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Liens bancaires et financiers entre le monde arabe et l'Afrique subsaharienne

Pages 85 à 104

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  • Brack, E.
(2014). Liens bancaires et financiers entre le monde arabe et l'Afrique subsaharienne. Confluences Méditerranée, 90(3), 85-104. https://doi.org/10.3917/come.090.0085.

  • Brack, Estelle.
« Liens bancaires et financiers entre le monde arabe et l'Afrique subsaharienne ». Confluences Méditerranée, 2014/3 N° 90, 2014. p.85-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-3-page-85?lang=fr.

  • BRACK, Estelle,
2014. Liens bancaires et financiers entre le monde arabe et l'Afrique subsaharienne. Confluences Méditerranée, 2014/3 N° 90, p.85-104. DOI : 10.3917/come.090.0085. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-3-page-85?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.090.0085


Notes

  • [1]
    Banque qui a plus de dépôt qu’elle n’accorde de crédit.
  • [2]
    Comme le souligne l’excellent ouvrage collectif de Thorsten Beck et al., Financing Africa. Through the Crisis and Beyond, Banque Mondiale et Banque africaine de développement, 2011, http://www.afdb.org/ fileadmin/uploads/afdb/Documents/Publications/Financing%20 Africa%20Through%20the%20Crisis%20and%20Beyond.pdf (consulté le 11 juillet 2014).
  • [3]
    Créée en 1985 comme holding bancaire à l’initiative de la Fédération des chambres de commerce d’Afrique de l’Ouest avec le soutien de la Cedeao, son siège est à Lomé, au Togo.
  • [4]
    Création d’un établissement ex nihilo.
  • [5]
    Une banque est dite « islamique » dès lors que ses activités sont conformes à la charia. Comme une banque conventionnelle, elle est un intermédiaire financier : elle collecte les dépôts, fournit des produits de financement aux ménages et entreprises, et administre le système de paiement par délégation de la Banque centrale. La finance islamique contemporaine a pris sa source en Malaisie et en Egypte à partir des années 1950 et a connu un fort développement dans les pays du Golfe.
  • [6]
    Les comptoirs commerciaux ou massraf (massaraf) ont donné leur nom à la banque dans les pays arabes du Machrek aujourd’hui, tandis que les pays du Maghreb utilisent plutôt le terme bank (bounouk).
  • [7]
    Une opération de change manuel est l’échange immédiat de billets ou monnaies libellés en devises différentes.
  • [8]
    Tabet Koraytem, « Le pluralisme juridique en Arabie Saoudite. Essai de systématisation », thèse de droit comparé, université Paris 2, 1999.
  • [9]
    Le terme hawala signifie « confiance » en arabe.
  • [10]
    Ces réseaux informels de transfert d’argent internationaux ont trouvé à cette époque un terreau favorable à leur expansion dans nombre de pays auprès des diverses diasporas chinoise (fei’chien), indienne et pakistanaise (hundi), philippine (padala) ou thaïlandaise (phei kwan).
  • [11]
    Ali Toussi, La banque dans un système financier islamique, Paris, L’Harmattan, 2010.
  • [12]
    Le Comité de Bâle (créé en 1974) vise à assurer la stabilité et la fiabilité du système bancaire et financier à travers l’établissement de standards minimaux en matière de contrôle prudentiel, la diffusion et la promotion des meilleures pratiques bancaires et de surveillance et la promotion de la coopération internationale en matière de contrôle prudentiel. Trois grands accords ont eu lieu : Bâle I en 1988, Bâle II en 2004 et Bâle III (2010). http://www.culturebanque.com/bale-i-ii-iii-changement-modele-bancaire/ (consulté le 13 juillet 2014)
  • [13]
    International Financial Reporting Standards
  • [14]
    Organisation professionnelle basée au Liban, à Beyrouth, et qui représente les banques, associations bancaires et banques centrales des pays arabes.
  • [15]
    Le « Tier 1 » consiste en la partie jugée la plus solide (le noyau dur) des capitaux propres des institutions financières.
  • [16]
    Ce classement annuel figure dans le numéro de The Banker de juillet 2011.
  • [17]
    Emirates NDB est connue pour son exposition à la dette obligataire de Dubaï World.
  • [18]
    (Source : Union des banques arabes).
  • [19]
  • [20]
    Participation au capital de sociétés non cotées en bourse.
  • [21]
    La sud-africaine Standard Bank est la plus grande banque africaine avec un total de bilan de 154 milliards de dollars à fin juin 2013. Le total de bilan de la Qatar National Bank est de 122 milliards de dollars fin 2013.
  • [24]
    Jordan Islamic Bank, Jordanie (1978), Egyptian Saudi Finance Bank, Égypte (1980), Bank el-Tamweel al-tunisi al saudi, Tunisie (1983), Al Baraka bank, Soudan (1984), Al Baraka Turk Participation Bank, Turquie (1984), Al Baraka islamic bank, Bahreïn et Pakistan (1984), Al Baraka Bank limited, Afrique du Sud (1989), Banque Al Baraka d’Algérie, Algérie (1991), Al Baraka Bank, Liban (1992).
  • [25]
    Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye.
  • [26]
    La Securities and Exchange Commission.
  • [27]
    Nigeria’s insurance commission.
  • [28]
    Abraaj opère sur le continent à partir d’un hub à Nairobi (Kenya) pour l’Afrique subsaharienne et d’un hub à Dubaï pour l’Afrique du Nord (Egypte, Maroc, Algérie et Tunisie) ainsi que le Moyen-Orient.
  • [29]
    Le groupe a environ 8 milliards de dollars sous gestion en mai 2014.
  • [30]
    Estelle Brack, Systèmes bancaires et financiers des pays arabes. Vers une convergence ?, L’Harmattan, mars 2012.
  • [31]
    Sous la forme de la tontine, pratique habituelle d’épargne et emprunt collective traditionnelle à l’échelle d’une communauté ou d’un village et qui a pu faciliter le développement de la microfinance.
  • [32]
    Loi fiscale américaine à forte dimension extraterritoriale et qui concerne tous les établissements ayant des clients (ou des liens avec des clients) américains.

