Réforme agraire et reconfiguration du régime de gouvernementalité dans Les Tuxtlas, Mexique, 1920-1945
- Par Éric Léonard
Pages 53 à 69
Citer cet article
- LÉONARD, Éric,
- Léonard, Éric.
- Léonard, É.
https://doi.org/10.3917/crii.075.0053
Citer cet article
- Léonard, É.
- Léonard, Éric.
- LÉONARD, Éric,
https://doi.org/10.3917/crii.075.0053
Notes
-
[1]
En référence aux configurations prévalentes en Afrique, ces deux types de régime de régulation sont respectivement qualifiés par Catherine Boone de « néocoutumier » et « étatique ». Catherine Boone, Property and Political Order in Africa : Land Rights and the Structure of Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.
-
[2]
Par exemple, les généraux Felipe Carrillo Puerto dans le Yucatán, Adalberto Tejeda dans l’État de Veracruz, Manuel Peláez dans les Huastecas et Saturnino Cedillo à San Luis Potosí. À rebours de la thèse généralement admise qui veut que la révolution mexicaine ait été un soulèvement paysan provoqué par la spoliation des terres communautaires, Ian Jacobs et Héctor Aguilar Camín ont montré que les mobilisations révolutionnaires régionales répondaient dans une large mesure au refus des intromissions du gouvernement central dans les affaires politiques locales et à des revendications de rétablissement des autonomies locales. Ian Jacobs, « Rancheros de Guerrero : los hermanos Figueroa y la revolución », dans David A. Brading (comp.), Caudillos y campesinos en la Revolución Mexicana, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 2010, p. 106-124 ; Héctor Aguilar Camín, « Los jefes sonorenses de la Revolución Mexicana », ibid., p. 125-160.
-
[3]
Pour un point récent sur ces débats, voir notamment Hans Binswanger-Mkhize, Klaus Deininger, « History of Land Concentration and Redistributive Land Reforms », dans Hans Binswanger-Mkhize, Camille Bourguignon, Rogier Van den Brink (eds), Agricultural Land Redistribution : Towards Greater Consensus, Washington, World Bank, 2009, p. 45-86.
-
[4]
Voir l’ouvrage fondateur de Barrington Moore, Social Origins of Dictatorship and Democracy : Lord and Peasant in the Making of the Modern World, Boston, Beacon Press, 1966, ainsi que Christian Lund, « Rule and Rupture : State Formation through the Production of Property and Citizenship », Development and Change, 47 (6), 2016, p. 1199-1228, et, dans le cas des pays d’Amérique centrale, James Mahoney, « Path-Dependent Explanations of Regime Change : Central America in Comparative Perspective », Studies in Comparative International Development, 36 (1), 2001, p. 111-141.
-
[5]
Heather Fowler-Salamini, Movilización campesina en Veracruz (1920-1938), Mexico DF, Siglo XXI Editores, 1978 ; Eitan Ginzberg, « Formación de la infraestructura política para una reforma agraria radical : Adalberto Tejeda y la cuestión municipal en Veracruz, 1928-1932 », Historia Mexicana, XLIX (4), 2000, p. 637-727.
-
[6]
Romana Falcón, Soledad García, La semilla en el surco. Adalberto Tejeda y el radicalismo en Veracruz (1883- 1960), Mexico DF, El Colegio de México-Gobierno del Estado de Veracruz, 1986, p. 127 et suivantes.
-
[7]
Sur le commun de San Andrés Tuxtla, voir Éric Léonard, « Dynamique du changement légal et construction territoriale dans Les Tuxtlas (Mexique) », habilitation à diriger des recherches, Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2014, tome III, chap. 4.
-
[8]
José Velasco Toro, Tierra y conflicto social en los pueblos del Papaloapan veracruzano (1521-1917), Xalapa, Universidad Veracruzana, 2003.
-
[9]
Gaceta Oficial del Gobierno del Estado de Veracruz, 131, 2 novembre 1926, p. 8.
-
[10]
Ibid. Ces dotations multiples portaient sur 10 300 ha, alloués à 1 961 paysans répartis dans 16 localités.
-
[11]
Pour un panorama détaillé de ces conflits locaux et de leurs antécédents dans le cadre du commun municipal, voir É. Léonard, « Dynamique du changement légal et construction territoriale dans Les Tuxtlas (Mexique) », cité, p. 118-121, 176-178.
-
[12]
Archivo de la Comisión Agraria Mixta de Veracruz, Exp. 328, 1929.
-
[13]
Horacio Mackinlay, « La política de reparto agrario en México (1917-1990) y las reformas al artículo 27 constitucional », dans Alejandra Massolo (coord.), Procesos rurales y urbanos en el México actual, Mexico, Universidad Autónoma Metropolitana, 1991, p. 117-167.
-
[14]
20,1 millions d’hectares furent ainsi redistribués entre 1935 et 1940, contre 11 entre 1915 et 1934 ; au cours de cette période, le nombre des ejidos fut multiplié par cinq et celui des ménages bénéficiaires augmenta de 82 %, ce qui traduit la forte réduction de la taille des communautés nouvellement créées. H. Mackinlay, « La política de reparto agrario en México (1917-1990) y las reformas al artículo 27 constitucional », cité, p. 133-134.
-
[15]
Will Pansters, « Theorizing Political Culture in Modern Mexico », dans W. Pansters (ed.), Citizens of the Pyramid. Essays on Mexican Political Culture, Amsterdam, Thela Publishers, 1997, p. 1-37.
-
[16]
É. Léonard, « Dynamique du changement légal et construction territoriale dans Les Tuxtlas (Mexique) », cité, p. 194-195.
