Article de revue

Peter Hawke, témoin de la disparition du vieil Alger sous le Second Empire, au musée des Beaux-Arts de Dunkerque

Pages 75 à 81

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  • Cabezas, H.
(2019). Peter Hawke, témoin de la disparition du vieil Alger sous le Second Empire, au musée des Beaux-Arts de Dunkerque. Revue de l'art, 205(3), 75-81. https://doi.org/10.3917/rda.205.0075.

  • Cabezas, Hervé.
« Peter Hawke, témoin de la disparition du vieil Alger sous le Second Empire, au musée des Beaux-Arts de Dunkerque ». Revue de l'art, 2019/3 N° 205, 2019. p.75-81. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-de-l-art-2019-3-page-75?lang=fr.

  • CABEZAS, Hervé,
2019. Peter Hawke, témoin de la disparition du vieil Alger sous le Second Empire, au musée des Beaux-Arts de Dunkerque. Revue de l'art, 2019/3 N° 205, p.75-81. DOI : 10.3917/rda.205.0075. URL : https://shs.cairn.info/revue-de-l-art-2019-3-page-75?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rda.205.0075


Notes

  • [1]
    Après deux tentatives de création en 1829 et 1835, le musée des Beaux-Arts de Dunkerque ouvrit en 1841 dans l’ancien palais de justice, puis fut transféré en 1877 dans des locaux spécialement construits pour lui. Détruit pendant la Seconde Guerre mondiale, il fut réinstallé au même emplacement dans un nouveau bâtiment, dû aux architectes parisiens Jean-Jacques Roubeaud et François Debever, et au Dunkerquois Roger Angot, inauguré le 15 octobre 1973 par le directeur des Musées de France, Jean Chatelain. Il était alors le seul établissement à conserver œuvres et objets de la ville avant la création du musée d’Art contemporain (LAAC), en 1982, puis du musée Portuaire, en 1992, et du musée 1940 – Opération Dynamo, en 2000, où une partie de ses collections est exposée. Fermé le 1er avril 2015, il devrait se voir affecter un nouveau lieu d’exposition ; Fr. Guillou, « Le musée de Dunkerque en hibernation », Le Journal des arts, 504, 22 juin 2018, p. 13.
  • [2]
    M. Morlion, « Une collection pour un musée », Desseins du dessin. Collection du Lieu d’art et action contemporaine de Dunkerque, Lens, 2018, p. 14-22.
  • [3]
    Ils se portèrent acquéreurs notamment d’œuvres de Jules Adler, Pieter Pietersz Barbiers, Hippolyte Flandrin, Henri Harpignies, Alexandre Hesse, René Ménard, Henri Rivière, Bernard Charles Ridderbosch, Jean-Charles Willem Safft, Théodore Valério ou Otto Vénius. J. Kuhnmünch publia seize des dessins dans Acquisitions, dons et restaurations de 1967 à 1983, cat. exp., Dunkerque, musée des Beaux-Arts, 18 octobre 1983 – 8 janvier 1984, nos 36-37, 41-46, 48-53, 55-56.
  • [4]
    Une mission d’étude des peintures et des dessins du musée des Beaux-Arts, effectuée de mai 2018 à mai 2019, m’a permis nombre de découvertes. Parmi les quelques trois cent cinquante dessins, aquarelles, gouaches et pastels, ont ainsi été identifiés un lavis par le collectionneur d’art Ernest Samuel Henry Bourlon de Sarty (1805-1867), Deux hommes conversant à l’entrée du parc présumé du château de Gif, Essonne, de 1832 (inv. BA.1973.023.1) ; deux grands cartons au fusain par le peintre belge Gustaf Wappers (1803-1874), Murillo recevant la médaille d’or dans son atelier (inv. BA.D.26) et Jeanne de Constantinople refusant de reconnaître son père (inv. BA.D.25), dont le Rijksmuseum d’Amsterdam conserve une version réduite avec quelques variantes, datée du 19 mai 1855 (inv. RT-T-00-818) ; et six dessins satiriques originaux, cinq par R. [René ?] de La Granval et un par Raoul Guérin (1889-1984), reproduits dans L’Anti-Boche illustré, organe des poilus, no 27, 21 août 1915, p. 6 ; no 31, 18 septembre 1915, p. 2; no 35, 16 octobre 1915, p. 2 ; no 39, 13 novembre 1915, p. 3 ; no 45, 25 décembre 1915, p. 3 ; no 3, 15 janvier 1916, p. 7 (inv. BA.D.517.1 à 5 et BA.D.518). C’est dans ce cadre que s’inscrit le présent article.
  • [5]
    Originellement, la Casbah était le nom porté par la forteresse qui dominait la ville arabe d’El Djezaïr, rebaptisée Alger.
  • [6]
    Une première biographie de l’artiste a été publiée par M.-Fr. Bastit-Lesourd, « Peter Hawke (1801-1886) : artiste voyageur et saintsimonien », Le Pays de Dinan, 2015, XXXV, p. 22-53, puis sur le site internet dédié à l’écrivain breton Émile Souvestre (lesamisdesouvestre.wordpress.com/peter-tomhawke-1801-1886/).
  • [7]
    C’est ce que rapporte l’article anonyme, « Revue des éditions illustrées, gravures, etc. », L’Artiste. Journal de la littérature et des Beaux-Arts, 1839, II, 14e livraison, p. 197. La prédilection de Peter Hawke pour les monuments le conduisit à illustrer notamment L’Histoire de Nantes, d’A. Guépin (1805-1873), en 1836-1838; L’Anjou et ses monuments, de V. Godard-Faultrier (1810-1896), en 1839 ; Etched views of Dinan, après 1844 ; la Statistique illustrée de la ville et de l’arrondissement de Dinan, de Ch. Lecoq, en 1850. Hawke compléta ou recréa des vitraux du xve siècle pour au moins quatre églises bretonnes répertoriées par Fr. Gatouillat et M. Hérold, Les Vitraux de Bretagne, Corpus Vitrearum France, VII, Rennes, 2005 : dans les Côtes d’Armor, en 1840 à Notre-Dame de Lamballe (p. 51 et 109), en 1852-1853 à Saint-Sauveur de Dinan et à Notre-Dame de Bulat [-Pestivien] (p. 51, 62 et 105), et dans le Morbihan, en 1855 à Saint-Armel de Ploërmel (p. 51 et 313) ; le frontispice et les huit planches dessinées et lithographiées illustrant l’ouvrage de S. Ropartz, La Légende de saint Armel, Saint-Brieuc, 1855, en donnent une idée.
  • [8]
    N. Coilly et Ph. Régnier (dir.), Le Siècle des saint-simoniens ; du nouveau christianisme au canal de Suez, cat. exp. Paris, bibliothèque de l’Arsenal, 28 novembre 2006 – 25 février 2007.
  • [9]
    Le Magasin pittoresque, août 1838, p. 241 (La Force, sur le tombeau de François II de Bretagne) ; juin 1841, p. 208 (la tête de Maure, sous l’orgue) ; août 1841, p. 276-277 (grand ostensoir et fauteuil en vermeil de don Martin d’Aragon, petit ostensoir et encensoir) ; octobre 1841, p. 348 (trois gargouilles).
  • [10]
    Souvenirs de l’exposition de peinture et sculpture anciennes de 1839, dessinés et lithographiés par P. Hawke, Angers, 1840, et Souvenirs de l’Exposition de 1842, dessinés et lithographiés par P. Hawke, avec une notice par Godard-Faultrier, Angers, 1843.
  • [11]
    P. Hawke, « Salon de 1848 », La Voix des femmes. Journal quotidien socialiste et politique, organe des intérêts de toutes, no 11, 31 mars 1848, et « Quelques mots sur le Salon de peinture du Louvre. 1848 », Représentant du peuple. Journal quotidien des travailleurs, no 5, 5 avril 1848 ; no 16, 16 avril 1848 ; no 27, 28 avril 1848 ; no 30, 1er mai 1848 ; no 38, 29 mai 1848. Voir à ce sujet « Pierre Hawke, Quelques mots sur le Salon de peinture du Louvre, 1848 », dans N. McWilliam, C. Méneux et J. Ramos (dir.), L’Art social de la Révolution à la Grande Guerre. Anthologie de textes sources, INHA (« Sources »), 2014 (https://journals.openedition.org/inha/5402).
