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L'Algérie et la sécurité au Sahel : lecture critique d'une approche paradoxale

Pages 105 à 121

Citer cet article


  • Dris-Ait Hamadouche, L.
(2014). L'Algérie et la sécurité au Sahel : lecture critique d'une approche paradoxale. Confluences Méditerranée, 90(3), 105-121. https://doi.org/10.3917/come.090.0105.

  • Dris-Ait Hamadouche, Louisa.
« L'Algérie et la sécurité au Sahel : lecture critique d'une approche paradoxale ». Confluences Méditerranée, 2014/3 N° 90, 2014. p.105-121. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-3-page-105?lang=fr.

  • DRIS-AIT HAMADOUCHE, Louisa,
2014. L'Algérie et la sécurité au Sahel : lecture critique d'une approche paradoxale. Confluences Méditerranée, 2014/3 N° 90, p.105-121. DOI : 10.3917/come.090.0105. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2014-3-page-105?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.090.0105


Notes

  • [1]
    Le Cemoc regroupe l’Algérie, le Mali, le Niger et la Mauritanie, tandis que l’UFL regroupe ces pays plus le Burkina Faso, la Libye, le Tchad et le Nigeria.
  • [2]
    Azawad est un terme d’origine berbère venant d’azawa qui signifie « dénudé » en tamasheq et désigne une vaste zone désertique ou semi-désertique d’élevage camelin et ovin. L’Azawad est un « Sahara utile » dont le nom pour le nomade est lié à une idée de nomadisation possible (pâturages, puits) et qui se situe grossièrement entre 18 -18° 30 et 19° 30 N. E. Bernus, « Azawad », in Encyclopédie berbère, 8 | Aurès – Azrou [en ligne], mis en ligne le 20 avril 2011, http://encyclopedieberbere.revues. org/197, consulté le 04 juin 2014.
  • [3]
    En plus d’être membre fondateur de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) dès 1963, l’Algérie adhère à la Banque africaine de développement (BAD) en 1964 et à la Banque arabe pour le développement économique de l’Afrique (Badea) en 1975. Au sommet arabe d’Alger en 1973 est prise la décision de créer la Badea, le Fonds spécial arabe pour l’Afrique (Fasa) et le Fonds arabe d’assistance technique aux pays arabes et africains (Faataa). C’est encore à Alger que les pays d’Afrique décident la création du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad) en 1999. Sur le plan politique et stratégique, trois Algériens ont occupé le poste de commissaire de l’Union africaine (UA) pour la paix et la sécurité : Saïd Djinnit, suivi de Ramtane Lamamra et, actuellement, de Smail Chergui. Au niveau sécuritaire, l’Algérie soutient la création d’Afripol, un organisme créé dans le but de consolider et de développer la coopération entre les institutions policières africaines.
  • [4]
    Des dizaines de rencontres, de journées d’études et de débats sont consacrés à la question du Sahel dans les universités et les médias algériens.
  • [5]
    Ali Bensaad (interviewé par Abed Charef), « Les migrants du Sahel sont contraints de prendre plus de risques » Le Quotidien d’Oran, 19 mai 2014 ; « Le Sahel face aux catastrophes aux catastrophes naturelles », Comité permanent inter-états de lutte contre la sécheresse dans le Sahel (Cilss), note de présentation. http://www.cilss.bf/IMG/pdf/note_de_ presentation_25eme_journee_du_CILSS.pdf.
  • [6]
    Les débats manquent cruellement de contradictions et d’analyses critiques. Même la campagne électorale de l’élection présidentielle d’avril 2014, pourtant très clivée, n’a pas dynamisé les débats relatifs à la politique étrangère, celle-ci étant qualifiée d’émanation des principes et des constantes de l’Etat algérien.
  • [7]
    Entretien avec Lahcen Moussaoui, ancien ambassadeur et chargé du dossier du Nepad, Alger, 3 février 2014.
  • [8]
    Entretien avec Belkacem Iratni, doyen de la faculté des sciences politiques, Alger 3, Alger, 13 février 2014.
  • [9]
    Entretien avec Sofiane Sekhri, porte-parole de Jil Jadid et maître de conférences à la faculté des sciences politiques, Alger 3, 2 février 2014.
  • [10]
    Entretien avec Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et ancien ambassadeur Alger, le 28 janvier 2014.
  • [11]
    Louisa Dris-Aït Hamadouche, « Politique extérieure et politique intérieure algérienne : la résistance révolutionnaire au service de la résilience autoritaire ? Maghreb-Machrek, à paraître en 2014.
  • [12]
    L’exception à cette règle vient avec la nomination, en 2013, de Ramtane Lamamra comme ministre des Affaires étrangères. Une nomination qui intervient en raison de l’incapacité du président à assumer ses fonctions internationales et qui tranche avec la mise à l’écart du diplomate par le président, quand ce dernier tenait à garder le monopole exclusif de la politique étrangère.
  • [13]
    Il participera aux sommets économiques, poussera l’Algérie à conclure les accords d’association avec l’Union européenne, adhèrera à l’Union Pour la Méditerranée (2008) et conclura un accord de défense avec la France. Fait significatif, sa première condamnation du terrorisme sera réservée aux attentats commis contre les Etats-Unis, le 11 septembre 2001.
  • [14]
