Quelques réflexions sur les relations littéraires sino-occidentales au XXe siècle
- Par Chen Sihe
Pages 25 à 29
Citer cet article
- SIHE, Chen,
- Sihe, Chen.
- Sihe, C.
https://doi.org/10.3917/rlc.337.0025
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- Sihe, Chen.
- SIHE, Chen,
https://doi.org/10.3917/rlc.337.0025
Notes
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[1]
Les « littératures occidentales » désignent depuis le début du XXe siècle jusqu’au 4 mai 1919 les littératures européennes et américaines, y compris russe. Les littératures russe et soviétique se sont détachées de cette appellation à partir des années 1930 avec l’émergence des mouvements littéraires et artistiques de gauche et se maintiennent à part après 1950, au même titre que les littératures des pays socialistes de l’Europe centrale. La notion de « littératures occidentales » reste peu circonscrite, après 1980, mais toujours à l’exclusion des littératures russe et soviétique.
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[2]
Le présent article se focalise sur les relations littéraires sino-occidentales de la période moderne, sans s’intéresser à la traduction ni la diffusion de la littérature chinoise traditionnelle en Occident.
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[3]
Zheng Xiaoyi (éd.), Aller vers la littérature mondiale (Zou xiang shijie wenxue), Changsha, Hunan renmin chubanshe, 1985. Ce recueil d’articles, proposant des études sur la réception des littératures occidentales chez les écrivains comme Lu Xun, Guo Moruo, Ba Jin, Cao Yu, Shen Congwen, a rencontré des échos importants.
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[4]
Achilles Fang, « From Imagism to Whitmanism in Recent Chinese Poetry : A Search for Poetics That Failed », in Horst Frenz et George Lincoln Anderson (eds.), Indiana University Conference on Oriental Western Literary Relations, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1955, p. 177-189.
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[5]
C.T. Hisa, A History of Modern Chinese Fiction (Zhongguo xiandai xiaoshuo shi), traduit et adapté par Liu Shaoming, Taipei, Taiwan zhuanji chubanshe, 1979.
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[6]
À propos du manifeste des imagistes, on trouve une note de Hu Shi dans son journal daté du janvier 1917 : « Il existe de nombreuses similitudes entre les propositions de cette école et les miennes propres ». Hu Shi, Journal du séjour d’études à l’étranger (Liuxue riji), Shanghai, Shangwu yinshuguan, 1947, vol. 4, p. 1071-1073.
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[7]
Cf. Wang Runhua, « L’Origine de la révolution poétique chinoise selon la nature des nouveaux mouvements » (Cong xinchao de neihan kan xinshi geming de qiyuan), in Études sur les relations littéraires sino-occidentales (Zhongxi wenxue guanxi yanjiu), Taipei, Taiwan dongda tushu gongsi, 1978, p. 227-245.
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[8]
Cf. Shen Yongbao, « Les “Huit propositions” s’inspirent-elles du manifeste des imagistes ? À propos de l’origine des premières propositions pour les réformes littéraires » (Ba shi yuan yu yixiangpai xuanyan zhiyi — wenxue gailiang chuyi tanyuan), Culture à Shanghai (Shanghai wenhua), n° 4, 1994, p. 61-70.
1 Les relations littéraires sino-occidentales [1] relevaient en Chine des études de littérature chinoise avant l’instauration de la littérature comparée comme discipline universitaire. Elles se focalisaient, dans le champ des recherches sur la littérature chinoise pré-moderne et moderne née de la fin du XIXe siècle, sur les aspects suivants : la formation de nouveaux courants et d’idées littéraires sous l’influence des mouvements sociaux et littéraires occidentaux, la traduction et la critique des chefs-d’œuvre occidentaux en Chine, le séjour des écrivains chinois en Occident et leurs contacts avec des auteurs occidentaux, la diffusion des œuvres chinoises à l’étranger ainsi que la création en langues étrangères chez les auteurs chinois, etc. [2] À l’exception du dernier, les autres aspects avaient tous une place de choix dans les études sur la littérature chinoise moderne.