-
[17]
Dirección General de Estadísticas, V Censo de Población, 1930, Mexico, 1934 ; VI Censo de Población, 1940, Mexico, 1943.
-
[18]
Archivo del Registro Agrario Nacional, San Andrés Tuxtla, Exp. 2850, 1942.
-
[19]
Archivo de la Comisión Agraria Mixta de Veracruz, exp. 739, dotación, 1937.
-
[20]
Luc Cambrézy, « Terre et territoire au Mexique (Veracruz). De la réforme agraire à la fiction municipale », Cahiers des sciences humaines, 28 (4), 1992, p. 625-642.
-
[21]
David Robichaux, « Residence Rules and Ultimogeniture in Tlaxcala and Mesoamerica », Ethnology, 36 (2), 1997, p. 149-171.
-
[22]
Pour la période coloniale, voir Jonathan D. Amith, The Möbius Strip. A Spatial History of Colonial Society in Guerrero, Mexico, Stanford, Stanford University Press, 2005. Pour le XIXe siècle, voir Florencia E. Mallon, Pesant and Nation : The Making of Postcolonial Mexico and Peru, Berkeley, University of California Press, 1995.
-
[23]
Voir les témoignages relatifs à la transformation des transactions matrimoniales et des rapports intergénérationnels à cette époque dans León Medel, Historia de San Andrés Tuxtla, Xalapa, Gobierno del Estado de Veracruz, tome I, 1993, p. 379.
-
[24]
F. E. Mallon, Peasant and Nation : The Making of Postcolonial Mexico and Peru, op. cit.
-
[25]
Sur des dynamiques similaires dans les hautes terres du Chiapas à la même époque, voir Jan Rus, « The “Comunidad Revolucionaria Institucional” : The Subversion of Native Government in Highland Chiapas, 1936-1968 », dans Gilbert M. Joseph, Daniel Nugent (eds), Everyday Forms of State Formation : Revolution and the Negotiation of the Rule in Modern Mexico, Durham, Duke Univesity Press, 1994, p. 263-300.
-
[26]
Membre de la communauté ou « fils du village » (hijo del pueblo).
-
[27]
Pour une description des systèmes normatifs locaux, voir É. Léonard, « Dynamique du changement légal et construction territoriale dans Les Tuxtlas (Mexique) », cité, p. 216-218.
-
[28]
L’extension de la réforme agraire aux travailleurs des haciendas a ouvert le champ à l’implication de grandes centrales ouvrières dans la mobilisation et l’organisation de groupes paysans, comme ce fut le cas de la CGOM et de la CTM. Bien qu’elles aient formellement fusionné, ces deux centrales se différenciaient par la posture réformiste de la première et l’influence communiste de certaines composantes de la seconde, notamment dans Les Tuxtlas. Ces organisations militaient pour l’unification des mouvements ouvriers et paysans et firent des espaces d’expansion de la réforme agraire des champs de consolidation de leur audience politique. Ce n’est qu’à la fin de son mandat que Lázaro Cárdenas parvint à imposer une stricte division des représentations corporatives entre secteurs ouvrier et paysan, au profit de la Confédération nationale paysanne (CNC) dans les campagnes. Arnaldo Córdova, La política de masas del cardenismo, México, Era, 1974.
-
[29]
AGEV, ACAM, San Andrés Tuxtla, exp. 739, 171, 702 et 3721.
-
[30]
L. Medel, Historia de San Andrés Tuxtla, op. cit., tome II, p. 540-542.
-
[31]
Michael Albertus, Alberto Diaz-Cayeros, Beatriz Magaloni, Barry R. Weingast, « Authoritarian Survival and Poverty Traps : Land Reform in Mexico », World Development, 77, 2016, p. 154-170.
-
[32]
W. Pansters, « Theorizing Political Culture in Modern Mexico », cité.
-
[33]
À cet égard, l’État postrévolutionnaire n’a fait qu’actualiser les formes de concentration des fonctions de gouvernement civil et de régulation commerciale qui opéraient aux époques coloniale, puis libérale. Claudio Lomnitz, Modernidad indiana. Nueve ensayos sobre Nación y mediación en México, Mexico, Editorial Planeta, 1999, chap. 9.
-
[34]
Il convient de préciser que les succès de la proposition étatique de reconfiguration de la communauté et de la structure de gouvernementalité rurale dans Les Tuxtlas contraste avec sa mise en échec et sa reformulation dans d’autres contextes de population indienne, comme dans l’Isthme de Tehuantepec. Jeffrey Rubin, « Decentering the Regime : Culture and Regional Politics in Mexico », Latin American Research Review, 31 (3), 1996, p. 85-126 ; Aurelia Michel, « Légitimations locales dans la construction de la nation mexicaine », Journal des anthropologues, 104-105, 2006, p. 17-35 ; J. Rus, « The “Comunidad Revolucionaria Institucional” : The Subversion of Native Government in Highland Chiapas, 1936-1968 », cité.
1 la réforme agraire inscrite dans la Constitution mexicaine de 1917 a été considérée comme un facteur déterminant dans la reconfiguration des rapports entre l’État et les instances locales de gouvernement. Sa mise en œuvre a en effet opposé deux conceptions du pouvoir étatique, de la citoyenneté, de la propriété et du marché : l’une centrée sur l’autonomie des dispositifs de gouvernance foncière et politique aux niveaux local et régional ; l’autre fondée sur la centralisation et la verticalité des liens politiques entre l’État et les communautés rurales, à travers le rôle structurant des bureaucraties étatiques et syndicales dans l’allocation et la régulation des droits fonciers [1].