    Le Nepad, Nouveau partenariat économique pour le développement de l’Afrique, est une initiative portée à bout de bras par l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Algérie dans le but de promouvoir le développement harmonieux, solidaire et durable du continent. Il fait partie des instruments de l’Union africaine.
  • [15]
    Ahmed Kateb, communication donnée à l’occasion de la journée d’étude sur les enjeux de l’élection présidentielle algérienne, CERI, Paris, 11 avril 2014.
  • [16]
    TSA (Tout Sur l’Algérie), 24 février 2014.
  • [17]
    Voir Judith Scheele, « Trafic ou commerce ? Des échanges économiques au Sahara contemporain », http://www.sciencespo.fr/ceri/fr/content/dossiersduceri/trafic-ou-commerce-des-echanges-economiques-au-sahara-contemporain (consulté le 11 juillet 2014) et « Tribus, États et fraude : la région frontalière algéro-malienne », Etudes rurales, n° 184, 2009 ; p. 79- 94.
  • [18]
    Judith Scheele, « Tribus, Etats et fraude : la région frontalière algéro-malienne », op. cit., 2009.
  • [19]
    Youba Sokona et Aissa Touré, « L’adaptation en zone sahélienne : état des lieux, perspectives et contraintes », Liaison Énergie-Francophonie, n° 85, décembre 2009, http://www.global-chance.org/L-adaptation-en-zone-sahelienne-etat-des-lieux-perspectives-et-contraintes, consulté le 9 juin 2014 ; « Transformer l’agriculture au Sahel comment y parvenir ? », World Bank, http://www.worldbank.org/content/dam/Worldbank/document/Africa/transforming-agriculture-in-the-sahel-background-note-french.pdf , consulté le 9 juin 2014 .
  • [20]
    Ali Bensaad, « L’Algérie, le Maroc et l’Afrique », El Watan, 6 avril 2014.
  • [21]
    Yahia Zoubir et Louisa Dris-Aït Hamadouche, Global Security Watch — The Maghreb : Algeria, Libya, Morocco, and Tunisia, Praeger, 2013.
  • [22]
    Le gouvernement décide de positionner 7 000 hommes de la gendarmerie sur la frontière avec la Libye, et 20 000 hommes dans les 4e et 6e régions militaires (respectivement Ouargla et Tamanrasset). En 2012, et compte tenu de la guerre au Mali, 30 nouvelles bases de gendarmerie sont installées, ainsi qu’une base aérienne pour permettre une couverture plus efficace des zones désertiques transfrontalières. In Laurence Aida Ammour, « Evolution de la politique de défense algérienne », Centre français de recherche sur le renseignement, Bulletin de documentation, 7.http://www.cf2r.org/fr/bulletin-de-documentation/evolution-de-la-politique-de-defense-algerienne.php, consulté le 12 avril 2014.
  • [23]
    Entretien avec Sofiane Sekhri, 2 février 2014, Abdelhamid Bessaa, Alger, 27 février 2014.
  • [24]
    Ahmed Attaf, ancien ministre des Affaires étrangères, entretien sur El Chrouk news, 2 avril 2014.
  • [25]
    La France, quant à elle, ne le ratifiera qu’en décembre 2012 à la faveur du réchauffement des relations bilatérales. MK, « L’accord militaire algéro-français bientôt en vigueur La défense déminée », http://www.algerie360.com/algerie/l%E2%80%99accord-militaire-algero-francais-bientot-en-vigueur-la-defense-deminee/, consulté le 20 mars 2014.
  • [26]
    Une question fait débat : en supposant que les autorités le décident, l’armée algérienne est-elle capable de projeter ses forces en dehors de ses frontières ? A ceux qui doutent fortement de cette capacité en raison de la doctrine en place et de l’absence de planification en la matière, répondent ceux qui rappellent certains précédents : transport des plusieurs milliers de supporters (et des agents de la sécurité) vers la capitale soudanaise grâce aux transporteurs de l’armée. Le ministre des Affaires étrangères a également évoqué le transport des troupes.
  • [27]
    Rasmus Boserup, Luis Martinez, Ulla Holm, Algeria after the revolts, DIIS Report, 2014 ; p. 40-41.
  • [28]
    Quasiment toutes les personnes interviewées mettent en avant le fait qu’un engagement plus offensif de l’Algérie est avant tout une requête des Etats-Unis, de la France et de l’Union européenne.
  • [29]
    Houria Alioua, « Mouvement des enfants du Sud pour la justice (MSJ) », El Watan, 30 novembre 2004 ; Meziane Abane « L’histoire secrète du Mouvement des enfants du Sud », El Watan, 28 mars 2014.
  • [30]
    Mouloud Hamrouche, ancien chef de gouvernement, réformiste et proche de l’institution militaire dont il est un officier à la retraite, suscite une grosse polémique lorsqu’il évoque aux côtés des groupes d’intérêts des « minorités ».
  • [31]
    Signe de cette prise de conscience, le Premier ministre Abdel Malik Sellal effectue entre fin 2012 et début 2014 une tournée dans les 48 wilayas (départements) du pays et marque des arrêts significatifs dans les régions du Sud où il reconnaît les lacunes du gouvernement et promet des changements dans la perspective de la réélection du président Bouteflika.
  • [32]
    Entretien avec Abdelhamid Bessaa, op. cit.
  • [33]
    Sid Ahmed Ghozali, Questions d’Etat, op. cit. ; p. 215.
  • [34]
    Entretien avec Karim Tabbou, député de la législature 2012-2017, ancien premier secrétaire du Front des forces socialistes, porte-parole de l’Union démocratique et sociale, non encore agréée.
  • [35]
    Voir les déclarations du chef du Front de libération nationale (FLN), Amar Saidani.
  • [36]
    Chérif Dris, L’année du Maghreb, 2014, à paraître.