1 Le continent africain fait depuis quelques années l’objet d’une attention particulière et est identifié bien souvent comme le « relais de croissance » d’économies en panne dans le reste du monde. Cette vision d’une Afrique comme nouveau territoire économique à découvrir ne doit pas faire oublier que le continent est lié de longue date avec les continents voisins : l’Europe, le monde arabe et l’Asie. Ainsi, pour ce qui concerne notre propos ici, il convient de souligner que la structuration du secteur bancaire et financier africain a bénéficié de liens historiques avec l’Europe, mais également, durant les trente dernières années, du développement de liens avec l’Asie et le monde arabe, de concert avec la naissance de grands groupes bancaires à capitaux privés africains, telle Bank of Africa (née au Mali en 1982).

2 Les liens entre le monde arabe et l’Afrique subsaharienne se sont renforcés ces dernières années, au-delà du simple fait qu’une partie du monde arabe est africaine (Mauritanie, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte et Soudan). Outre une proximité géographique, et parfois socioculturelle, les pays arabes et africains partagent aussi des influences communes en matière bancaire et financière : le droit est d’influence latine et l’organisation des systèmes bancaires et financiers souvent largement inspirée des pratiques européennes (française et britannique principalement).

3 Ces systèmes bancaires ont en commun de s’être développés fortement depuis la décennie 1990, mus par une demande de plus en plus dynamique et développant une appétence pour l’innovation technologique (banque en ligne, opérations bancaires sur mobile, etc.).

4 Aujourd’hui, les Etats africains et les Etats arabes ont des préoccupations communes : de faibles taux de bancarisation, des banques nombreuses et sur-liquides [1], un système bancaire et financier en difficulté pour financer les besoins de l’économie (en particulier les TPE et PME) et pour impliquer les femmes dans l’économie.

5 Ainsi, si les banques africaines et arabes continuent à nouer des liens commerciaux et opérationnels forts avec l’Europe (on estime qu’une grande partie des flux interbancaires en zone franc africaine transitent en euros par des établissements européens/ français), les banques arabes ont développé leur présence en Afrique subsaharienne sous forme d’implantations ou de flux de financement : les banques conventionnelles, les banques islamiques ou les fonds d’investissement.

Afrique : un secteur bancaire et financier en mutation

6 Situés sur le continent le plus pauvre de la planète – ce qu’il faut toujours garder à l’esprit quand on parle des dynamiques de développement dans cette région –, les entreprises et ménages d’Afrique rencontrent des difficultés pour accéder à un financement externe : niveaux importants des intérêts et commissions, manque de confiance réciproque entre les banques d’un côté, et les entrepreneurs et les ménages de l’autre, infrastructures financières insuffisantes et inefficaces, manque de profondeur des marchés et des financements longs. Mais les choses sont en cours de changement [2] et l’Afrique semble réduire ces contraintes. Le modèle bancaire classique (occidental) demeure bien implanté, souvent hérité d’un transfert Nord-Sud de la banque universelle et plutôt tourné vers les entreprises : il est incarné par des acteurs de premier plan, français (BNP Paribas, Société générale), anglais (Barclays, Standard Chartered) ou américain (Citigroup), mais ces établissements ont perdu du terrain ces dernières années avec le développement de groupes bancaires à capitaux privés africains.

7 Les nouvelles technologies et de nouveaux modèles d’entreprises ont autorisé l’arrivée d’autres acteurs et d’autres produits, conduisant à un développement régional très dynamique des opérateurs de services bancaires, financiers et autres services de paiement. On cite souvent en exemple le déploiement réussi du paiement et transfert sur téléphone mobile au Kenya (mobile banking) ainsi que l’important mouvement de croissance externe des établissements bancaires depuis 10 ans, créant de grands ensembles panafricains (nigérian, marocain, sud-africain et en Afrique centrale).

8 Comme pour les banques arabes qui ont adopté un développement régional au sein du Moyen-Orient, mais aussi du Moyen-Orient vers l’Afrique du Nord, les banques africaines connaissent depuis une dizaine d’années un fort courant de croissance externe sur le continent, à la fois au sein des sous-régions et dans plusieurs sous-régions d’Afrique. Les établissements bancaires y accompagnent le développement de leurs entreprises clientes ou effectuent des choix stratégiques propres avec une rapidité et une dimension remarquables. Fusions, acquisitions, absorptions et implantations nouvelles, avec pour épicentres le Nigeria, l’Afrique de l’Ouest ou les pays dits « émergents » d’Afrique de l’Est (Kenya, Ouganda, Tanzanie), ne cessent de modifier un paysage promis à de nouvelles évolutions.

9 La « guerre de conquête » est partie de groupes africains qui ont décidé de franchir les frontières et décloisonné des petits marchés jusqu’alors très compartimentés. Son expression la plus spectaculaire est la poignée de banques du Nigeria explosant hors de leur marché domestique. En 2005, la Banque centrale nigériane les a contraintes pour des raisons prudentielles à relever considérablement leur capital, provoquant un phénomène de concentration du secteur (le nombre de banques est brutalement tombé de 89 à 25) et donnant naissance à des « monstres de taille continentale ». Désormais trop grosses pour le géant économique nigérian, Union Bank for Africa (UBA), Access Bank, Zenith ou First Bank ont ainsi essaimé en Afrique de l’Ouest ou centrale.

De l’expansion quantitative à un développement qualitatif des services bancaires

10 Depuis 2012, la tendance à l’expansion semble ralentir parmi les plus grands établissements, à l’exception d’Ecobank (banque privée panafricaine d’Afrique de l’Ouest [3]) qui finalise son implantation continentale en Angola, au Mozambique et en Ethiopie. Les banques nigérianes marquent le pas après leur fort appétit des années 2000 : United Bank for Africa, présente dans près de 20 pays, et Access Bank qui s’est retirée de plusieurs marchés. Les banques africaines sont freinées par le renforcement des exigences prudentielles (Ghana, Nigeria, Zambie, Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA)…) qui limite de facto leur capacité de financement de nouvelles acquisitions. L’expansion panafricaine met en exergue la nécessité d’une bonne appréhension de la gouvernance, de la gestion des coûts et des risques croissants ainsi que l’importance de générer des revenus sur un grand nombre de marchés.

