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« Écriture migrante », « littérature (im)migrante », « migration literature » : réflexions sur un concept aux contours imprécis

Pages 301 à 310

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  • Declercq, E.
(2011). « Écriture migrante », « littérature (im)migrante », « migration literature » : réflexions sur un concept aux contours imprécis. Revue de littérature comparée, 339(3), 301-310. https://doi.org/10.3917/rlc.339.0301.

  • Declercq, Elien.
« “Écriture migrante”, “littérature (im)migrante”, “migration literature” : réflexions sur un concept aux contours imprécis ». Revue de littérature comparée, 2011/3 n°339, 2011. p.301-310. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2011-3-page-301?lang=fr.

  • DECLERCQ, Elien,
2011. « Écriture migrante », « littérature (im)migrante », « migration literature » : réflexions sur un concept aux contours imprécis. Revue de littérature comparée, 2011/3 n°339, p.301-310. DOI : 10.3917/rlc.339.0301. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2011-3-page-301?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rlc.339.0301


Notes

  • [1]
    Voir la distinction entre migrant et nomade selon Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Capitalisme et schizophrénie. Mille plateaux, Paris, Les Éditions de Minuit, 1980, p. 471-481.
  • [2]
    Pour un état des lieux plus détaillé de la recherche sur la migration dans les différentes disciplines, voir notamment Peggy Levitt et Nadja B. Jaworsky, « Transnational Migration Studies : Past Developments and Future Trends », Annual Review of Sociology, 33, 2007.
  • [3]
    La déconstruction de la notion de « littérature nationale » est intimement liée à celle des notions de « nation » (voir à ce sujet Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte & Syros, 2002 et Eric Hobsbawm, Nations et nationalisme depuis 1780, Paris, Gallimard, 1992 ; id., « Language, Culture, and National Identity », Social Research, 63, 4, 1996, p. 1065-1080) et d’« identité nationale » (voir Karmela Liebkind, « The Identity of a Minority », Journal of Multilingual and Multicultural Development, 10, 1989, p. 47-57 ; Aneta Pavlenko et Adrian Blackledge, Negotation of Identities in Multilingual Contexts, Clevedon-Buffalo-Toronto-Sydney, Multilingual Matters, 2004 ; Jean S. Phinney, Gabriel Horenczyk, Karmela Liebkind, Paul Vedder, « Ethnic Identity, Immigration, and Well-Being : An Interactional Perspective », Journal of Social Issues, 57, 3, 2001, p. 493-510).
  • [4]
    Caroline B. Brettell et James F. Hollifield, Migration Theory. Talking across Disciplines, New York-Londres, Routledge, 2009, p. VII.
  • [5]
    Russel King, John Connell et Paul White, Writing across Worlds. Literature and Migration, Londres-New York, 1995, p. X.
  • [6]
    John Baily, Michael Collyer, « Introduction : Music and Migration », Journal of Ethnic and Migration Studies, 32, 2, 2006, 167-182, p. 168.
  • [7]
    Nous reprenons la définition donnée par Jacques Dubois dans L’Institution de la littérature. Introduction à une sociologie, Bruxelles, Labor, 1978, p. 31 : l’institution est un « ensemble de normes s’appliquant à un domaine d’activités particulier et définissant une légitimité qui s’exprime dans une charte ou un code ».
  • [8]
    Voir notamment Iain Chambers, Migrancy, Culture, Identity, Londres, Routledge, 1994 et Homi K. Bhabha, The Location of Culture, Londres, Routledge, 1994.
  • [9]
    Søren Frank, « Globalization, Migration Literature, and the New Europe », dans Theo D’haen et César Domínguez (dir.), Cosmopolitanism and the Postnational, Amsterdam, Rodopi, (à paraître).
  • [10]
    Voir, par exemple, l’histoire des migrants belges (Serge Jaumain, Les Immigrants préférés : les Belges, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 1999) et néerlandais (Marlou Schrover, Marijke van Faassen, « Invisibility and Selectivity. Introduction to the Special Issue on Dutch Overseas Emigration in the Nineteenth and Twentieth Century », Tijdschrift voor Sociale en Economische Geschiedenis, 7, 2, 2010, p. 3-31) au Canada.
  • [11]
    Voir à cet égard l’œuvre impressionnante de Daniel Chartier (Dictionnaire des écrivains émigrés au Québec, 1800-1999, Québec, Nota Bene, 2003), qui définit les limites et l’étendue de l’apport de l’immigration à la vie littéraire au Québec.
  • [12]