  • [12]
    Ch. Georgel et G. Lacambre, 1848, la République et l’art vivant, Paris, 1998, traitent de « La gravure, l’art républicain par excellence », p. 98-100, mais ne mentionnent pas Peter Hawke dans la liste des « Achats et commandes de l’État (1848-1852) », p. 167-216. La commande à l’artiste de l’estampe conservée à la chalcographie (57 C/ Recto), eau-forte, burin, roulette, 0,228 x 0,155 m (Bibliothèque nationale de France, SNR 3 - Hawke), est attestée aux Archives nationales, Pierrefittesur-Seine, F/21/35 et 20144778/48 (Archives des musées nationaux).
  • [13]
    J. Redouane, « La présence anglaise en Algérie de 1830 à 1930 », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, no 38, 1984, p. 17-21.
  • [14]
    M. Levallois et Ph. Régnier, « De l’Égypte à l’Algérie », dans N. Coilly et Ph. Régnier, 2006-2007, op. cit. à la note 8, p. 102-112.
  • [15]
    Bulletin des lois de la République française, no 1386, 1868, p. 206, 38e. Dossier de demande de naturalisation, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales, BB/11/1072, no 9643.x.8.
  • [16]
    Aix-en-Provence, Archives nationales d’outre-mer, décès Mansourah, année 1886, acte no 11, d’après M.-Fr. Bastit-Lesourd, 2015, op. cit. à la note 6, p. 42-43.
  • [17]
    M. Rahmoun, « L’apport saint-simonien dans l’établissement colonial en Algérie », e-Phaïstos [En ligne], V-1 2016 | 2018, mis en ligne le 18 janvier 2018. URL : http://journals.openedition.org/ephaistos/1130 ;DOI :10.4000/ephaistos.1130.
  • [18]
    Il n’a pas été possible d’entrer en contact avec le musée national des Beaux-Arts d’Alger et d’avoir connaissance des dessins de Peter Hawke qui pourraient s’y trouver. L’artiste est cependant absent du Catalogue [« complet »] des dessins, gravures, moulages etc et supplément au catalogue des peintures et sculptures du musée national des Beaux-Arts d’Alger établi par J. Alazard et M.-P. Fouchet, Paris, 1938, ainsi que de la somme de synthèse qui accompagnait l’exposition Casbah. Architecture et urbanisme, cat. exp., Alger, galerie du musée national des Beaux-Arts, 10 décembre 1984 – 10 mars 1985.
  • [19]
    A. Raymond, « La région centrale d’Alger en 1830 », Alger. Paysage urbain et architecture, 1800-2000, cat. exp., Paris, Palais de la porte Dorée, 25 juin – 14 septembre 2003, p. 46-63, et K. Mahrour, « El Djezaïr et le choc colonial : bouleversements et transformations », Casbah, 1984-1984, ibidem, p. 31-39. A. Hugo, France pittoresque ou description pittoresque, topographique et statistique des départements et colonies de la France, Paris, 1835, III, p. 262, et V.-A. Malte-Brun, Précis de la géographie universelle ou description de toutes les parties du monde, 5e édition revue, corrigée et augmentée par J.-J.-N. Huot, Paris, 1841, V, p. 548, racontent (et par là même dénoncent) comment, en août 1832, l’administration française détruisit la mosquée de la Sayyida, qui avait été reconstruite vers 1784 et était considérée comme la plus élégante d’Alger, pour ouvrir la place Royale, rebaptisée place du Gouvernement (actuelle place des Martyrs).
  • [20]
    En bas à droite du portrait en buste, figure l’inscription H. Vernet alger 1852. Selon son état de services, ce médecin militaire, né à Dunkerque, fit une partie de sa carrière en Algérie, de 1840 à 1856. Il porte à la boutonnière la décoration de chevalier de la Légion d’honneur, grade auquel il avait été élevé le 26 août 1850 ; Paris, Archives nationales, LH/1506/99.
  • [21]
    Ce type d’habitat avait été célébré dès le début de la colonisation, par exemple par A. Hugo, 1835, op. cit. à la note 19, et Malte-Brun, 1841, op. cit. à la note 19, p. 547.
  • [22]
    G. Monnier, « Architecture urbaine et urbanisme en Algérie sous le Second Empire : le cas de l’architecte Charles-Frédéric Chasseriau (1802-1896) », actes des IIImes journées d’étude de l’architecture française organisées par le Centre d’étude et de recherche sur les arts de la Méditerranée, 1978, Culture et création dans l’architecture provinciale de Louis XIV à Napoléon III, Aix-en-Provence, Université de Provence, 1983, p. 299-301.
  • [23]
    Fr. Chassériau, Étude pour l’avant-projet d’une cité Napoléon-Ville à établir sur la plage de Mustapha à Alger, Alger, 1858, p. 2-3.
  • [24]
    J.-J. Jordi, « Alger 1830-1930 », Méditerranée, 1998, LCCCIX, 2-3 (La ville et ses territoires en Méditerranée septentrionale), p. 31.
  • [25]
    F. Cresti, « Une façade pour Alger : le boulevard de l’Impératrice », Alger. Paysage urbain et architecture, 1800-2000, 2003, op. cit. à la note 19, p. 64-87.
  • [26]
    Aix-en-Provence, Archives nationales d’outre-mer, GGA 1N5, d’après C. Piaton et T. Lochard, « Architectures et propriétaires algérois, 1830-1870 », dans D. Guignard (dir.), Propriété et société en Algérie contemporaine. Quelles approches ? Aix-en-Provence, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, 6 février 2017, édition en ligne (http://books.openedition.org/iremam/3614), p. 121.
  • [27]
    Le Moniteur universel. Journal officiel de l’Empire français, 264, 21 septembre 1860, p. 1129.
  • [28]
    M. Vauvert, « Travaux exécutés à Alger pour l’ouverture du boulevard de l’Impératrice », Le Monde illustré, 248, 11 janvier 1862, p. 22.
  • [29]
    N. Oulebsir, Les Usages du patrimoine. Monuments, musées et politique coloniale en Algérie (1830-1930), Paris, 2004, p. 134-138.
  • [30]
    Pratique repérée sur certains paysages de Rome conservés au musée Ingres de Montauban, rejetés de l’œuvre dessiné d’Ingres, par G. Vigne, Le Retour à Rome de Monsieur Ingres. Dessins et peintures, cat. exp., Rome, villa Médicis, 14 décembre 1993 – 30 janvier 1994 et Paris, Espace Electra, 1er mars – 3 avril 1994, p. 348-364.
  • [31]
    Le cliché porte, au revers de son montage, le cachet « Alary & Geiser / Photographes éditeurs / A Alger ». Il constitue la partie centrale d’un panorama d’Alger, également possédé par M. Pierre Zaragozi, légendé « Alger, 1863 ».
  • [32]
    Le Moniteur universel. Journal officiel de l’Empire français, 125, 5 mai 1865, p. 539.
  • [33]
    Barband, Napoléon III débarquant à Alger, le 3 mai 1865, gravure sur bois d’un dessin de Bertan (?), d’après la photographie de MM. Alary et Geyser [c’est-à-dire Geiser], et le croquis de M. Durand-Brager, Le Monde illustré, 422, 13 mai 1865, p. 297.
  • [34]
    Le Moniteur universel. Journal officiel de l’Empire français, 131, 11 mai 1865, p. 575. L’aménagement du Front de mer ne fut achevé qu’en 1871.
  • [35]
    P. Dick, « La maison du Trésor, à Alger », L’Univers illustré, 382, 19 novembre 1864, p. 744.
  • [36]
    L’Univers illustré, 436, 27 mai 1865, p. 331-334, et 437, 31 mai 1865, p. 339-340 et 342, gravures accompagnées d’articles de L. de Morancez.
  • [37]
    N. Oulebsir, 2004, op. cit. à la note 29, p. 307 et 309, fig. 125 et 126, rappelle la disparition de l’îlot Lallahoum en 1983, qu’elle compare à la trace d’un obus dans le tissu urbain.

