Dimensions culturelles de la littérature
- Par Jean-Marc Moura
Pages 243 à 247
Citer cet article
- MOURA, Jean-Marc,
- Moura, Jean-Marc.
- Moura, J.-M.
https://doi.org/10.3917/rlc.302.0243
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- Moura, J.-M.
- Moura, Jean-Marc.
- MOURA, Jean-Marc,
https://doi.org/10.3917/rlc.302.0243
1En cet âge de globalisation, les études littéraires sont amenées à réviser leurs concepts et à restructurer leurs enseignements, d’autant que l’importance sociale de la littérature ne cesse de décroître dans la plupart des pays. Sous l’influence des recherches anglo-saxonnes, l’accent a été placé depuis une trentaine d’années sur la dimension culturelle de la littérature entendue au sens des « Cultural Studies » (l’écrivain est tenu pour le représentant d’une identité communautaire au sein d’une collectivité nationale), ou au sens des études postcoloniales (les écrits des pays naguère colonisés sont présentés sous l’angle de la résistance aux schématisations idéologiques impérialistes), les deux conceptions pouvant du reste se rejoindre. Les multiples voies d’étude sauraient d’autant moins faire l’objet d’une synthèse que les recherches ne cessent d’évoluer et de redéfinir leurs méthodes et leurs objets. Les ouvrages dont il est ici question illustrent quelques directions récentes : littérature et multiculturalisme, problèmes de traduction, analyse de l’institution littéraire, « New World Studies ».
2L’ouvrage de Eva Hassel, issu d’une thèse soutenue à l’Université de Sarrebruck, est une étude des écrits de femmes italo-américaines contemporaines. À l’encontre de ce qui est souvent affirmé, jusque dans la presse américaine, l’auteur montre qu’à la fin du XX e siècle existe une littérature italo-américaine et qu’elle se porte bien. Le choix d’auteurs féminins, plus qu’une intention féministe, traduit le souci d’attirer l’attention sur un ensemble de textes peu étudiés (de qualité littéraire variable). Helen Barolini, Anna Monardo, Lisa Ruffolo, Carole Maso notamment sont étudiées. Après une brève histoire des recherches sur la littérature italo-américaine et une présentation détaillée des auteurs, l’ouvrage analyse les singularités de ces lettres contemporaines. Au premier plan de l’étude se tient la rencontre, réelle ou imaginaire, avec le pays et la culture d’Italie, y compris lorsque la famille des auteurs est installée depuis plus de deux générations aux États-Unis. Cela amène l’auteur à s’intéresser à la « dimension ethnique » de la culture américaine, mise en évidence par Margaret Mead dès 1942 puis par Werner Sollors dans son essai de 1986, Beyond Ethnicity. Consent and Descent in American Culture. Si les spécificités des écrivains féminins italo-américains tiennent d’abord à la situation de la femme (la réalité américaine étant opposée à la tradition patriarcale italienne), elles se marquent aussi dans les rapports, changeants mais prégnants, avec le pays d’origine et dans la « déconstruction » des stéréotypes désignant l’Italien aux États-Unis (de l’importance de la religion aux clichés ensoleillés). L’auteur parvient ainsi à isoler et à analyser une configuration spécifique de la production littéraire américaine particulièrement concernée par l’expérience multiculturelle. À la différence d’une conception étroite du « champ littéraire » adoptée par certains épigones de Pierre Bourdieu, il s’agit de montrer que le texte littéraire ne s’inscrit plus aujourd’hui dans un contexte purement national et que nos outils théoriques doivent désormais s’adapter à cette diversité culturelle. L’ensemble, complété par des interviews des écrivains et par une bibliographie substantielle, permet de découvrir un pan mal connu de la littérature nord-américaine.