2 Durant les quinze années qui ont suivi la fin de la guerre civile de 1910-1919, le processus de construction étatique a été marqué par la confrontation entre le pouvoir central et les caudillos révolutionnaires qui gouvernaient de nombreuses régions, notamment celles qui avaient un poids prépondérant dans l’exportation des matières premières dont dépendait l’économie du pays [2]. De fait, au cours des années 1920, le caudillisme a été érigé en principe de gouvernement dans le cadre de complexes politico-économiques où les caudillos jouaient un rôle pivot dans les échanges entre le pouvoir central, les municipalités, les milices rurales et les entrepreneurs (agricoles et miniers) alliés au nouveau régime, complexes dont le mode de régulation était fourni par l’allocation des droits de propriété sur la terre et les ressources naturelles, via la mise en œuvre sélective de la réforme agraire. À partir du milieu des années 1930, toutefois, le gouvernement central a mis à profit les effets de la Grande Dépression sur les sources de financement des complexes régionaux pour imposer un nouvel ordre politique fondé sur des régulations corporatives qui étaient assurées par deux types d’institutions complémentaires, dont la légitimité était conférée par l’État. Les unes, territoriales, ont été mises en place via l’expropriation des grands domaines et la redistribution de leurs terres à de nouvelles communautés créées à cet effet, auxquelles étaient assignés un territoire et des instances de gouvernement concentrant des attributions étendues de régulation (foncière, politique, productive). Les autres, socioprofessionnelles, correspondaient aux médiations assurées par une fédération syndicale unique, intégrée au parti officiel et chargée d’élaborer les compromis au sein du secteur paysan et entre celui-ci et le reste de la société, ainsi que d’arbitrer la désignation des représentants paysans aux différents niveaux de gouvernance.
3 Nous tenterons d’éclairer les modalités locales de mise en œuvre de ce projet de reconfiguration du régime de gouvernementalité rurale en analysant les processus par lesquels la réforme agraire a servi de levier à la construction de coalitions entre la bureaucratie étatique, des organisations politiques d’audience nationale et des secteurs subalternes des sociétés rurales (jeunes villageois soumis aux structures patriarcales d’autorité, hameaux marginalisés dans les hiérarchies politiques locales). Ces processus se sont appuyés sur une double dynamique : le démantèlement des grandes structures de propriété privée à partir desquelles s’organisait le contrôle des formes de participation politique et économique de la population rurale ; l’affaiblissement des structures de gouvernement municipal et provincial qui avaient récupéré des espaces d’autonomie politique et institutionnelle à l’occasion des premières redistributions de terre.
4 Notre étude se démarque des débats actuels sur les politiques foncières et leurs enjeux distributifs qui sont généralement centrés sur les effets de ces politiques en termes d’équité sociale et d’efficience économique [3]. Nous insistons plutôt sur le rôle des politiques foncières dans la construction des pactes de gouvernance entre l’État et les différents secteurs de la société, ainsi que dans la stabilité des régimes politiques [4]. Sur ce point, le cas du Mexique est particulièrement instructif. Depuis les réformes constitutionnelles de 1992 et la rupture du pacte politique qui liait l’État aux sociétés paysannes à travers la mise en œuvre de la réforme agraire, ce pays connaît une montée de la violence et une perte critique de gouvernabilité dans de nombreuses régions rurales.
5 Notre analyse s’appuie sur un travail de terrain et de consultation d’archives réalisé dans Les Tuxtlas entre 2002 et 2012. Située dans le sud de l’État de Veracruz, cette région de population indienne fut étroitement reliée aux marchés internationaux dès l’époque coloniale et constitua, dans la seconde moitié du XIXe siècle, un foyer d’implantation d’un entreprenariat agraire et commercial fleurissant autour de la production et de l’exportation de tabac.
Tensions locales autour de la mise en œuvre de la réforme agraire
La résurgence de la municipalité comme acteur politique autonome et la tentative de reconstitution d’une grande propriété communale
6 La première phase de mise en œuvre à grande échelle de la réforme agraire dans l’État de Veracruz, entre 1920 et 1924, a coïncidé avec le premier mandat de gouverneur du général Adalberto Tejeda. Celui-ci voulait mettre en place un régime socialiste reposant, d’une part, sur une forte délégation de pouvoirs aux municipalités, d’autre part, sur des coordinations politiques assurées par une organisation paysanne unifiée, la Ligue des communautés agraires de l’État de Veracruz (LCAEV) [5]. Sous son mandat, les conseils municipaux se virent allouer de nouvelles prérogatives exécutives, en particulier la capacité de former des Juntes d’arbitrage en matière foncière et d’imposer aux grands propriétaires des contrats de fermage pour cause d’utilité publique. Ces contrats permettaient l’implantation de groupes de paysans alliés à la LCAEV, qui étaient appelés à se constituer ensuite en comités agraires [6]. Ainsi s’ouvrait un espace de restauration de pouvoirs municipaux forts, dotés des attributions de régulation foncière dont les pueblos (villages) indiens avaient disposé à l’époque coloniale et que les réformes libérales du milieu du XIXe siècle leur avaient retirées. Sous Tejeda, les municipalités du Veracruz se trouvèrent ainsi en situation de fusionner les sphères de pouvoir foncier, politique et, dans une certaine mesure, militaire, prérogative qu’elles avaient eue avec les Gardes nationales jusqu’au début des années 1870 et qui leur était partiellement restituée via la possibilité d’armer les comités agraires.