2 Ces recherches se sont heurtées à des réticences, notamment lorsque, en 1955, la thèse de Hu Feng avait fait l’objet de critiques publiques : on l’accusait de nihilisme culturel quand il considérait la littérature chinoise issue du mouvement contestataire du 4 mai 1919 comme résultant de la « transplantation en Chine des littératures progressistes occidentales ». Dès lors, les chercheurs ont choisi de mettre l’accent sur les relations entre la littérature moderne et la tradition nationale, en évitant d’aborder l’influence étrangère, si ce n’était pour la condamner. Il était cependant inenvisageable d’étudier les écrivains aussi importants que Lu Xun, Guo Moruo, Ba Jin, Cao Yu sans rendre compte de leurs rapports avec la littérature occidentale. Les travaux conduits par les spécialistes diasporiques ont contribué à combler les lacunes. C.T. Hsia, dans A History of Modern Chinese Fiction, examine les nouvelles et romans chinois modernes en les comparant à la littérature occidentale, de façon à inscrire les écrivains comme Qian Zhongshu et Eileen Chang dans l’histoire littéraire. Leo Ou-fan Lee, dans The Romantic Generation of Modern Chinese Writers, opère des analyses sur les écrivains comme Lin Qinnan, Su Manshu, Lu Xun, Guo Moruo, Yu Dafu, Jiang Guangci en affirmant leur filiation par rapport au romantisme européen. D’autres sinologues encore appliquent des grilles de lecture nourries par leurs connaissances en littérature occidentale, qu’ils considèrent comme l’une des sources d’inspiration les plus importantes pour les écrivains chinois en termes de goût, de savoir et de création. Ces ouvrages ont été traduits en chinois dès les années 1980, incitant les chercheurs chinois longtemps coupés du monde, pourtant toujours désireux de le découvrir, à accepter inconditionnellement ce point de vue : la modernisation de la littérature chinoise et le développement de la nouvelle littérature découlent, pour une part essentielle, des idées et des littératures occidentales, dont le rôle inspirateur s’est prolongé jusqu’en 1949, à l’avènement de la République populaire de Chine. La donne change seulement après les années 1980.
3 Les relations littéraires sino-occidentales représentent dès le début un volet important dans les recherches comparatistes, devançant d’autres champs d’études tels que la poétique comparée, balbutiante encore dans les années 1980, sous l’impulsion des chercheurs taïwanais et des théories littéraires progressivement introduites en Chine. Cette avance s’explique : l’intégration de la littérature chinoise dans la littérature comparée implique un champ d’étude original, distinct de domaines constitués occidentaux ; ce champ bénéficie de travaux réalisés en Chine comme à l’étranger ; son caractère pluridisciplinaire ouvre des horizons multiples, engendrant d’autres axes de recherche, comme la traduction et la réception.
4 Les études de relations littéraires sino-occidentales contribuent à renouveler les études de littérature chinoise. La littérature chinoise moderne, en tant que matière d’enseignement, n’avait pas le même ancrage universitaire que la littérature ancienne ou la philologie. Elle réussit néanmoins à s’imposer en intégrant les perspectives comparatistes, comme les études comparées sino-occidentales, sino-japonaises, sino-russes. Un recueil d’articles intitulé Vers la littérature mondiale et largement diffusé dans les années 1980 [3] porte précisément sur les relations qu’entretiennent les écrivains modernes avec la littérature occidentale. Mais le titre laisse transparaître l’anxiété des collaborateurs : jugeant la littérature chinoise isolée et exclue du « monde », ils estiment nécessaire de l’en rapprocher, en insistant sur les relations entre les écrivains chinois et la littérature mondiale. Zou xiang, « aller vers », « se rapprocher de », est un verbe complété d’un directionnel, qui renvoie à l’idée que la littérature chinoise, encore en marge de la littérature du « monde », attend d’y être incorporée.
5 La démarche, dans ce domaine, repose largement sur les études d’influence et de réception, grâce auxquelles la littérature comparée, à ses débuts en Chine, s’est imposée d’emblée. Les chercheurs chinois y accordaient crédit, les trouvant assez proches des investigations philologiques propres à la tradition chinoise, en raison d’une méthode positive scrupuleuse cherchant à authentifier les influences littéraires transnationales par un travail obligatoire et colossal de documentation et de déchiffrage sur des matériaux rédigés en deux voire plusieurs langues. On se penchait parallèlement sur la théorie et la pratique de la réception, propice à la préservation de la dignité nationale et à l’expression de l’initiative du récepteur. Ces deux approches complémentaires permettent d’attester l’incidence de la littérature occidentale sur la littérature chinoise tout en montrant les choix chinois qui sous-tendent une réception active. L’influence ne signifie pas l’assimilation, peut-on dire, la littérature chinoise se développant selon ses lois et ses caractéristiques intrinsèques.
6 Ce constat, basé sur des faits attestés, régit donc les études sur les relations littéraires sino-occidentales. Chaque nation se livre à des activités esthétiques en recourant à sa propre langue et à son propre mode de pensée. La création littéraire, par ailleurs, est conditionnée par des contextes historiques particuliers, qui expliquent son originalité. Les études d’influence ont pour objectif, non d’aboutir à des conclusions de surface, mais de scruter les possibilités d’échanges littéraires et la loi humaine qu’elles recèlent, en examinant le processus complexe qui accompagne la diffusion et la réception des éléments littéraires effectuées entre plusieurs langues. C’est un travail difficile, qui suppose des observations minutieuses reposant sur des connaissances approfondies relatives aux objets d’études dans le domaine des littératures sino-occidentales. Or de telles compétences étaient rares : les chercheurs en littératures étrangères n’avaient pas nécessairement la connaissance requise en littérature nationale tandis que les spécialistes de cette dernière se prononçaient sur les faits d’influence en s’appuyant sur les traductions ou sur les professions de foi des auteurs. Excepté les étudiants ayant reçu à l’étranger une formation approfondie, les chercheurs en littérature chinoise, en général, étaient peu en mesure de faire aboutir de telles études.