11 D’autres challengers pourraient, à court ou moyen termes, prendre la relève, comme BGFI Bank (Gabon), installée dans une dizaine de pays ou Afriland First Bank (Cameroun) qui s’est implantée en janvier 2014 en Côte d’Ivoire, intensifiant la concurrence. GT Bank (Nigeria) a repris le chemin des acquisitions, de même que First Bank, qui a racheté les filiales ouest-africaines du malaisien International Commercial Bank (ICB). En Afrique de l’Est, le kenyan Equity Bank, déjà actif en Tanzanie, au Rwanda, au Soudan du Sud et en Ouganda, a annoncé qu’il avait pour objectif d’entrer sur cinq nouveaux marchés dans les dix prochaines années.

12 Comme dans le monde arabe, la concurrence s’avère importante dans des systèmes bancaires atomisés. En Afrique de l’Ouest, le nombre de banques a doublé depuis moins de 10 ans pour atteindre un niveau équivalent à celui de la Tunisie par exemple : 21 banques en Côte d’Ivoire, 15 banques au Mali ou au Burkina Faso, etc. Cette concurrence amène les banques à chercher à se diversifier avec de nouveaux produits et à améliorer la qualité de service :

13

  • le nombre de comptes de dépôt est passé de 160 pour 1 000 adultes à presque 500 entre 2004 et 2011 en UEMOA ;
  • le nombre de nouvelles agences bancaires progresse de 10 % par an en moyenne ;
  • 17 % du total des banques universelles ont été ouvertes en green field[4] sur la période (2004-2011), alors que parallèlement, près d’une banque sur deux (44 %) a fait l’objet d’un rachat au cours de la période (y compris les filiales de Bank of Africa après la prise de contrôle en 2010 par la marocaine BMCE).

14 Il y aurait 147 banques en Afrique de l’Ouest et en Afrique Centrale, contrôlées à hauteur de 75 % par des acteurs bancaires présents sur au moins deux pays, la moitié d’entre elles étant contrôlées par seulement 9 groupes opérant sur plus de 6 pays.

15 Les marges de manœuvre de la banque de détail y sont considérables. En effet, le taux de bancarisation de la population est souvent inférieur à 10 %, soit le taux le plus bas du monde en développement. Faute d’agences bancaires à portée de main dans la plupart des pays – on en compte à peine une pour 50 000 habitants – , et du fait de règles jugées trop draconiennes (solde minimum, dépôt initial, frais élevés), 80 % des avoirs des ménages ruraux resteraient sous forme non financière, la possession de bétail demeurant notamment un moyen sûr de conserver ses économies. On estime que la moitié de la population seulement peut être bancarisée, mais les dépôts collectés représentent cependant plus de 90 % de la richesse cumulée des ménages. Il convient de considérer la question de la bancarisation sous un angle qualitatif plutôt que quantitatif, voire d’inclure la microfinance et les services de paiement pour mesurer la « financiarisation ».

Pays arabes : une modernisation bancaire assez récente

16 Si les pays arabes participent aux échanges mondiaux depuis des siècles, ils n’ont pleinement intégré la sphère financière internationale contemporaine qu’assez tard. Pour la plupart, ce sont de jeunes nations, avec une monnaie et un système de banque centrale seulement en place depuis les années 1950-1960, voire même 1970. Les pays ont modernisé leur système bancaire et progressivement intégré le système financier international, à la faveur des différentes phases de réformes entreprises dès leur indépendance jusqu’aux années 2000. Les banques ont ainsi développé au cours du 20e siècle leur capacité à proposer les différents services bancaires : crédit, épargne, voire produits d’assurance, mais demeurent généralement de petite taille, sur-liquides et à forte intervention publique.

17 Parallèlement au développement et à la modernisation du système bancaire, sur le mode conventionnel ou islamique [5], le système ancien du comptoir commercial [6] des changeurs manuels [7] a pu subsister, en particulier dans les pays du Golfe, mû par l’afflux de pèlerins [8]. Dans les années 1960, des réseaux informels de transfert de fonds internationaux se sont développés – hawala[9] dans les pays du Golfe [10]. Mode de transfert de fonds originellement apparu en Chine et sur le sous-continent indien dans l’optique de protéger les marchands de la Route de la Soie trop souvent attaqués par les brigands, l’hawala est un système de transfert de fonds qui ne transite pas par le canal des institutions financières formelles, mais par des courtiers et au travers de différentes devises. On estime le volume annuel des transferts de fonds informels à 200 milliards de dollars, quand 1 210 milliards de dollars transitent chaque jour sur les marchés des changes.

18 Au milieu du 20e siècle, l’organisation d’un système bancaire arabe autour d’une banque centrale a profité des débuts de l’exploitation des ressources en hydrocarbures à grande échelle, puis de la fondation des nations et de la nécessité de recréer des structures centrales nationales. Le modèle choisi était alors clairement d’inspiration européenne : le « concept de banque occidentale a ainsi pris place dans l’esprit des législateurs de la plupart de ces pays, situation qui a été consolidée par une acceptation tacite, en cas de non-légitimation officielle de la pratique de l’intérêt de la part des gouvernements des pays musulmans » [11].