3Pour qui voudrait réfléchir à l’avenir des « Cultural Studies », l’ouvrage publié par J. Baetens et J. Lambert apporte plusieurs réponses intéressantes. Les orientations de ces études sont notamment présentées par L. Grossberg, qui les définit et en marque les limites, puis diverses approches nationales sont évoquées : Amérique latine (R.Antelo et L. Rodriguez), Australie (S.During), études françaises (M. Kelly). De leur côté, J. Baetens et J. Lambert réfléchissent aux réorientations éventuelles des « Cultural Studies », l’un prônant un retour à Theodor W. Adorno (souvent critiqué par les tenants de ces études), le second se concentrant sur les liens entre langage et identité culturelle. L’ouvrage témoigne de la multiplicité des orientations des « Cultural Studies » et permet d’en esquisser les contours futurs, pas nécessairement triomphants d’ailleurs.
4L’interculturalité peut se manifester dans une thématique : tel est le cas de la ville dans l’ouvrage publié par C. Duboin et É. Tabuteau. L’introduction donne un rapide historique de la fiction anglophone des Antilles depuis Jean Rhys et Claude McKay, montrant combien le thème urbain est important pour les auteurs. Composé de trois parties répondant à un découpage géographique (1. Évocation de trois capitales antillaises, 2.Littératures de la diaspora, 3. Métropoles d’outre-mer), l’ouvrage aborde les éléments dominants de la représentation de la ville chez des auteurs d’importance variable. Sans qu’il soit question de rendre compte de toutes les contributions, signalons que C. Duboin étudie le sens de l’espace dans Home to Harlem de McKay, mettant en évidence les ambiguïtés de l’image du ghetto dans cette œuvre. G. Laigle et J. Misrahi-Barak s’intéressent aux écrivains canadiens d’origine caribéenne. É. Tabuteau étudie le romancier oublié mais pionnier Sam Selvon qui, dans The Lonely Londoners (1956), évoque la vie de la première génération d’immigrants antillais à Londres, après la Seconde Guerre mondiale. J.P. Engélibert analyse la condition urbaine postcoloniale dans l’œuvre du récent prix Nobel V.S. Naipaul, montrant comment la vérité de la situation (post)coloniale ne peut se dire que depuis la capitale de l’empire, Londres, qui, en véritable actant, pousse les personnages à l’analyse toujours plus fine de leur existence. Le livre s’achève par une courte chronologie, des cartes et des éléments de bibliographie qui aident à l’approche d’un ensemble littéraire lui aussi peu étudié en France. À propos de la littérature des Caraïbes, il nous faut signaler le récent numéro de la revue Palimpsestes qui, dans sa première partie (coordonnée par Christine Raguet-Bouvard) s’intéresse à la traduction de ces lettres. Comment traduire en effet des textes écrits par des auteurs anglophones ou francophones qui sont aussi créolophones en évitant de tomber dans l’exotisme des brochures touristiques ? Divers auteurs, dont R. Confiant, avancent des éléments de réponse.
5Au carrefour des études de l’institution et de la réception, l’ouvrage d’I.Bazié analyse le retentissement international du prix Nobel, de 1984 à 1994 – période durant laquelle sont couronnés pour la première fois un auteur africain (Wole Soyinka, 1986), deux femmes qui ne sont pas sans rapports avec la dynamique anglophone du Sud (Nadine Gordimer, 1991, Toni Morrison, 1993), sans oublier Naguib Mahfouz (1988), Octavio Paz (1990) et Derek Walcott (1992). Ce livre, issu de recherches menées à l’Université de Bayreuth, s’intéresse aux frontières mouvantes entre motivations littéraires et motivations politiques (visibles par exemple pour N. Gordimer, Joseph Brodsky ou Jaroslav Seifert) du Jury de Stockholm, au rôle joué par l’âge de l’auteur primé, par le volume de son œuvre et par les courants littéraires auxquels il appartient. Ces critères, qui pourraient apparaître insignifiants au regard de la qualité littéraire, sont de fait, I. Bazié le montre, importants. L’auteur analyse un vaste corpus de réactions dans la presse allemande, anglaise et française (journaux et revues d’importance nationale, tels la FAZ, le Guardian ou le Monde). Il montre ainsi que l’organisation du canon littéraire mondial, telle qu’elle se révèle à l’occasion de l’attribution du prix, répond a la dichotomie Nord/Sud, pays pauvres/pays riches. le critère de la traduction dans les trois « grandes » langues européennes – allemand, anglais, français – étant souvent déterminant. Le choix de Walcott met un paradoxe en évidence : l’auteur pratiquement inconnu en Allemagne et en France (presque pas traduit), sera présenté par la presse comme un grand poète (ce qu’il est) sans que les critiques puissent fonder vraiment leur appréciation sur un autre élément que le jugement du Comité Nobel. L’étude de la réception contrastée des prix attribués à W.Soyinka (réception enthousiaste) et à N. Mahfouz (réactions parfois négatives) souligne certains présupposés européens. L’ouvrage est donc fort utile pour apprécier les mécanismes de la formation du canon littéraire contemporain tant au niveau de l’institution du prix Nobel qu’à celui, parfois divergent, de la presse, notamment pour ce qui concerne les résistances et les conflits issus du choix d’un auteur du Sud. Depuis l’attribution du prix Nobel à V. S. Naipaul, on ne peut que recommander davantage encore la lecture de ce livre.