7 À San Andrés Tuxtla, l’exercice du pouvoir municipal avait été associé au XIXe siècle au contrôle et à la gestion du « commun municipal ». La régulation de l’accès aux terres était alors au cœur du fonctionnement des réseaux de patronage clientéliste liant les paysans à une poignée d’entrepreneurs agraires. En 1886, la privatisation de ces terrains avait débouché sur un processus extrêmement violent d’exclusion et d’accaparement fonciers [7]. Aussi, lorsque Tejeda fut élu gouverneur de la province, en 1920, la gestion des terres par la municipalité était fréquemment associée dans l’imaginaire populaire à un « âge d’or » de l’agriculture paysanne. Lors de ces élections générales, le Parti rouge de San Andrés, mouvement radical composé d’éléments de l’armée révolutionnaire et des guérillas paysannes locales, prit le contrôle de la municipalité. Au cours de la décennie suivante, ses représentants rallièrent le complexe politique et militaire formé par Tejeda dans le but d’imposer son projet de transformation des structures politiques via l’intégration fonctionnelle des milices paysannes, des conseils municipaux et du gouvernement provincial, et la délégation aux municipalités de la mise en œuvre de la réforme agraire.
8 Jusque-là, dans l’État de Veracruz, les redistributions de terre, menées sous l’égide de gouvernements modérés, avaient porté sur des surfaces réduites et bénéficié à un nombre limité de paysans ; certaines avaient même été annulées [8]. En 1922, la municipalité contrôlée par le Parti rouge formula une demande de restitution des terrains de l’ancien commun municipal, en réparation des spoliations commises lors de son démantèlement. Au même moment, 13 villages déposaient des réclamations particulières concernant les mêmes terres. La formulation concomitante de revendications concurrentes laisse à penser que les autorités des villages concernés se défiaient de la reconstitution d’une propriété communale qui les aurait placées sous la tutelle foncière du gouvernement municipal, comme cela avait le cas jusqu’au milieu des années 1880.
9 Les instances supérieures d’arbitrage manifestèrent une divergence de positions similaire. Dans une résolution juridique de mai 1923, le gouverneur Tejeda considéra que « la pétition de San Andrés Tuxtla, ainsi que celles de toutes les congrégations qui constitu[ai]ent le municipe du même nom [devaient] être résolues dans le même dossier, afin d’éviter (…) que des décisions contradictoires se produisent s’agissant d’une même restitution » [9]. Trois ans plus tard, le président de la République Calles révoquait cette résolution de restitution, déniant à la ville de San Andrés toute compétence juridique pour recevoir des terres, et allouait à chaque village une dotation agraire séparée [10]. Cette posture, qui conduisait au fractionnement des instances juridiques de gouvernement foncier, mettait en évidence le souci de l’exécutif fédéral d’éviter la consolidation dans le Veracruz de municipalités capables d’apporter un soutien populaire et militaire trop important au complexe politique formé autour de la LCAEV et du gouvernement provincial.
10 En dépit de cette décision, et dans un contexte de résurgence de la violence entre milices paysannes, guardias blancas des grands propriétaires et éléments de l’armée favorables aux intérêts de ces derniers, la municipalité de San Andrés joua un rôle central de pilotage des processus d’allocation et de gestion des terres allouées aux villages de sa juridiction. À travers la tutelle de la LCAEV sur les milices paysannes et le jeu des liens entre les dirigeants des comités agraires locaux et ceux du municipe, elle opéra comme instance centrale dans l’identification des bénéficiaires de terre, en conditionnant notamment l’exercice des droits fonciers à l’allégeance vis-à-vis de la Ligue et aux mérites militaires acquis dans les conflits engageant cette dernière contre les groupes opposants.
Fracture du mouvement agrariste et conflits autour des terres redistribuées
11 À partir de 1927 toutefois, la mainmise de la municipalité sur la politique foncière fit l’objet de diverses remises en question. La première fracture, de nature politique, fut interne au mouvement agrariste et eut pour enjeu le contrôle du gouvernement municipal. Elle opposait les deux figures principales de la Ligue, Manuel Azamar, dirigeant paysan, qui avait fondé sa stratégie sur le contrôle des instances locales de gouvernement politique, et Primitivo Valencia, officier de l’armée révolutionnaire, qui disposait de relations solides au sein de l’appareil provincial. On peut analyser leur opposition en termes de confrontation entre deux projets divergents de construction politique : celui de Azamar, de type autonomiste, était centré sur le contrôle des dispositifs locaux d’accès aux ressources naturelles à partir de la municipalité ; celui de Valencia reposait sur l’intégration fonctionnelle du mouvement agrariste local à des réseaux politiques de portée nationale.
12 L’antagonisme entre ces deux personnalités atteignit son paroxysme alors que des tensions de plus en plus vives s’exprimaient dans deux sphères de relations politico-territoriales : d’une part, entre les localités bénéficiaires d’une dotation agraire et le centre du pouvoir municipal, d’autre part, à l’intérieur même de certains ejidos, les communautés créées à l’occasion des distributions de terre, où des hameaux s’opposaient à l’autorité des comités agraires locaux. Ces tensions avaient un objet commun : la régulation des droits sur les ressources (terres, pâturages, bois de coupe) et la légitimité des autorités impliquées dans cette régulation. Elles se sont manifestées par une série de plaintes formulées par des comités locaux au sujet des intromissions de la municipalité ou du Comité agraire municipal, tous deux présidés par Azamar, dans la distribution des droits d’usage.
13 Certaines de ces plaintes dénonçaient les accaparements réalisés par des chefs de milices ou par le Comité régional de la LCAEV, qui louaient les terres redistribuées ou attribuaient des permis d’exploitation forestière à des membres de l’ancienne élite agraire et commerciale. D’autres émanaient de hameaux qui avaient bénéficié d’une dotation foncière sous la tutelle d’un village de taille plus importante et qui réclamaient leur séparation administrative et leur indépendance dans la gestion des ressources naturelles. Toutes présentaient de fortes similitudes avec celles qui avaient précédé la dissolution du commun municipal et la privatisation de ses terres en 1886 [11].