Vers une convergence globale des systèmes bancaires

19 Les systèmes bancaires des pays arabes sont aujourd’hui dans la troisième phase de réforme, qui vise et conduit à l’intégration des économies arabes dans le système bancaire et financier international. Ces réformes aboutissent de facto à une certaine convergence, à la fois des systèmes bancaires entre eux, mais aussi vers les systèmes des pays à revenus intermédiaires – Asie, Europe de l’Est, Amérique du Sud. Ce mouvement est dû en particulier à l’adoption progressive des règles bancaires et financières inspirées des pratiques internationales (accords de Bâle 1, 2, 3 [12], recommandations pour une bonne supervision ou en matière de gouvernance, lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, normes comptables IFRS [13]…).

20 C’est ce mouvement de convergence global, entamé par les banques arabes avant les banques africaines qui leur permet de s’ouvrir vers le continent africain. Les banques arabes conservent cependant certaines spécificités par rapport au reste du monde. De ces spécificités et différences naît une capacité d’influence. Un bon exemple est le mode de financement islamique, basé sur les principes de la charia et dont la région du Golfe est l’un des principaux foyers. Ce mode de financement est aujourd’hui promu, non seulement dans les autres pays musulmans – en Asie du Sud-Est ou en Afrique – mais aussi sur des places financières d’envergure non musulmanes, comme à Londres, à New York ou à Paris.

21 On pourrait penser que l’intérêt pour la finance islamique en dehors du monde musulman ne fait que répondre au souhait des places financières occidentales de drainer les liquidités de la rente pétrolière. Ce serait une erreur. D’une part, les banques occidentales opèrent déjà en finance islamique, principalement sur les places financières arabes. D’autre part, le développement de la banque islamique de détail – services aux particuliers – au Royaume-Uni, en Europe et en Afrique présente un intérêt surtout à cause de son impact positif sur le taux de bancarisation. En Afrique, avec le microcrédit, la finance islamique peut se montrer complémentaire des activités des banques conventionnelles qui, du fait des coûts de structure élevés, privilégient le recrutement de clientèles aisées. La finance islamique occupe ainsi une partie déficiente du spectre de financement dans le monde arabe et en Afrique : la « mésofinance » (missing middle).

Les grands acteurs bancaires arabes

22 L’Union des banques arabes [14] recense 420 banques, pour un secteur bancaire composé de 280 banques commerciales, 60 banques islamiques et 80 banques d’investissement et établissements spécialisés.

23 Treize banques arabes figurent parmi les 200 plus grandes banques classées selon leur capital Tier one [15] par le journal financier londonien The Banker[16] : 5 en Arabie saoudite (Commercial Bank, Riyad Bank, Samba Financial Group, Al Rajhi Bank, Banque Saudi Fransi) ; 4 aux Emirats arabes unis (Emirates NDB [17], National Bank of Abu Dhabi, First Gulf Bank, Abu Dhabi Commercial Bank) ; 2 au Koweït (National Bank of Kuwait, Kuwait Finance House) ; une en Jordanie (Arab Bank) et une au Qatar (Qatar National Bank). Les banques des pays du Conseil de coopération du Golfe sont les plus grandes en taille d’actifs – Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar. Une banque jordanienne (Arab Bank) et une banque marocaine (Attijariwafa Bank) complètent le classement des vingt plus grandes banques.

24 Les banques arabes ont connu une croissance dynamique de leur taille de bilan (actifs) en 2012 [18].

25 En dépit de leur poids et du développement récent de leur économie, les banques d’Afrique du Nord ont une taille relativement plus modeste par rapport à leurs consœurs du Moyen-Orient. Les banques d’Afrique du Nord se développent cependant avec une stratégie régionale, et en particulier les banques marocaines : Attijariwafa Bank se classe en 20e position des banques arabes, suivie – pour les banques de la sous- – du Crédit populaire, de la National Bank of Egypt puis de la BMCE (Maroc). Certes, le total de bilan cumulé des banques arabes n’atteint pas celui de la seule BNP-Paribas, mais les banques arabes font preuve d’un fort dynamisme.

Des banques arabes à la conquête du continent africain

26 Les banques arabes ont étendu leurs activités hors de leurs frontières depuis les années 2000, dans les autres pays de la région, mais aussi en Europe, en Asie et en Afrique. Les banques du Proche et Moyen-Orient ont tissé des liens anciens avec l’Europe et les Etats-Unis ; aujourd’hui, le relais de la croissance externe est assuré à la fois par les banques conventionnelles et les institutions à vocation islamique. L’implantation de banques marocaines en Afrique et dans le pourtour de la Méditerranée illustre le dynamisme régional des banques arabes. Ainsi, Arab Bank, basée en Jordanie mais créée en 1930 à Jérusalem, emploie un tiers de ses effectifs au Proche-Orient et presque la moitié en Afrique du Nord. Elle est également présente en Europe. Pour sa part, la première banque égyptienne, National Bank of Egypt, est implantée aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Afrique du Sud, en Chine et aux Émirats.

27 Les banques des Émirats arabes unis et d’Arabie saoudite sont pour la plupart concentrées géographiquement au sein même des émirats, voire de la péninsule Arabique ; elles réalisent ainsi plus de 90 % de leur activité dans la région – Emirates NDB, NCB, National Bank of Abu Dhabi, Samba Financial Group, Qatar National Bank. Celles qui sortent de ces frontières ont centré leurs intérêts et leurs opérations sur les pays du Golfe, l’Egypte, la Libye et le Liban ; une troisième catégorie de banques est également présente en Europe (Royaume Uni, France, Suisse), en Asie (Singapour, Inde) et en Amérique du Nord. Le développement à l’étranger des banques du Moyen-Orient répond principalement au souci d’accompagner leurs clients. Cela dit, Qatar National Bank semblerait avoir une stratégie d’ouverture vers le continent africain [19] et il conviendra de suivre avec attention cette dynamique au cours des années à venir, car elle pourrait être un indicateur de la politique économique internationale qatarie.