    Voir Clément Moisan et Renate Hildebrand, Ces étrangers du dedans. Une histoire de l’écriture migrante au Québec (1837-1997), Québec, Nota Bene, 2001 ; Clément Moisan, Écritures migrantes et identités culturelles, Québec, Nota Bene, 2008 ; id., « Pour une poétique historique de l’écriture migrante. L’exemple du Québec », dans Danielle Dumontet et Frank Zipfel (dir.), Écriture migrante/Migrant Writing, Hildesheim-Zürich-New York, Georg Olms Verlag, 2008, p. 69-77.
  • [13]
    Clément Moisan et Renate Hildebrand, Ces étrangers du dedans, op. cit., p. 13.
  • [14]
    Daniel Chartier, « Les origines de l’écriture migrante. L’immigration littéraire au Québec au cours des deux derniers siècles », Voix et Images, 27, 2, 2002, p. 303-316, p. 316.
  • [15]
    Simon Harel, Les Passages obligés de l’écriture migrante, Québec, Éditeur XYZ, 2005 ; Maria Loschnigg et Martin Loschnigg, Migration and Fiction : Narratives of Migration in Contemporary Canadian Literature, Heidelberg, Winter, 2009.
  • [16]
    Voir Clément Moisan, Écritures migrantes et identités culturelles, op. cit. et Susan, Ireland, Patrice Proulx, « Negotiating New Identities in Québec’s écriture migrante », Contemporary French and Francophone Studies, 13, 1, 2009, p. 35-43.
  • [17]
    Jaap Lintvelt et François Paré, Frontières flottantes/Shifting Boundaries. Lieu et espace dans les cultures francophones du Canada/Place and Space in the Francophone Cultures of Canada, Amsterdam-New York, Rodopi, 2001.
  • [18]
    Danielle Dumontet et Frank Zipfel, op. cit.
  • [19]
    Mirjam Gebauer et Pia Schwarz Lausten, Migration and Literature in Contemporary Europe, Munich, Martin Meidenbauer, 2010, p. 2.
  • [20]
    Voir, par exemple, Leslie A. Adelson, The Turkish Turn in Contemporary German Literature : Toward a New Critical Grammar of Migration, New York, Palgrave Macmillan, 2005 et Karin Hoff, Literature der Migration — Migration der Literatur, New York, Peter Lang, 2008.
  • [21]
    Voir notamment Liesbeth Minnaard, New Germans, New Dutch, Literary Interventions, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2009.
  • [22]
    Michel Laronde, Autour du roman beur. Immigration et identité, Paris, L’Harmattan, 1993 ; Charles Bonn, Littératures des immigrations. Vol. 1. Un espace littéraire émergent, Paris, L’Harmattan, 1995 ; Odile Cazenave, Afrique sur Seine, une nouvelle génération des romanciers africains à Paris, Paris, L’Harmattan, 2003 ; Frederic Mambenga-Ylagou, « Problématiques définitionnelle et esthétique de la littérature africaine francophone de l’immigration », CAUCE, Revista internacional de Filología y su Didáctica, 29, 2006, p. 273-293, etc.
  • [23]
    Massimo Bortolini, « Production littéraire des Italiens de Belgique depuis 1945 », dans Charles Bonn (dir.), Littératures des immigrations. Vol. 1. Un espace littéraire émergent, Paris, L’Harmattan, 1995 ; Anne Morelli, « La littérature métissée », dans Jean-Pierre Bertrand, Michel Biron, Benoît Denis et Rainier Grutman (dir.), Histoire de la littérature belge (1830-2000), Paris, Fayard, 2003 ; Anne Morelli, Gli italiani del Belgio : Storia e stori di due secoli di migrazioni, Foligno, Editiorale Umbra, 2004.
  • [24]
    Voir Henk Van Houtum, Olivier Kramsch et Wolfgang Zierhofer, B/ordering Spaces, Aldershot/Burlington, Ashgate, 2005 ; Johan Schimansky et Wolfe Stephen, Border Poetics Delimited, Hannover, Wehrhahn Verlag, 2007.
  • [25]
    « Littérature, immigration et imaginaire au Québec et en Amérique du Nord ». Colloque international à l’Université du Québec à Montréal, 12-13 mars 2003 ; « Migration and Literature in Contemporary Europe ». International Conference at the University of Copenhagen, 8-10 novembre 2007 ; « Migration and Fiction — Narratives of Migration in Contemporary Canadian Literature ». Colloque au Centre des études canadiennes, Université de Graz, 18-19 avril 2008 ; « Migration Matters : Immigration, Homelands, and Border Crossings in Europe and the Americas ». Colloque international à l’Université de Leyde, 25-28 juin 2008 ; « Cultural Production and Negotiation of Borders ». Colloque européen à l’Université de Tromsø, 11-13 septembre 2008 ; « (Multi-) lingual interventions. A comparative view on contemporary migration literature ». Séminaire à l’Université de Gand, 18-19 novembre 2009 ; « Migration et identités interculturelles et/en espaces frontaliers ». Colloque international à l’Université de Louvain Kulak, 27-29 mai 2010 ; « Tales of Transit : Narrative Migrant Spaces in Transatlantic Perspective ». Colloque international au Felix Archief (Anvers, Belgique), 10-13 juin 2010 ; « Migrations, Exils, Errances, Écritures ». Colloque à l’Université Paris Ouest-Nanterre, juin 2010, etc.