6La série des « New World Studies », dirigée par James Arnold, le spécialiste bien connu des Caraïbes, se compose d’études interdisciplinaires cherchant à redessiner la carte culturelle des Amériques (du Nord au Sud) en partant d’éléments de recherches originaux. Aucun privilège n’y est accordé aux États-Unis ou à l’Amérique latine hispanophone, comme le montrent les deux ouvrages ici présentés témoignant d’une diversité linguistique et culturelle de bon aloi. Le livre coordonné et présenté par B.J. Edmonson relève pour l’essentiel des « Cultural Studies ». Il procède d’un constat fait par maints spécialistes des études caribéennes : la tendance à utiliser un ensemble de concepts résumant en quelque sorte la problématique des Caraïbes (« multiracialism, mestizaje, oppositionality, otherness, colonialism, neocolonialism… »). Pourtant, remarque l’auteur, les préoccupations des citoyens des Caraïbes se rattachent à d’autres thématiques telles la séparation urbain/rural ou les rivalités intercaribéennes. Mais le discours universitaire qui s’est développé ces quarante dernières années a produit des archétypes façonnant la perception que l’on peut prendre de cette région, bien qu’ils s’éloignent de la vie présente de ses habitants. La « romance » est un lieu de prolifération de ces idées en tant qu’elle est une représentation idéalisée (aussi bien euro-américaine qu’autochtone) de la société caribéenne. S’inspirant des travaux de Northrop Frye et de Fredric Jameson, B.J.Edmonson définit de manière fonctionnelle la romance comme la résolution imaginaire d’un conflit politique réel, le conflit dominant étant celui du désir de modernisation et de la nostalgie pour les cultures « traditionnelles ». Son introduction marque bien les enjeux d’une telle approche et le bénéfice que les études littéraires pourraient en retirer. Dans le cours de l’ouvrage, S. Puri et B.J. Edmonson s’intéressent au carnaval et explorent les enjeux de ce phénomène pour en tirer des conclusions radicalement différentes. C. Den Tandt analyse le discours littéraire porto-ricain sur la « negritud » dans les années 1970-1980. M. Alleyne et S. Harney explorent les significations politiques de la musique caribéenne, souvent prise pour emblème de la culture régionale. K. Meehan s’intéresse à l’usage politique que le président haïtien Jean-Bertrand Aristide a pu faire des intrigues de la romance. Parmi les études plus spécifiquement littéraires du volume, citons l’analyse de la « romance de l’hybridité » chez les créolistes martiniquais par R. et S. Price et celle des espaces caribéens selon D. Walcott par T. Olaniyan. L’ensemble constitue une intéressante exploration des clichés qui s’insèrent et subsistent jusque dans les approches postcoloniales des territoires caribéens les plus novatrices. L’ouvrage de S.V. Hunsaker s’intéresse, lui, à l’utilisation de la nation comme source identitaire dans des écrits autobiographiques provenant de divers horizons américains. L’A. précise dès l’introduction ses convergences relatives avec les écrits de Benedict Anderson sur la nation conçue comme une communauté imaginaire. Il insiste sur la nature subjective de l’identité nationale, à l’évidence cardinale pour une autobiographie. Chaque auteur étudié – Rigoberta Menchù (Guatemala), Maria Campbell (Canada), Carolina Maria de Jesus (Brésil), Domitila Barrios de Chungara (Bolivie), Pierre Vallières (Québec), Omar Cabezas (Nicaragua), ainsi que Victor Perera, Maxine Hong Kingston, Richard Rodriguez (fils d’émigrés de Palestine, de Chine, du Mexique) – entretient un rapport