28 Parmi les banques étrangères s’intéressant à l’Afrique, les banques marocaines ont fait une irruption remarquée dans la région en 2008, avec une stratégie d’acquisitions agressive au coup par coup ; Attijariwafa Bank a ainsi racheté cinq filiales du Crédit agricole en Afrique de l’Ouest et centrale, la BIM au Mali, la CBAO au Burkina Faso et elle est aujourd’hui la première banque au Sénégal. La BMCE, qui recherchait quant à elle un opérateur professionnel, a de son côté pris le contrôle du groupe Bank of Africa (BOA), un grand groupe africain né au Mali, trentenaire aujourd’hui et présent dans six pays d’Afrique de l’Ouest, cinq pays d’Afrique de l’Est et de l’océan Indien, en RDC et en France.

29 Comme le groupe Ecobank du Togo établi dans 30 pays, qui a ouvert fin 2010 un bureau à Johannesbourg, Bank of Africa est un symbole de cet entrepreneuriat pionnier des réseaux panafricains. Les banques libanaises, tunisiennes et égyptiennes sont également dans la course, voire la Libye et l’Inde. Crédit du Liban a ainsi ouvert deux entités au Sénégal et en Côte d’Ivoire ces dernières années. Les fonds arabes intervenant en private equity[20] sont également présents en Afrique subsaharienne depuis le début des années 2000. Un certain nombre de banques islamiques sont également présentes sur le continent depuis la fin des années 1980 en Afrique du Sud et au Nigeria.

30 Parmi les banques conventionnelles, les banques marocaines ont été jusqu’à ce jour les principaux moteurs du dynamisme régional arabe en Afrique : Attijariwafa Bank, BMCE et le Crédit populaire – ou Banque chaâbi – en particulier. Elles sont suivies par des banques du Golfe : Qatar National Bank a annoncé, début 2014, son ambition de devenir la première institution financière au Moyen-Orient et en Afrique en 2017 [21], via son développement sur de nouveaux marchés. Elle a ainsi racheté la filiale égyptienne de la Société générale en 2012. La communauté libanaise est présente en Afrique de longue date, mais l’implantation de filiales du Crédit du Liban au Sénégal puis en Côte d’Ivoire est très récente.

Les banques marocaines en Afrique

Attijariwafa Bank est la première banque du Maghreb, mais aussi le premier groupe bancaire de l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA) ; la banque de détail à l’international représente 18 % de ses activités et 15 % du produit net bancaire [22]. Le groupe est présent dans 20 pays, en Europe – France, Grande-Bretagne, Espagne, Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas – dans les pays arabes – Abou Dhabi, Arabie saoudite, Dubaï – , mais aussi sur le continent africain avec des établissements souvent parmi les acteurs majeurs du marché. A l’instar de sa concurrente marocaine BMCE, le groupe s’est développé en Afrique du Nord – Libye, Mauritanie, Tunisie – en faisant l’acquisition de banques de proximité en Afrique sub-saharienne – Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée Bissau, Mali, Sénégal. Le groupe a acquis en 2008 les filiales africaines du Crédit agricole, implantées en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest [23] : l’Union gabonaise de banque, Société ivoirienne de banque, Crédit du Sénégal et Crédit du Congo. Trois implantations supplémentaires sont en projet : au Burkina Faso, au Cameroun et en Chine.
BMCE Bank (Banque marocaine du commerce extérieur) est la deuxième banque privée du Maroc, avec des parts de marché représentant environ 14 % des crédits et 13 % des dépôts. La BMCE intervient à l’étranger via BMCE Bank International, Bank of Africa, la Banque de développement du Mali ou la Congolaise de Banque, et ce (i) au Maghreb – en Tunisie – (ii), dans une vingtaine de pays d’Afrique – Sénégal, Côte d’Ivoire, Mali, Burkina Faso, Bénin, Cameroun, Ouganda, Burundi, Kenya, République démocratique du Congo, Tanzanie et Madagascar – (iii) en Europe – Grande-Bretagne, France, Allemagne, Espagne, Italie – (iv) et en Chine. Basée à Londres, MediCapital Bank fédère l’ensemble des activités de BMCE Bank à l’international et est spécialisée dans le financement des entreprises, la banque d’investissement et de marché.

31 Deuxième réseau de l’UEMOA, le groupe Bank of Africa, fondé en 1982 au Mali et aujourd’hui majoritairement détenu par la BCME, est présent dans 11 pays, à travers un réseau de banques commerciales et de sociétés financières dédiées au continent africain. Les créances sur la clientèle illustrent la répartition géographique de l’activité, avec 79 % au Maroc, 17,6 % en Afrique et seulement 3 % en Europe.

32 La présence stratégique du Crédit populaire du Maroc sur le continent est assez récente, mais à travers Banque atlantique (acquise en 2012), le groupe y nourrit de grandes ambitions, via la signature de plusieurs accords de partenariat début 2014 : création, au Mali, d’un établissement de microfinance ; promotion du microcrédit au Gabon ; financement par Banque atlantique Côte d’Ivoire de la construction de 5 500 salles de classe et d’un établissement de microfinance en Côte d’Ivoire, et, financement par la Fondation Attawfiq microfinance d’un programme d’aide à l’accès des femmes ivoiriennes au microcrédit (via le Fonds d’appui aux femmes de Côte d’Ivoire, Fafci). Le groupe est également présent en Guinée (Banque populaire maroco-guinéenne) et en RCA (Banque populaire Maroc-Centrafricaine).

Banque islamique

33 Si les grandes banques arabes proposent des services de banque islamique, cette activité demeure très minoritaire au niveau consolidé, entre 5 et 15 % des activités ; ceci même si certaines filiales peuvent être 100 % islamiques, comme Arab Bank au Soudan. Cette activité n’apparaît pas en outre comme la plus rentable. La saoudienne Al Rajhi Bank est la première parmi les plus grandes banques arabes à être 100 % islamique, avec un rayonnement plutôt régional puisqu’elle est présente en Malaisie, au Koweït et en Jordanie. Kuwait Finance House, établissement dont les activités sont totalement conformes à la charia, fut la première banque islamique établie au Koweït, en 1977, et elle figure parmi les plus grandes institutions financières islamiques mondiales. Elle réalise les deux tiers de son activité dans les pays du Moyen-Orient mais cherche à exporter son modèle en Europe et en Afrique.

