Entre spécimen et « belle série » : la paradoxale mise en art des objets préhistoriques en vente publique (1882-1933)
Pages 45 à 50
Citer cet article
- SAINT-RAYMOND, Léa,
- Saint-Raymond, Léa.
- Saint-Raymond, L.
https://doi.org/10.3917/rda.206.0045
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- Saint-Raymond, L.
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- SAINT-RAYMOND, Léa,
https://doi.org/10.3917/rda.206.0045
Notes
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[1]
L. Boltanski et A. Esquerre, Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, 2017, p. 138.
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[2]
N. Richard, Inventer la préhistoire : les débuts de l’archéologie préhistorique en France, Paris, 2008.
-
[3]
Les ventes aux enchères ont été identifiées à travers une recherche par mots, dans les moteurs de recherche de la BnF, de la bibliothèque de l’INHA, de l’École des Beaux-Arts et du répertoire de Frits Lugt, en ligne. Cette recherche a été complétée par le dépouillement des revues suivantes : L’indicateur archéologique, L’Anthropologie, le Bulletin de la Société préhistorique de France et L’Homme préhistorique. À l’issue de cette collecte, les catalogues de vente ont été intégralement retranscrits et associés aux procès-verbaux correspondants. Les données sont disponibles en ligne : L. Saint-Raymond, « Les ventes aux enchères publiques françaises de pièces préhistoriques (1882-1941) : lots, prix et acteurs », Harvard Dataverse, 2019, https://dataverse.harvard.edu/dataset.xhtml?persistentId=doi%3A10.7910%2FDVN%2FTR8OWB
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[4]
Entre 1882 et 1933, 14 % des lots préhistoriques étaient décrits par ces adjectifs, dans les catalogues – contre respectivement 2 % et 0,2 % des tableaux, dessins et sculptures mis en vente en 1900 et 1925, et 0,1 % des objets précolombiens et/ou « primitifs » mis en vente à Paris dans l’entre-deux-guerres. L. Saint-Raymond, Le pari des enchères : le lancement de nouveaux marchés artistiques entre 1830 et 1939, Paris, à paraître.
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[5]
O. Moro-Abadía, M. R. González-Morales, « L’art bourgeois de la fin du xixe siècle face à l’art mobilier Paléolithique », L’Anthropologie, 107, 2003, p. 456.
-
[6]
N. Richard, « De l’art ludique à l’art magique ; Interprétations de l’art pariétal au xixe siècle », Bulletin de la Société préhistorique française, tome 90, n°1, 1993, p. 60-68.
-
[7]
Ce n’est que récemment que les chercheurs ont mis au jour la recherche d’une qualité esthétique – et non plus seulement fonctionnelle – dans la taille de bifaces symétriques. S. A. de Beaune, « Outil et/ou œuvre d’art ? Un débat né avec la science préhistorique », in Préhistoire, une énigme moderne, cat. exp. Centre Pompidou, du 8 mai au 16 septembre 2019, Paris, p. 115.
-
[8]
J. Cassou, « Peintures des Temps préhistoriques », Cahiers d’Art, n°4, 1926, p. 70-71, cité par R. Labrusse, « Préhistoire, une poétique de l’indistinction », Les Cahiers du MNAM, 126, hiver 2013/2014, p. 47.
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[9]
N. Coye, « Remous dans le creuset des temps : la Préhistoire à l’épreuve des traditions académiques (1850-1950) », Bulletin de la Société préhistorique française, tome 102, n°4, 2005, p. 704.
-
[10]
G. Pontier, « Présence de l’Elephas Primigenius, Variété Leith-Adamsi Pohlig, dans la Vallée de la Seine », Bulletin de la Société préhistorique française, tome 24, n°11, 1927, p. 394.
