Article de revue

Valeurs de contemporanéité

Pour une rénovation de la théorie des monuments d’Aloïs Riegl

Pages 65 à 73

Citer cet article


  • Dolff-Bonekämper, G.
(2020). Valeurs de contemporanéité Pour une rénovation de la théorie des monuments d’Aloïs Riegl. Revue de l'art, 208(2), 65-73. https://doi.org/10.3917/rda.208.0065.

  • Dolff-Bonekämper, Gabi.
« Valeurs de contemporanéité : Pour une rénovation de la théorie des monuments d’Aloïs Riegl ». Revue de l'art, 2020/2 N° 208, 2020. p.65-73. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2020-2-page-65?lang=fr.

  • DOLFF-BONEKÄMPER, Gabi,
2020. Valeurs de contemporanéité Pour une rénovation de la théorie des monuments d’Aloïs Riegl. Revue de l'art, 2020/2 N° 208, p.65-73. DOI : 10.3917/rda.208.0065. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2020-2-page-65?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.208.0065


Notes

  • [1]
    Ce texte a été primitivement rédigé et publié en Allemand : Gegenwartswerte. Für eine Erneuerung von Alois Riegls Denkmalwerttheorie. In: Hans-Rudolf Meier & Ingrid Scheurmann (Hrsg.). DENKmalWERTE. Beiträge zur Theorie und Aktualität der Denkmalpflege ; Georg Mörsch zum 70. Geburtstag. Berlin, München: Deutscher Kunstverlag. 2010, S. 27–40. Il a été pour moi l’occasion de confronter les théories de Riegl à mon expérience à l’agence berlinoise pour les monuments (Landesdenkmalamt) et à mes activités professorales, notamment en matière de conservation patrimoniale. La traduction, due à Jean Torrent, a été financée par le Centre Allemand d’Histoire de l’Art à Paris pour une publication abandonnée depuis. Je tiens à remercier son directeur, Thomas Kircher, pour son accord à sa publication dans la Revue de l’Art, qui s’est accompagnée, en même temps, d’ajouts et de remaniements.
  • [2]
    A. Riegl, Der moderne Denkmalkultus. Sein Wesen und seine Entstehung, Vienne/ Leipzig, 1903. Le livre a été traduit et publié pour la première fois en français il y a trente ans. Une nouvelle édition, revue et commentée et parue en 2012 : Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, traduit de l’allemand par Daniel Wieczorek, avant-propos de Françoise Choay, Paris, 2012. Voir aussi Ernst Bacher, Alois Riegls Schriften zur Denkmalpflege, Vienne/Cologne/ Weimar, 1995 (Studien zu Denkmalschutz und Denkmalpflege, t. 15) ; Marion Wohlleben (éd.), Georg Dehio, Alois Riegl. Konservieren, nicht restaurieren. Streitschriften zur Denkmalpflege um 1900, postface de Georg Mörsch, Brunswick/ Wiesbaden, 1988 (Bauwelt-Fundamente, t. 80).
  • [3]
    E. Bacher, op. cit. à la note 2, 1995, p. 23.
  • [4]
    H. Sedlmayr, « Die Quintessenz der Lehren Riegls », introduction à l’édition Gesammelte Aufsätze de Riegl publiée en 1928, reprise dans E. Bacher, op. cit. à la note 2, 1995, p. xi-xxxiv, ainsi que la postface de Wolfgang Kemp, p. 207–222.
  • [5]
    M. Gubser, Time’s Visible Surface. Alois Riegl and the Discourse on History and Temporality in Fin-de-siècle Vienna, Detroit, 2006. Le chapitre 8 est particulièrement important pour ce qui nous occupe ici : « History and the Perception of Monuments », p. 141–149.
  • [6]
    M. Wohlleben, op. cit. à la note 2, 1988 ; id., Konservieren oder restaurieren? Zur Diskussion über Aufgaben, Ziele und Probleme der Denkmalpflege um die Jahrhundertwende, Zurich, 1989 (Veröffentlichungen des Instituts für Denkmalpflege an der ETH Zürich, t. 7) ; id., « Ist Alois Riegls Vision gescheitert? », dans Peter Bogne (éd.), Revisionen, Vienne, 2006 (Kunstgeschichte, t. 22–23), p. 81–85 ; voir aussi Georg Mörsch, « Wozu Denkmale? Über Vertrautheit, Fremdheit, Identität », dans Marion Wohlleben (éd.), Fremd, vertraut oder anders? Beiträge zu einem denkmaltheoretischen Diskurs, Munich, 2008, p. 185–192.
  • [7]
    E. Bacher, op. cit. à la note 2, 1995, p. 26.
  • [8]
    Cet article se fonde sur des textes que j’ai publiés antérieurement : G. Dolff-Bonekämper, « Wahr oder falsch. Denkmalpflege als Medium nationaler Identitätskonstruktionen », dans O. G. Oexle (éd.), Bilder gedeuteter Geschichte. Das Mittelalter in der Kunst und Architektur der Moderne, Göttingen, 2004 (Göttinger Gespräche zur Geschichtswissenschaft, t. 23, no 2), p. 231–285 ; id., « Lieux de mémoire et lieux de discorde. La valeur conflictuelle des monuments », dans Victor Hugo et le débat patrimonial, Paris, 2003, p. 121–144.
  • [9]
    A. Riegl, op. cit. à la note 2, 2012, p. 117– 119. Par le concept de « vouloir artistique » (Kunstwollen), qu’il avait forgé dans certains textes antérieurs et pour d’autres contextes, Riegl introduit un facteur de médiation entre les attaches historiques et la volonté de création, une sorte de vouloir artistique collectif qui serait commun aux artistes d’une même époque. Ce concept lui a permis de considérer les créations et les formes du passé s’écartant des canons esthétiques modernes non comme des produits insuffisants d’artistes de moindre valeur, mais comme l’expression d’un vouloir artistique explicite, mais autre. Dans d’autres écrits, Riegl associe à ce concept des connotations de longue portée, par exemple des réflexions d’ordre psychologique qui lui sont inspirées par la parenté entre Kunstwollen et pulsion artistique (Kunsttrieb). Le concept rieglien de vouloir artistique est devenu l’objet de multiples interprétations contradictoires. Le lecteur pourra se rapporter à une publication récente sur ce sujet : M. Rampley, « Zwischen nomologischer und hermeneutischer Kunstwissenschaft. Alois Riegl und das Problem des Kunstwollens », dans Kritische Berichte 314, 2003, p. 5–19.
  • [10]
    Riegl emploie l’adjectif modern aussi bien dans l’acception qui désigne la période historique s’ouvrant à la Renaissance que dans l’acception la plus commune, où il est synonyme « d’actuel » ou de « contemporain » et vaut donc pour n’importe quel moment de l’histoire. [N. d. T.]
  • [11]
    A. Riegl, op. cit. à la note 2, 2012, p. 50.
  • [12]
    M. Gubser, op. cit. à la note 5, 2006, p. 143.
  • [13]
    G. Mörsch, op. cit. à la note 6, 2008.
  • [14]
    A. Riegl, op. cit. à la note 2, 2012, p. 81.
  • [15]
    Ibidem, p. 93.
  • [16]
    Il expliqua ainsi son choix de mots au cours d’une communication téléphonique avec l’auteur au mois de Février 2013.
  • [17]
    A. Riegl, Le culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, traduit de l’allemand par Daniel Wieczorek, avec une préface de Françoise Choay, Paris, 1984, page 43. Jacques Boulet, dans sa traduction de 1982, traduit plus littéralement « monuments voulus » et « monuments non voulus », mais il a omis, dans sa publication, l’ouverture programmatique de l’article, dans laquelle Riegl introduit sa notion des « gewollte Denkmale ». Aloïs Riegl, Le culte moderne des monuments, traduit et présenté par Jacques Boulet, Paris/Budapest/Turin, 2003, page 59. La traduction de Boulet est datée de juin 1982. Voici le texte original : „Historische Denkmale sind nun im Gegensatze zu den ‚gewollten’ ungewollte‘: es ist aber von vornherein klar, daß alle gewollten Denkmale zugleich ungewollte sein können und nur einen kleinen Bruchteil der ungewollten darstellen. Da die einstigen Hersteller mit diesen Werken, die uns heute als historische Denkmale erscheinen, hauptsächlich bloß gewissen praktischen oder idealen Bedürfnissen ihrer selbst, ihrer Zeitgenossen und höchstens deren nächster Erben genügen wollten und in der Regel wohl gar nicht daran gedacht haben, damit den Nachlebenden in späteren Jahrhunderten Zeugnisse ihres (der Hersteller) künstlerischen und kulturellen Lebens und Schaffens zu hinterlassen, kann die Bezeichnung, Denkmale‘, die wir diesen Werken trotzdem zu geben pflegen, nicht in objektivem, sondern bloß in subjektivem Sinne gemeint sein: nicht den Werken selbst kraft ihrer ursprünglichen Bestimmung kommt Sinn und Bedeutung von Denkmalen zu, sondern wir moderne Subjekte sind es, die ihnen dieselben unterlegen. In beiden Fällen — den gewollten wie den ungewollten Denkmalen — handelt es sich um einen Erinnerungswert, und deshalb sprechen wir ja auch da wie dort von Denkmalen‘[…].“ A. Riegl (E. Bacher) S. 58/59.
  • [18]
    A. Riegl, Le culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, traduit de l’allemand par Daniel Wieczorek, avant-propos de F. Choay, Paris, 2012, p. 43.
  • [19]
    F. Choay, L’Allégorie du Patrimoine, Paris, 1992, nouvelle édition revue et corrigée, actualisée en 2007.
  • [20]
    Ibidem, p. 21.
  • [21]
    Ibidem, p. 124/125. Dans la traduction allemande de son livre on lit : „Als erster unterscheidet Riegl ganz eindeutig zwischen Denkmal und Baudenkmal.“ F. Choay, Das architektonische Erbe, eine Allegorie. Geschichte und Theorie der Baudenkmale, aus dem Französischen übersetzt von Christian Voigt, Vieweg, Braunschweig; Wiesbaden 1997, p. 125. Après cette double transmission, la terminologie de Riegl n’est plus reconnaissable.
  • [22]
    Un exemple-clé pour un monument qui a été « voulu » à plusieurs reprises, qui témoigne aujourd’hui de son devenir à travers ses transformations matérielles et sémantiques, est la Neue Wache de Karl Friedrich Schinkel à Berlin. Voir : G. Dolff-Bonekämper, « La Neue Wache (Nouvelle Maison de la Garde Royale) à Berlin ». Dans l’ouvrage Les Temps Modernes, revue bimestrielle, 58.2003, nr. 625 (aoûtnovembre) (Carnet « Berlin Mémoires »), p. 164-185.
  • [23]
    Ernst Thälmann (1886-1944), homme politique allemand. Sous la pression de Staline, il devient secrétaire général du Parti communiste d’Allemagne (KPD) en 1925. Il est arrêté par les nazis le 3 mars 1933, aussitôt après leur prise de pouvoir. Une vaste campagne pour sa libération est relayée par le mouvement antifasciste international. La figure de Thälmann devient un symbole de la résistance allemande, et de la résistance communiste en particulier. Après un long séjour à la prison d’État de Bautzen, il est subitement transféré au camp de concentration de Buchenwald, où il est tué le 18 août 1944. Sa dépouille est jetée aux chiens. Dans la presse nazie, on présente sa mort comme une conséquence du bombardement du camp par les Alliés, le 24 août 1944. [N. d. T.]
  • [24]
    Voir G. Dolff-Bonekämper, « Kunstgeschichte als Zeitgeschichte. Der Streit um das Thälmann-Denkmal in Berlin », dans W. Kersten (éd.), Radical art History. Internationale Anthologie, Subject: O.K. Werckmeiter, Zurich, 1997, p. 134–145.
  • [25]
    Voir G. Dolff-Bonekämper, « Die Denkmaltopographie der Diktatur in Buenos Aires. Vorschlag für ein thematisches Inventar », dans Gabi Dolff-Bonekämper et Birgit Franz (éd.), Sozialer Raum und Denkmalinventar. Vorgehensweisen zwischen Erhalt, Verlust, Wandel und Fortschreibung, Dresde, 2008 (Veröffentlichungen des Arbeitskreises Theorie und Lehre der Denkmalpflege, t. 17), p. 87–91.
  • [26]
    A. Riegl, 2012, op. cit. à la note 2, p. 103.
  • [27]
    R. Debray, « Le monument ou la transmission comme tragédie », dans L’abus monumental ? Actes des Entretiens du patrimoine, théâtre national de Chaillot, Paris, 23, 24 et 25 novembre 1998, Paris, 1999, p. 11–32, ici p. 31–32.
  • [28]
    M. de la Torre, « Assessing the Values of Cultural Heritage », rapport de recherche, Los Angeles, 2002, http://www.getty.edu/conservation/publications/pdf_publications/assessing.pdf [dernier accès : 8.8.2009] ; Erica Avrami, Marta de la Torre et Randall Mason, Values and Heritage Conservation, rapport de recherche, Los Angeles, 2000. Voir aussi : Alois Riegl, « The Modern Cult of Monuments. Its Character and its Origin », dans Nicholas Stanley Price, Mansfield Kirby Talley et Alessandra Melucco Vaccaro (éd.), Historical and Philosophical Issue in the Conservation of Cultural Heritage, Los Angeles, 1991 (Readings in Conservation, t. 1), p. 69–83.
  • [29]
    Le bâtiment de la « Nouvelle Garde » à Berlin, die Neue Wache Unter den Linden, nous fournit un bon exemple de cette situation : après avoir été achevé en 1818, le bâtiment a été aménagé en lieu de culte national par au total cinq gouvernements successifs radicalement opposés, qui lui ont prêté des significations fondamentalement antithétiques. Voir C. Stölzl (éd.), Die Neue Wache unter den Linden. Ein deutsches Denkmal im Wandel der Geschichte, Berlin, 1993 ; G. Dolff-Bonekämper, op.cit. à la note 22.
  • [30]
    Comme il me l’a dit le 13 juillet 2009 à Berlin, lors d’une rencontre de travail pour une publication commune.