34 Le groupe Al Baraka est un établissement à caractère régional et international marqué. Il est implanté aujourd’hui dans 12 pays et s’est constitué en 2002 en rassemblant des institutions fondées depuis les années 1970 [24]. Après sa constitution en 2002, le groupe s’est installé en Syrie et en Indonésie en 2007. Al Baraka opère depuis son siège à Bahreïn, avec des activités de banque internationale et commerciale, de financement, de gestion et d’investissement, et où aucun revenu ne peut être obtenu d’une source non islamique. La dimension internationale du groupe apparaît dans ses informations financières : près de la moitié du bilan (46 % fin 2009) est lié aux pays du Moyen-Orient, un tiers à l’Europe et 14 % à l’Afrique du Nord. Selon le rapport annuel de 2009, le résultat brut d’exploitation provient pour presque moitié d’Europe et un tiers du Moyen-Orient, et le résultat net pour moitié d’Europe et un tiers d’Afrique du Nord. Le développement de la banque islamique répond souvent à une stratégie de développement mue par une concurrence exacerbée dans le Golfe.

35 Le continent africain au sens large est, avec la Malaisie, l’un des deux foyers de la résurgence de la finance islamique moderne dans les années 1960, avec l’expérience de Mit Ghamr en Égypte en 1963. L’industrie demeure cependant balbutiante sur le continent, y compris dans les pays arabes d’Afrique du Nord si l’on compare avec le Moyen-Orient ou l’Asie du Sud-Est.

36 Plus d’une quarantaine d’institutions financières islamiques opèrent à ce jour en Afrique, ainsi qu’une poignée d’institutions de microfinance islamique. Elles se trouvent au Maghreb [25], en Egypte, au Niger, au Sénégal, en Afrique du Sud, au Kenya, au Nigeria, au Liberia, en Gambie, à Djibouti, au Tchad et au Nord-Soudan. Celui-ci concentre les deux tiers des banques islamiques du continent. Les masses financières conformes aux principes financiers islamiques en Afrique représentent environ 25 milliards de dollars, pour près d’un demi-milliard de musulmans africains. C’est encore peu puisque le marché potentiel de la finance islamique en Afrique est généralement estimé à 250 milliards de dollars si l’on s’appuie sur le nombre de musulmans en Afrique.

37 Le Kenya est parmi les pays africains les plus dynamiques, depuis ses débuts, en finance islamique. En 2008, avec l’autorisation accordée à Kenya Commercial Bank de faire de la banque islamique à partir de son entité Amana, puis avec la création de la Banque africaine du Golfe, le Kenya a dorénavant deux banques islamiques à part entière et cinq autres banques conventionnelles ont lancé des produits bancaires islamiques. Si les deux établissements 100 % islamiques ne détiennent qu’à peine 1 % des actifs bancaires du pays, ils réalisent de belles performances : la Banque africaine du Golfe a vu son résultat net croître de plus de 150 % en 2012. Ces bons résultats ont amené Standard Chartered à envisager la mise en place d’une gamme de produits islamiques dans le pays.

38 L’Afrique du Sud dispose de trois institutions bancaires islamiques – une banque 100 % islamique et deux « fenêtres islamiques ». La banque Al Baraka a une licence depuis 1989, première banque islamique dans le pays. Ici aussi, les actifs bancaires islamiques ne représentent que 1 à 2 % des actifs bancaires du pays.

39 En octobre 2009, la turque Bank Asya a fait l’acquisition au Sénégal de 40 % de Tamweel Africa Holding SA, détenue par une filiale de la Banque islamique de développement. Les actionnaires ont affiché leur ambition de développer leurs activités bancaires islamiques en Afrique de l’Ouest à partir du Sénégal.

40 En 2011, la Banque centrale du Soudan a approuvé la demande d’Abu Dhabi Islamic Bank à ouvrir une succursale. Au Nigeria, Habib Bank a reçu l’autorisation en 1992 d’ouvrir une « fenêtre islamique » qui est toujours opérationnelle avec Bank PHB. La première banque islamique au Nigeria a ouvert ses portes en 2012, et a développé dix agences dans le pays en 2013.

41 Les banques ont pu être lentes à offrir de tels services, en raison du manque d’expertise en finance islamique. Les banques islamiques sur le continent doivent faire face à une montée de la concurrence, mais aussi à un manque de sensibilisation et de formation du client, et à des enjeux de répartition géographique.

42 Les régulateurs du Nigeria se sont adaptés à l’émergence de ces nouveaux produits : la Commission des marchés [26] a publié en mars 2013 les règles encadrant les sukuk (certificat d’investissement islamique) et la commission des assurances [27] celles encadrant les produits d’assurance conformes à la charia (takaful), en avril 2013. Les régulateurs et la communauté financière du Kenya travaillent depuis 2010 sur les évolutions règlementaires nécessaires pour encadrer l’activité et développer de nouveaux produits, comme les trusts d’investissement immobiliers. Les régulateurs d’Ouganda, du Botswana et de la Zambie travaillent également dans ce sens afin de développer le secteur.

43 L’Afrique du Sud a amendé son code fiscal afin d’assurer une plus grande transparence des produits financiers islamiques et une neutralité fiscale pour les contrats murabaha (offre de financement), mudaraba et mucharaka (produits d’investissement). Le pays a l’ambition de devenir un pôle financier islamique africain à l’échelle du continent.