  • [26]
    Monique Lebrun et Luc Collès, La Littérature migrante dans l’espace francophone. Fernelmont, InterCommunications et E.M.E., 2007.
  • [27]
    Søren Frank, Migration and Literature. Günter Grass, Milan Kundera, Salman Rushdie, and Jan Kjærstad, New York, Palgrave Macmillan, 2008, p. 2.
  • [28]
    Hans-Jürgen Lüsebrink, « Transferts culturels et histoire des médias : un défi pour les études francophones », dans Lieven D’hulst et Jean-Marc Moura, Les études littéraires : état des lieux, Lille, Presses de l’Université Charles-de-Gaulle-Lille III, 2003, p. 63-76, p. 63.
  • [29]
    Russel King, John Connell et Paul White, Writing across Worlds, op. cit., p. XV.
  • [30]
    Cette double appartenance s’exprime généralement par une hybridation linguistique (plurilinguisme), générique (l’emploi de formes archaïques et nouvelles) et discursive (bivocalité, dédoublement énonciatif).
  • [31]
    L’hybridation disparaît progressivement pour donner lieu à l’emploi des métaphores exprimant le lien entre « langue » et « identité ». Les formes génériques, à leur tour, deviennent moins polymorphes.
  • [32]
    Pour une analyse de cette trilogie, voir Søren Frank, Migration and Literature, op. cit., p. 177-196.
  • [33]
    Pour plus d’informations sur ce genre, voir Yves Quairiaux, L’Image du Flamand en Wallonie. Essai d’analyse sociale et politique (1830-1914), Bruxelles, Labor, 2006, p. 259- 282 et Lieven D’hulst, Elien Declercq, « Tactiques de l’entre-deux : une analyse discursive des chansons de migrants belges en France (1850-1914) », dans Hubert Roland et Stéphanie Vanasten (dir.), Les Nouvelles Voies du comparatisme, Gand, Ginkgo Academia Press, 2010, p. 99-108, p. 104.
  • [34]
    Kind, cité dans Frank Zipfel, « Migrant Concepts : Multi-, Inter-, Transkulturalität, Métissage, Créolisation and Hybridity as New Concepts for Literary Criticism », dans Danielle Dumontet et Frank Zipfel (dir.), op. cit., p. 11.
  • [35]
    Moser, cité dans Clément Moisan, « Pour une poétique historique de l’écriture migrante. L’exemple du Québec », dans Danielle Dumontet et Frank Zipfel (dir.), op. cit., p. 69-77, p. 72.
  • [36]
    Régine Robin, « Poétiques de la ville, déambulations et nouveaux flâneurs », dans Danielle Dumontet et Frank Zipfel (dir.), op. cit., p. 201-216, p. 210.
  • [37]
    Cité dans Danielle Dumontet, « Pour une poétique de l’écriture migrante. L’exemple du Québec », Danielle Dumontet et Frank Zipfel (dir.), op. cit., p. 87-108, p. 88.
  • [38]
    Clément Moisan, « Pour une poétique historique de l’écriture migrante. L’exemple du Québec », art. cit., p. 70.
  • [39]
    Voir, par exemple, les chansons de migrants belges en France (Elien Declercq, Lieven D’hulst, « The Fate of a Migrant Language in Northern France (1880-1914) : Flemish in Song Repertoire », International Journal of Multilingualism, 7, 3, 2010, p. 255-268.), le hip hop de The Latin Kings en Suède (Wolfgang Behschnitt, « The Voice of the “Real Migrant” : Contemporary Migration Literature in Sweden », dans Mirjam Gebauer et Pia Schwarz Lausten (dir.), Migration and Literature in Contemporary Europe, Munich, Martin Meidenbauer, 2010, p. 77-92), la musique raï des migrants algériens et marocains en France (Abdelali Bentahila, Eirlys E. Davies, « Language Mixing in Rai Music : Localization or Globalization ? », Language & Communication, 22, 3, 2002, p. 187-207.) et la chanson camerounaise en contexte postcolonial (Adeline Nguefak, « La chanson camerounaise comme lieu d’expression et de construction de nouvelles identités linguistiques », Glottopol. Revue de sociolinguistique en ligne, 17, 2011, p. 33-46).
  • [40]
    Nepveu, cité dans Clément Moisan, « Pour une poétique historique de l’écriture migrante. L’exemple du Québec », art. cit., p. 71.
  • [41]
    Danielle Dumontet, « Pour une poétique de l’écriture migrante. L’exemple du Québec » art. cit., p. 92.
  • [42]
    Pierre Halen, « À propos des modalités d’insertion des littératures dites de l’immigration ou migrants dans le système littéraire francophone », dans Danielle Dumontet et Frank Zipfel (dir.), op. cit., p. 37-48.
  • [43]
    Adelson, cité dans Søren Frank, Migration and Literature, op. cit., p. 2.
  • [44]
    Søren Frank, Migration and Literature, op. cit., p. 3.
  • [45]
    Ibid., p. 2.