-
[11]
C. Guichard, « La coquille au xviiie siècle : un objet frontière ? », Techniques & Culture, 59, 2012, p. 154-155.
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[12]
Notre corpus compte deux ventes aux enchères d’objets préhistoriques non cataloguées : pour la vente du 16 avril 1921 et celle du 26 avril 1922, une simple feuille fut imprimée, avec les dates, lieux, noms du commissaire-priseur et de l’expert, conditions de la vente et description sommaire des objets.
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[13]
Encart publicitaire, La feuille des jeunes naturalistes, revue mensuelle d’histoire naturelle, iiie série, 29e année, n°337, 1er novembre 1898, p. 2
-
[14]
Alexandre Stuer rédigea quatre catalogues de vente, pour la collection de Jules Bourdot en 1909, celle de Louis Rambaud en 1919, celle du baron Halna du Fretay en 1920 et celle d’Henry-E. Millon en 1923.
-
[15]
L’indice des prix à la consommation utilisé pour la conversion est celui de Thomas Piketty, Les Hauts revenus en France au xxe siècle : inégalités et redistribution, 1901-1998, Paris, 2001, annexe F, p. 690.
-
[16]
L. Saint-Raymond, « Les ventes aux enchères de tableaux, arts graphiques et sculptures à Paris (1831-1925) : artistes, prix et adjudicataires », Harvard Dataverse, 2018, https://dataverse.harvard.edu/dataset.xhtml?persistentId=doi:10.7910/DVN/NMWG23
-
[17]
L. Saint-Raymond, Le pari des enchères : le lancement de nouveaux marchés artistiques entre 1830 et 1939, Paris, à paraître.
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[18]
P. Eudel, Le truquage : altérations, fautes et contrefaçons dévoilées, Paris, 1908, p. 10. A. Vayson de Pradenne, Les fraudes en archéologie préhistorique avec quelques exemples de comparaison en archéologie générale et en sciences naturelles, Paris, 1932.
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[19]
G. de Mortillet, Le préhistorique. Antiquité de l’Homme, Paris, 1885 [1883], p. 21.
-
[20]
M. Charpy, « L’objet et ses horizons : la fabrique des objets exotiques à Paris et New York au xixe siècle », Material Culture Review, 79, Spring 2014, p. 38.
-
[21]
A. Hurel, La France préhistorienne de 1789 à 1941, Paris, 2007, p. 78. Les héritiers donnèrent une autre partie de la collection au Muséum national d’Histoire naturelle : P. Paillet, L’art des objets de la Préhistoire. Laugerie-Basse et la collection du marquis Paul de Vibraye au Muséum national d’Histoire naturelle, Arles, 2014.
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[22]
« Nécrologie », Bulletin de la Société préhistorique française, tome 33, n°6, 1936, p. 356.
-
[23]
L. Saint-Raymond, « Monstres végétaux, plantes décoratives ou œuvres d’art ? Les arbres nains japonais à Paris (1873-1914) », Arts asiatiques, 73, 2018, p. 9293.
-
[24]
P. Soulier, « Aux origines de la Société préhistorique française : la Société Préhistorique de France (1904-1910) », Bulletin de la Société préhistorique française, tome 90, n°12, 1993, p. 95.
-
[25]
Pour l’identification des acteurs, voir L. Saint-Raymond, 2019, op. cit à la note 3.
-
[26]
L. Casson, « Pratiquer la Préhistoire en province à la fin du xixe siècle. L’univers des préhistoriens vu et vécu par Charles Janet dans l’Oise entre 1880 et 1910 », Bulletin de la Société préhistorique française, tome 111, n°3, p. 407-409.
-
[27]
R. Labrusse, 2013/2014, op. cit. à la note 8, p. 47-48.
-
[28]
N. Coye, 2005, op. cit. à la note 9, p. 704.
-
[29]
G. Pontier, 1927, op. cit. à la note 10, p. 394-398.
-
[30]
« Présentations et Communications », Bulletin de la Société Préhistorique française, tome 20, n°11, 1923, p. 315.