Les investisseurs institutionnels et les fonds arabes en Afrique

44 Un certain nombre d’organisations régionales ont vocation à favoriser le développement économique et les liens économiques entre pays membres. Ainsi, l’adhésion à ces institutions et la mise en œuvre des recommandations ou « bonnes pratiques communes » est, là encore, source de convergence au sein de la région. Les fonds de développement et les institutions financières régionales et islamiques se trouvent pour la plupart dans trois pays du Golfe : l’Arabie Saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis. Il y a trois exceptions : la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (Badea) et l’Autorité arabe pour l’investissement et le développement agricoles (AAAID) se trouvent au Soudan, tandis que le fonds de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) siège à Vienne. En fait, les trois pays du Golfe sont généralement les principaux actionnaires de ces institutions. Plusieurs œuvres de bienfaisance privées et religieuses viennent compléter le tableau des vastes ressources financières mises au service du développement économique et de l’intégration régionale. Dans la majorité des cas, le mode de fonctionnement et l’objet de ces fonds n’excluent pas une participation internationale et ne créent donc aucune entrave particulière à une intervention des entreprises étrangères. Contrairement à certaines croyances, les pays bénéficiaires ne se limitent pas aux pays islamiques, sauf dans le cas du Fonds arabe pour le développement économique et social (Fades) et, dans une certaine mesure, de la Banque islamique de développement (BID). Globalement, et ceci pour toutes sources de fonds, du point de vue des pays récipiendaires, on peut toutefois percevoir un décalage entre l’abondance qui serait disponible et les fonds réellement investis.

45 L’émir du Koweït, Cheikh Sabah al-Ahmad Al-Sabah, a ainsi annoncé lors du troisième sommet arabo-africain de novembre 2013 l’engagement du Koweït à octroyer 740 millions d’euros (1 milliard de dollars) de prêts à faibles taux d’intérêt à des pays africains sur la période 2014-2018, par l’intermédiaire du Fonds koweïtien pour le développement économique arabe.

46 Des fonds de private equity (PE) à capitaux majoritairement arabes (du Golfe) interviennent également en Afrique subsaharienne, comme ils le font également en Asie, en Asie centrale (y compris en Turquie) ou dans la région Afrique du Nord/Moyen-Orient. Très actif, le groupe Abraaj [28], fondé au Moyen-Orient en 2002, a ainsi investi 2,2 milliards de dollars en Afrique depuis sa création, via une centaine de projets [29]. L’Afrique a accueilli 41 % des investissements d’Abraaj, le Moyen-Orient 20 % ; l’Asie 24 %.

47 Selon African Private Equity and Venture Capital Association (AVCA), les 98 opérations de PE en Afrique ont atteint 3,2 milliards de dollars en 2013, le double de l’année précédente, pour 77 opérations. De 2010 à 2013, les investissements ont concerné principalement les media et télécoms (34 % du total PE), l’énergie et les ressources naturelles (30 %), les services bancaires et financiers (19 %) et les produits de consommation (17 %).

48 Pour la seule année 2013, les investissements dans les services bancaires et financiers ont atteint 156 millions de dollars au sud du Sahara, soit 13 % du capital investi en PE dans la région. Ce secteur a bénéficié de 40 opérations de PE entre 2010 et 2013, pour une valeur de 772 millions de dollars, soit 19 % du total sur la période. Par exemple, en 2013, Actis a investi 95 millions de dollars dans Paycorp Holdings, fournisseur de services de paiements et de distributeurs automatiques de billets (DAB) basé en Afrique du Sud.

Les effets sur le secteur bancaire africain

49 Le développement des établissements sur le continent a permis d’améliorer l’accès aux services financiers, en particulier l’épargne et les moyens de paiement.

50 Ce développement pose aussi la question du risque systémique et de l’articulation de la supervision à l’échelle home et host, et de la capacité des superviseurs à y faire face. Après plusieurs crises financières importantes dans les années 1980, le secteur est relativement protégé des crises systémiques et n’a été que peu impacté par la crise financière globale : les banques sont, en moyenne, bien capitalisées et disposent de liquidités abondantes : le volume des prêts accordés à l’économie (ménages, administrations, entreprises) est largement inférieur au volume des dépôts. Ceci, combiné à des stratégies de prêt très peu risquées (les banques demandent à l’emprunteur des garanties bien supérieures au montant du prêt accordé) et une réticence culturelle à emprunter de l’argent en dehors du cercle patrimonial, pénalise cependant la dynamique économique.

51 Les systèmes bancaires africains sont entrés dans la crise avec un faible levier, des niveaux de capitalisation importants et une liquidité suffisante. Mais le temps de l’argent bon marché et facile est révolu. Ceci est vrai des fonds privés, mais aussi des bailleurs de fonds officiels. A la suite des compressions budgétaires importantes dans la plupart des pays industrialisés, il est probable que les budgets d’aide étrangers soient amputés.

52 Ceci va donner une place plus importante au financement privé et aura des conséquences sur l’intermédiation financière domestique et l’intégration régionale. Il manque aujourd’hui des financements de trésorerie accessibles aux PME, mais aussi des prêts de plus longue maturité pour lesquels il conviendrait de développer les ressources de long terme (fonds de pension ou assurance-vie). Le private equity et le capital-risque font encore cruellement défaut.

53 La problématique de l’accès aux services bancaires d’épargne et de crédit pour la majorité de la population est partagée avec l’ensemble du continent africain. La solution de cette équation nécessite d’importants efforts d’innovation, le développement de produits et services spécifiques à ces marchés. Ces derniers pourront aussi inspirer à leur tour les pays occidentaux – comme ce fut le cas de l’utilisation du téléphone mobile pour effectuer des paiements ou le développement du microcrédit pour les populations à faibles revenus [30]. Contrairement à l’approche souvent envisagée jusqu’alors par les autorités nationales et les bailleurs de fonds, les nouvelles stratégies d’accès aux services financiers se focalisent d’abord sur les villes, leur forte densité de population servant ensuite de relais prescripteur via les liens familiaux (et de nécessité) avec les populations rurales.

54 Comme dans le monde arabe, en raison du risque, on constate un grand vide pour les PME, et 80 % de ce marché ne sont pas couverts à ce jour. L’offre de services aux entreprises n’est toujours pas au rendez-vous. C’est tout l’enjeu de la méso finance (missing middle) et de ce magma de centaines de milliers de petites entreprises à la limite de l’informel, qui ont même peur de rencontrer une banque.