1 La réouverture du musée des Beaux-Arts de Dunkerque, en 1973 [1], entraîna un véritable renouveau de l’établissement. Probablement dans une volonté de le doter d’un cabinet d’arts graphiques dépassant les œuvres à sujet ou auteur local, tout en l’inscrivant dans la dynamique des acquisitions de dessins contemporains effectuées à partir de 1974 par Gilbert Delaine (1934-2013) et déposées temporairement au musée des Beaux-Arts en attendant la création du musée d’Art contemporain [2], pendant une quinzaine d’années, les conservateurs achetèrent à Paris des dessins, principalement du xviiie et du xixe siècle [3]. Faute de moyens suffisants ou d’une volonté de poursuivre dans cette voie, le projet fut sans lendemain. Plusieurs pièces de la collection restent encore inédites ou non étudiées [4]. C’est le cas d’une feuille, acquise le 8 novembre 1973 chez le marchand parisien François Gosselin, signée par l’artiste d’origine anglaise Peter Thomas Hawke (1801-1886) et légendée Vue des anciens murs d’Alger, en bas à droite (fig. 1). Elle montre l’extrémité de l’ancienne ville arabe, ou médina, El Djezaïr, aujourd’hui génériquement dénommée Casbah [5], prise du quartier de la Marine, très probablement en 1862, au moment où débutaient les travaux de construction du Front de mer, baptisé « boulevard de l’Impératrice », qui allait définitivement la métamorphoser et relève d’un souci, qui s’observe également à Paris à la même époque, de témoigner d’un patrimoine bâti ancien voué à disparaître avec la modernisation du pays sous le Second Empire.