-
[31]
A. Hurel, L’abbé Breuil. Un préhistorien dans le siècle, Paris, 2014, p. 161.
-
[32]
Ibidem, p. 166 ; N. Richard, 1993, op. cit. à la note 6, p. 60.
-
[33]
Entre 1927 et 1941, une seule vente présenta des pièces préhistoriques, en très faible quantité : la vente de Morin-Jean en 1933.
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[34]
L.Saint-Raymond, «Produit de la bourse commune des commissaires-priseurs parisiens entre 1831 et 1936 », Harvard Dataverse, 2018, https://dataverse.harvard.edu/dataset.xhtml?persistentId=doi:10.7910/DVN/9GDV2J
-
[35]
N. Coye, La préhistoire en parole et en acte, Paris, 1997, p. 276-279.
-
[36]
A. Hurel, « Préhistoire, préhistorien et pouvoir publics en France : la tardive émergence d’une conscience patrimoniale spécifique », Histoire, économie et société, 2010/2, 29e année, p. 65-79.
-
[37]
L. Saint-Raymond et E. Vaudry, « A New Eldorado: The French Market for Pre-Columbian Artefacts in the Interwar Period », dans l’ouvrage de Charlotte Guichard, Christine Howald et Bénédicte Savoy (dir.), Acquiring Cultures. Histories of World Art on Western Markets, Berlin, 2018, p. 101-119.
1 Les sociologues Luc Boltanski et Arnaud Esquerre définissent la valeur comme « un dispositif de justification du prix [1] ». Dans cette optique, l’extension du capitalisme vers de nouveaux objets, et les discours qui accompagnent leur structuration en marchandises, constituent une expérience privilégiée pour analyser la formation de la valeur. De tels observatoires sont offerts par les objets préhistoriques, dont le commerce suivit de très près la naissance de la préhistoire en tant que discipline autonome [2]. La revente sur le marché secondaire, à l’occasion de ventes publiques, donne accès à une documentation qui n’existe pas pour le marché primaire. Les catalogues de vente fournissent, en effet, une information exhaustive sur les objets proposés. Quant aux procès-verbaux, ils précisent les prix d’adjudication et les noms et adresses des vendeurs et adjudicataires.
2 Prenant appui sur un corpus de dix-neuf ventes aux enchères publiques d’objets « préhistoriques », en France, entre 1882, date de la première vente, à Lille, et 1933, date de la dernière avant la loi Carcopino du 27 septembre 1941 qui bouleversa la réglementation des fouilles [3], cet article étudie les dispositifs de valorisation de ces pièces, au miroir de leur prix effectif en vente publique et des réseaux d’acteurs sur ce marché. Malgré un registre de justification tourné vers la « mise en art » des objets préhistoriques, ces derniers n’obtinrent, paradoxalement, que de très faibles performances économiques, du fait d’un marché replié, sociologiquement, sur lui-même.
La « mise en art » des objets préhistoriques
3 Par comparaison avec d’autres segments du marché, les ventes aux enchères de pièces préhistoriques se distinguèrent, dès le départ, par une caractéristique surprenante : leurs descriptions, dans les catalogues, recouraient significativement plus aux adjectifs « joli », « beau », « superbe » et « remarquable », que celles des catalogues de tableaux, dessins et sculptures [4]. Certes, l’idée d’un « art mobilier » préhistorique était déjà acceptée, depuis la publication d’un article de Henry Christy et Édouard Lartet en 1864, consécutive à la découverte d’objets gravés et sculptés en Dordogne [5], et celle d’un « art » pariétal ne fut plus mise en doute au tournant du xxe siècle [6]. Cependant, si l’emploi de qualificatifs esthétiques pouvait s’appliquer aux pièces décorées, cet usage ne semblait pas aller de soi pour les armes et outils en pierre taillée ou polie, les préhistoriens niant alors toute recherche esthétique dans leur conception [7]. Plus encore, ce n’est que dans les années 1920 que les revues d’art contemporain s’intéressèrent aux « peintures des temps préhistoriques [8] ». Les catalogues de vente qui, entre 1882 et les années 1920, désignaient des haches, des lames, des langues-de-chat ou des coupsde-poing comme de « belles pièces », n’employaient donc pas cet adjectif dans un sens similaire à celui des beaux-arts, mais soulignaient plutôt un bon état de conservation, une intégrité matérielle, une rareté et/ou une symétrie dans la forme de ces pièces (fig. 1).