1 L’importance du Sahel pour l’Algérie sur le plan économique, commercial, humain et identitaire ne date pas de l’émergence ultra-médiatisée de la menace terroriste et encore moins des bouleversements politiques récents (renversement de Mouammar Kadhafi en Libye et de Amadou Toumani Touré au Mali, respectivement en 2011 et 2012). Cette importance est très ancienne et antérieure à l’indépendance de ces pays. De même, l’implication de l’Algérie ne peut se résumer aux initiatives récemment lancées, à savoir le Comité d’état major opérationnel commun (Cemoc) et l’Union de fusion et de liaisons (UFL) en 2010 [1]. D’ailleurs, la première implication directe de l’Algérie dans le conflit de l’Azawad [2] remonte à l’indépendance de l’Algérie en 1962. Une implication qui s’est confirmée et renforcée durant deux décennies à travers une politique étrangère très offensive, notamment sur le continent africain, terrain privilégié d’application des principes défendus par l’Algérie. C’est en effet sur le continent africain que les grandes causes algériennes – le droit des peuples à l’autodétermination et au développement, la lutte pour une communauté internationale plus équitable et un ordre économique plus juste – ont naturellement trouvé le plus grand écho [3].

2 A l’heure des menaces asymétriques et des bouleversements régionaux transnationaux, l’Algérie est interpellée par son environnement immédiat, à telle enseigne que jamais les questions sahéliennes n’ont bénéficié d’une telle exposition politique, médiatique et académique en Algérie [4]. Cette obnubilation peut s’expliquer par une conjoncture régionale sécuritaire inédite : aucune des frontières de l’Algérie, hormis la frontière maritime, n’est sécurisée et stabilisée, puisque, à la propagation de groupes armés de l’est au sud de l’Algérie s’ajoutent les réseaux de trafics de drogue à l’ouest. Auparavant, l’existence de régimes autoritaires mais remarquablement stables en Tunisie, en Libye et dans une moindre mesure en Mauritanie et au Niger offrait la garantie d’un double contrôle des frontières. Or, la stabilité autoritaire a cédé la place à des recompositions politiques fragiles ou à un vide institutionnel chaotique. A ces considérations purement sécuritaires s’ajoutent les préoccupations structurelles à tendance haussière, liées au sous-développement, aux pressions environnementales et migratoires [5].

3 Par ailleurs, l’explication sécuritaire régionale peut justifier l’intérêt quantitatif pour le Sahel, mais ne peut expliquer son contenu quasi unanimiste [6]. Ce constat est d’autant plus curieux que le gouvernement est, parallèlement, fortement critiqué sur tous les autres aspects de sa politique et qu’il subit, entre janvier 2012 et janvier 2013, deux attaques terroristes (enlèvement de ses diplomates à Gao et attaque du site gazier d’In Amenas). Sur quel type de fondements repose alors cet apparent consensus autour de la politique étrangère, et plus particulièrement de la politique sahélienne ? Ces fondements sont-ils pérennes ?

4 Pour répondre à ces deux questions, cet article propose d’analyser les ressorts politiques et idéologiques de la politique sahélienne et d’en expliquer les articulations avec la politique interne. Cette première étape introduira les éléments de réponse à la deuxième question qui mettront au jour les paradoxes de la politique sahélienne de l’Algérie.

Aux sources d’une politique étrangère normative

5 Non-ingérence, souverainisme, primat du régional sur l’international et primat des solutions politiques sur les interventions militaires sont la colonne vertébrale de la politique étrangère et africaine de l’Algérie. D’où l’attachement de l’Algérie à promouvoir le rôle de l’Organisation puis de l’Union africaine, tant dans la résolution des conflits sur le continent que dans la mise en place de mécanismes autochtones pour le développement des pays africains. Notons bien que l’une comme l’autre de ces missions obéissent aux règles de respect de la souveraineté des Etats et de leurs frontières issues de la décolonisation. Ce n’est donc pas un hasard si dans les conflits libyen et malien, pour ne citer que ceux-là, l’Algérie privilégie l’implication du Conseil de paix et de sécurité de l’UA.

6 Dans le discours politique algérien, les principes susmentionnés sont sacralisés et il est important de comprendre pourquoi. La première raison tient au substrat de l’identité algérienne, dont l’histoire ancienne comme récente glorifie la résistance et la lutte contre l’injustice et l’oppression. Au-delà de leurs divergences politiques, les Algériens se réfèrent à leur identité amazigh (« homme libre ») pour glorifier leur attachement à la liberté et l’insoumission. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard si la guerre d’indépendance est appelée la « révolution de libération », en référence à un idéal qui commence par la fin de l’occupation coloniale militaire et aboutit à l’instauration d’un ordre juste, tant au niveau national qu’international. Fort de ce capital symbolique, le président Houari Boumédiène s’illustre dans des actions internationales dont le bénéfice en termes de politique intérieure est capital. A titre d’exemple, le sommet des non-alignés de 1973 à Alger sert à consolider la politique des nationalisations, puisque sa résolution 3 stipule la souveraineté permanente des peuples sur leurs ressources naturelles [7].