Remarque préliminaire

1 Chaque fois que je reprends Le culte moderne des monuments. Son essence et sa genèse, l’ouvrage phare publié en 1903 par Aloïs Riegl, je suis saisie par la force et la densité de son argumentation [2]. Pas à pas, Riegl développe, quasiment sous mes yeux, ses propositions sur la manière et la possibilité de penser la mise en valeur sociale des monuments. Concernant les présupposés de sa démarche, il ne manque jamais de faire preuve de réflexion critique ni de prudence. Les concepts qu’il fonde et introduit ne sauraient s’entendre « comme un catalogue de “qualités” qui appartiendraient en propre, dans une plus ou moins large mesure, au monument [3] », ils servent au contraire à déterminer le rapport social au monument. Ils conduisent à lui assigner, après avoir bien pesé les choses, différentes valeurs, ces attributions trouvant leur justification dans la réception sociale actuelle du monument, ellemême gouvernée par les besoins contradictoires de chaque époque particulière.

2 Le texte de 1903 conserve, aujourd’hui encore, une grande force de suggestion et une solide crédibilité professionnelle. C’est ce que soulignent tous les auteurs qui, depuis la mort de Riegl, se sont employés à rééditer ses écrits ou à les analyser et à les mettre en perspective historique dans leurs propres travaux scientifiques. Suivant différentes approches analytiques, on a lu Riegl de façon très diverse — non seulement son essai sur les monuments, mais aussi d’autres textes théoriques. Pour certains — Hans Sedlmayr ou Wolfgang Kemp par exemple —, il importe de positionner Riegl dans l’histoire de l’histoire de l’art, d’identifier les paradigmes de sa méthode qui font signe vers l’avenir et n’ont rien perdu de leur validité, et d’en reléguer certains autres au second plan [4]. D’autres auteurs — comme Michael Gubser — entendent considérer au contraire Riegl au filtre de la « fin de siècle » viennoise et faire ressortir ce qui, dans sa pensée, se rattache intrinsèquement à son époque [5]. D’autres encore — Marion Wohlleben et Georg Mörsch au premier chef [6] — lisent Riegl en tant que théoricien de la conservation des monuments, dans l’histoire et le contexte de cette discipline particulière, et s’efforcent de vérifier, dans toute sa complexité, la cohérence de son édifice conceptuel et la solidité de ses prévisions.