4 Lorsque ces qualificatifs désignaient plusieurs objets, regroupés dans un même lot, la logique était alors celle de la « belle série » : l’ensemble proposé à la vente était valorisé parce qu’il contenait des spécimens représentatifs d’une époque [9]. Par exemple, le lot numéro 16 de la collection de Louis Rambaud, en 1919, présenta seize nuclei et percuteurs, 30 grattoirs et « un nombre considérable de lames et de silex divers », formant « une belle série du Campinien ». Une série était d’autant plus belle qu’elle était complète, avec des pièces « classiques [d’une industrie lithique], en parfaits exemplaires ».
5 Les catalogues ne donnent pas d’indication précise concernant la présentation de ces ensembles. Néanmoins, il semble que l’étiquetage des objets ait été une pratique répandue. Par exemple, les molaires d’éléphants, vendues à Paris en 1922 après le décès du préhistorien Émile Rivière, portaient une indication du gisement et de la localité, libellée de la main de l’auteur [10]. De même, sur les photographies des séries préhistoriques appartenant à Jules Bourdot, on distingue des étiquettes collées à proximité des pièces (fig. 2) ou directement sur ces dernières (fig. 3). Parmi toutes les collections de notre corpus, celle de Jules Bourdot se distingue par sa présentation matérielle : l’ingénieur civil forma 80 cadres ou « tableaux », pour reprendre le terme du catalogue, disposant les « instruments préhistoriques » en arc de cercle, selon l’esthétique du trophée (fig. 3) ou selon une logique ornementale rappelant celle du parterre de naturalia [11] (fig. 2).
6 Les objets préhistoriques furent également valorisés par la forme même des catalogues de vente [12]. En France, le commissaire-priseur était en charge de la rédaction mais, d’un commun accord avec le vendeur, il pouvait faire appel à un expert et lui confier ce travail. Entre 1882 et 1909, les pièces préhistoriques, en étant mêlées à d’autres types d’objets dans les collections mises en vente, furent principalement décrites par les antiquaires Camille Rollin et Félix-Bienaimé Feuardent, le marchand de curiosités et d’objets d’art Charles Mannheim et le directeur du Comptoir géologique, Alexandre Henri Bécus. Ce n’est qu’en décembre 1909 qu’une vente fut entièrement dédiée aux objets pré-historiques, celle de la collection de Jules Bourdot. À cette occasion, un expert plus spécialisé fut sollicité : Alexandre Stuer (fig. 4), propriétaire du « Comptoir géologique, minéralogique et spécial de Préhistorique », situé à Paris, 4, rue de Castellane. Parallèlement à la vente de « tout ce qui a trait à la géologie et à la minéralogie », auprès de clients privés, des ministères, des facultés, des universités et des musées français et étrangers [13], Alexandre Stuer proposait des objets préhistoriques, « à la pièce, en série ou en collections » (fig. 5). Original par sa spécialisation par rapport aux autres experts, il transforma également les catalogues de vente de ce segment : loin des listes succinctes de ses confrères, il rédigea des notices beaucoup plus détaillées, précédées d’une préface biographique sur le vendeur (fig. 6), et il prit le soin de reproduire certaines pièces préhistoriques par la photogravure [14]. Néanmoins, et malgré tous ces efforts, la valorisation économique des pièces préhistoriques ne suivit pas cette valorisation symbolique croissante.