14 Les tensions furent momentanément résolues à l’approche de l’élection présidentielle de 1929. Au mois de mars, à l’occasion du pronunciamiento du général Gónzalez Escobar contre le gouvernement du président Calles, Valencia et certains comités agraires de la région prirent le parti des insurgés. Valencia fut arrêté et exécuté et, un mois plus tard, Azamar annonçait à la Commission agraire de l’État de Veracruz : « Les comités [locaux, auteurs de plaintes à son encontre] ont été destitués pour avoir pris les armes (…) et un nouveau comité a été nommé » [12]. Ce dénouement semblait consacrer le triomphe du projet autonomiste de la « municipalité agraire ». Or l’avenir de ce projet était lié à la stratégie de conquête du pouvoir national du gouverneur Tejeda. Lors de l’élection présidentielle de 1934, celui-ci fut défait par le candidat du parti officiel, Lázaro Cárdenas, qui lui aussi prônait une intensification de la réforme agraire, mais dans le but de l’utiliser comme levier pour réduire l’autonomie des communautés rurales et forcer leur incorporation à l’État.
La réforme agraire comme processus de frontière
La mise sous tutelle de la municipalité et l’implantation d’un nouveau dispositif d’intervention étatique
15 Sous la présidence de Cárdenas (1934-1940), la réforme agraire change radicalement d’intensité et d’orientation. La Grande Dépression provoque en effet le renversement des rapports de force entre les caudillos régionaux, soutenus par les élites exportatrices, et le pouvoir central. La réforme agraire devient alors l’instrument privilégié d’un projet de refondation du régime de gouvernementalité rurale s’appuyant sur une transformation des structures politico-territoriales.
16 Jusque-là, seuls les ressortissants des communautés spoliées avaient bénéficié des dotations foncières. En 1934, le Code agraire en ouvre l’accès aux employés des grands domaines [13]. Entre 1935 et 1940, les expropriations affectent la majeure partie des haciendas et une surface double de celle qui avait été redistribuée au cours des vingt années précédentes. On assiste à une reprise en main de la politique agraire par l’État central, qui contourne les instances de gouvernement décentralisé, provinces et municipalités, au profit d’une relation directe entre l’administration fédérale et des comités paysans dont les fonctionnaires de l’État organisent la constitution et la reconnaissance juridique. La réforme agraire opère dès lors comme un instrument d’incorporation des communautés rurales à un projet d’État-nation unifié, planifié et mis en œuvre de façon centralisée. L’une de ses dimensions les plus significatives réside dans la formation de communautés plus nombreuses, mais de taille réduite [14], dont la fragmentation correspond à un double démantèlement des organisations socioterritoriales qui préexistaient à la formation de l’État postrévolutionnaire, qu’il s’agisse des communautés d’origine coloniale ou des grands domaines fonciers.
17 Ce processus de recomposition des structures socioterritoriales et de marginalisation institutionnelle des instances municipales et provinciales se combine avec la mise en place d’un dispositif centralisé de médiations politiques. Celui-ci s’appuie sur deux piliers : l’administration agraire, qui traite les demandes de dotations foncières, et une organisation corporative unifiée, elle-même instituée en pilier du parti officiel, à laquelle les différents syndicats paysans sont enjoints de s’incorporer et qui reçoit un quasi-monopole de représentation politique du secteur paysan [15].
18 Dès le début de l’année 1935, le dispositif étatique s’étoffe, dans Les Tuxtlas, avec l’implantation d’une délégation régionale du Département agraire et l’arrivée d’activistes venus d’autres régions. Durant les dix années qui suivent, toutes les élections municipales sont invalidées, les maires étant désignés par un gouverneur soumis à l’État central, le plus souvent parmi un personnel extérieur à la région. Au printemps 1935, M. Azamar, qui exerce la primatie indiscutée sur le mouvement paysan régional, est nommé à un poste de haut fonctionnaire à Mexico, où il réside jusqu’en 1956. Cet exil décapite la Ligue tuxtlèque et le Parti rouge et inaugure une période de luttes internes que l’administration fédérale met à profit pour rendre impossible toute reconstitution d’un front unifié autour de la municipalité.
L’activation d’une frontière interne : ruptures intergénérationnelles et fragmentation territoriale
19 Ces transformations des champs institutionnel et politique coïncident avec un bouleversement des rapports internes aux sociétés villageoises tuxtlèques. La réorientation de la réforme agraire en faveur des travailleurs des haciendas est en effet l’occasion pour des acteurs originaires des villages qui avaient été dotés en terre au cours de la décennie précédente de contester les hiérarchies politiques existantes et de mettre en œuvre des stratégies de segmentation socioterritoriale. À partir de 1934, les tensions qui étaient apparues entre certains villages et le centre municipal, ou entre des chefs-lieux d’ejido et des hameaux-sujets, connaissent un regain d’expression. Dans les ejidos de Soyata, Comoapan, Tulapan, Xoteapan et Chuniapan, des groupes sociaux situés en position subalterne dans les chaînes d’autorité locale s’insurgent, revendiquant leur séparation et la formation d’un ejido indépendant, soit à travers une nouvelle dotation foncière, soit par la ségrégation des terres qu’ils occupent et l’élection de leurs propres autorités [16].