7 Les études d’influence se trouvent par ailleurs confrontées à un dilemme supplémentaire. On peut en effet retrouver des traces et reconstituer la filiation pour une époque avare d’informations, où les récits de voyage d’un tel missionnaire ou le hasard d’une lecture suffisaient à susciter des inspirations. Mais de nos jours où les informations explosent et les influences transnationales se démultiplient et se banalisent, il devient malaisé de les identifier à partir d’un cas particulier.
8 Dans un environnement où se complexifient et s’entrecroisent les données, les récepteurs pourront difficilement attribuer leur création à une origine précise. De surcroît, les investigations sur les activités de l’esprit doivent se distinguer de la philologie traditionnelle, peu apte à démêler l’enchevêtrement des influences. Un exemple type : sur les pas de certains chercheurs occidentaux, entre autres, Achilles Fang [4] et C.T. Hsia [5], nos spécialistes affirment, dans les années 1980, que les huit principes élaborés par Hu Shi, initiateur du mouvement de poésie nouvelle, s’inspirent directement du « manifeste » des imagistes américains. Certains ont même mis en regard les propositions respectives pour étayer l’hypothèse de cette influence. Mais l’auteur lui-même la rejette tout en reconnaissant des similitudes [6]. Tous les chercheurs, y compris moi-même, étaient enclins à la thèse de l’influence indéniable, s’évertuant à comprendre le dénigrement chez le principal concerné [7]. Jusqu’au jour où un chercheur a apporté les arguments contradictoires selon lesquels Hu Shi aurait donné naissance à ses propositions sur la nouvelle poésie à l’issue d’une réflexion personnelle et de discussions avec ses amis, sans avoir eu connaissance du manifeste des imagistes [8]. Cet exemple m’a frappé, au point que j’ai commencé à m’interroger sur les excès dans les études des influences occidentales, qui font parfois négliger des éléments inconnus ou invérifiables. Aussi dans une époque marquée par l’intensification des échanges internationaux et par le rapprochement des modes de vie est-il plausible qu’un phénomène conduise à des conclusions similaires sans passer par un quelconque impact direct.
9 Ce constat nous conduit à dire que l’existence des rapports factuels ne saurait en tout cas entraver le choix autonome du récepteur, conditionné par le contexte historique et culturel dans lequel il vit. Dans la connexion entre l’influence et l’autonomie, celle-ci prime.
10 En renonçant au modèle « diffusion-réception », au profit de la subjectivité, on s’aperçoit que, dans notre époque informationnelle, les idées personnelles tendent vers la convergence et la communicabilité, au-delà des frontières étatiques, des barrières culturelles et linguistiques. Les expressions différentes n’entravent en rien les analogies fondamentales. Nos études sur les relations sino-occidentales devront adopter cette nouvelle optique en se focalisant sur les convergences. Il ne s’agira plus de mettre en parallèle X et Y dans leur rapport d’influence, mais d’aligner deux voire plusieurs subjectivités, afin d’examiner des configurations complexes d’analogie.
11 Je nomme ces dernières « études sur les éléments mondiaux ». La « mondialité » (shijie xing) est une communauté humaine. Vivant sur la même planète, nous nous servons de la « mondialité » comme plate-forme de dialogue qui permet la communication entre les êtres humains. Le dialogue n’exclut pas les possibilités d’influence. Dans le contexte de pléthore informationnelle, il les inclut tout en donnant une parole libre aux deux voire plusieurs interlocuteurs et en favorisant les échanges entendus dans leur acception large.
12 Les relations littéraires sino-occidentales se confinaient aux théories d’influence et de réception. La « mondialité » permet de briser le schéma vectoriel « sources d’influence — processus de diffusion — champ d’accueil ». Incarnant les facteurs communs à tous les pays ou aux préoccupations de l’humanité, les éléments mondiaux incitent à étudier les choix esthétiques opérés par les littératures sino-occidentales face aux phénomènes communs. La diversité culturelle réunit dans un même corps la singularité et la similitude, traduites à la fois par les influences réciproques et les expressions originales. C’est à ce signe fort de la littérature mondiale que doit prêter attention la littérature comparée.
13 Il ne serait pas malaisé, en définitive, de comprendre l’erreur conceptuelle consécutive au mot d’ordre « aller vers le monde ». La Chine ne doit pas se complaire dans le rôle de l’« autre », dans l’attente d’être admise par le « monde », d’ailleurs synonyme de l’Occident. La Chine, comme les régions et pays orientaux, fait partie intégrante du « monde », au même titre que les pays occidentaux. Les relations, génératrices d’influences réciproques, maintiennent des écarts. Les échanges et les informations généralisés révèlent des convergences, auxquelles est néanmoins sous-jacent le pouvoir de séduction propre à chaque pays adhérent de la culture mondiale.