Un goût pour les monuments du passé

2 Son auteur, Peter Hawke, était né le 18 janvier 1801 à Newport, sur l’Île de Wight [6]. À la chute de l’Empire, ses parents s’étaient installés en France, au nord de la Bretagne et il avait passé sa jeunesse entre Saint-Servan et Dinan, puis en Anjou, après la mort de son père, en 1818. D’une famille anglaise catholique aisée, il connaissait une dizaine de langues, traduisit des ouvrages, enseigna mais se consacra surtout au dessin et à la gravure de cartons de vitraux et plus encore de monuments, où il avait plus de facilité que dans la représentation des figures [7] ou dans l’art de peindre. Ses dessins et aquarelles conservés au musée des Beaux-Arts d’Angers permettent de le suivre à Anvers, Strasbourg et Cologne en 1834-1835, puis à Barcelone en 1841.

3 Catholique mais ami de Républicains, le jeune homme découvrit le saint-simonisme dans l’effervescence de la Révolution de 1830. Cette école de pensée reposant sur les écrits du philosophe Henri Saint-Simon (1760-1825) visait à améliorer le sort moral, physique et intellectuel de la population et ses disciples défendaient des thèses socio-économiques généreuses et visionnaires, telles que l’abolition des privilèges de la naissance et l’égalité entre les sexes, qui s’épanouirent sous le Second Empire [8]. Toute sa vie, Peter Hawke resta fidèle à cette doctrine et prit part à la cause féministe. Il fréquentait l’ancien saint-simonien Édouard Thomas Charton (1807-1890), directeur de la première revue populaire illustrée, Le Magasin Pittoresque, où furent reproduits, en 1838, l’une de ses eaux-fortes d’après une sculpture de la cathédrale de Nantes et, en 1841, huit de ses dessins originaux à la plume, exécutés à la cathédrale de Barcelone [9]. Tout en prenant une part active à la vie artistique angevine, par exemple en gravant les œuvres exposées en 1839 et en 1842 [10], à Paris, il participait au Salon avec des vues de monuments de Nantes et d’Angers, à la plume en 1839 et à l’eau-forte en 1841, publiait des critiques du Salon de 1848 dans deux journaux socialistes [11] et même posait puisque le peintre Gabriel Lefébure (dont il avait fait l’éloge dans un article du 1er mai 1848) exposa son portrait au Salon 1849 (localisation inconnue). Charles Blanc (1813-1882), graveur de formation et chef de la division des Beaux-Arts au ministère de l’Intérieur de la jeune Seconde République, étant désireux d’utiliser la chalcographie du Louvre comme instrument de vulgarisation et d’éducation, passa commande de gravures à de nombreux artistes. Le 14 février 1849, Peter Hawke fut chargé de la transposition d’un dessin de Jan I Bruegel du musée du Louvre, Un pont de bois sur une rivière (INV 19746, Recto [12]). Ce choix, unique dans son œuvre, pourrait s’expliquer par ses liens avec le journaliste et historien de l’art républicain Théophile Thoré-Burger (1807-1869), passionné de peinture nordique et « découvreur » de Vermeer, chez qui Hawke est domicilié à Paris dans le livret du Salon de 1839.