55 Le système bancaire africain a beau être le plus rentable du monde (les banques y font des choses simples puisqu’elles prêtent au bon client avec des marges très élevées), l’inadéquation entre banque et clientèle en pré-émergence économique se révèle aujourd’hui patente. Cette prise de conscience provoque des mouvements profonds, particulièrement en Afrique de l’Ouest, preuve qu’il y a mieux à faire en Afrique en matière bancaire.

56 Comme dans le monde arabe, l’internationalisation des règles et des lois auxquelles sont assujetties les banques africaines pose la question de la pleine et entière intégration économique, bancaire et financière des acteurs africains. Le développement de groupes bancaires panafricains a amené les superviseurs à une plus grande coordination entre eux, comme l’a développé la Banque centrale du Maroc (Bank Al Maghrib) avec les banques centrales des Etats d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique centrale.

Perspectives

57 Le monde arabe et l’Afrique partagent plusieurs caractéristiques – l’influence forte de l’Europe, le développement récent et rapide de leurs systèmes bancaires et financiers dans une démarche de croissance externe et novatrice – qui leur confèrent une certaine proximité. Le développement des banques marocaines vers le sud du continent est suivi par d’autres banques du Golfe ou du Proche-Orient (Liban). Le développement du système bancaire pourrait également profiter à la banque islamique, déjà présente depuis plusieurs décennies sur la région subsaharienne.

58 Des différences culturelles existent néanmoins. Les banques arabes sont souvent à forte composante capitalistique publique tandis que les banques africaines sont à capitaux privés. Le rapport culturel à l’argent lui-même est différent : si la peur de la sanction sociale oblige l’emprunteur africain à rembourser le prêt souscrit, les principes de l’épargne et de l’emprunt sont ancrés dans la société africaine [31]. Dans le monde arabe, le seul recours à l’emprunt n’est pas bien vu par la communauté ; il témoigne d’une pauvreté et d’un déclassement social. Il paraît donc peut-être plus aisé pour les banques arabes de venir vers l’Afrique que le contraire.

59 En outre, la place de la femme dans l’économie est globalement plus dévalorisée dans le monde arabe qu’en Afrique ; au-delà de l’accès inégal des fillettes à l’école et des jeunes filles à l’éducation, du manque de connaissance du monde de l’entreprise – qui sont communs dans les deux régions –, les femmes semblent rencontrer davantage de difficultés dans le monde arabe pour accéder au marché du travail ou créer leur entreprise, entre autres par manque de confiance en leurs capacités ou par difficulté à accéder au financement externe.

60 Comme l’a fait la communauté bancaire arabe ces dernières années au travers de l’Union des banques arabes, l’Afrique aurait grand intérêt à exprimer d’une voix commune ses préoccupations au sein de la représentation sous-régionale (collèges de superviseurs, etc.) et internationale et ne plus subir les décisions prises sur d’autres continents. La question de la mise en œuvre de Bâle 3 sur le continent, alors que les groupes bancaires en sont aujourd’hui à Bâle 1 est une bonne occasion. Il en va de même pour Fatca [32] ou les normes comptables IFRS promues par la Banque mondiale et qui ont démontré leur caractère pro-cyclique. Les superviseurs africains se réunissent tous les ans dans le cadre francophone, mais, à notre connaissance, pas dans le cadre panafricain. Il conviendrait de développer l’affectio societatis de la communauté bancaire africaine, avec ses divergences, mais aussi ses points de convergence. Les fédérations régionales bancaires et financières existent, que ce soit à l’initiative du secteur privé (citons les deux fédérations des associations bancaires de l’UEMOA et de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cemac), ou le Club des dirigeants africains) ou des superviseurs (dans le cadre de l’espace francophone), porteurs d’échanges au sein du continent mais également avec l’Europe, les États-Unis ou l’Asie. Ces initiatives montrent que les banques savent gérer un affectio societatis au service de la communauté et la dimension concurrentielle. Mais les voix de la communauté bancaire et financière du continent restent morcelées en sous-régions, et si l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, francophones, se réunissent et échangent régulièrement, il n’existe pas de lieu pour que circule la parole des établissements bancaires à dimension supra-régionale sur le continent. La création en 2012 de l’Union bancaire francophone (UBF) participe de cet intérêt et permet aux communautés bancaires francophones du Nord et du Sud d’échanger sur des sujets qui sont souvent d’intérêt commun. Elle a pour intérêt de faire descendre au sud le centre de gravité de la collégialité.

61 Le système bancaire africain entre dans une phase de maturité au cours de laquelle il doit confirmer les choix structurels récents et pérenniser les acquis pour les entreprises et les ménages. Les banques arabes du Moyen-Orient poursuivront leur développement vers le continent, de même que les établissements asiatiques en appui des opérations commerciales de leurs entreprises, qui ont d’abord géré les opérations africaines depuis la Chine (au travers de fonds d’investissement) ou des filiales en Europe avant de s’installer sur le continent (ICBC en Afrique du Sud en 2010, Bank of China se déploie progressivement dans les pays d’Afrique australe et centrale, etc.). Au-delà des financements structurés de grands projets (ponts, aéroports, chemins de fer...), l’implantation des banques sur le continent répond au souci d’accompagner les échanges commerciaux (intégration économique) sur le continent mais aussi avec le reste du monde et elle amène les établissements à développer des produits et services financiers innovants (intégration financière). La convergence globale des règles et normes bancaires et financières facilitera ces mouvements d’acquisitions d’établissements d’un continent à l’autre.

62 Aujourd’hui, il demeure des opportunités de concentration et d’ouverture de capital des banques africaines à de nouveaux acteurs, y compris ceux issus de l’assurance, laquelle reste un secteur très morcelé et très national. Les acteurs de l’assurance représentent un fort potentiel en tant qu’investisseurs pour le développement des marchés de capitaux s’ils atteignaient une taille critique. ?


Date de mise en ligne : 01/10/2014

https://doi.org/10.3917/come.090.0085