singulier à sa nation (d’origine ou d’accueil), de l’autobiographie « collective » de R. Menchù aux enjeux plus individuels de M.H. Kingston par exemple. Les écrits n’ont pas tous la même valeur littéraire et/ou politique, le genre de l’auteur est également déterminant, mais tous sont des cas intéressants pour l’étude des rapports narratifs qui peuvent se tisser avec la nation. Ces analyses de la mise en scène de l’auteur dans sa relation à la nation constituent un cas remarquable de l’étude de ce que Daniel Maingueneau a pu appeler la « scénographie ». Elles questionnent le rôle et la présence de la communauté nationale dans la situation d’énonciation que s’assigne une œuvre, attestant à la fois le pouvoir de l’imagination à se créer un espace à sa mesure et les stratégies personnelles et idéologiques déterminant, parfois à son insu, la conscience créatrice.
7Signalons enfin l’ouvrage de S.G. Meyer qui permettra au lecteur profane en ce domaine (tel est le cas du présent recenseur) de se familiariser avec le roman arabe contemporain (Liban, Syrie, Jordanie, Palestine et quelques romans égyptiens). S’inspirant du concept anglo-saxon de modernisme (Malcolm Bradbury, Thomas McFarlane), l’auteur montre comment le roman arabe, qui n’a jamais développé le point de vue psychologique au degré où l’ont porté les Occidentaux, est plus politisé et plus proche de la vision postmoderne de l’homme en tant qu’entité socialement déterminée. Genre importé dès les années 1920 (ayant un public restreint), le roman arabe fait souvent écho aux développements littéraires d’Occident. La présentation des évolutions du roman expérimental, des années 1960 jusqu’à nos jours, permet de mieux comprendre des auteurs aussi divers mais intéressants que Ghada Samman (Libanais né en Syrie), Élias Khoury (Libanais et l’un des auteurs les plus importants) ou Salim Barakat (Kurde né en Syrie, vivant à Chypre) dans leurs relations aux dynamiques moderniste puis postmoderniste comme dans leurs singularités. Écrit dans un style clair, doté d’une bibliographie consistante, l’ouvrage constitue une synthèse originale et stimulante.
OUVRAGES RECENSÉS
- HASSEL, Éva, Gelebte Interkulturalität. Weibliches Schreiben im italo/amerikanischen Kontext, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2000,293 p.
- BAETENS Jan, LAMBERT José (éds.), The Future of Cultural Studies. Essays in Honour of Joris Vlasselaers, Leuven University Press, 2000,197 p.
- DUBOIN Corinne, TABUTEAU, Éric (éds.), La ville plurielle dans la fiction antillaise anglophone. Images de l’interculturel, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 2000,270 p.
- Palimpsestes, « Traduire la littérature des Caraïbes. La plausibilité d’une traduction : le cas de La Disparition de Perec », n° 12, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2000.
- BAZIÉ, Isaac, Literaturnobelpreis-Pressekritik-KanonBildung. Die Kritischen Reaktionen der deutschsprachigen, französischen und englischen Presse auf den Literaturnobelpreis von 1984 bis 1994, Würzburg, Konigshausen & Neumann, 1999,273 p.
- EDMONSON, Belinda J. (éd.), Caribbean Romances, The Politics of Regional Representation, Charlottesville and London, University Press of Virginia, « New World Studies », 1999,228 p.
- HUNSAKER, Steven V., Autobiography and National Identity in the Americas, Charlottesville and London, University Press of Virginia, « New World Studies », 1999,148 p.
- MEYER, Stefan G., The Experimental Arabic Novel. Postcolonial Literary Modernism In The Levant, New York, State University of New York Press, 2001,323 p.