Un artiste saint-simonien en Algérie

4 Colonisée depuis 1830, l’Algérie attirait sous le Second Empire de plus en plus d’investisseurs et de touristes anglais qui préféraient maintenant son climat à celui de l’Égypte en période hivernale [13]. Mais si Peter Hawke vint s’y installer avec son épouse en 1857-1858, ce fut sans doute comme tant de saint-simoniens qui voyaient dans ce pays le moyen de développer les idées de progrès qu’ils n’avaient pu mettre en œuvre en Égypte [14]. Il acquit une concession voisine de celle de sa belle-soeur, dans le village d’Attatba, sur des terres peu propices à la culture car mal irriguées, vécut non loin d’Alger, à Tefeschoun, sur la commune de Koléa, où il fut élu au conseil municipal en 1866 et obtint sa naturalisation française, le 6 octobre 1867 [15], et résida plusieurs années près d’Alger, à Mustapha (dans la villa Langenstein). Son acte de décès, à Mansourah, dans la province d’Oran, le 13 décembre 1886, le qualifie de peintre et sculpteur [16].

1
Description de l'image par IA : Portrait d'une femme en tenue royale, avec une coiffe ornée et un collier de perles, encadré dans un ovale.
Peter Hawke, Vue des anciens murs d’Alger, 1862, préparation au crayon noir, plume, encre de chine et rehauts de blanc sur papier beige, H. 0,282 × L. 0,431, Dunkerque, musée des Beaux-Arts. Achat.

5 Peter Hawke devait porter les valeurs des saint-simoniens d’Algérie, défenseurs de la culture arabe et de sa cohabitation avec la culture européenne plutôt que de l’assimilation de la première par la seconde [17]. Toujours animé d’un goût pour le dessin d’architectures pittoresques et anciennes, il s’intéressa tout naturellement à la Casbah et en représenta divers aspects, de ses plus prestigieux monuments à ses rues quotidiennes, tel un archéologue, comme il l’avait fait en Anjou une vingtaine d’années plus tôt. En témoignent, les trois exemples conservés au Victoria and Albert Museum de Londres, la rue Saint-Vincent-de-Paul, une vue extérieure de la mosquée Sidi Abderrahman et une rue couverte d’arcades outrepassées brisées, non précisément localisée (fig. 2-4). L’Exposition de peinture, sculpture et des arts appliqués à l’industrie, organisée par la Société des beaux-arts, des sciences et des lettres d’Alger, en 1880, présentait quatre autres de ses dessins à la plume [18] : no 604, Café d’Hydra ; no 605, Mosquée rue de la Marine à Alger ; no 606, Cour de justice arabe à Alger ; no 607, Café maure (jardin d’essai). Tous appartenaient à Mlle Leigh Smith, résidant à Mustapha-Supérieur. Il s’agissait très vraisemblablement de Barbara Leigh Smith (1827-1891), qui épousa le médecin français Eugène Bodichon en 1857. Peintre et d’origine anglaise, cette figure de proue du mouvement féministe britannique partageait plusieurs points communs avec l’artiste, notamment ses idéaux saint-simoniens.

2
Description de l'image par IA : Rue étroite et sinueuse avec des bâtiments en pierre et des arches. Une silhouette solitaire au loin.
Peter Hawke, Alger, la rue Saint-Vincent-de-Paul, préparation au crayon noir, plume, pinceau, encre bistre et rehauts de blanc sur papier bleu pâle, H. 0,431 × L. 0,298, Londres, Victoria and Albert Museum. Achat avec l’aide du National Heritage Memorial Fund, Art Fund, Shell International et The Friends of the V & A.
3
Description de l'image par IA : Vue extérieure de la mosquée Sidi Abderrahman avec un clocher, des arbres et des personnes.
Peter Hawke, Alger, vue extérieure de la mosquée Sidi Abderrahman, préparation au crayon noir, plume, pinceau, encre bistre et rehauts de blanc sur papier bleu pâle, H. 0,480 × L. 0,329, Londres, Victoria and Albert Museum. Achat avec l’aide du National Heritage Memorial Fund, Art Fund, Shell International et The Friends of the V & A.
4
Description de l'image par IA : Rue couverte avec arcades, murs en pierre, fenêtre en haut, sol en terre battue.
Peter Hawke, Alger ?, rue couverte d’arcades outrepassées brisées, préparation au crayon noir, plume, pinceau, encre bistre et rehauts de blanc sur papier bleu pâle, H. 0,476 × L. 0,300, Londres, Victoria and Albert Museum. Achat avec l’aide du National Heritage Memorial Fund, Art Fund, Shell International et The Friends of the V & A.

Le souvenir d’un site promis à la disparition

5
Description de l'image par IA : Portrait d'un homme en costume avec lunettes, dessiné au crayon sur papier beige.
Horace Vernet, Portrait du docteur Louis Théodore Laveran, Alger, 1852, crayon sur papier beige marouflé sur carton H. 0,325 × L. 0,250, Dunkerque, musée des Beaux-Arts. Don du docteur Alphonse Laveran, fils du modèle.