L’échec économique de la préhistoire
7 En associant les catalogues à leurs procès-verbaux, lorsqu’ils sont disponibles, et en exprimant les prix en francs constants de 1890 pour neutraliser l’inflation [15], un résultat apparaît : les prix d’adjudication des pièces préhistoriques restèrent particulièrement stables et faibles. Entre 1884, date du premier procès-verbal disponible, et 1926, date du dernier, la moitié des lots fut adjugée à moins de six francs de 1890 – soit environ 25 euros actuels – et les trois quarts, à moins de 13,50 francs de 1890, en excluant les rachats. Seuls 3 % dépassèrent le seuil de 100 francs. Pour donner un ordre de grandeur, trois quarts des tableaux dits « modernes », en 1900, étaient adjugés à plus de 1 500 francs – 520 francs pour les arts graphiques « modernes » et 500 francs pour les sculptures [16]. Par comparaison avec d’autres segments, comme les objets d’art asiatique, les objets « orientaux », les antiquités et les arbres nains, les pièces préhistoriques étaient celles qui obtenaient les plus faibles performances économiques au tournant du xxe siècle ; en 1925, seuls les objets d’Afrique et d’Océanie, vendus aux enchères à Paris, atteignaient des prix aussi bas : les trois quarts des premiers étaient adjugés à moins de 18 francs de 1890, et à moins de 11,70 francs pour les seconds [17].
8 Les contre-performances des pièces préhistoriques, du point de vue des prix d’adjudication, s’expliquent par une grande sensibilité aux quantités. Lorsque le lot se composait d’un seul objet, son prix atteignait 85,30 francs de 1890, en moyenne ; s’il était composé de deux à neuf objets, le prix du lot chutait à 16 francs ; une caisse atteignait 8 francs et, en moyenne, un lot était adjugé 4,50 francs s’il regroupait deux caisses ou plus. Selon la théorie et le bon sens économiques, le prix total d’un bien « normal » doit augmenter à mesure que les quantités augmentent. Au contraire, dans le cas des pièces préhistoriques, tout se passe comme si les volumes constituaient une nuisance : plus le lot est important, plus son prix total diminue, comme s’il s’agissait d’un encombrant.
9 Ce paradoxe peut être levé en décomposant la structure des ventes. En effet, les caisses regroupaient majoritairement des outils du Paléolithique associés ou non avec des ossements – entachés souvent d’un soupçon de faux [18] – alors que les lots composés d’une seule pièce concernaient des objets du Néolithique, de l’âge du bronze ou de l’âge du fer, beaucoup plus rares. Seuls huit lots de notre corpus furent adjugés, hors rachats, à plus de 400 francs constants de 1890 chacun, tous postérieurs au Néolithique, vendus à l’occasion de la dispersion de la collection d’Henry-E. Million, en 1923. Salomon Reinach exerça son droit de préemption pour le Musée des antiquités nationales, et acheta au prix record de 28 000 francs – soit 7 263 francs de 1890 – un lot composé de l’intégralité des pièces recueillies par Millon dans la sépulture de la Motte-Saint-Valentin, à Courcelles-en-Montagne en Haute-Marne, et datant de l’époque de la Tène, durant l’âge du fer (fig. 7).
10 Les écarts de prix entre les silex et ces pièces entretenaient ainsi une relation d’homologie avec la classification qui faisait consensus, à cette période : dans le manuel de Gabriel de Mortillet, le Paléolithique appartenait au temps préhistorique, l’âge du bronze au temps « protohistorique » et l’âge du fer commençait au temps protohistorique et inaugurait, durant la période romaine, le temps historique [19]. Ce schéma évolutionniste se retrouvait en vente publique : un unicum de l’âge du bronze ou du fer, plus proche de l’histoire, était jugé plus précieux et adjugé plus cher qu’un unicum pré-historique. Par exemple, l’os gravé de la collection d’Émile Rivière, trouvé en Dordogne dans la grotte des Combarelles, vendu en 1922 et reproduit en couverture du catalogue (fig. 8), fut acheté 100 francs de 1890, hors frais, par Alexandre Stuer, soit dix-huit fois moins que le casque en bronze du Petit-Creusot.