3 Quant à moi, j’appartiens sans doute à un quatrième groupe de lecteurs, très nombreux peut-on estimer, qui souhaitent appliquer aujourd’hui les notions de valeurs introduites par Riegl et abordent donc son texte en cherchant à y découvrir précisément les pensées et les formulations qui pourront leur permettre de réfléchir à leur propre façon de raisonner et d’agir en matière de conservation des monuments. Ernst Bacher a excellemment résumé pour eux l’utilité de la théorie de Riegl :

4

« Ce n’est pas une check-list de valeurs que l’on peut cocher selon les cas […], mais un modèle de pensée mûrement réfléchi, qui inclut toutes les dimensions historiques et épistémologiques de la question, mais qui permet aussi la projection sur la pratique, sur la discussion des possibilités et des limites pratiques de la conservation des monuments, c’est-à-dire sur l’intervention efficace appliquée au monument [7]. »

1.

Karl Friedrich Schinkel, Perspective de la Neue Wache, 1818, gravure sur cuivre, 48,40 × 63 cm, Édimbourg, National Galleries of Scotland.

Description de l'image par IA : Bâtiment néoclassique avec colonnes et statues, entouré d'arbres.

Karl Friedrich Schinkel, Perspective de la Neue Wache, 1818, gravure sur cuivre, 48,40 × 63 cm, Édimbourg, National Galleries of Scotland.

De gauche à droite : 2. Heinrich Tessenow, Intérieur transformé en monument aux morts, 1931, photographie de Waldemar Titzenthaler ; 3. C. D. Rauch, Monument du Général Scharnhorst déposé de son socle, 1951, photographie de Kurt Reutti ; 4. La Neue Wache, monument national de la RFA, encadrée de drapeaux hissés devant la forêt des châtaigners photographié en 2018 par Wolfgang Bittner.

Description de l'image par IA : De gauche à droite : Monument aux morts, statue déposée, bâtiment avec drapeaux.

De gauche à droite : 2. Heinrich Tessenow, Intérieur transformé en monument aux morts, 1931, photographie de Waldemar Titzenthaler ; 3. C. D. Rauch, Monument du Général Scharnhorst déposé de son socle, 1951, photographie de Kurt Reutti ; 4. La Neue Wache, monument national de la RFA, encadrée de drapeaux hissés devant la forêt des châtaigners photographié en 2018 par Wolfgang Bittner.

5 La Neue Wache, due à K. F. Schinkel, monument commémoratif à la victoire sur Napoléon et caserne pour un régiment de la garde royale, a été construite de 1815-1818. Accompagnée de deux statues en marbre de carrare dues à C. D. Rauch, en l’honneur de deux généraux victorieux des « guerres de libération », elle est alors un monument « voulu tel » par excellence (fig. 1). En 1918, elle perd sa fonction pratique et son mandat appartient au passé. Dès lors, dû à sa haute valeur artistique et historique, on l’estimera en tant que monument « devenu tel ».

6 En 1930-1931, l’intérieur est transformé, suivant un projet de Heinrich Tessenow, en un seul espace cubique fermé et sombre, avec, sous une ouverture zénithale, un grand cube en granit noir, et une inscription : « 1914 1918 ». Tout en gardant son allure de temple de la victoire à l’extérieur, elle devient donc de nouveau un monument « voulu tel », dédié au deuil et à la commémoration de la Première Guerre mondiale (fig. 2).

7 En été 1945, gravement touchée et noircie par le feu, la Wache reste pourtant debout, maintenant dans le secteur d’occupation attribué à l’URSS, avec les deux statues intactes. Au printemps de 1951, lors de la préparation des jeux mondiaux de la jeunesse, jugées gênantes, ces statues sont déposées de leurs socles, ceux-ci étant provisoirement convertis en autels votifs en honneur de Staline. La Wache et les statues sont alors des monuments « non voulus » (fig. 3).

8 En 1956, l’intérieur est restauré, le grand cube noir, fondu sur les bords dans la chaleur de l‘incendie étant conservé, avec une nouvelle dédicace : « Aux victimes du Militarisme et du Fascisme ». En 1968, la Neue Wache devint ainsi le monument national « voulu » de la RDA.

9 En 1993, le chancelier Kohl choisit la Neue Wache en tant que monument national de l’Allemagne unifiée (fig. 4). On revient aux aménagements de Tessenow, avec, sous l’ouverture zénithale rétablie, une œuvre de Käthe Kollwitz, une piéta créée en petit format intime par l’artiste en 1937-1938, agrandie au format monumental, avec une troisième inscription, « Aux victimes de la guerre et du règne de la violence ». Ainsi, la Wache est de nouveau un « monument voulu » mais le projet est fort controversé, donc « non voulu » par ceux qui critiquent l’inscription trop générale et le choix de la statue : une piéta, qui représente l’iconographie du sacrifice pour la patrie et qui ne tient pas compte des crimes de l’Allemagne nazie.

10 Les statues des généraux, blâmées d’être des acteurs du militarisme prussien, sont jugées inadmissibles dans le nouveau contexte. En 2002, on les place dans la verdure de l’autre côté du Boulevard, face au monument. La Neue Wache reflète donc parfaitement la suite des transformations politiques de l’Allemagne depuis deux siècles. La tension, toujours renouvelée, entre le « voulu » et le « devenu », entre « l’être » et le « nouveau vouloir », lui est propre. Voilà pourquoi elle est un parfait exemple pour démontrer l’efficacité de la théorie de Riegl.

11 Je mettrai donc en avant dans les pages qui vont suivre le rapport au présent, inévitable et inhérent à toute application des catégories de valeurs riegliennes, ou, pour mieux dire, le rapport impliqué dans sa théorie à des présents sans cesse et toujours nouveaux. Cela étant, je ne vise pas à donner une interprétation plus ou moins précise de ce que, selon moi, Riegl a vraiment pensé en son temps, mais à une actualisation tout à fait personnelle de sa théorie. Il me paraît essentiel de souligner ici que Riegl parle certes à l’occasion dans ses textes des significations du monument, mais n’offre expressément aucune définition abstraite, normative, de ses possibles significations. Quelle est, et pour qui, la signification d’un monument ? Comment peut-il être éprouvé et interprété dans sa spécificité par des individus ou des groupes ? Autant de questions qu’il ne serait guère facile de saisir en suivant un fil méthodique. L’évaluation des monuments en revanche, qui s’effectue — en termes systématiques — selon le constat de leur signification, se laisse effectivement structurer, comme Riegl nous le montre, par des paramètres aisément compréhensibles [8].

Valeurs de remémoration et valeurs de contemporanéité

12 Riegl partage ses catégories en deux familles : les valeurs de remémoration (Erinnerungswerte) et les valeurs de contemporanéité ou valeurs actuelles (Gegenwartswerte). Au nombre des valeurs de remémoration, qui visent ce qui, dans le monument, ressortit au passé, il compte la valeur d’ancienneté, la valeur historique et la valeur de remémoration intentionnelle. Parmi les valeurs de contemporanéité, qui doivent établir la capacité du monument à s’inscrire dans le présent, il énumère la valeur d’usage, la valeur de nouveauté et la valeur d’art relative.