6 L’exécution de la feuille du musée des Beaux-Arts de Dunkerque semble avoir été commandée par l’actualité, alors que l’aspect de la cité se trouvait bouleversé par les travaux d’édification du Front de mer, au début des années 1860. Le concepteur de cet ouvrage monumental était l’architecte Charles-Frédéric Chassériau (1802-1896), cousin du peintre Théodore Chassériau (1819-1856). Ancien directeur des travaux publics de Marseille, installé à Alger depuis au moins 1850, il avait construit en 1853 le théâtre, premier édifice public français de la ville qui, dès les semaines qui suivirent son occupation et pendant les vingt premières années de la colonisation, avait été aménagée en citadelle, à la fois place forte et cité de garnison, avec une nouvelle enceinte, la percée d’artères facilitant la circulation et la création d’une place d’armes monumentale qui avait anéanti le quartier central ancien [19]. Relevant de cette forte présence militaire, le musée des Beaux-Arts de Dunkerque conserve un portrait au crayon du docteur Louis Théodore Laveran (1812-1879), alors médecin-major de 1re classe, par Horace Vernet (1789-1863), localisé à Alger en 1852 [20] (fig. 5). Dans une perspective de modernisation de la cité voulue par l’État, en 1858, Chassériau avait publié un projet de quartier spécifi-quement occidental et destiné à une population civile, à Mustapha, qui accordait toute leur place à l’air et au soleil. Dénonçant la spéculation immobilière, non contrôlée et anarchique, conduite par des promoteurs et des entrepreneurs pour répondre au besoin croissant de logements et d’espaces bâtis du commerce et du tourisme, sa présentation déplorait et critiquait la dégradation de l’habitat traditionnel arabe à patios, galeries et terrasses [21], voire son remplacement par des immeubles à l’européenne, souvent de mauvaise qualité et peu fonctionnels, avec leurs nombreuses fenêtres recevant peu de lumière depuis les étroits passages [22] :

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« Alger, la ville maure si pittoresque, a été envahie de la base au sommet par des constructions européennes bâties sans goût et élevées sans mesure à des hauteurs téméraires ; la fureur de la spéculation, abandonnée à ellemême et resserrée dans un petit espace, a réalisé les rêves les plus audacieux, les plus bizarres : de là sont nées ces constructions vicieuses aussi contraires à l’hygiène publique qu’à la sûreté des habitants. Alger, vu de la mer, offre l’aspect d’un triangle dont la base est la plage, et le sommet, couronné par la Casbah, est à cent mètres d’élévation : ses maisons, étagées les unes sur les autres, font l’effet d’une vaste carrière, mais, lorsqu’on s’approche, les terrasses se dessinent, les blocs se percent d’une foule d’ouvertures et on pressent alors tout le charme de ces habitations si bien disposées pour les besoins de la vie intérieure et mystérieuse des Maures et jouissant du magnifique coup d’oeil de la rade. L’aspect des mosquées surmontées de leurs minarets ajoute à l’effet pittoresque de l’ensemble et pique vivement la curiosité. À terre, on se perd dans des rues droites et tortueuses, semées d’impasses aux pentes rapides ; tantôt ces rues sont sombres comme des tunnels, tantôt elles reflètent un rayon de soleil, suivant que les étages supérieurs des maisons riveraines, qui sont en encorbellement, se joignent ou s’écartent pour donner passage à la lumière. Cet aspect qu’offrait jadis Alger se modifie tous les jours, et ce n’est guère que dans les hauts quartiers qu’on retrouve la vieille ville : la partie basse, percée de trois grandes rues à arcades qui aboutissent par des lignes brisées à une belle place plantée d’arbres, forme, avec le quartier neuf, bâti en dehors des anciennes fortifications, la seule partie habitable et carrossable, qui laisse encore beaucoup à désirer ; sur les autres points la hauteur exagérée des constructions privées de cours et prenant jour sur des rues étroites, étouffe les quelques maisons mauresques qui ont été respectées et présentent des cloaques dangereux et insalubres [23]. »

8 Le Front de mer conçu par Chassériau en 1860 allait radicalement métamorphoser la ville. S’il mit un frein à la destruction de la partie haute de la Casbah [24], il précipita celle de sa partie basse. Sa large voie de près de deux kilomètres de long sur arcades fermées d’entrepôts et de magasins, bordée sur un côté d’immeubles sur galerie couverte, constituait une façade pour Alger. À la fois promenade panoramique sur la baie, artère industrielle et commerciale et, dans une moindre mesure, défense militaire, elle surplombait la mer sur une hauteur de dix-huit mètres ; piétons et voitures pouvant accéder au quai aménagé, par l’escalier de la Pêcherie et par deux rampes en Z, baptisées du nom du ministre de l’Algérie et des colonies, Prosper de Chasseloup-Laubat (1805-1873) et de Magenta [25]. L’ingénieur anglais Sir Samuel Morton Peto (1809-1889), connu pour avoir beaucoup bâti à Londres, notamment le palais de Westminster, prit en charge la construction, le 11 avril 1860, moyennant une concession de quatre-vingt-dix-neuf ans des voûtes [26]. Napoléon III et Eugénie posèrent la première pierre du boulevard de l’Impératrice (actuel boulevard Ernesto Che Guevara), le 18 septembre 1860 [27].