7 En tant que politique publique, la politique étrangère peut difficilement s’autonomiser des contextes internes. Comment les évolutions politiques internes impactent-elles (ou pas) la politique étrangère algérienne ? L’ensemble des arguments présenté comme le socle normatif de la politique algérienne représente la première facette de la médaille et le premier paradoxe de la politique étrangère algérienne. En effet, ce socle normatif est fondé durant une période déterminée (les premières années de l’indépendance) et par une élite particulière (les jeunes maquisards dont la moyenne d’âge n’atteignait pas trente ans). Un demi-siècle plus tard, le déterminant humain n’a pas ou peu changé, puisque la politique étrangère est avant tout une politique publique et que les détenteurs du pouvoir restent globalement les mêmes. En revanche, la légitimité et l’assise dont pouvaient se prévaloir les dirigeants dans les années 1960 et 1970 et qui permettaient une politique étrangère dynamique et offensive n’existent plus.

Une politique étrangère prisonnière de la politique intérieure

8 De fait, les détenteurs de la légitimité révolutionnaire s’identifient, alimentent et sacralisent les principes fondateurs de la politique étrangère pour renforcer une légitimité très affaiblie. Il en découle un discours faisant un autre sens. Articulée autour du principe de non-ingérence dans les affaires internes des Etats, la politique algérienne au Sahel induit le refus catégorique d’accepter une quelconque ingérence dans les affaires algériennes, et notamment lors des tensions communautaires survenues à Ghardaïa (fin 2013) ou lors de la prise d’otages de Tiguentourine en janvier 2013 (site gazier d’In Amenas). La reconnaissance des Etats, pas celle des régimes, peut parfaitement faire référence aux années 1990, période de guerre civile durant laquelle l’Etat est soumis à un fort isolement international en raison des critiques adressées au régime. La priorité à la coopération régionale par rapport à l’implication internationale vise à maintenir un rapport de force favorable à l’Algérie. La primauté donnée au droit international sur toute autre considération stratégique tire son origine de la lutte pour l’autodétermination de l’Algérie et justifie le soutien permanent à la cause sahraouie. Enfin, le refus de cautionner ou d’intervenir militairement dans la région renvoie certainement à une problématique civilo-militaire interne jamais résolue. Répété à satiété, ce discours convainc dans tous les milieux. Pour les uns, l’histoire, l’identité politique et les idéaux portés par l’Algérie sont à l’origine de cette doctrine [8] ; pour d’autres, des considérations pragmatiques, à savoir le risque trop élevé d’enlisement, éclairent ce refus d’intervention militaire au Sahel. [9] Il est rare que les vulnérabilités du front interne, la crainte de la contestation sociale et des réactions internationales soient évoquées comme facteur annihilant le dynamisme de la politique étrangère algérienne au Sahel.

9 A la légitimité interne fragilisée s’ajoutent des difficultés inhérentes au processus d’élaboration de la décision, caractérisée par la prédominance du chef de l’Etat. Ce rôle est certes constitutionnellement reconnu, mais les conjonctures politiques et le profil du président peuvent décupler ses prérogatives au point de les rendre assimilables au « fait du prince » [10]. Durant ces quinze dernières années, le président Abdelaziz Bouteflika monopolise l’élaboration, la prise de décision et sa mise en œuvre [11]. Il arrive au pouvoir fort de son expérience de diplomate, de son capital social et de son carnet d’adresses d’une part, et coupé de la réalité algérienne depuis deux décennies d’autre part. L’autre explication avancée a trait à la personnalité et au caractère du personnage, décidé à imposer son pouvoir sur ceux qui l’ont marginalisé puis rappelé, notamment en raison de leurs difficultés face à la communauté internationale. Contrairement, à ses prédécesseurs, Abdelaziz Bouteflika nomme des collaborateurs qui ne lui font pas de l’ombre au niveau international [12]. Ainsi, aussi longtemps que le président était dynamique, la diplomatie algérienne l’était également, au point que durant son premier mandat, Abdelaziz Bouteflika était surnommé le « président des affaires étrangères ». En parallèle, la structure et les personnes dont la mission est de mettre en œuvre la politique étrangère de la nation sont marginalisées au profit du président et de ses conseillers personnels.

10 A cet aspect quantitatif s’ajoute l’aspect qualitatif, à savoir une redéfinition des priorités dans lesquelles le Sahel ne figure pas. Le chef de l’Etat n’y effectuera aucune visite officielle, mais multipliera les déplacements en Europe et en Orient. [13] En Afrique, l’Algérie s’investit quasi exclusivement dans le cadre multilatéral du Nepad [14], ce qui fragilise le réseau de relations bilatérales tissé grâce à l’héritage de la guerre de libération. En effet, le président Bouteflika s’est exclusivement investi dans la promotion du Nepad, reléguant les visites et déplacements officiels dans lesquels se consolident les relations bilatérales à ses subalternes. Stratégie qui se révèle non payante ou préférence personnelle pour les grandes manifestations médiatiques formelles ? Quoi qu’il en soit, ce repli profitera aux puissances régionales telles que le Maroc, le Sénégal, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Quant aux actions susceptibles de consolider l’influence de l’Algérie, l’annulation de la dette de six pays africains, (plus d’un milliard de dollars), elles sont gardées totalement secrètes et obéissent à des motivations difficiles à déterminer. A l’occasion du cinquantenaire de l’OUA (en 2013), l’Algérie annonce, officiellement cette fois-ci, l’annulation de la dette de seize pays africains à hauteur de 902 millions de dollars.