La valeur d’art relative

13 C’est uniquement dans la notion de « valeur d’art relative » que Riegl a lui-même opéré un entrecroisement des deux perspectives, c’est-àdire de l’attention portée, dans un monument, à ce qui relève du passé (Vergangenheitshaltigkeit) et à sa capacité de s’accorder au présent. Voici comme il la définit :

14

« Il n’appartient pas seulement à la valeur d’art relative de nous permettre d’apprécier les œuvres des générations passées en tant que manifestations du pouvoir créateur de l’homme et de son rapport dominateur à la nature ; elle nous introduit en outre à des expressions comme à des agencements de formes et de couleurs particuliers. D’un point de vue moderne, qui nie l’existence d’un canon artistique objectivement valable, un monument ne peut évidemment présenter une valeur artistique pour les générations ultérieures : il en aura d’autant moins qu’il est plus ancien, et séparé de l’époque moderne par un écart plus grand dans le temps ou par l’évolution artistique. L’expérience montre néanmoins que nous plaçons souvent des œuvres datant de plusieurs siècles bien au-dessus de certaines créations modernes. […] Le fait que nous placions certaines œuvres anciennes au-dessus des modernes doit donc s’expliquer autrement que par l’existence d’une valeur d’art absolue, purement fictive. L’œuvre d’art ancienne ne peut répondre au vouloir artistique moderne que par certains aspects [9]. »

15 Et plus haut :

16

« S’il n’existe pas de valeur d’art éternelle, mais seulement une valeur relative, moderne [10], alors la valeur d’art d’un monument n’est plus une valeur de remémoration, mais une valeur actuelle [11]. »

17 Riegl considérait donc que celui qui s’occupe de conservation des monuments est lié par une double contrainte : il tient son bagage intellectuel de sa propre formation et de sa propre socialisation esthétique dans l’époque qui est la sienne. Il a dès lors pour tâche d’actualiser les valeurs esthétiques du monument qui viennent du passé, sans négliger pour cela leur spécificité. Celleci se révèle à lui par l’historisation du vouloir artistique (Kunstwollen) qu’il pense identifier. Ce que le conservateur découvre, ce sont des correspondances, « certains aspects » de l’apparence esthétique du monument qui se portent au-devant du « vouloir artistique moderne ». Le trait dialectique essentiel de cette construction méthodologique se fait encore plus évident aussitôt que l’on considère que le vouloir artistique historique n’apparaît pas au conservateur comme une grandeur objective, mais que celui-ci doit d’abord la déduire. Ce vouloir artistique historique, le conservateur peut seulement le définir sur un mode hypothétique, du point de vue du présent, ce n’est en définitive qu’une projection de sa pensée actuelle. Ainsi la catégorie de la valeur d’art relative est-elle déjà envisagée en soi comme dialectique.

18 Mais qu’en est-il des autres catégories ? Discutées en long et en large ces dernières années, les recherches sur la mémoire collective et culturelle ont fait apparaître que la remémoration traite certes du passé, mais qu’elle est chaque fois, en tant que telle, l’objet d’une reconstruction dans le présent actuel de celui qui se souvient. Il y a donc, inévitable dans l’acte de remémoration, un perpétuel rapport au présent. Un même rapport est inhérent à l’acte d’évaluation des monuments, indépendamment de l’âge qu’ils peuvent avoir en substance – l’évaluation ne peut s’effectuer que dans le présent et se répéter le cas échéant, aux fins d’en vérifier la justesse, dans des présents toujours nouveaux. Dans ses analyses des réflexions de Riegl sur le temps et la temporalité, Michael Gubser fait remarquer que le savant viennois était parfaitement conscient de l’historicité de sa propre entreprise de recherches :

19

« In The Modern Cult of Monuments, Riegl set out to examine the temporal and cultural constitution of historical perception. Because there was no absolute vantage point from which to render aesthetic judgment, the art historian had to reflect on the temporal dynamics inherent in the act of judging itself ; he had to investigate the historical relationship between artistic form and cultural perception [12]. »

20 Les valeurs de remémoration sont donc elles aussi, dans tous les cas, des valeurs de contemporanéité. Car même si l’évaluation nuancée permise par les concepts riegliens reconnaît certaines qualités du monument qui existent peutêtre depuis longtemps, les valeurs ainsi constatées ne sont pas ellesmêmes des qualités intrinsèques du monument, pas plus qu’elles ne s’y agrègent. Elles ne cessent au contraire de lui être attribuées socialement, dans des présents encore et toujours nouveaux. L’évaluation s’opère toujours dans le champ de tension entre les élaborations formelles et sémantiques effectuées dans le passé, leurs transformations successives et le vouloir actuel. C’est donc une variable, peu importe qu’il s’agisse concrètement de la valeur d’ancienneté, de la valeur historique, de la valeur de remémoration, de la valeur artistique, de la valeur d’usage ou de nouveauté. Il faut par conséquent admettre que la valeur et, logiquement avec elle, la qualité de monument définie dans la loi n’appartiennent pas, tout compte fait, en propre et par essence au monument, mais qu’elles lui sont tout pareillement attribuées socialement.

21 Si cela est facile à dire, il n’est pas tout à fait aisé en revanche d’en supporter les conséquences. Car si l’on admet que ce qu’il signifie et ce qu’il vaut n’est pas déterminé a priori dans le monument lui-même, mais que le sens et la valeur sont des attributions sociales, impossible dès lors, dans les controverses avec les adversaires d’un monument, d’en appeler à l’autorité de l’œuvre. Au reste, l’autorité de l’œuvre — bien connue des historiens de l’art, des théoriciens de la réception et des médiateurs artistiques — ne saurait être un état de fait : en tant que concept culturel, elle est ellemême une détermination sociale. Effectuée un jour, à une époque et dans des circonstances déterminées, l’évaluation du monument se trouve ainsi relativisée, sans qu’elle apparaisse pour autant quelconque ou n’engageant à rien. C’est justement parce qu’il s’agit d’une convention sociale déterminée dans l’espace et dans le temps qu’un caractère d’obligation lui est au contraire conféré par décision humaine. L’évaluation d’un monument est tributaire de processus de négociation entre des supports d’intérêts et des supports de fonctions, même si le statut de monument est fixé en détail par un acte administratif souverain préparé par des experts. Le caractère d’obligation, de même que l’attribution particulière d’un sens, peuvent être remis en cause par des acteurs qui entrent ultérieurement en jeu. Ceux-ci s’approchent à leur tour du monument comme s’il se n’agissait non pas d’une « matière brute », de valeur neutre et dénuée de toute signification, mais d’un objet qui est venu à eux chargé d’interprétations antérieures qu’ils peuvent reprendre, mais aussi contester. Surgissent ici une foule de questions sur la souveraineté, la certitude et les divergences d’interprétation dont je traiterai plus bas. Mais je voudrais tout d’abord rappeler un à un les concepts de valeur riegliens et éclairer de plus près le rapport que chacun d’eux entretient avec le présent.

La valeur d’ancienneté

22 Pour ce qui est de la valeur d’ancienneté, que Riegl attache de manière essentielle, mais non exclusive, aux traces de vieillissement, aux signes de dégradation matérielle, à la surface extérieure du monument, on voit avec une immédiate clarté qu’elle ne peut être perçue que dans le présent. Cette valeur ne véhicule ni plus ni moins que le fait que le monument est vieux, que du temps a passé depuis son édification. Elle s’adresse au sentiment, dans la mesure où elle actualise symboliquement l’expérience existentielle humaine du devenir et de la disparition. Le rang qui lui est attribué dans l’échelle générale des valeurs se détermine selon la demande ou le désir de l’époque actuelle envers l’ancienneté et l’âge des choses. La valeur d’ancienneté d’un monument ne dépendra donc pas, en définitive, de son âge que l’on peut déterminer dans l’absolu, ni des traces de vieillissement que l’on peut mesurer sur l’objet, mais de son appréciation sociale. Laquelle peut osciller, comme Georg Mörsch l’a déjà signalé lorsqu’il s’est opposé à l’hypothèse de Riegl affirmant que c’est dans la valeur d’ancienneté, dans les traces d’érosion portées sur le monument, compréhensibles par tout un chacun, que l’on reconnaîtra à l’avenir la valeur la plus importante des monuments. Mörsch voit les choses tout autrement :

23

« Pas plus qu’on ne saurait l’observer dans les rencontres empiriques que chacun de nous fait avec les monuments, il n’est pas établi non plus dans le plan de construction de notre identité d’être humain que notre ardent désir de traces laissées par l’homme doive se tourner vers leur reconnaissance rendue impossible, vers leur dissolution dans le flux matériel de la substance [13]. »

La valeur historique

24 Par sa définition de la valeur historique, Riegl cherchait à localiser et à évaluer le monument au sein de l’évolution artistique, dont il pouvait considérer les époques historiques comme closes et immuables et où chaque objet a sa place. La valeur historique d’un monument « réside dans le fait qu’il représente pour nous un stade particulier, en quelque sorte unique, dans le développement d’un domaine de la création humaine [14] ». Les conservateurs emploient pourtant depuis longtemps ce critère de la valeur historique dans un tout autre sens. Ils misent sur une valeur documentaire ou testimoniale de l’œuvre, dans son acception la plus large et se rapportant à la fois aux événements et aux processus historiques : elle témoigne de certaines conditions sociales, de souveraineté et d’oppression, du changement politique, du progrès technique — par exemple à Berlin de la rivalité des systèmes, de la volonté de reconstruction manifestée par la population berlinoise, de la guerre froide et, récemment, du tournant, de la chute du Mur et de l’époque postérieure.