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Description de l'image par IA : Travaux de construction à Alger avec des ouvriers, des charrettes et des bâtiments en arrière-plan.
Eugène Mouard, Travaux exécutés à Alger pour l’ouverture du boulevard de l’Impératrice, fin 1861, gravure sur bois d’un dessin de Félix Thorigny d’après un croquis de M. Léon-Roger, H. 0,160 × L. 0,221. Extrait de Le Monde illustré, n° 248, 11 janvier 1862, p. 17, collection Hervé Cabezas.

9 Une gravure sur bois d’Eugène Mouard (1822-1869 ou après) d’un dessin de Félix Thorigny (1824-1870) d’après un croquis de M. Léon-Roger, publiée dans Le Monde illustré du 11 janvier 1862, figure le même point de vue que le dessin de Peter Hawke mais quelques mois auparavant, sans doute fin 1861 (fig. 6). Le quai est encore bordé d’immeubles traditionnels occidentalisés par leur extension en hauteur, leurs nombreuses fenêtres fermées de persiennes en bois et l’ajout de balcons soutenus par des étais et de cheminées au sommet des toitures. Au premier plan, se trouve un manège circulaire pour gâcher le mortier. Des terrassiers armés de leur pioche s’affairent à la base d’un mur et au départ d’un des escaliers permettant de pénétrer directement dans la vieille ville, tandis que d’autres déversent des gravats dans deux wagonnets tombereaux. Dans l’article accompagnant la gravure, Maxime Vauvert déplorait avec nostalgie la fin prochaine du site spectaculaire qui frappait tout nouvel arrivant :

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Description de l'image par IA : Dessins d'immeubles en démolition, détails architecturaux complexes.
Peter Hawke, Alger, terrassiers détruisant des immeubles (détail de la figure 1).

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« Quand on se trouvait transporté en trente-six heures d’Europe en Afrique, du quai de la Cannebière au débarcadère de la Marine à Alger, et cela sans autre transition pour l’oeil que l’aspect du ciel et de la mer, l’étonnement était grand à la vue des constructions étrangement pittoresques qui bordaient les quais de la rade et s’étageaient les unes sur les autres jusqu’à la Kaasba [sic]. La fantaisie mauresque, que ne tempérait point une édilité amoureuse de l’uniformité, surprenait le voyageur par ses caprices architecturaux. L’étrangeté de ces demeures aux portes basses et cintrées, décorées de terrasses et d’une véranda couverte dont les poutrelles s’appuyaient souvent aux soliveaux de la maison visà-vis, contrastaient violemment avec nos constructions françaises à quatre ou cinq étages, dotées de nombreuses croisées et de toits sombres et en pente. Le marchand était surpris, l’artiste était émerveillé. À l’avenir, la surprise sera moins grande, l’admiration plus mitigée. On débarquera à Alger, comme on débarque au Havre ou à Marseille, sur de larges quais, vis-à-vis d’immenses magasins de denrées coloniales, à l’abri du soleil, sous des arcades pareilles à celles de la rue de Rivoli. Telle est la transformation que le boulevard de l’Impératrice va faire subir au quartier de la Marine et au quai parallèle à la rue Bab-Azoun. La prospérité commerciale a ses exigences, et les préférences artistiques doivent céder le pas aux nécessités de l’important trafic algérien [28]. »

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Description de l'image par IA : Ville côtière avec un port, des bateaux, et des bâtiments en arrière-plan.
Antoine Jean-Baptiste Alary, Geiser frères, Alger et le boulevard de l’Impératrice, 1863, photographie, tirage albuminé d’après un négatif de verre H. 0,053 × L. 0,072 sur montage de carton H. 0,060 × L. 0,098, collection Pierre Zaragozi.
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Description de l'image par IA : Quais à Alger, début des années 1890. Bâtiments, calèches, et construction en cours.
Alexandre Leroux, Alger, vue du Front de mer et de la rampe Chasseloup-Laubat, début des années 1890, photographie argentique, H. 0,225 × L. 0,300, Aix-en-Provence, Archives nationales d’outre-mer, inv. FR ANOM 8Fi5/3.