1 La migration comprise comme un processus qui englobe un ensemble de mouvements de personnes et de choses entre un ou plusieurs points de départ et d’arrivée [1] intéresse de longue date des disciplines sociales telles que les études politiques, la sociologie et l’anthropologie [2]. Ce n’est que récemment que la migration trouve aussi une place dans les études littéraires comparées : les transferts culturels en contexte migratoire conduisent inévitablement à des échanges discursifs complexes, voire à des formes d’hybridation qui engagent les genres, les langues, les topographies ou les postures d’énonciation. La prise en compte de ces nouvelles modalités littéraires prend également la mesure de la notion de « littérature nationale » [3], tout en sollicitant des concepts qui permettent de mieux identifier et décrire les formes et fonctions des nouvelles constructions littéraires issues de la migration.

2 Dans le présent article, il ne peut évidemment être question d’entreprendre un descriptif de ces nouvelles constructions littéraires. Nous proposerons plus modestement quelques réflexions sur le concept de « littérature migrante » qui en est le dénominateur commun. Pour ce faire, nous élaborons, en premier lieu, un état des lieux critique, en nous penchant sur la place qu’occupent la littérature dans les études de la migration et la migration dans les études littéraires. En deuxième lieu, nous chercherons à « flexibiliser » le concept de « littérature migrante » : même si l’expression littéraire de la migration ne procède pas forcément d’une visée autobiographique, la critique a couramment tendance à privilégier en elle les mouvements spatio-temporels de son auteur et de ses personnages.