25 Celui qui veut interpréter et évaluer le monument en tant que témoin de l’histoire se trouve dans la même situation que celui qui souhaite en déterminer la valeur artistique (relative). Il a pour tâche de présentifier la valeur historique du monument. Il n’y réussira qu’à condition de procéder en même temps à son historicisation, c’est-à-dire d’étudier et de reconstruire les conditions de sa genèse. Présentification et historicisation se conditionnent l’une l’autre. Il obtiendra de cette façon le matériel pour le travail de persuasion qu’il lui faudra ensuite accomplir. Car le conservateur de monuments passe certes pour un expert, mais il n’est nullement autonome. Il est tenu d’attirer l’attention publique sur le monument, de présenter une demande pour ses projets, de réunir les moyens financiers nécessaires, de susciter la bienveillance des architectes, des bailleurs de fonds, de l’administration et du monde politique et de les amener à un consensus en faveur des mesures qu’il projette.

26 Il s’efforce de guider certains intérêts et agit en étant lui-même guidé par d’autres intérêts, au point qu’il est souvent impossible de distinguer après coup si ses actes et ses tractations ont été ou non le fruit d’une réflexion délibérée. À ses questions contingentes et conditionnées par le présent où il vit, il a trouvé dans le monument des réponses qui ont gouverné son interprétation.

27 Quelqu’un d’autre posera — ultérieurement ou peut-être au même moment — au même monument d’autres questions. Cela se déroule selon une suite potentiellement infinie, avec une issue ouverte. La valeur historique d’un monument ne saurait donc être déterminée que de façon relative, dans des présents qui se renouvellent sans cesse et toujours. Je propose donc non seulement de déplacer cette catégorie pour la faire entrer dans les valeurs de contemporanéité, mais de la relativiser foncièrement et de parler en conséquence de « valeur historique relative ».

La valeur de remémoration intentionnelle

28 La valeur de remémoration intentionnelle, indique Riegl, « ne revendique rien de moins pour le monument que l’immortalité, l’éternel présent, la pérennité de l’état originel [15] ». Ce concept vise à identifier ou à réaliser un dépôt historique de sens, qui s’inscrit — au sens d’ailleurs littéral, puisqu’il s’agira généralement d’un signe ou d’une statue avec une inscription — dans le monument par l’image et le texte. S’il doute certes explicitement que l’intention du fondateur d’un monument quant à son effet puisse vraiment se perpétuer dans » l’éternel présent », Riegl laisse cependant ouverte la question de savoir si l’on doit l’affirmer durablement en prenant des mesures de conservation du monument ou en vérifier de façon active la force de liaison dans des présents toujours renouvelés. C’est un point qui me paraît encore une fois d’une nécessité absolue, car le message fondé autrefois sur l’autorité se révélera peut-être indésirable dans une constellation politique qui aura changé. La question de savoir si la valeur de remémoration qui fut un jour intentionnelle l’est encore ne dépend pas, dès lors, de la force du dépôt historique de sens, mais de son évaluation actuelle, négociée dans le champ de tension du présent.

29 Il peut s’avérer que les intentions du fondateur quant à l’effet d’un monument aient versé depuis longtemps dans l’obsolescence et qu’elles n’aient donc plus aucun impact sur le plan politique. La valeur de remémoration intentionnelle devient alors historisable, tout comme le monument lui-même, et se transforme en valeur (de témoignage) historique. Mais il peut arriver aussi que dans un présent controversé le dépôt historique, autrement dit le monument voulu un jour par un parti, soit revendiqué comme point de référence et qu’il reprenne du même coup un caractère d’actualité : la valeur de remémoration intentionnelle est renouvelée, fût-ce peut-être avec un mandat modifié. Que le monument puisse également être une œuvre d’art, à laquelle seront assignées d’autres valeurs que celle dont il est question ici, est une chose évidente ; mais ce qui m’importe, c’est qu’on ne se détourne pas trop vite de la réflexion et de la discussion sur le mandat attribué un jour au monument pour passer à d’autres constructions de valeurs.

La valeur d’usage

30 La valeur d’usage — une valeur de contemporanéité d’une singulière évidence — détermine selon Riegl la faculté d’un monument à se prêter à des fonctions actuelles dans la vie des hommes. Elle a pour condition que l’édifice puisse être visité sans danger majeur, utilisé de façon pertinente et entretenu à coût raisonnable. Bien entendu, on doit également s’attendre ici à des controverses, dans la mesure où il existe toutes sortes d’idées sur l’éventuelle utilité d’un monument. Ainsi la simple visibilité d’un monument peut-elle avoir un intérêt, voire, dans un cas extrême, sa non-visibilité, lorsque dans un conflit politique l’un des camps la fait valoir à son avantage sur le plan rhétorique.

La valeur de nouveauté

31 La valeur de nouveauté, qui devrait au fond s’opposer au statut de monument de l’objet en question, lequel ne saurait, par nature, être nouveau, vise à apprécier l’intégrité parfaite de son apparence extérieure, de sa surface. Habituellement, elle ne sera obtenue qu’au prix d’une restauration complète (« éclatant comme au premier jour ») et durera seulement jusqu’à la réapparition de traces de vieillissement ou de dégradation. Comme la valeur d’ancienneté, la valeur de nouveauté est facile à constater et n’importe quel spectateur saura la comprendre. Beaucoup de maîtres d’ouvrage actuels voient dans la valeur de nouveauté produite le succès de leur investissement. La valeur de nouveauté, Riegl l’écrivait déjà, est en permanente tension avec la valeur d’ancienneté. Le rang qu’elle occupe dans l’échelle globale des valeurs se détermine selon le désir propre à chaque époque quant à l’intemporalité et à l’intégrité des choses. Est-ce que le remplacement de monuments disparus auquel on procède de nos jours ou, pour être plus exact, l’érection de monuments identiques dans leur forme, mais complètement nouveaux pourtant dans leur substance, représente l’accomplissement ultime de ce désir ? Je ne crois pas. En tout cas pas, si nous suivons Riegl, qui se préoccupait de l’ancien qui a l’air neuf, et non du monument de remplacement, bâti à nouveaux frais et qui a l’air vieux.

La valeur conflictuelle

32 La valeur conflictuelle n’est pas une catégorie rieglienne. J’ai moimême introduit ce concept il y a quelques années et je commencerai par le présenter ici, avant d’en analyser le statut dans la structure générale de la théorie des valeurs. Si toutes les valeurs du monument se déterminent donc toujours dans le présent comme des dotations attribuées socialement et qui doivent être à chaque fois négociées par les acteurs concernés, il est alors nécessaire de poser ici la question de savoir qui les négocie et avec qui, à quelles conditions. De même, on peut se demander comment ce concept se distingue du procédé — que je connais bien pour l’avoir moi-même pratiqué pendant des années dans l’exercice de ma profession — consistant à récolter les avis soigneusement mûris et raisonnés d’experts dûment mandatés, à les poser au fondement de mises sous protection souveraines, à les faire ensuite connaître au public de la façon la plus convaincante possible et, si nécessaire, à se battre pour les imposer. Dans ce dernier modèle, le conservateur de monuments et la société se font face. Or, le conservateur s’inscrit lui aussi dans la société ; et dans cette société nullement homogène existent et agissent des groupes divers, aux intérêts et aux désirs d’interprétation divergents à l’égard du monument et de toutes les valeurs qu’il peut assumer. La constellation des acteurs est donc relativement complexe, les alliances et les oppositions peuvent changer, les controverses se déplacer. La question de savoir ce qu’est un monument et ce qu’il signifie dans le présent des personnes qui agissent ne saurait être réglée par l’exercice du pouvoir ou sur décision de la majorité. C’est le concept de la négociation qui en tiendra compte.