20 Par ailleurs, les occupations de terres se multiplient, sur les grandes propriétés de l’aire centrale de la région et surtout sur le pourtour du territoire municipal, là où la réforme agraire n’a pas eu d’incidence. Le plus souvent, la junte municipale, nommée par le gouverneur, régularise ces invasions par le biais de contrats de fermage obligatoire qui permettent la formation de nouveaux hameaux habilités à formuler des demandes de dotation foncière. De façon paradoxale, ces occupations ne sont pas majoritairement le fait des tenanciers des haciendas, mais de nouveaux arrivants, dont les recensements de l’administration agraire révèlent qu’ils sont originaires des villages déjà dotés en terre (figure 1). Les employés des domaines concernés, eux, se plaignent fréquemment à l’administration d’être victimes de discriminations ou de menaces d’expulsion de la part des comités paysans qui se sont établis sur leur lieu de vie et conduisent les démarches de dotations.
21 Ces dynamiques correspondent à une recomposition spectaculaire des structures démographiques et territoriales. Alors que 16 ejidos avaient été créés entre 1923 et 1932, la décennie suivante voit se former 32 nouvelles communautés. La superficie redistribuée est multipliée par 3,4 et le nombre de bénéficiaires passe de 1 960 à 4 617. En fait, le territoire municipal est le théâtre d’un gigantesque brassage de populations. Des villages qui avaient bénéficié de dotations agraires dans les années 1920 se vident : la population de Xoteapan, par exemple, passe de 1 069 à 415 habitants (-61,5 %), celle de Ranchoapan de 764 à 268 (-65 %) ; Tulapan, Ocelota, Soyata voient partir entre 36 % et 41 % de leurs résidents (figure 1) [17].
22 Le foyer de peuplement historique du municipe perd au total 10 % de sa population au cours des années 1930, alors que les zones périphériques voient la leur tripler. Cet essor bénéficie en partie aux centres de vie des haciendas situées au sud du municipe, mais il correspond surtout à la formation de nouvelles localités : entre 1930 et 1940, 22 villages sont créés, ce qui correspond à un accroissement de 75 % à l’échelle municipale. Ces nouveaux centres de peuplement absorbent au total 85 % de l’accroissement démographique dans les zones périphériques. Bien plus qu’un simple transfert de population, la réforme agraire induit une véritable recomposition des rapports sociaux internes aux communautés villageoises. Les caractéristiques de la population bénéficiaire des nouvelles dotations foncières révèlent en effet une rupture générationnelle par rapport aux anciens villages du commun municipal. Alors que les ejidatarios des années 1920 étaient en majorité des hommes âgés de plus de 35 ans au moment de la dotation foncière, 40 % des bénéficiaires des dotations cardénistes ont moins de 25 ans. Ils sont soit célibataires, soit à la tête d’un ménage jeune, de deux ou trois membres (figure 2). La réforme agraire semble ainsi soutenir les stratégies d’émancipation des jeunes adultes vis-à-vis des structures patriarcales de leurs villages. À Cuesta Amarilla, en 1942, trois des cinq membres du comité agraire ont moins de 20 ans et un seul plus de 25 ans [18]. Parfois, à peine formés, les ejidos sont confrontés aux tentatives de sécession d’une partie de leurs adhérents : créé en 1935, lors de la fondation de l’ejido Mata de Caña, le hameau de La Boca forme deux ans plus tard son propre comité agraire et sollicite son indépendance [19]. En 1942, Soyata vit une expérience similaire lorsqu’un groupe de 15 de ses jeunes ressortissants s’installe sur une portion périphérique de son territoire, au lieu-dit La Redonda, et recrute des adhérents dans les ejidos voisins pour entamer une procédure de séparation.
Caractéristiques sociodémographiques de la population bénéficiaire de dotations foncières
des bénéficiaires de dotation foncière localités bénéficiaires de dotation foncière
22
30
20 1922-28 : 15-24 ans= 22 %
Villages indiens en 1922-23
18 35-49 ans= 32,75 % 25
16 Ejidos créés entre
% des ménages recensés
% des bénéficiaires
1934-40 : 15-24 ans = 38,8 %
1934 et 1940
14 20
35-49 ans = 20,1 %
12
1015
8
10
6
4
5
2
0
0
15-19 25-29 35-39 45-49 55-59 +de65 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11
âge des bénéficiaires taille du ménage
Années 1920 Période cardéniste (1934-40)
Caractéristiques sociodémographiques de la population bénéficiaire de dotations foncières
23 Ces dynamiques ne sont spécifiques ni à la région ni à la période considérée. Luc Cambrézy constate la coïncidence entre l’activation à grande échelle de la réforme agraire et la formation des localités qui constituent la trame territoriale du centre de l’État de Veracruz [20]. Plus généralement, cette situation s’inscrit dans les dynamiques de segmentation sociale qui ont travaillé les sociétés indiennes lors des périodes de changement institutionnel depuis l’époque coloniale. Des travaux montrent ainsi que les dispositifs traditionnels d’accès séquentiel aux ressources et au statut d’adulte – caractéristiques du système d’organisation sociopolitique méso-américain qui imposait aux jeunes une longue soumission aux autorités patriarcales familiales et villageoises avant de pouvoir fonder un famille et une exploitation agricole autonomes [21] – ont nourri des logiques récurrentes de mobilité et de construction de nouveaux territoires [22]. Dans la région des Tuxtlas, des indices suggèrent notamment que la privatisation des terrains communaux au bénéfice de tous les chefs de ménage, en 1886, a donné lieu à des processus de segmentation des familles et de mobilité dans l’espace régional [23].