La place de la littérature dans les études de la migration

3 Les études de la migration (migration studies) couvrent une panoplie de modes d’approches. De fait, afin de mieux saisir les phases, les formes et les contenus des processus migratoires une collaboration interdisciplinaire s’impose :

4

Migration is a subject that cries out for an interdisciplinary approach. Each discipline brings something to the table, theoretically and empirically. Anthropologists have taught us to look at networks and transnational communities, while sociologists and economists draw our attention to the importance of social and human capital and the difficulties of immigrants settlement and incorporation. Geographers are interested in the spatial dimensions of migration and settlement. Political scientists help us to understand the play of organized interests in the making of public policy ; together with legal scholars, they show us the impact migration can have on the institutions of sovereignty and citizenship. Historians portray the migrant experience in all of its complexity, giving us a much greater empathic understanding of the hopes and ambitions of migrants. Demographers have perhaps the best empirical grasp on the movement of people across boundaries, and they have the theoretical and methodological tools to show us how such movements affect population dynamics in both sending and receiving societies.[4]

5 Une telle démarche a tendance à envisager la production littéraire comme un instrument empirique pour dévoiler le monde empirique de la migration, toujours en retrait par rapport aux données statistiques. Le travail des géographes King et alii constitue certes une exception, lorsqu’ils se proposent de rapprocher les disciplines de la géographie et de la littérature pour l’étude du processus migratoire et de l’expérience migrante :

6

[The] social-scientific research, immensely rich and diversified in its own way, is often limited in its objectives, aiming to shed light on some single aspects of migration such as the decision to leave, residential location on arrival, or socio-linguistics. It fails to capture the essence of what it is like to be a migrant […].[5]

7 Une décennie plus tard, une tentative similaire est entreprise par Baily, un géographe, et par Collyer, un ethnomusicologue, dans un numéro thématique de la revue Journal of Ethnic and Migration Studies :

8

These forms of cultural production [creative literature, film, music, dance] are particularly interesting since they do not only reflect but also inform migrants’ attitudes in a way that does not appear to be true of other types of production that we might want to call ‘cultural’, such as food.[6]

9 Malgré ces exemples, force est de constater que les études de la migration de type mainstream continuent de privilégier les dimensions économiques, sociologiques, etc. au détriment des dimensions culturelles et littéraires impliquées. Qu’en est-il maintenant des études littéraires ?

La place de la migration dans les études littéraires

10 L’on sait que depuis l’ère des nationalismes, les institutions [7] littéraires des nations européennes associent « production littéraire » et « frontières géopolitiques et nationales ». D’où la croyance que les littératures représentent « l’âme » des nations. D’où également la difficulté à rendre compte des littératures venues d’ailleurs, qu’elles soient traduites ou transposées telles quelles au sein des littératures d’adoption. Cette difficulté s’applique en particulier aux productions littéraires de migrants. Certes, depuis une bonne décennie la critique littéraire cherche à mieux identifier les relations précises entre les phénomènes littéraires et leur contexte migratoire en s’interrogeant non seulement sur les représentations de l’expérience de la migration dans la littérature mais également sur les effets textuels induits par cette expérience. S’ajoute que l’intérêt pour les littératures qui franchissent les frontières nationales n’est plus exclusivement centré sur les littératures postcoloniales [8]. Comme quoi, le concept de « littérature migrante » ne se trouve plus « colonisé » par les études postcoloniales :

11

Within literary studies the phenomenon of migration has traditionally and primarily been linked to (post) colonialism, sometimes even to the British Commonwealth only. However, migration has always played a crucial role in European history and European literature, and since the end of World War II and the acceleration of decolonization and globalization migration’s role seems only to have increased.[9]