33 Toute personne qui prend part à la discussion se détermine — selon le système étatique et la structure administrative — en fonction de la portée du cas particulier en question, de l’engagement individuel des acteurs du débat et du degré de mobilisation civique. La négociation sur les valeurs prêtées au monument et sur les interprétations qui sont au fondement de ce jugement de valeur ne se joue donc pas dans l’espace, échappant à toute domination, du plaisir désintéressé, mais au milieu des tensions et des conflits politiques, culturels et économiques actuels. L’inégalité des acteurs au regard de leur savoir, de leur volonté et de leur fortune est partie prenante de la question. Pourtant, on ne peut jamais clairement savoir d’avance qui aura le dessous ni qui sera, le cas échéant, le gagnant dans une controverse. La dispute autour d’un monument peut déployer en effet une dynamique qui lui est totalement propre.

34 Si l’on considère que, dans une société démocratique et pluraliste, ce ne sont pas seulement le consensus et la disponibilité au consensus, mais aussi la dissension et la capacité de dissension qui peuvent être des forces positives, on comprendra alors qu’un monument contesté — donc un monument qui vaut la controverse — puisse être important. Important non pas en dépit, mais en raison même de la polémique qu’il suscite sur son propre compte. Dans la querelle autour d’un monument s’énoncent des évaluations sociales divergentes du passé. Il s’agit de tout ce qu’elle englobe : souveraineté, certitude et divergences de jugement, jugements de valeur. Les conservateurs de monuments doivent donc compter non seulement avec l’opposition à l’encontre de leur propre jugement, mais aussi avec des publics qui s’opposent entre eux. Dans ce cas, on fera non seulement appel à eux en tant qu’acteurs capables de porter la dissension pro domo, mais aussi à titre de modérateurs susceptibles d’organiser, si ce n’est un consensus, du moins une communication entre les parties.

35 Même si toutes les valeurs qui apparaissent dans les catégories de Riegl peuvent aussi être, fondamentalement, des valeurs conflictuelles, c’est cependant autour de la valeur historique ou de la valeur de témoignage, surtout quand elle concerne des monuments de l’histoire contemporaine, que s’articulent, comme l’expérience nous l’apprend, les conflits les plus violents.

Monuments « voulus comme tels » ou « non voulus », « devenus tels » ou « non devenus »

36 Aloïs Riegl distingue, luimême, dans son article de 1903, les « gewollte Denkmale » et les « ungewollte Denkmale » c’est-àdire, traduit à la lettre : les « monuments voulus » et les « monuments non voulus ». Il distingue donc des monuments construits avec un mandat pour l’avenir, donc avec un vouloir explicite de future commémoration, des bâtiments ou des œuvres initialement réalisées à des propos et des usages pratiques et contemporains, qui sont devenus monuments au fil du temps. Mais il me paraît plus en accord avec la dialectique du modèle rieglien, surtout avec son désir d’historiciser le devenir des monuments à travers leurs interprétations successives, de remplacer dans une analyse contemporaine et donc rétrospective le terme « monument non voulu » par le terme « monument devenu », et donc d’employer les termes « ‘gewollte Denkmale’ et ‘gewordene Denkmale’ ». Cette interprétation et l’adaptation des mots sont en réalité, depuis longtemps, tout à fait courantes dans l’usage qu’on fait du modèle rieglien parmi conservateurs et chercheurs germanophones, sans qu’on puisse dire exactement qui l’a introduite, quand et où.

37 Ceci dit, il faut prendre en compte que la réception et les interprétations qu’ont connues le modèle et les catégories de valeur de Riegl en France, reposent toutes sur l’excellente traduction effectuée par le germaniste Daniel Wieczoreck, publiée en 1984 avec une préface de Françoise Choay. Wieczoreck choisit d’employer « monument intentionnel » et « monument non-intentionnel », termes à son avis plus souples et plus français que « monuments voulus » et « monuments non voulus » [16]. Par ce choix, Wieczoreck amplifie l’antinomie verbale entre « gewollt » et « ungewollt » de Riegl : le terme de ‘non-intentionnel’ transforme celui de ‘ungewollt’, qui pourrait encore passer pour une action ou une omission inaperçue, en l’expression explicite d’un non-vouloir, qui se situe dans le passé. L’intentionnel et le non-intentionnel sont ainsi situés au même moment initial de la création de l’œuvre. Ainsi l’autre perspective, celle du présent de l’héritier qui porte le jugement est ignorée. La dialectique qui sépare et réunit, dans la pensée de Riegl, le passé et le présent, est obscurcie. Il devient alors difficile de s’expliquer comment un bâtiment sans mandat commémoratif initial puisse subir une valorisation postérieure qui permettra, à partir d’un moment défini dans le temps, de le nommer, en effet, monument.

38 Reprenons en main le texte de Riegl qui s’est lui-même aperçu de l’inconsistance de ses propres termes ‘gewollt’ et ‘ungewollt’. Il écrit :

39

« Par opposition aux monuments intentionnels (gewollt), les monuments historiques sont ‘non intentionnels’ (ungewollt). Mais il va de soi que tous les monuments intentionnels peuvent être simultanément considérés comme non intentionnels, tout en ne représentant qu’une partie minime de ce dernier ensemble. Étant donnée que les producteurs des œuvres qui nous apparaissent aujourd’hui comme des monuments historiques cherchaient essentiellement à satisfaire leurs propres besoins pratiques ou leurs exigences d’idéal, c’est-à-dire ceux de leurs contemporains ou, tout au plus, ceux de leurs héritiers directs ; et comme, en général, ils n’ont sans doute nullement songé à léguer ainsi aux générations futures des témoignages de leur activité artistique et culturelle, la dénomination de ‘monument’ ne peut être comprise dans un sens objectif, mais uniquement subjectif. Ce n’est pas leur destination originelle qui confère à ces œuvres la signification de monuments ; c’est nous, sujets modernes, qui la leur attribuons. Qu’ils soient intentionnels ou non, les monuments présentent une valeur de remémoration, et c’est pourquoi, dans les deux cas, nous parlons de ‘monuments’. » [17]

40 On ne pourra donc pas faire une distinction catégorielle et définitive entre « ‘gewollte’ und ‘ungewollte’ Denkmale », parce l’un contient toujours l’autre. C’est ce paragraphe-même de Riegl qui justifie, à mon avis, le changement d’un mot et la création du couple catégoriel des « ‘gewollte’ et ‘gewordene’ Denkmale », en usage aujourd’hui. Si ces termes n’ont pas été formulés ainsi par Riegl lui-même, ils s’inscrivent néanmoins dans le sens de sa pensée. La distinction des « gewollte Denkmale » des « gewordene Denkmale » — des « monuments voulus » des « monuments devenus » — articule d’avantage la dimension historique, si chère à Riegl ; elle rend saisissable l’évolution et la transformation des monuments à travers les siècles, le changement de leur statut à travers les époques et les systèmes politiques, et la formation des cadres culturels et sociaux de leur interprétation. Il est évident que tous les monuments doivent être soumis à l’histoire et au débat. Ils peuvent tous subir des sémantisations postérieures, qui traduisent le vouloir explicite d’autres époques, et ceci jusqu’à nos jours. Ainsi, leur devenir n’est jamais clos. Comme le dit Riegl :

41

« Ce n’est pas leur destination originelle qui confère à ces œuvres la signification de monuments ; c’est nous, sujets modernes, qui la leur attribuons. » [18]

42 La réception de Riegl en France a été initiée et fortement influencée par Françoise Choay, qui cite et explique sa théorie et ses catégories de valeur dans son livre L’Allégorie du patrimoine[19], un livre ayant connu un écho important dans le monde entier. Dans son premier chapitre, « Monument et monument historique », elle propose de faire une distinction systématique entre ‘monument’ et ‘monument historique’ en se réclamant de la pensée de Riegl lui-même.

43

« […] Le monument est une création délibérée (gewollte) dont la destination a été assumée a priori et d’emblée, tandis que le monument historique n’est pas initialement voulu (ungewollte) et créé comme tel ; il est constitué a posteriori par les regards convergents de l’historien et de l’amateur, qui le sélectionnent dans la masse des édifices existants, dont les monuments ne représentent qu’une partie. » [20]

44 Et, plus loin, elle résume : « Le premier, Riegl pose sans ambigüité la distinction que j’ai tenté de développer entre le monument et le monument historique (…) » [21]. A mon avis, cette distinction, que je trouve difficile à appliquer dans un contexte où tout est nécessairement historique, n’a rien à voir avec le premier théorème de Riegl.

