine façon, elle s’en réjouit même. Avant de mourir, elle remet à son mari une lettre ouverte destinée à Saint-Preux, mettant ainsi un terme à son combat contre sa propre vertu [19]. C’est ce dont elle parle dans sa lettre d’adieu : « Un jour de plus, peut-être, et j’étois coupable ! Qu’étoit-ce de la vie entière passée avec vous ? Quels dangers j’ai courus sans le savoir ! A quels dangers plus grands j’alois être exposée ! » (NH : 741).

61 Dans son roman, Stritar a réuni en une seule les trois lettres introductives du roman de Rousseau (celles de Fanchon, de Claire et de Wolmar). De même que Claire et Wolmar, Julieta, l’auteur de cette lettre, relate la mort de son amie et mentionne la lettre jointe à la sienne. Notons que Stritar a quelque peu modifié le motif du XVIIIe siècle en le rendant plus réaliste (chez lui, la mourante n’a pas pu écrire sa lettre seule). Comme Julie, Dela meurt apaisée : « Milan, je ne te verrai plus sur terre. Cependant, je pars tranquille » (Z : 146). Il convient de porter une attention particulière au passage suivant : « La foi m’instruit et mon cœur me confirme dans cet enseignement si doux : la vraie vie commence au-delà du tombeau. Là-bas je pourrai te voir, là-bas je m’unirai à toi, dans un pays heureux où il n’y aura ni larmes ni séparation. Cet espoir rend mes derniers instants plus légers et plus doux. » La lettre de Julie s’achève de façon similaire : « Non, je ne te quitte pas, je vais t’attendre. La vertu qui nous sépara sur la terre, nous unira dans le séjour éternel. Je meurs dans cette douce attente » (NH : 743).

62 Comme l’a écrit Starobinski, Julie ne se détourne donc pas de son amant pour se tourner vers Dieu [20]. De même, Dela annonce que son bien-aimé et elle trouveront le bonheur dans l’au-delà. Cependant, on trouve également quelques différences entre les deux lettres : tandis que Dela exhorte presque Zorin à mourir (« Ne t’attarde trop sur la terre où tu es seul désormais, il tarde à ta fiancée de te revoir ! », Z : 147), Julie, elle, a des projets pour Saint-Preux à qui elle demande de prendre soin de ses enfants et même d’épouser sa cousine Claire (« Chacun de vous va perdre la moitié de sa vie ; unissez-vous pour conserver l’autre », NH : 742). Le motif de l’amie de l’héroïne, amoureuse de l’amant de cette dernière, semble avoir été également introduit dans le roman slovène où nous pouvons voir que Julieta n’est pas indifférente envers Zorin. Dans sa lettre, Dela demande à Zorin de ne pas tenir rancœur à son père, condamné à rester seul au monde. Cette idée rappelle aussi la lettre où Wolmar rapporte les derniers instants de Julie, entre autres ses réflexions concernant la vie de son père une fois qu’il sera seul.

63 Stritar se rendit dans la ville natale de la Julie de Rousseau quatre-vingts ans après que Goethe eut visité tous les lieux ayant un lien avec La Nouvelle Héloïse, soit cinquante ans après que Shelley et Byron se furent adonnés à ce type de voyage touristique. Stritar peut donc être considéré comme un disciple tardif de Rousseau. C’est l’écrivain français qui semble avoir inspiré la partie polyphonique de Zorin où nous retrouvons tous les principaux éléments de La Nouvelle Héloïse : la lettre du père, les délires de l’héroïne en proie à la fièvre, le récit de son agonie et sa lettre d’adieu annonçant la réunion dans l’au-delà des amants séparés durant leur vie terrestre. Au tournant des années 1870-1880, Stritar adopta une attitude plus critique envers Rousseau : il se mit à douter de la bonté innée de l’homme et ne suivit pas le modèle des Confessions dans ses propres mémoires.

64 Bien que Rousseau ait été connu en Slovénie dès la fin du XVIIIe siècle, son influence n’a atteint la littérature slovène que quatre-vingts ans après sa mort. L’écrivain français a considérablement influencé l’élaboration des écrits autobiographiques de Janez Trdina, en partie également le premier roman slovène, œuvre de Josip Jur?i?, ainsi que le principal roman épistolaire slovène écrit par Josip Stritar. Vers la fin du XIXe siècle, le nom de Rousseau apparaît de temps en temps dans des écrits dogmatiques ainsi que dans l’anti-utopie d’Anton Mahni? et dans les nouvelles du naturaliste Fran Govekar qui, en fils d’instituteur, ne manque pas de railler un peu l’ouvrage de pédagogie devenu un classique. Ivan Cankar est l’un des derniers auteurs chez lesquels on peut noter une réception productive de Rousseau. Il est indéniable que peu d’auteurs français ont exercé une telle influence sur la littérature slovène.


Date de mise en ligne : 15/12/2012

https://doi.org/10.3917/rlc.343.0303