12 La prise de conscience de ces littératures transnationales a permis d’instaurer un dialogue entre les littératures nationales et les nouvelles « littératures migrantes ». Le Québec, par exemple, région marquée par une longue histoire de migration [10], est l’un des premiers espaces offerts à l’étude de « littératures migrantes » [11]. Ainsi, Moisan [12] ne vise pas à décrire les écrivains et les œuvres immigrants comme un « simple agrégat d’agents isolés et de productions successives » à la littérature nationale, mais à les prendre comme un « système de production, de circulation et de réception » conférant à la littérature québécoise « une structure spécifique » [13]. Chartier, quant à lui, plaide pour « une relecture historiographique complète des marges et des frontières du territoire imaginaire du Québec » [14]. À l’instar de Moisan et de Chartier, de nombreux chercheurs se sont penchés par la suite sur la question des « littératures migrantes » au Canada [15], en relation avec l’identité [16], avec les frontières [17], ainsi que sur le positionnement de ces littératures par rapport à la littérature nationale [18].

13 En Europe, ce champ d’étude est beaucoup plus disparate. Dans les pays marqués depuis plusieurs décennies par la présence d’une culture postcoloniale, le concept de « littérature migrante », également étiquetée de « postcoloniale », semble être accepté bien avant de l’être dans les pays européens qui n’ont pas connu de passé colonial ni de présence postcoloniale :

14

In many European countries, « migration literature » has already moved from a position at the margin of literature to an acknowledged and even canonical status. In Britain and France some of the most important writers of the past fifty years belong to migration literature ; though figures such as V.S. Naipaul and Salman Rushdie were first accepted within English literature under the category of ‘post-colonial’, as within French literature were Aimé Césaire and Tahar Ben Jaloun. However, a rather heterogeneous picture appears across Europe : migration literature is today an integrated part of the literary scene in Britain and France and to a lesser extent in e.g. Germany and Sweden. […] In many other European countries, this literature is still peripheral and tends to be confined to small publishing houses or internet sites ; in Denmark the phenomenon is almost embryonic.[19]

15 En effet, la reconnaissance d’une « littérature migrante » incitant les chercheurs à des redéfinitions historiques et à l’établissement de nouveaux contours applicables à la littérature nationale dépend largement du pays en question. La littérature issue de l’immigration turque, par exemple, recouvre déjà un terrain d’études important en Allemagne [20] et aux Pays-Bas [21]. En France, la littérature migrante est essentiellement le fait de la génération issue de l’immigration maghrébine, notamment de la deuxième génération, communément appelée « beur », d’où son nom de « littérature beur » [22]. En Belgique et en Suisse, la production littéraire d’auteurs d’origine italienne tient une place importante dans la recherche interdisciplinaire [23]. En Scandinavie, la question de la « littérature migrante » est souvent abordée en relation avec les frontières géopolitiques et mentales [24], etc. Au demeurant, le fait que la « littérature migrante » en Europe soit de plus en plus considérée comme un constituant à part entière de son champ littéraire se manifeste également dans les nombreux colloques et séminaires consacrés à son propos [25] ainsi que dans le plaidoyer pour l’insertion de la « littérature migrante » dans les programmes scolaires et universitaires [26].

Vers une « littérature de migration » : un nouveau paradigme de réflexion

16 Ce survol non exhaustif de l’évolution en cours ne permet pas encore de définir avec précision ce mouvement littéraire mais montre l’existence de nouveaux chantiers de réflexion. Dans les paragraphes suivants, nous nous proposons de formuler quelques lacunes qui méritent d’être comblées avant de creuser davantage la notion de « littérature de migration ».

17 Une première lacune concerne le manque de perspective historique des études portant sur les « littératures migrantes » : eu égard à l’intensité et à la diversité des flux migratoires récents du Sud ou de l’Est vers les pays du Nord ou du Centre, à l’accélération des déplacements et à l’ouverture des frontières, l’on a tendance à privilégier l’étude des productions littéraires issues des migrations contemporaines (postcoloniales). Or, la migration n’est pas un phénomène propre au XXe siècle — aussi appelé « the age of migration » [27] —, et au XXIe siècle : elle a toujours existé. De cette sorte, les « littératures migrantes » ne sont pas le seul fait de la littérature contemporaine. Or, il est vrai qu’elles étaient beaucoup moins visibles autrefois, ce qui s’explique notamment par l’importance accordée à l’authenticité des littératures nationales, surtout aux XVIIIe et XIXe siècles. C’est pourquoi nous croyons, avec Lüsebrink, que les processus de globalisation devraient également inciter « à relire et considérer sous un jour nouveau des phénomènes interculturels du passé » [28].