Un marché replié sur lui-même
11 Le relatif échec économique des pièces préhistoriques s’explique, en dernier lieu, par le caractère très fermé de ce marché, réservé à un petit groupe d’amateurs. Parmi les dix-neuf ventes de notre corpus, entre 1882 et 1933, seul un vendeur n’appartenait pas au monde des préhistoriens amateurs : l’antiquaire et marchand de curiosités Eugène Boban, qui proposait, dans sa boutique parisienne, des objets exotiques et des boîtes vitrées contenant des silex [20], et qui vendit en 1884 « environ trente caisses contenant des silex taillés, provenant de toutes les fouilles de France et de l’étranger ». Par contraste, les autres vendeurs étaient des préhistoriens amateurs, comme le marquis Paul de Vibraye et Jean Alexis Joseph Morin, dit Morin-Jean. Non seulement mentionnaient-ils précisément et quasi-systématiquement la provenance des pièces, mais nombreux étaient ceux qui mettaient également en vente le produit de leurs fouilles. Cette mise sur le marché semble avoir obéi à la nécessité plutôt qu’à la volonté des vendeurs. En effet, la moitié des ventes aux enchères publiques de notre corpus étaient des ventes après décès – à Meaux, celle de l’abbé Thiercelin en 1888, et à Paris, celles de Gustave Millescamps en 1890, G. Loustau en 1896, du marquis de Vibraye en 1897, Louis Rambaud en 1919, du baron Halna du Fretay en 1920, d’Émile Rivière en 1922, et de Henry-E. Million en 1923. Plus encore, les autres vendeurs ne livrèrent délibérément aux enchères que très peu de pièces – 23 lots, en moyenne – hormis Jules Bourdot, qui organisa une vente volontaire de cent lots préhistoriques. À l’exception de ce dernier, la vente publique n’était donc pas un horizon envisagé par les collectionneurs de pièces préhistoriques, ni pour la perspective d’une plus-value, ni pour celle d’un rayonnement symbolique, par l’impression d’un catalogue à leur nom. De son vivant, le marquis Paul de Vibraye donna une partie de sa collection au musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye [21], de même que le médecin Léon Henri-Martin [22] (1864-1936) et d’autres préhistoriens, ou leurs héritiers, qui préférèrent largement faire don de leur collection aux musées. Les ventes aux enchères publiques semblaient ainsi être une solution « par défaut », dans le devenir des pièces préhistoriques : rares étaient les vendeurs qui souhaitèrent, de leur vivant, prendre le chemin des enchères. Le maigre succès économique de ce segment trouve ainsi une explication sociale.
12 De même, la faiblesse des prix d’adjudication, pour les pièces du Paléolithique, peut trouver une origine dans l’analyse de la demande. En effet, les adjudicataires appartenaient, eux aussi, au cercle très fermé des préhistoriens amateurs, sans aucune présence féminine – par opposition, un autre marché émergent, celui des arbres nains japonais, réussit à capter une clientèle aristocratique et bourgeoise élargie, féminisée, garantissant des prix d’adjudication élevés [23]. Parmi les principaux acquéreurs de pièces préhistoriques, en volume comme en valeur, étaient des préhistoriens amateurs très actifs : Georges Goury (1877-1959), alors conservateur au Musée lorrain, le colonel et minéralogiste Louis Vésignié (1870-1954), André Vayson de Pradenne, Léon Henri-Martin, le pharmacien Hupier, le docteur R. de Tanquerel des Planches, le professeur de l’Université de Yale et directeur de l’American School of Prehistoric Research, Georges Grant Mac Curdy (1863-1947), Paul de Givenchy (1862-1939), et Léon Jammes (1867-1937), zoologue de la faculté des sciences de Toulouse.