11 Un malaise durable naît de la centralisation, de l’élaboration et de la prise de décision au niveau de la présidence, ainsi que de la marginalisation du ministère des Affaires étrangères (MAE), autant physique – à travers le déménagement du ministère dans des locaux vétustes, peu de temps après la première élection de Abdelaziz Bouteflika – que politique - à travers la nomination d’un grand nombre de conseillers rattachés directement au président. Le malaise est tel que même le mouvement normal des ambassadeurs devant être rappelés à la centrale ou envoyés en poste est paralysé. Ce malaise transparaît pendant le « printemps arabe », où les réactions du ministère des Affaires étrangères suggèrent clairement l’absence de stratégie, y compris une fois passé l’effet de surprise. La lenteur des réactions, la redondance des déclarations, le caractère défensif et justificatif des réponses et l’absence totale de proactivité sont les principales caractéristiques de cette période (2011- 2012). Ce malaise est encore plus palpable dans la gestion du conflit au Nord-Mali et de la crise du site gazier de Tinguentourine. Le MAE apparaît complètement en retrait, accusant le choc de l’enlèvement de ses diplomates à Gao, puis celui de l’annonce par son homologue français de l’ouverture temporaire de l’espace aérien algérien à l’aviation militaire française en 2013. Quant à la prise d’otages du site gazier, elle échappe totalement au MAE. Dans tous ces cas, les décisions ont été prises dans d’autres centres du pouvoir.

La politique étrangère sahélienne : crise de paradigme

12 La politique algérienne concernant le Sahel souffre d’un processus décisionnel cloisonné et hermétique, mais également d’une véritable crise de paradigme, sans doute liée au processus décisionnel. Ainsi, en défendant le principe de non ingérence et de souveraineté absolue, en s’interdisant d’intervenir en dehors de ses frontières quelles que soient les circonstances, la politique algérienne est en contradiction avec la réalité du terrain d’une part, et certains de ses principes d’autre part. Commençons par la première contradiction. En effet, partant du postulat que les menaces qui pèsent sur le Sahel sont asymétriques, transfrontalières, diffuses, déterritorialisées, sociétales et militaires, comment peut-on espérer les voir se cantonner au Mali et comment les responsables politiques algériens comptent-ils protéger leur propre territoire ? D’ailleurs, il n’est pas rare que Kidal soit qualifiée de 49ewilaya (préfecture) algérienne [15], compte tenu des liens humains, commerciaux et géographique entre le sud de l’Algérie et le nord du Mali. L’intensité des relations commerciales qui existaient avant l’indépendance de ces pays et qui se sont parfaitement adaptés est indéniable. Les fortes subventions appliquées aux produits de première nécessité ne peuvent que densifier ce commerce transnational. De fait, ni la nature des menaces, ni celle du territoire sur lequel elles sévissent n’autorisent une stratégie exclusivement nationale/défensive de la sécurité. La preuve est d’ailleurs apportée par les faits suivants :

13

  • la lutte antiterroriste n’a pas permis d’éliminer le terrorisme, mais l’a poussé au repli en dehors des frontières ;
  • l’attaque de Tiguentourine, d’un coût de 2 milliards d’euros [16], a été préparée à l’extérieur de l’Algérie et menée par un groupe multinational ;
  • les trafics liés (ou pas) au terrorisme, sont partiellement assimilés à un commerce nécessaire à la survie des populations non sédentarisées, car le plus souvent les réseaux islamistes se sont greffés aux réseaux commerciaux de type familial et tribal pré-existants et tentent d’en tirer profit comme d’autres (mafia, agents des Etats…) [17]. Une distinction est donc nécessaire entre les petits trafics (produits alimentaires, cigarettes) menés par des réseaux issus de la solidarité familiale et tribale et les gros trafics (armes, drogues) qui nécessitent l’instrumentalisation des tribus, mais surtout une organisation mafieuse très complexe et de hautes complicités [18].

14 De par sa nature, le territoire algérien est vulnérable et objectivement impossible à sanctuariser (cf. l’attaque contre une caserne de gendarmerie perpétrée en mars 2012).

15 A la première incohérence (principes défendus versus réalité du terrain), s’ajoute une seconde incohérence, entre les principes susmentionnés et d’autres principes tout autant défendus par l’Algérie. Relevons rapidement quelques exemples liés au Sahel :

16

  • le maintien du principe de non-intervention à l’extérieur des frontières se heurte à deux objections majeures. La première est l’existence d’une résolution du Conseil de sécurité et de l’Union africaine, appelant à une intervention régionale contre les groupes terroristes au nord du Mali. L’Algérie se réfère pourtant au Conseil de sécurité et à l’Union africaine comme des sources absolues de légitimité ; la seconde objection vient du fait que cette intervention n’est plus une ingérence quand elle émane de l’Etat partenaire, soumis à des menaces auxquelles il est incapable de faire face seul ;
  • le principe de non-intervention à l’extérieur s’accommode mal de la primauté de la coopération régionale sur la coopération internationale, élevée au rang de stratégie prioritaire ; or, en l’absence de prise en charge régionale des urgences, l’intervention extrarégionale est inévitable ;
  • le principe de la primauté de la coopération régionale bute sur la persistance des tensions avec le Maroc, à l’origine d’une exclusion mutuelle des initiatives régionales prises par l’Algérie et le Maroc. Cette mutuelle exclusion semble exacerbée par leur lutte d’influence sur le Sahel, puisque dans un autre contexte régional, le « Dialogue 5+5 », les rivaux savent agir comme des partenaires ;
  • le principe d’une vision globale (politique, économique, sociale) de la résolution des conflits au Sahel est difficilement conciliable avec l’élaboration et la mise en œuvre d’une stratégie sécuritaire ;
  • le principe de primauté de la solution politique sur l’instrument militaire est incohérent avec une conception sécuritaire et le principe de non négociation avec les groupes criminels.