18 La deuxième lacune a trait au rapport entre le texte et son auteur : la « littérature migrante » est souvent caractérisée par une forte authenticité. L’écrivain en tant qu’instance biographique est ainsi censé exprimer ses expériences migrantes dans ses productions littéraires. King, Connell et White (1995) soulignent que la littérature des migrants reflète directement l’expérience migratoire :

19

The migrant voice tells us what it is like to feel a stranger and yet at home, to live simultaneously inside and outside one’s immediate situation, to be permanently on the run, to think of returning but to realise at the same time the impossibility of doing so, since the past is not only another country but also another time, out of the present. […] It tells of long-distance journeys and relocations, of losses, changes, conflicts, powerlessness, and of infinite sadness that severely test the migrant’s emotional resolve.[29]

20 King et alii distinguent plusieurs formes de littératures produites par des migrants, allant des témoignages biographiques qu’ils qualifient de « pré-littéraires » (des lettres, des chansons, des journaux intimes, etc.) aux « littératures créatives » (des romans, de la poésie) en passant par des formes intermédiaires tels que le reportage et le récit. S’il est vrai que la production littéraire des migrants de première et surtout de deuxième génération traduit souvent l’expérience de l’entre-deux [30] alors que, dans les œuvres des auteurs migrants de troisième génération, la migration et le migrant se transforment respectivement en un thème (qui finit par constituer un topos) [31] et en un personnage, la perspective (téléologique d’ailleurs) qu’adoptent King et alii implique une forte connotation ethnique de cette production littéraire. Or, si l’on recourt, comme critère définitoire de cette « littérature migrante », à l’origine ethnique ou à la généalogie de l’auteur (dans le cas des auteurs-migrants de deuxième ou de troisième génération), on se trouve vite ramené à l’ancienne problématique binaire qui sépare la « littérature migrante » de la « littérature nationale ». D’où naît une autre problématique : la « littérature migrante » n’est pas le seul fait des migrants, mais peut également être produite par des auteurs non migrants, s’intéressant par exemple à la thématique de la migration. En d’autres termes, les non migrants sont des producteurs potentiels d’une « littérature migrante ». Citons l’exemple de l’écrivain norvégien Jan Kjærstad, auteur de la trilogie The Seducer (1993), The Conqueror (1996) et The Discoverer (1999) dans laquelle il s’inspire tant sur le plan thématique que sur le plan formel de la « littérature migrante » [32]. Signalons également l’exemple des chansonniers wallons, tels que le Liégeois Fernand Dieperinck, ou français, comme le Lillois Aldophe Desreumaux, qui façonnent, à l’époque de l’immigration intense des Flamands en Wallonie et dans la France du Nord au XIXe siècle, le genre de l’« imitation flamande », un genre satirique chanté [33]. Cela dit, posons-nous les questions suivantes : La généalogie d’un auteur est-elle un trait constitutif de la « littérature migrante » ? Pourquoi faut-il instaurer une interrelation entre le lieu de naissance d’un écrivain et ses produits culturels ? Ou encore : y a-t-il un lien entre les styles, les formes, les langues et les thèmes littéraires, d’une part, et l’origine ethnique de l’écrivain migrant, de l’autre ? Pourquoi la « littérature migrante » doit-elle nécessairement présenter des traces biographiques de son auteur ?