La construction d’un nouveau régime de gouvernementalité rurale : entrepreneurs de frontière, réseaux de patronage et incorporation à l’État
24 Au centre de ces processus, on retrouve une figure elle aussi transversale de l’histoire des sociétés méso-américaines : celle de l’entrepreneur politique qui, par sa mobilité spatiale, sa valeur militaire et/ou l’établissement de liens avec l’État parvient à contourner les structures patriarcales d’autorité de sa société d’origine et à acquérir des positions de pouvoir [24]. La politique de réforme agraire a fourni de nouvelles ressources institutionnelles et politiques à de telles stratégies. Les dirigeants des nouveaux ejidos sont en majorité de jeunes villageois qui ont tissé des liens avec les représentants du dispositif local de l’État (Département agraire, armée, syndicats paysans) [25]. Ils s’appuient sur la stratégie étatique de marginalisation des organisations communales et municipales pour se positionner sur les frontières territoriales, là où le processus de réforme agraire crée des espaces institutionnels purgés des systèmes de droits et d’autorités antérieurs, et y établir des monopoles de courtage politique et économique qui leur permettent d’organiser les territoires émergents en marchés captifs.
25 De fait, en brisant les structures de contrôle économique qui opéraient au sein des grands domaines, la réforme agraire impulse une expansion spectaculaire de la production paysanne de grains (maïs, haricot, riz) et de saindoux. L’ouverture des marchés locaux permet le développement d’un secteur commercial qui avait jusque-là végété à l’ombre du système latifundiaire : avec l’appui de sociétés industrielles du centre du pays, des commerçants de San Andrés entreprennent de subventionner l’activité des comités agraires et de tisser sur la frontière agraire un dispositif personnalisé de financement et de contrôle des récoltes. Au cours des années 1930 et 1940 se met ainsi en place une imbrication d’intérêts entre quelques grands commerçants de grains, les dirigeants des syndicats paysans et ceux des ejidos, dont l’établissement de relations d’exclusivité commerciale et politique est l’enjeu.
26 Les ressources sur lesquelles les entrepreneurs de frontière assoient leur démarche de construction politique sont ainsi, d’une part, les réseaux de patronage politique et commercial dont San Andrés est le centre de coordination, d’autre part, les réseaux villageois au sein desquels ils recrutent leurs adhérents parmi les cadets sociaux. Leur légitimité repose sur les garanties qu’ils peuvent offrir à cette clientèle en termes d’accès aux dotations foncières et aux crédits privés à la production. Réciproquement, ils doivent fournir à leurs parrains politiques et commerciaux des garanties quant à la taille et à la loyauté de leur clientèle locale. Ce double jeu de contraintes conduit les entrepreneurs de frontière à investir une fonction de « passeurs institutionnels » entre deux registres de règles : celles qui organisent le fonctionnement du dispositif étatique autour de l’institutionnalisation de la réforme agraire et des médiations corporatives et celles qui organisent les échanges réciproques au sein de la société villageoise. Cette grammaire de la réciprocité s’appuie sur la promotion de la figure du comunero [26] dans la structure sociale de l’ejido : alors que la réglementation officielle limite l’accès aux terres ejidales aux individus enregistrés par le Département agraire, les régulations locales attribuent des droits fonciers équivalents à l’ensemble des chefs de famille masculins, quel que soit leur statut juridique [27]. L’intégration de nouveaux arrivants comme producteurs contribue ainsi à l’élargissement de la clientèle du dirigeant local et à la puissance politique de la communauté qu’il représente.
27 Ce régime de pluralisme normatif permet l’actualisation des pratiques historiques de patronage et de clientélisme en les incorporant au nouveau cadre de régulation de l’État postrévolutionnaire. Le nouvel ordre politique institutionnalise les pratiques historiques d’échange inégal sous couvert de réciprocité qui avaient cours dans le cadre de la « municipalité agraire », mais il en délègue le contrôle à de nouveaux opérateurs et surtout il en déterritorialise partiellement les instances de légitimation : là où la municipalité et les grands propriétaires constituaient un système d’autorités fortement territorialisées, les dirigeants des ejidos sont liés à un double système de réseaux dont les centres de gravité sont situés hors de la région, au niveau des instances bureaucratiques de l’État et des syndicats paysans, d’une part, dans les structures industrielles nationales qui financent les grands commerçants de San Andrés, d’autre part.
28 Pour autant, des contraintes fortes de légitimation locale pèsent sur l’exercice autoritaire du pouvoir par les dirigeants d’ejidos, dans un contexte de forte mobilité et de concurrence entre entrepreneurs politiques pour le contrôle des territoires. Les logiques de construction et d’extension des clientèles locales s’articulent aux tensions qui opposent différentes factions politico-syndicales pour le contrôle du mouvement agrariste, elles-mêmes médiatisées par les jeux d’alliance et de confrontation entre les centrales corporatives qui luttent pour la représentation paysanne au niveau national. Dans Les Tuxtlas, ces luttes mettent aux prises trois fédérations : la LCAEV et deux nouvelles organisations d’audience nationale, la Confédération des travailleurs mexicains (CTM), qui bénéficie dans un premier temps du soutien de l’administration cardéniste, notamment à travers l’armement des « défenses rurales » constituées par les comités agraires, et la Confédération ouvrière et paysanne du Mexique (CGOCM) [28].
29 Les processus de formation de nouveaux ejidos sont ainsi enchâssés dans les logiques d’extension du contrôle territorial des dirigeants locaux de ces factions. Les expulsions violentes, les raids contre les installations commerciales, les incendies de cultures ou de récoltes, les assassinats de membres des comités agraires affiliés à l’un ou l’autre deviennent courants. Cette violence a pour premier effet de soutenir la mobilité impulsée par la politique agraire (figure 3).