13 L’appartenance à de mêmes cercles de sociabilité venait renforcer cet entre-soi, la salle des ventes devenant une annexe des sociétés savantes comme la Société d’anthropologie de Paris, la Société française d’anthropologie, la Société française d’archéologie et, surtout, la Société préhistorique de France. Créée en 1904 par Émile Rivière, son président fondateur, reconnue d’utilité publique en 1910 et devenue Société préhistorique française en 1911, elle avait pour but de mettre en commun les derniers développements des sciences préhistoriques et de favoriser les échanges entre collectionneurs, dans un idéal de mutualisation et de solidarité entre préhistoriens amateurs isolés [24]. Bon nombre d’adjudicataires étaient membres de la SPF [25] et, comme par homologie, les principaux adjudicataires présidèrent la SPF – Henri-Martin en 1910, Paul de Givenchy en 1922, Vayson de Pradenne en 1930 et Vésignié en 1932. Il est intéressant de remarquer que le Bulletin de la Société préhistorique française annonçait les ventes aux enchères de pièces préhistoriques, qu’Alexandre Stuer, expert et troisième adjudicataire de pièces préhistoriques, en volume, adhérait à la SPF, de même que l’épouse du commissaire-priseur auquel il était associé, Léon de Cagny (fig. 9). Les ventes aux enchères de pièces préhistoriques constituaient donc un événement comme un autre de la sociabilité savante, comme les fouilles, les réunions, les conférences des membres, les congrès et les excursions de groupe [26] : pour un préhistorien amateur, participer aux enchères et acheter de belles pièces relevait donc moins d’une logique spéculative que d’une volonté d’intégration scientifique.
Objet de désir ou objet d’étude ?
14 Contrairement aux ventes d’objets extra-européens dits « primitifs », aucun artiste n’entra en possession d’objets préhistoriques en vente publique, malgré une attention croissante à l’art pariétal dans l’entredeux-guerres [27]. Perçues comme un objet d’étude, les « belles pièces » préhistoriques représentaient un objet de désir, plus pour le savoir qu’elles permettaient de produire en tant que naturalia, que pour leurs éventuelles qualités esthétiques. La présence des facultés de sciences parmi les adjudicataires est révélatrice de cet intérêt. En 1919, lors de la vente après décès du Dr. Louis Rambaud, la faculté des sciences de Caen acheta une « belle série » de 23 langues-de-chat et 7 lames diverses provenant de Chelles, et deux pièces provenant de Saint-Acheul – ces deux communes ayant donné lieu à deux époques de la classification industrielle élaborée par Gabriel de Mortillet, le Chelléen et l’Acheuléen. L’année suivante, au moment de la vente après décès du baron Halna du Fretay, la faculté libre de Lille acquit un crâne d’« Ursus » complet et la faculté des sciences de Poitiers, six pointes de flèche « dites des dolmens, d’une beauté et d’une conservation incomparables », « désormais introuvables », issues du tumulus de Kerviny, dans le Finistère. On retrouve la faculté de Poitiers trois ans plus tard, à la vente Millon, avec l’achat de vingt pièces du Chelléen et de l’Acheuléen, et sept pièces du Moustérien, trouvées dans l’Yonne. À travers l’exemple des facultés, se dessinent les deux critères d’une bonne collection « scientifique » d’objets préhistoriques : d’une part, trouver une « belle pièce », bien conservée, ayant valeur de spécimen rare, et, d’autre part, constituer des séries de référence complètes, représentatives de toutes les époques, afin de disposer de points de comparaison et de reconstituer l’ensemble du mouvement évolutif [28].