21 La troisième lacune est d’ordre conceptuel : la prise en compte de l’existence d’une « littérature migrante » induit aussi un changement important de paradigme conceptuel. À l’heure actuelle, on propose une panoplie de termes permettant de décrire ce type de littérature dite émergente. Alors que les uns se contentent de concepts généraux tels « intercultural literature », soit des « texts that deal with the relationships between two or more cultures » [34] ou encore « textes hybrides », « où les genres sont croisés, mêlés et parfois confondus, les formes, volontairement brisées, distendues, les recyclages culturels servant de modes de penser les objets non pas comme essentiels et substantiels, mais relationnels et positionnels » [35], les autres préfèrent traiter d’« écritures de l’entre-deux » ou « écritures transculturelles ou transnationales » [36]. D’autres encore proposent des catégorisations plus spécifiques. Ainsi, Berrouët-Oriol et Moisan ont recours à l’expression « écriture migrante » pour parler des « textes écrits par des gens venus d’ailleurs » [37]. La dernière appellation souffre, nous semble-t-il, de deux faiblesses. La première concerne le terme d’« écriture » : même si Moisan opte pour « écriture » et non pas pour « littérature » afin de combler la distinction entre « littérature nationale » et « littérature migrante » et d’encourager ainsi l’intégration de la dernière dans l’histoire littéraire nationale [38], il se limite toujours à l’écrit en négligeant la production littéraire orale [39] en contexte migratoire. En deuxième lieu, l’adjectif « migrante » pose également des problèmes puisque il souligne, nous l’avons dit, l’origine ethnique de l’auteur. Au demeurant, il convient d’ajouter des dénominations telles que « écritures immigrantes » [40] et « poétique migrante » [41]. Pierre Halen, pour sa part, propose de faire la distinction entre « littératures migrantes » et « littératures (issues) de l’immigration » ou « dites de l’immigration » [42]. Les « littératures migrantes » sont plus proches du témoignage biographique et ne constituent que la partie visible de l’iceberg des « littératures de l’immigration ». Celles-ci incluent les littératures qui traitent de la figure du migrant ou du processus migratoire. Dans la foulée de Halen, Søren Frank propose un glissement radical du concept de « migrant literature » vers « migration literature » en partant du constat que « literature of migration is not written by migrants alone » [43] et propose « a move away from authorial biography as the decisive parameter, emphasizing instead intratextual features such as content and form as well as extratextual forces such as social processes » [44]. Cette double proposition, qui consiste à aborder la « littérature migrante » à partir d’une approche qui n’est pas exclusivement biographique (1) et à combiner une approche intradiscursive avec une approche extradiscursive (2), nous semble très pertinente en ce qu’elle s’attache à la spécificité de la « littérature migrante ». Nous déplorons néanmoins que Frank ajoute que : « “migration literature” refers to all literary works that are written in an age of migration [XXe siècle] — or at least to those works that can be said to reflect upon migration » [45]. Cette réflexion pose de nouveau problème : Pourquoi lier « migration literature » à une période déterminée ? La migration n’est-elle pas un phénomène de tous les temps ?

Bilan

22 Ce bref aperçu critique montre assez que nous nous trouvons au cœur d’un débat en cours. Pour notre part, nous proposons d’utiliser la notion de « littérature de migration » — c’est, nous semble-t-il, la traduction française la plus adéquate de « migration literature ». Cette notion permet de résoudre une double difficulté : d’une part, elle ne se laisse pas confondre avec les expressions « littérature/écriture/poétique migrante », qui attachent une connotation ethnique à cette sorte de production littéraire ; d’autre part, elle souligne que la « littérature migrante » n’est pas le seul fait des migrants. En somme, l’appellation « littérature de migration » permet en même temps d’en finir avec la convergence totale et superflue entre le texte (la thématique de la migration) et la biographie de son auteur, et de rompre la division artificielle entre le texte (la dimension intratextuelle ou esthétique) et son contexte (la dimension extratextuelle ou sociologique). En outre, l’usage de deux lexèmes (« littérature » et « migration ») séparés par l’article neutre « de » permet de concevoir l’interpénétration des deux phénomènes — et des deux disciplines — ainsi que de coiffer d’un seul concept les littératures par le migrant, pour le migrant et sur la figure du migrant et son processus migratoire. Remarquons finalement que, sur un plan plus historiographique, le concept de « littérature de migration » défie toute tentative de recentrement national ou monoculturel des histoires littéraires dites « nationales », puisque la « littérature de migration » ne peut être juxtaposée à la littérature nationale ni intégrée d’un seul tenant en son sein.


Date de mise en ligne : 01/02/2012

https://doi.org/10.3917/rlc.339.0301