30 Lorsqu’il se forme en 1938, l’ejido Los Mérida accueille ainsi 32 familles expulsées de la communauté voisine de Soyata ; en 1944, une mise à jour du registre des ejidatarios à Soyata fait apparaître 74 parcelles laissées « vacantes » et réoccupées par 64 nouveaux exploitants. La même année, on ne compte plus à San Leopoldo que 21 des 41 titulaires qui ont fondé l’ejido six ans auparavant. L’une des communautés emblématiques de ces situations est Tulapan, où les familles expulsées participent à la formation des ejidos voisins de Cuesta Amarilla, Los Naranjos et El Remolino : en 1952, la commission administrative chargée d’effectuer une mise à jour du registre de l’ejido n’y dénombre plus que 75 familles parmi les 123 bénéficiaires originelles ; 48 ont dû quitter la localité, leurs droits étant redistribués parmi la clientèle du dirigeant local [29].
31 Ce n’est qu’au cours des années 1940 que l’on assiste à une pacification progressive. Les éléments les plus radicaux des différents camps sont alors cooptés ou mis au pas, de façon souvent brutale. Le pacte national de gouvernance corporative est tranché en faveur de la Confédération nationale paysanne (CNC), qu’intègre la LCAEV. Durant l’année 1945, les derniers éléments de dissidence sont mis au pas : N. Parra, le leader régional de la CGOCM, est assassiné, alors que J. Paxtián, figure de la CTM, est nommé à un poste administratif au siège de l’organisation, à Mexico [30]. Les dirigeants radicaux historiques de la LCAEV sont pour leur part marginalisés par l’ascension d’une nouvelle génération, aux ordres du pouvoir central et qui restera en place jusqu’au milieu des années 1970.
32 L’analyse de la réforme agraire dans Les Tuxtlas conduit à questionner fortement les objectifs de justice sociale et/ou d’efficacité économique qui sont attribués en priorité à ces politiques. Même si les redistributions de terre cardénistes ont eu un impact économique et social positif à moyen terme, leurs formes de politisation, tant au cours des années 1930 que durant les décennies suivantes, révèlent clairement leur dimension politique structurante dans la construction et la reproduction du régime postrévolutionnaire [31]. Au début de la présidence cardéniste, dans Les Tuxtlas comme dans l’ensemble des régions du Mexique, les enjeux de politique publique étaient clairement de vaincre les tendances au fractionnement et à l’autonomie des pouvoirs locaux qui avaient défié l’institutionnalisation de l’État de manière récurrente depuis l’époque coloniale et que l’anomie de la période révolutionnaire avait accrues. Les redistributions de terre octroyées à des groupes dissidents des anciennes organisations communales, aussi bien qu’aux employés des oligarchies foncières, ont porté un coup fatal aux complexes politiques et économiques autonomes, dont le pouvoir reposait sur le contrôle de l’accès à la terre. Les modalités de mise en rapport entre les communautés nouvellement créées et les instances de légitimation étatiques ont jeté les bases d’un régime de gouvernementalité qui s’est reproduit sans altération majeure durant plus d’un demi-siècle.
33 Ce mode de gouvernementalité était caractérisé par la combinaison d’un pouvoir bureaucratique, incarné dans le dispositif administratif et syndical de l’État, et d’un pouvoir despotique au niveau local, qui actualisait certains traits du caciquisme d’origine coloniale, tout en étant soumis au contrôle de l’appareil étatique. Le mode de régulation de ce régime a été constitué principalement par les ressources foncières que l’État était en situation de mobiliser et de distribuer, et par les crédits à la production dispensés par les grands commerçants de San Andrés. La coordination de ce système était organisée par l’appareil bureaucratique de l’État et du comité régional du parti officiel, où siègeaient les représentants de la centrale syndicale paysanne.
34 Le fonctionnement de ces coordinations a reposé fondamentalement sur l’institutionnalisation de la relation patron-client. D’un côté, la grammaire de l’échange réciproque et la personnalisation des relations interindividuelles légitimaient l’exercice autoritaire du pouvoir par le dirigeant local et son monopole sur les médiations politiques et commerciales. De l’autre, le renouvellement du pacte liant ce dirigeant à sa clientèle locale était tributaire de la permanence de son accès à des ressources sur lesquelles les bureaucraties étatique et syndicale exerçaient un contrôle de plus en plus grand. À ce niveau également, la relation de patronage et les valeurs de loyauté et de réciprocité ont opéré comme ciment de l’incorporation des ejidos au dispositif étatique [32]. Le procesus d’institutionalisation locale de l’État à travers la réforme agraire actualisait ainsi les pratiques historiques de patronage personnalisé dans la construction des nouvelles organisations politiques, qu’elles fussent de nature corporative (syndicats) ou territoriale (ejidos). L’élément novateur de ce processus a résidé moins dans la délégation personnalisée du pouvoir étatique [33], que dans l’institutionnalisation des instances de médiation incorporées à l’État, qui opéraient comme des espaces déterritorialisés où, dans le même temps, se négociaient les formes d’assignation des ressources et s’affirmait le caractère délégué de ces ressources [34].
35 La mise en place et la reproduction de ce mode de gouvernementalité était toutefois indissociable de la dynamique renouvelée des dotations foncières, qui a permis de maintenir dans la durée l’accès des jeunes ruraux à la terre et aux ressources étatiques. L’épuisement de la frontière agraire, effectif depuis la fin des années 1970 et formalisé par la réforme constitutionnelle de 1992, a matérialisé l’impossibilité d’en reproduire les bases matérielles et les principes moraux de justification. Il a conduit à des remises en question violentes dans les zones rurales à partir des années 1980, qui ont culminé avec la phase de violences civiles que connaît le Mexique depuis le milieu des années 2000.