Les discours versus les faits

17 Ces deux premières contradictions, à savoir la double inadéquation des principes dictant la politique algérienne sahélienne avec la réalité du terrain, d’une part, et les contradictions entre les principes défendus par l’Algérie, d’autre part, débouchent sur un troisième paradoxe : une politique déclarée qui ne correspond pas à la politique pratiquée. L’Algérie considère que la stabilisation durable du Sahel passe par un développement global devant répondre aux exigences de la sécurité humaine qui recouvre tous les besoins individuels et collectifs et de la sécurité traditionnelle, focalisée sur l’absence de menace. Cette vision est largement partagée par les autres pays de la région où le développement juste et durable est considéré comme la véritable source de stabilité et de sécurité durables pour l’ensemble de la région [19]. C’est d’ailleurs autour de ce discours que d’aucuns pourraient considérer comme idéaliste – la coopération Sud-Sud, un ordre économique équitable, etc. – que l’Algérie a construit son aura dans les années 1960 et 1970. Et c’est sans doute sur ce registre que l’Algérie des années 2000, celle qui cumule les milliards de dollars de revenus, est attendue.

18 Or, dans les faits, l’Algérie fait plus dans la hard security que dans la soft security. Certes consciente des enjeux humains, environnementaux, climatiques et économiques transnationaux, l’Algérie déploie énormément de moyens sur le plan humanitaire, en envoyant des vivres et médicaments dans le Sahel et en accueillant des centaines de réfugiés sur son territoire. Les actions de long terme sont toutefois moins nombreuses et l’essentiel des investissements se résume à ceux de la Sonatrach. En revanche, la stratégie sécuritaire est prépondérante, ainsi que le démontrent les quatre exemples suivants.

19 Premièrement, la politique algérienne à l’égard de la migration sahélienne [20] a amorcé un virage à 180° dans le cadre de la transposition de la politique européenne de lutte contre l’immigration.

20 Deuxièmement, l’Algérie porte à bout de bras et à grands renforts médiatiques la mise en place du Cemoc et de l’UFL [21]. Cette option sécuritaire régionale est d’ailleurs le prolongement d’importantes mesures prises dans le grand Sud algérien, où dès 2011, l’Algérie déploie des contingents défensifs [22]. Cette démarche suggère que l’élaboration et la prise de décision émanent des services de sécurité.

21 Troisièmement, l’Algérie est l’un des membres fondateurs du Forum de contre-terrorisme global, lancé à New York en septembre 2011. A ce titre, elle accueille en février 2013, à Oran, plus de cent experts du contre-terrorisme venus de trente pays, afin de définir des stratégies et des programmes spécifiques de lutte contre le terrorisme au Sahel.

22 Quatrièmement, elle adopte un positionnement controversé à l’égard de l’intervention militaire au Mali avec l’ouverture de l’espace aérien à l’aviation française engagée dans l’opération Serval. Voici le type même d’exemple qui réussit à cristalliser les critiques, y compris au sein de ceux qui soutiennent une plus grande implication de l’Algérie dans son espace régional. Pour les partisans d’une politique conservatrice, l’Algérie n’a pas à faciliter la guerre que la France mène pour ses raisons propres, d’autant que l’Algérie s’est engagée dans une solution politique. En plus du risque d’enlisement, un tel engagement aurait pour conséquence de « dégarnir » la frontière occidentale et surtout le front oriental de la Libye où stationnent plusieurs dizaines de milliers d’hommes [23]. Quant aux partisans d’une politique étrangère rénovée et engagée, ils estiment que l’Algérie a eu raison de soutenir l’intervention française, pour sa propre sécurité [24], mais qu’elle a eu tort de laisser la situation lui échapper, et s’est vue contrainte de jouer les seconds rôles, perdant les bénéfices qu’elle aurait pu obtenir en rétablissant l’ordre constitutionnel au Mali.

23 Ce dernier exemple montre le malaise qui entoure certaines décisions relevant de la politique algérienne au Sahel, mais pas seulement. Il est significatif de rappeler que l’accord de défense entre l’Algérie et la France a été signé en juin 2008 à Alger et ratifié non par le Parlement algérien, mais par décret présidentiel en 2009 [25]. La discrétion qui entoure cet accord montre qu’à l’instar de l’ouverture de l’espace aérien, il suscite un malaise politique.

L’Algérie et la sécurité au Sahel : quelles perspectives ?

24 A la lumière de ce qui a précédé, il apparaît que les défis auxquels fait face la politique algérienne au Sahel relèvent autant de la complexité régionale que des vulnérabilités de politique intérieure. Pour être efficace, une politique a besoin d’une vision (pourquoi agir ?), de détermination (qui agit ?) et de moyens (comment agir ?). La vision algérienne existe, mais semble parasitée et manquer d’une doctrine à même de formuler clairement les ambitions de l’Algérie.