45 Ce serait erroné de concevoir que le caractère voulu/non voulu/ devenu soit une qualité innée au monument. Ces notions reflètent au contraire les circonstances des attributions, qui dépendent du temps et de la situation, de sa réception et de sa mise en valeur sociales. Il faut prendre en compte l’instabilité permanente du statut sémantique et social d’un « Denkmal ». Un mandat commémoratif primaire peut facilement expirer, un autre peut le remplacer — ou pas. Un bâtiment, banal ou beau, grand ou petit, peut subir, à travers un événement ou un acte volontaire, une sémantisation postérieure qui peut très bien en faire, pour une période courte ou longue, un monument « voulu », donc, pour utiliser le terme que propose Choay, un « monument » tout court — sans pour autant cesser d’être et de devenir toujours à nouveau, un « monument historique ». [22]

46 Riegl ne s’est pas soucié de retracer les débats controversés qui ont pu accompagner la création ou la patrimonialisation d’un bâtiment qu’il peut nommer « Denkmal ». Il n’entre pour ainsi dire en matière qu’une fois que l’édifice ou l’œuvre d’art sont devenus monuments. Dès que l’on cherche à savoir plus précisément qui a voulu, quand et pourquoi, le monument, on s’aperçoit que ce concept contient obligatoirement aussi son contraire, parce qu’on ne peut exclure que, au même moment et au même endroit, d’autres ne voulaient pas ce même monument. Cela vaut aussi bien pour le cas où ce sont les autorités qui érigent des monuments dont la population, ou du moins une partie de celle-ci, ne veut pas ou en tout cas pas de cette façon, que pour le cas où ce sont des groupes sociaux qui veulent dresser des monuments que les autorités ne veulent ni n’admettent.

47 Lorsque les dirigeants de la RDA ont chargé, dans les années 1980, le sculpteur soviétique Lev Kerbel de réaliser un monument à la mémoire de Thälmann [23] dans le quartier de Prenzlauer Berg à Berlin, on a vu aussi bien les artistes est-allemands qu’une partie de la population se dresser contre la forme et le concept de cette œuvre. Ils ne voulaient pas ce monument-là, mais un autre. On présenta des propositions alternatives. Comme le pouvoir était toutefois aux mains des dirigeants et non dans celles des artistes, ce fut quand même le monument conçu par Lev Kerbel qu’on finit par ériger [24].

48 Au début des années 1980, quand s’accrut en Argentine la résistance contre le régime militaire et que les mères des disparus s’installèrent sur la place devant le palais présidentiel pour réclamer la libération de leurs fils et de leurs filles ou au moins des informations sur leur sort, elles se mirent à porter des foulards blancs et à peindre en blanc sur le pavé des foulards de forme stylisée et des silhouettes vides avec les noms et les dates des disparus. En dépit de leur nature éphémère, ces signes étaient des monuments intentionnels, dont la dictature au pouvoir, bien entendu, ne voulait pas et qui furent par conséquent interdits [25].

49 Manifestement, il est facile de se représenter le contraire d’un monument « voulu comme tel » — à savoir un monument « non voulu ». Mais qu’est-ce que le contraire d’un monument « devenu tel » ? Un monument « non devenu » ? Ce serait une contradiction en soi. Un non-monument ? Ce serait logique, mais d’une façon ou d’une autre, cela pourra paraître décevant, en tout cas pour ceux qui aiment les monuments. Devrait-on parler alors de « candidats qui n’ont pas obtenu le statut de monuments » ? Si elle semble certes compliquée et peu engageante, cette proposition a du moins le mérite de révéler clairement que le fait de devenir un monument n’est pas un processus neutre, qui s’accomplirait par la seule vertu du « temps qui passe », mais un processus de négociation conflictuel, tout pénétré d’antagonismes et d’oppositions d’intérêts, qui s’opère « dans le temps » et peut lui-même être analysé en tant que tel.

Pourquoi un bâtiment devient-il monument et un autre, non ?

50 Après l’effondrement de la RDA, le mur de Berlin et le palais de la République furent pareillement contestés l’un et l’autre, et l’on pouvait observer, attachée à ces deux édifices, une valeur conflictuelle de très haute intensité, peut-être encore plus aiguë dans le cas du Mur que pour le palais, parce qu’il était, pour les Berlinois de l’Ouest comme de l’Est, le témoignage du danger, de la souffrance, de la peur, de l’enfermement et de la séparation. Au début de la controverse sur la valeur de monument des vestiges et des traces du Mur, les services d’entretien et de protection des monuments historiques se sont trouvés seuls, avec leurs quelques rares partisans, contre l’écrasante majorité des citoyens et des représentants politiques. Ce qu’aujourd’hui plus personne ne croit, car entre-temps le Mur est passé du statut d’une architecture abhorrée à celui d’un monument tout d’abord conflictuel, puis, de plus en plus rapidement, désiré par tous. Et le palais de la République — que beaucoup de gens aimaient —, à deux doigts d’être devenu un monument, a fini par être démoli malgré tout, parce qu’un autre monument devait être élevé à nouveaux frais à sa place — mais à quel titre a-t-il disparu ? En tant que non-monument puisqu’il ne l’est pas devenu ? Ou en tant que monument quand même, parce qu’un grand nombre de citoyens l’a jugé tel ? Cela soulève la question de savoir à partir de quand un bâtiment est un monument, ou dans quelles circonstances il peut être nommé ainsi.

51 N’est-ce qu’à partir du moment où l’administration compétente l’a inscrit en bonne et due forme sur la liste des monuments ? Tous les bâtiments absents de cette liste seraient alors non encore reconnus tels, autant dire en somme que ce ne serait pas des monuments.

52 Ou est-ce plutôt dès que la majorité de la population tient l’édifice pour un monument ? Alors, les monuments peu aimés ou appréciés seulement par une minorité n’en seraient pas. Il faudrait pourtant considérer ici que la plupart, si ce n’est la totalité des campagnes réussies pour la préservation d’un ou de plusieurs monuments ont d’abord été menées, comme on le sait, par une petite minorité, qui a convaincu ensuite une majorité. Dans ce processus, quand donc le bâtiment a-t-il commencé à devenir un monument ?

53 Ou est-ce au contraire après qu’un groupe d’éminents experts, dans le jugement desquels on a foi, a pu dire en toute certitude qu’il s’agit d’une œuvre significative, digne de valeur ?

54 Je crois que ce ne sont ni les minorités ni les majorités, ni les autorités ni les experts qui peuvent ou doivent décider seuls à partir de quand un monument est un monument ou peut être nommé tel. C’est précisément pour cela que je parle d’un processus de négociation, et non de la constitution d’une majorité ou d’une décision souveraine.

55 Il devrait être désormais clair que le concept rieglien de monuments voulus et de monuments non voulus/devenus nous conduit à reconnaître le versant conflictuel de toute patrimonialisation, et ce non seulement au cas où nous nous trouvons confrontés à des monuments contestés de l’histoire contemporaine, comme dans le Berlin d’après la chute du Mur, mais de manière tout à fait fondamentale. Il n’y a aucune garantie qu’un monument depuis longtemps « historique » restera pour toujours un monument et qu’il ne suscitera jamais une nouvelle controverse. Il n’existe pas de statut patrimonial définitivement acquis et libéré de tout conflit potentiel.

Aloïs Riegl et les autres

56 Après en avoir fait usage pendant des années, aussi bien dans ma propre pratique de la conservation des monuments que dans les débats universitaires spécialisés, je n’ai pu constater de lacune ou de manque dans le système conceptuel rieglien. En tenant compte des options de son évaluation sociale, il aiguise aussi le regard sur les qualités du monument et en facilite la compréhension adéquate — et cela est encore une fois au bénéfice d’un jugement pondéré sur le bien-fondé de telle ou telle mesure de restauration qu’on projette. Pour les besoins actuels, je propose néanmoins, comme je l’ai fait plus haut, de mettre plus fortement l’accent sur le rapport au présent de tous les jugements de valeur et sur la structure fondamentale dialectique de l’édifice théorique de Riegl.