15 Les pièces préhistoriques ne prennent alors toute leur valeur qu’en étant présentées à la communauté de pairs, lors d’une conférence ou d’un congrès, et publiées dans les revues de ce champ scientifique en pleine constitution. Par exemple, le Dr. G. Pontier, cinq ans après s’être porté acquéreur d’une série de molaires d’éléphants à la vente après décès d’Émile Rivière, publia une note dans le Bulletin de la Société préhistorique de France, dans laquelle il décrivit ces pièces, les analysa avec soin, reconstitua la faune, et en déduisit la datation stratigraphique, par association avec l’industrie lithique trouvée au même niveau [29]. De même, quelques jours après la vente Millon, le pharmacien Hupier présenta, devant les membres de la Société préhistorique française, l’épée en bronze du Larnaudien qu’il venait d’acquérir à haut prix : cette pièce venait appuyer sa « théorie de l’origine orientale du bronze » du fait, expliqua-t-il, de « la petitesse de la poignée sur laquelle ne pouvait s’adapter qu’une très petite main [30] ».
16 La rigueur de la démonstration d’Hupier semble soumise à caution, malgré sa présentation toute officielle devant le public de la SPF. Dès la fondation de cette société savante, les chercheurs des grandes institutions officielles comme Marcellin Boule et Salomon Reinach, la considérèrent comme une réunion d’amateurs collectionneurs et l’assimilèrent volontiers à l’école de Gabriel de Mortillet et à des concepts dépassés [31]. La bataille de l’Aurignacien, en 1905 et 1906, fut symptomatique de ce conflit, lorsque l’abbé Henri Breuil et Émile Cartailhac critiquèrent le paradigme évolutionniste de la simplicité érigé par Mortillet, et mirent en lumière l’existence d’une culture aurignacienne pré-solutréenne [32]. Or, ce n’est qu’en 1933, avec la vente aux enchères organisée par Morin-Jean, que le terme « Aurignacien » apparut dans un catalogue. Les acteurs du marché des pièces préhistoriques, en salles des ventes, prenaient donc implicitement et explicitement position dans le champ scientifique, en faveur du pôle de la SPF et des théories de Mortillet.
17 Cette proximité permet de comprendre, en partie, pourquoi ce marché s’essouffla dans les années 1930 [33]. Outre le ralentissement général des ventes aux enchères publiques parisiennes [34], l’engouement des amateurs pour la prospection préhistorique diminua à cette période, à mesure que le champ scientifique se professionnalisait et mettait en difficulté la classification de Mortillet [35]. Dans un même temps, une transformation plus profonde affecta le cœur de l’archéologie préhistorique. Progressivement, le gisement et l’analyse spatiale des relations au sein de chaque couche stratigraphique détrônaient la belle pièce isolée et l’attention à une typologie générale : il était devenu indispensable de garantir les gisements dans leur intégrité et de préserver la mémoire des sites [36]. La dispersion volontaire des collections préhistoriques allait ainsi à l’encontre de ce sentiment grandissant.
18 L’exemple des ventes aux enchères de pièces préhistoriques nous permet de tirer quelques conclusions relatives au lien unissant valeur, valorisation et capital. Celles-ci sont encore plus saillantes lorsqu’elles sont mises en regard avec un autre marché émergent, celui des objets précolombiens, dont les ventes aux enchères débutèrent en 1925 à Paris [37]. Le colonel Louis Vésignié et André Vayson de Pradenne comptèrent parmi les principaux adjudicataires de ces deux segments des ventes parisiennes, ce qui rend la comparaison d’autant plus pertinente. Les céramiques et sculptures précolombiennes et les pièces préhistoriques furent, toutes deux, valorisées symboliquement par des catalogues illustrés. De même, des experts et commissaires-priseurs spécialisés animèrent les enchères. Cependant, les ventes d’artefacts précolombiens, à la différence des pièces préhistoriques, attirèrent une clientèle bien plus large et les prix furent sensiblement plus élevés : en 1926, un lot précolombien était adjugé, en moyenne, de trois à quinze fois plus cher qu’un lot préhistorique.
19 La valorisation symbolique des objets, leur « mise en art » dans les catalogues, ne suffisent donc pas à assurer une forte valorisation économique, à moins d’une diversification de la demande.