25 Le fait que l’Algérie n’ait pas formellement élaboré une doctrine de politique étrangère et de sécurité rend difficile l’identification de ses objectifs au Sahel. Hormis la sécurisation et la stabilisation globale de la région, les objectifs de l’Algérie manquent de concision quant au rôle qu’elle souhaite concrètement jouer. Le discours politique focalise sur le bon voisinage avec tous les pays voisins, le respect mutuel et la sécurité partagée, mais la rhétorique ne fait pas une stratégie. La question centrale est celle-ci : les dirigeants algériens ont-ils pour objectif de hisser l’Algérie au rang de puissance régionale ? Placée dans une perspective historique, la réponse est oui. En 2014, il semble toutefois que les implications concrètes de ce statut ne sont pas acceptées, en raison de tabous psychologiques, idéologiques et historiques d’une part, et de considérations objectives de prudence d’autre part.

26 Ainsi, le problème lié à l’image négative que peut renvoyer une puissance pose la question des implications du statut de cette puissance, notamment sur les rapports de forces politiques en Algérie. Si l’Algérie opte pour plus d’implications régionales, elle sera amenée à projeter ses forces, ce qui en amont, peut accélérer la professionnalisation de l’armée [26]. En aval, cette option peut éloigner l’armée du centre décisionnel politique. Pour rappel, en envoyant ses troupes au Sahara occidental, le roi Hassan II a précisément obtenu leur éloignement de la capitale, réglant ainsi un problème de contestation interne.

27 Le deuxième obstacle potentiellement dissuasif est son coût, notamment les risques objectifs d’enlisement qui, compte tenu des menaces et de la nature du terrain sahéliens, ne sont pas négligeables. Ce coût se mesure aussi au niveau intérieur car les vulnérabilités internes sont un terrain propice à l’absorption de l’instabilité externe. En effet, le déséquilibre entre le nord et le sud algériens a été relégué au second plan par les responsables politiques, sans doute en raison de la faible densité démographique et de la distance vis-à-vis du centre du pouvoir. Ces deux arguments cessent de produire du sens quand, coup sur coup, la Tunisie est déstabilisée et que la Libye et le Mali implosent. Survient alors l’un des pires scénarios possibles : l’attaque terroriste contre la base de production de gaz de Tiguentourine, en janvier 2013.

28 Le troisième obstacle au passage à une projection de forces vient des nombreuses demandes extérieures mettant en avant la nécessité d’un plus grand engagement régional de l’Algérie [27]. Plus les demandes formulées à l’Algérie sont nombreuses et insistantes, et plus ces demandes sont considérées comme suspectes et potentiellement contraires à ses propres intérêts [28]. Cette méfiance peut s’expliquer par une vision quelque peu manichéenne des relations entre Etats en situation de déséquilibre de rapports de forces ; tout comme elle semble lier à la conviction selon laquelle les puissances extrarégionales veulent faire faire à l’Algérie la sale besogne et lui faire courir les risques (l’enlisement) qu’eux-mêmes refusent de faire courir à leurs soldats.

29 L’attaque de Tingentourine cristallise l’impact direct de l’instabilité régionale et des tensions bilatérales sur la sécurité nationale. Elle prouve que si Tunis, Tripoli, Nouakchott et Bamako ne maîtrisent pas le contrôle de leurs frontières respectives, la sécurité de l’Algérie est menacée. Elle prouve également que si les relations de l’Algérie avec ces pays sont tendues, sa sécurité nationale est menacée. Elle prouve enfin qu’aucun arsenal sécuritaire ne peut totalement exclure les complicités internes. Le prix de la puissance est donc double : en amont, la consolidation du front interne ; en aval, les capacités de supporter et de surmonter les risques d’enlisement. En d’autres termes, repenser la politique algérienne dans la région sahélienne ne fera pas l’économie de deux conditions : la consolidation du front interne et la normalisation des relations civilo-militaires.

30 Illustrant la première condition, des reportages effectués par des médias ont montré que si les tribus touarègues algériennes n’avaient pas de sympathie avec Ansar Eddine, elles étaient solidaires du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). L’apparition du Mouvement des enfants du Sud pour la justice [29], ainsi qu’une dissidence islamiste suggèrent l’existence de tensions potentielles. De même, les affrontements ponctuels enregistrés à Bordj Baji Mokhtar dans l’extrême sud du pays ou ceux, plus récurrents, survenus à Ghardaïa ou à Ouargla sont autant de signaux d’alarme. Ces tensions sont-elles d’ordre identitaire [30] ou socio-économique ? Depuis l’indépendance, les dirigeants algériens ont beaucoup investi sur le sentiment d’appartenance à une nation commune, rappelant que le prolongement de la guerre de libération avait pour but l’indépendance totale du pays, et faisant du patriotisme et des valeurs du 1er novembre une valeur sacrée. Cette valeur semble d’ailleurs partagée puisque les mouvements de contestation sociale (la Coordination des chômeurs d’Ouargla, les ibadites, etc.) ont toujours brandi l’emblème national dans leurs manifestations, afin de contrer toute accusation de mise en danger de l’unité nationale. En revanche, le sentiment d’être marginalisé, de ne pas bénéficier des mêmes avantages que leurs concitoyens du nord et d’être bousculés dans leurs traditions culturelles s’impose comme une réalité que même les pouvoirs publics reconnaissent implicitement [31]. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’une des premières décisions prises par le président Bouteflika après sa réélection est la révision du découpage administratif du Sud et de créer de nouvelles wilayas afin de mieux répondre aux besoins des citoyens du Sud en termes de services publics et administratifs.