11 La construction du boulevard de l’Impératrice entraîna la destruction de nombreux îlots mauresques de la basse Casbah, chiffrée à quatre cent cinquante maisons, malgré le sauvetage de la bibliothèque-musée et des habitations privées indigènes environnantes, rue Lotophages, grâce aux propositions, nouvelles pour l’époque, des colons français de la Société historique algérienne, en 1861 [29]. Le traumatisme causé par la disparition rapide de la ville arabe peut expliquer l’urgence pour Peter Hawke d’en conserver un souvenir. Sur son dessin, les travaux sont en cours. La plupart des constructions qui bordaient le port à la fin de l’année 1861, a disparu et a été remplacée par les bases des premières piles du futur boulevard. Sur le quai élargi, à côté des entrepôts, au premier plan, un groupe d’ouvriers gâche le mortier autour du manège circulaire actionné par un âne. À gauche, deux maçons discutent près de chariots et de blocs de pierre déjà appareillés, tandis que, juste au-dessus, trois géomètres procèdent à des mesures à l’aide de leurs instruments d’optique. Plus loin, au centre de la feuille, deux terrassiers pourvus d’une échelle posée sur des monceaux de gravats, détruisent des maisons à cours intérieures dont on distingue les arcatures (fig. 7), afin de faire place aux futurs immeubles de style haussmannien qui allaient transformer Alger en une ville moderne du sud de la France. Pour restituer le site aussi précisément que possible, l’artiste semble s’être aidé d’une chambre obscure, appareil utilisé par de nombreux védutistes au xixe siècle [30], ainsi que l’attestent le réseau de petits points, visible sur l’ensemble des architectures, et le tracé préalable de certains immeubles à la règle et au crayon. Chaque monument est représenté avec minutie. Dans le fond, les deux principaux lieux de culte islamiques de la basse Casbah sont parfaitement identifiables : à gauche, la mosquée Djamaa El-Djedid (la Nouvelle Mosquée en arabe), dite mosquée de la Pêcherie, construite en 1660, pendant la période ottomane, de style mauresque d’inspiration byzantine, avec son plan basilical, sa coupole et son minaret carré à lanternon, à gauche duquel on peut même lire le début de l’inscription d’une enseigne « HOT[EL] » et, à l’extrême droite, surplombant les remparts, la mosquée Djamaa El-Kebir (la Grande Mosquée), bâtie en 1097 et dotée d’un minaret de 1324.

12 Sur la photographie du boulevard de l’Impératrice en cours d’édification, pris depuis la mer (?) par Antoine Jean-Baptiste Alary (1811-1889) et les frères Geiser en 1863 [31] (fig. 8), l’ouvrage, avec ses hautes arcades surmontées, à droite, des premiers immeubles uniformes, contraste déjà avec l’aspect d’ensemble de la ville ancienne, toute en nuances bien que déjà largement dénaturée par des constructions occidentales. L’Empereur débarqua à Alger, le 3 mai 1865 [32], pour une seconde visite de l’Algérie. Une gravure du Monde illustrée montre le canot impérial accostant au quai neuf, au pied du Front de mer, de la place du Gouvernement et de sa mosquée [33]. Fier de ce nouvel aménagement emblématique de son règne, le 8 mai 1865, au cours d’une promenade à pied dans la ville, « Sa Majesté est descendue jusqu’au bas de l’escalier de la Pêcherie. Elle est ensuite remontée sur le magnifique boulevard de l’Impératrice où elle s’est promenée quelques instants [34] ». Un cliché, pris au début des années 1890 par Alexandre Leroux (1836-1912), depuis un point de vue similaire à celui de Peter Hawke (fig. 9), permet de visualiser la complète métamorphose du port et de la cité par l’intervention urbanistique et architecturale française du Second Empire, complétée, dans le fond, entre les deux mosquées, par le nouveau palais consulaire, et de mesurer le témoignage unique que constitue le dessin de Dunkerque, qui ne semble pas avoir été gravé.

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Description de l'image par IA : Cour intérieure avec fontaine, arches et plantes.
Anonyme d’après un dessin fourni par Peter Hawke, La Maison du Trésor à Alger, 1864, gravure sur bois, H. 0,167 × L. 0,238. Extrait de L’Univers illustré, n° 382, 19 novembre 1864, p. 744, collection Hervé Cabezas.

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Éloignée des préoccupations esthétiques des peintres orientalistes, cette feuille est comparable aux photographies de Charles Marville (1813-1879), témoin du « Vieux Paris » et des transformations drastiques de la capitale, opérées sous la direction du préfet Haussmann (1809-1891). Elle participe d’une prise de conscience de l’époque et dénonce la disparition d’un patrimoine bâti ancien conjoint à la modernisation de la France. Car la Vue des anciens murs d’Alger ne fut pas le seul souvenir de monuments promis à la destruction laissé par Peter Hawke. En 1864, L’Univers illustré reproduisit un dessin que l’artiste lui avait fourni de La Maison du Trésor (fig. 10), récemment démolie pour laisser passer la ligne de chemin de fer d’Alger à Blidah. Dans un évident souci patrimonial, le texte de P. Dick qui l’accompagnait constatait : « Les maisons pittoresques du vieil Alger tombent les unes après les autres pour faire place aux froides et insipides constructions européennes. Il nous semble qu’il est du devoir des publications illustrées de conserver au moins le souvenir de quelques-uns de ces élégants spécimens de l’art moresque [35] ».

14 Poursuivant ce dessein, en mai 1865, la revue profita du second voyage de Napoléon III en Algérie pour offrir à ses lecteurs un florilège de l’« Alger pittoresque » avec des gravures, souvent anonymes, où le nom de Peter Hawke n’a pas été retrouvé [36]. La dégradation de l’ancienne cité arabe, entreprise dès le début de la colonisation française, ne cessa jamais plus, y compris après l’indépendance de l’Algérie [37], et la Casbah se trouve aujourd’hui dans un grand état de désolation, en dépit de son classement au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, en 1992.

L’auteur souhaite remercier Malika Bouabdella-Dorbani, Dominique Dross, Anne-Sophie Destrumelle, Frédéric Gilly, Myriam Morlion, Pascal Riviale, Hélène Servant et Pierre Zaragozi pour leur aide dans la documentation de ces pages.

Date de mise en ligne : 27/04/2023

https://doi.org/10.3917/rda.205.0075