57 Quand on y regarde de plus près, la valeur conflictuelle que j’ai présentée n’apparaît pas comme une catégorie de valeur autonome, qui viendrait s’ajouter aux autres. Le conflit traverse tous les processus sociaux de mise en valeur ; la valeur conflictuelle s’adjoint donc à chacune des autres valeurs à titre de possibilité, en tant que forme que chacune est susceptible d’adopter. Car toute valeur peut être objet de conflit, disons mieux : il peut y avoir conflit sur toute application concrète de tel ou tel concept de valeur à un objet, tant pour ce qui est de la pertinence et du bien-fondé d’une telle application que sur le rang de telle ou telle valeur dans l’évaluation globale. Je tiens dans ce cas la dispute, qui est manifestement inhérente à tout devenir-monument, pour une activité productive sur le plan culturel, capable d’approfondir les choses aussi bien quant à la question ellemême que dans la société. Disant cela, je pars, je dois bien l’admettre, de l’hypothèse qu’aucun mal ne soit entre-temps porté, du fait de l’exercice du pouvoir de la part des autorités ou de toute autre violence, ni aux personnes impliquées dans le conflit ni à la chose qui en est l’objet. En d’autres termes : je suppose que le conflit a lieu dans un État démocratique ou du moins dans une communauté régie par la loi et dotée d’une constitution égalitaire. Hypothèse dont Riegl, lui, en sa qualité de conservateur impérial et royal du grand Empire multinational austro-hongrois — lequel, si libéral qu’il ait su se montrer sur le plan culturel, restait tout de même une monarchie —, ne pouvait partir. Lorsqu’il écrit, en parlant de la valeur de nouveauté, « qu’on se trouve ici (dans le contexte de la valeur de nouveauté) confronté à la possibilité d’un conflit avec la valeur d’ancienneté, qui dépasse en acuité tous les autres déjà évoqués » et que « en fait, la valeur de nouveauté est l’ennemi le plus redoutable de la valeur d’ancienneté [26] », ce n’est probablement pas qu’une simple question de syntaxe si, au lieu de nommer les acteurs en présence, il fait des concepts de valeur les sujets de sa phrase, les élevant du même coup au rang de principes opérants.

58 D’autres tentatives de saisir conceptuellement la transmission des qualités des monuments, ainsi que leur portée et leur évaluation sociales, méritent d’être signalées : dans son introduction à la publication des actes des « Entretiens du patrimoine » de 1998, le philosophe et écrivain français Régis Debray propose une classification typologique des monuments en « monument trace », « monument message » et « monument forme », et déroule une longue série de possibles mises en valeur et réactions sociales qui seraient caractéristiques de l’un ou l’autre type de monuments [27]. Debray élabore toutefois sa taxinomie en partant uniquement du monument, et non de l’instance sociale, conditionnée par l’époque, qui lui prête sens. S’il peut certes montrer ainsi les effets du monument, il ne saurait en revanche tenir aucun discours théorique sur les qualités appartenant en propre au monument ni sur celles qui lui sont attribuées.

59 Le projet d’atelier sur les valeurs d’héritage culturel réalisé de 1997 à 2000 et publié par le Getty Conservation Institute de Los Angeles n’a eu que peu d’écho en Europe et y a donc été injustement ignoré. Les contributions dont font état les deux articles « Values and Heritage Conservation » et « Assessing the Values of Cultural Heritage » sont pourtant riches en réflexions théoriques mûrement réfléchies sur les valeurs des monuments et leurs rapports à la société. Elles réunissent d’autres notions de valeur et d’autres concepts, principalement sociaux et économiques, qui n’atteignent cependant pas, en définitive, à la clarté dialectique de la théorie de Riegl. Il serait indispensable néanmoins qu’on en prenne connaissance dans les débats spécialisés européens sur la question [28].

La substance de la signification — la signification de la substance

60 Si donc il est vrai que les significations et les valeurs des monuments ne leur appartiennent pas en propre, mais qu’elles leur sont assignées socialement, il nous faut encore jeter au moins un coup d’œil sur ce qui leur est effectivement spécifique, à savoir leur forme, leur substance et leur lieu dans l’espace et le temps. Sans cela, on pourrait avoir à la fin l’impression que le discours sur les monuments serait déjà suffisant et complet, que leur évaluation, parce qu’elle est affaire de négociation sociale, se laisserait établir facilement et sans peine, et qu’aucune connaissance spécialisée particulière ne serait requise pour se lancer sur leurs traces. Je reviens donc encore une fois à l’inégalité des acteurs impliqués dans la négociation des significations et des valeurs — inégalité par rapport à leurs connaissances, à leur volonté et à leurs moyens financiers. Si chacun peut sans doute prétendre participer à la discussion sur l’importance du monument, il doit néanmoins être clair que l’analyse, la compréhension et l’interprétation de sa forme, de sa substance et de sa localisation dans l’espace et le temps nécessitent l’expertise professionnelle que seuls des spécialistes bien formés et exercés dans la pratique peuvent apporter. L’expertise ne saurait être remplacée par l’engagement civique, le traitement analytique des monuments n’est pas une affaire de bonne volonté, mais de savoir.

61 S’il est certain en outre que les observations sans cesse nouvelles sur la substance et la forme des monuments ont eu des effets sur leur évaluation, l’inverse l’est également : fruit de la négociation sociale, les nouvelles évaluations ont pu déterminer certaines stratégies de restauration, lesquelles à leur tour ont constamment modifié au fil du temps la forme et la substance des monuments. La doctrine qui prévaut dans le domaine de la conservation des monuments en tient compte et considérera le monument dans son état d’aujourd’hui, non idéal, non homogène, et respectera les transformations, les conversions et les traces de restaurations antérieures comme constitutives de sa persistance historique. Ainsi le monument dans sa substance sera-t-il envisagé comme la somme de ses transformations.

62 Qu’en résulte-t-il alors pour l’histoire de ses interprétations et de ses évaluations, rattachées et conditionnées par le temps, comme je l’ai montré ? Est-ce que celles-ci s’additionnent elles aussi ? Ou n’est-ce jamais que la couche la plus récente qui fait foi, la dernière strate dans laquelle toutes les interprétations et toutes les évaluations antérieures sont dépassées ou abolies ? Je crois que les traces des appropriations antérieures restent conservées aussi bien dans la substance que dans la signification attribuée au monument et véhiculée par la transmission sociale. On ne saurait se débarrasser des évaluations qui ont pris un jour effet dans l’espace public. Des mises en valeur plus récentes auront beau venir les recouvrir par surimpression, elles restent néanmoins disponibles et il sera possible de les convoquer de nouveau à n’importe quel moment. Cela vaut aussi et en particulier dans le cas d’évaluations contradictoires. Elles ne se neutraliseront pas l’une l’autre, mais demeureront antithétiques, une fois qu’elles seront devenues, toutes ensembles, historiques [29]. Qui veut élaborer pour un monument une nouvelle évaluation — peu importe selon quelles catégories riegliennes ou non riegliennes — devra tenir compte des dépôts de sens sociaux antérieurs.

63 Si les interprétations et les évaluations antérieures du monument ne sauraient donc, il est vrai, être annulées, mais qu’elles peuvent toujours être développées et transformées dans un processus sans terme historique, si le statut sémantique du monument n’est par conséquent jamais définitivement établi, il peut toujours arriver que la nécessité d’une controverse sur le monument se fasse de nouveau sentir. Les certitudes peuvent être ébranlées, un examen à nouveaux frais du monument peut produire de toutes autres conclusions et des explications foncièrement différentes. Étant entendu tout d’abord qu’il soit toujours là et qu’on ne l’ait pas fait disparaître. La nature à jamais ouverte des processus d’interprétation rend donc la substance du monument d’autant plus précieuse qu’elle recèle des réponses à des questions que personne n’a encore posées. Aussi avons-nous, nous autres conservatrices et conservateurs des monuments, une relation certes critique à leur signification, mais un rapport affirmatif à leur substance — telle est la conclusion que je voudrais donner en reprenant une formule de Georg Mörsch [30].

64 Traduit de l’allemand par Jean Torrent


Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.208.0065