31 Ces exemples montrent que le Sud algérien a besoin de redevenir, comme au temps de la guerre de libération, une priorité nationale en termes de développement, d’intégration et de sécurité. Pour de nombreux experts, la solution peut s’appeler Tamanrasset : chef-lieu d’une wilaya de l’extrême sud et carrefour géographique, humain et économique, son microclimat et sa localisation l’érigent en candidate idéale pour la création d’une métropole sahélienne [32]. Cet objectif n’exige pas seulement la création et la modernisation d’infrastructures ambitieuses (hôpital, écoles, pôle universitaire, routes, centres de formation, aéroport), mais également et surtout, un transfert d’autorité. Une remise en cause du mode de gouvernance, pour que la mutation d’un fonctionnaire dans le Sud ne soit plus une punition et que les fonctionnaires d’Alger qui se trouvent à plus de 2 000 km, ne soient plus les décideurs. Il n’est pas seulement question de redistribution de la rente, mais d’une vraie politique de développement dont le but est de stabiliser les populations, optimiser les atouts du Sud, respecter leurs particularités et promouvoir la mixité sociale. Une fonction que le service militaire remplit moins que par le passé et que l’université ne remplit quasiment plus. Le but est de récréer du lien horizontal, pour que les craintes de contagions venues de l’extérieur s’amenuisent, et du lien vertical, en établissant un rapport direct entre l’administrateur et l’administré. Le renforcement du lien social et politique exige que les actions de l’Algérie dans le Sahel soient mieux expliquées à l’opinion publique, à travers les canaux de communication officiels. Or, les négociations menées avec Ansar Eddine, la coopération militaire avec la France durant l’opération Serval n’ont fait l’objet d’aucune action d’information. Le Parlement, les commissions des affaires étrangères et de défense, les médias, les partis politiques sont restés exclus, privant ainsi le gouvernement de soutiens potentiels. A titre de comparaison, pendant la crise du Golfe de 1990, le gouvernement avait convoqué le Parlement à huis clos et pendant six heures, expliqué la position de l’Algérie et justifié le non-soutien à l’Irak [33]. Le fonctionnement actuel du Parlement est aux antipodes de pouvoir jouer un quelconque rôle dans la gestion des crises au Sahel, puisque même les questions orales doivent être déposées, écrites, longtemps avant que le gouvernement n’y réponde [34].

32 La seconde condition, la normalisation des relations civilo-militaires, est nécessaire à une stratégie algérienne au Sahel ancrée sur une élaboration de la décision cohérente, des moyens mobilisés conformes, une exécution contrôlée et, enfin, un examen comptable des décisions prises. Sans l’instauration du primat politique sur le militaire et la soumission du politique à l’obligation de rendre des comptes, les luttes d’influence, l’abus de pouvoir et le court-termisme continueront de priver l’Algérie d’une véritable stratégie sahélienne. Plus pernicieux, la persistance de l’instabilité régionale contribue à maintenir les ambiguïtés intérieures et à justifier l’absence de réformes structurelles. La nouvelle réélection d’Abdelaziz Bouteflika participe-t-elle à cette normalisation ? Oui, à en croire ses partisans qui ont fait campagne au nom de la construction d’un Etat civil [35] et ceux qui considèrent que le quatrième mandat est celui de la sanctuarisation de l’instance présidentielle, compte tenu de la marginalisation des services de renseignement. [36] Pour d’autres, la victoire du président-candidat est aussi bien la sienne que celle de l’état-major qui l’a appuyé ; il n’est donc pas question d’affirmation d’un pouvoir civil mais de rééquilibrages au sein des cercles décisionnels.

Conclusion

33 Si la politique étrangère est le miroir de la politique interne, la politique algérienne au Sahel en est la parfaite illustration. Pendant des années, celle-ci a puisé dans le capital de la guerre de libération qui, à l’instar de la majorité des ressources, n’est pas renouvelable. A l’image rayonnante d’une Algérie engagée dans les grandes causes (nouvel ordre économique mondial, soutien aux peuples opprimés…), a succédé celle de l’Algérie exportatrice d’expertise en matière de lutte antiterroriste. Le Sahel est le terrain où ce glissement est le plus visible.

34 Ce glissement n’est pas seulement dû au changement du contexte international et n’a certainement rien à voir avec les capacités financières qui sont supérieures aujourd’hui. En tant que politique publique, la politique sahélienne de l’Algérie souffre des incohérences et des contradictions internes. Pourquoi, en dehors de la Sonatrach, n’a-t-elle pas investi dans le développement de la région ? Est-il concevable que l’agence de presse officielle n’ait pas d’antenne dans le Sahel ? Est-il concevable, alors qu’une politique publique algérienne se déploie dans le Sud depuis cinquante ans et que les tribus touarègues maliennes ont des ramifications en Algérie, que la situation sécuritaire au Nord-Mali échappe à l’Algérie ? La réponse à ces questions n’est sans doute pas à Gao, mais à Alger. ?


Date de mise en ligne : 01/10/2014

https://doi.org/10.3917/come.090.0105