Article de revue

La paix improbable

Propos impopulaires

Pages 165 à 177

Citer cet article


  • Ravenel, B.
(2001). La paix improbable Propos impopulaires. Confluences Méditerranée, 37(2), 165-177. https://doi.org/10.3917/come.037.0165.

  • Ravenel, Bernard.
« La paix improbable : Propos impopulaires ». Confluences Méditerranée, 2001/2 N°37, 2001. p.165-177. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2001-2-page-165?lang=fr.

  • RAVENEL, Bernard,
2001. La paix improbable Propos impopulaires. Confluences Méditerranée, 2001/2 N°37, p.165-177. DOI : 10.3917/come.037.0165. URL : https://shs.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2001-2-page-165?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/come.037.0165


Notes

  • [*]
    Je suis conscient que la position développée ici n'est pas partagée par beaucoup tant d'un côté que de l'autre. Mais c'est un point de vue que je me permets d'exprimer avec conviction après à la fois une approche théorique et "pratique" longue du conflit israélo-palestinien et mon travail sur le conflit yougoslave tel que je l'ai développé dans mon livre Kosovo, Une guerre de gauche ? Pour la paix à travers le droit, Golias, 1999.
  • [1]
    Sur ce thème crucial initié par Benny Morris plusieurs ouvrages récents sont à signaler : Ilan Pappé, La guerre en 1948 en Palestine. Aux origines du conflit israélo-arabe (Ed. la Fabrique), Dominique Vidal, Le péché originel d'Israël. L'expulsion des Palestiniens revisitée par les "nouveau historiens" israéliens (L'Atelier, Paris, 1998), Ilan Greilsammer, La Nouvelle Histoire d'Israël, Essai sur une identité nationale (Gallimard, 1998). La question sensible des manuels d'histoire en Israël et en Palestine nécessiterait une approche binationale fondée sur des valeurs universalistes. Une critique nationaliste du nationalisme de l'autre comme celle proposée par la brochure de l'Arche "Les enfants palestiniens à l'école de la haine" ne permet pas cette approche objective. Voir aussi l'article de Christophe Boltanski "L'histoire d'Israël à l'heure d'Oslo", Libération, 31 août 1999 et l'interview de l'historien israélien Ilan Pappé, Le Monde, 9 mai 2000.
  • [2]
    La question du fait national palestinien, à la différence du fait israélien, ne fait plus débat. En France, les travaux d'Olivier Carré sur Le mouvement national palestinien, Collection Archives, Gallimard 1977, et sur L'idéologie palestinienne de résistance, Presse de la fondation nationale des sciences politiques, 1972 ont été fondateurs.
  • [3]
    Nathan Weinstock, Le sionisme contre Israël, François Maspéro, 1969 p.562.
  • [4]
    Maxime Rodinson, Israël et le refus arabe, Le Seuil, 1968, p.13 et, du même auteur, l’article "Sionisme" dans Encyclopedia Universalis, vol XIV, 1972, pp.1061-1065 (pour éviter comme le dit l'auteur, aussi bien l'idéalisation que la diabolisation…).
  • [5]
    Maxime Rodinson, "Le marxisme et la nation" dans L'Homme et la Société, N°7 janvier-mars 1968. Cet article théorique, lui aussi fondateur, a été republié en 1998 par Raison présente, n°86. Les citations qui suivent sont extraites de cette revue.
  • [6]
    Idem p.66.
  • [7]
    Idem p.71-72.
  • [8]
    Burhan Ghalioun, Le malaise arabe, La Découverte, 1991.
  • [9]
    Déclaration d'indépendance de l'Etat de Palestine, 15-11-1988.
  • [10]
    Voir Nadine Picaudou, Le Monde Diplomatique, mars 2000. Il est remarquable que, là encore, l'initiative de cristalliser la revendication sur Jérusalem à partir de sa composante religieuse ait été prise par le "laïque" Barak à la Conférence de Camp David en mettant en avant le thème du Mont du Temple. En reflet parfait démarrait l'Intifada Al-Aqsa.
  • [11]
    Lire Ilan Haléri, Sous Israël la Palestine, Le Sycomore, 1978.
  • [12]
    Le Monde, 8 février 2001.
  • [13]
    Hannah Arendt, Auschwitz et Jérusalem, Collection Agora Deux temps, 1991, p.172.
  • [14]
    Sur cette question de la "militarisation" de l'Intifada un débat sérieux est enclenché en Palestine. Voir la position critique de Salah Abd-al-Jawad, professeur à l'Université de Bir Zeit, Middle East International, 9 février 2001.
  • [15]
    Dernière initiative en date : l'appel signé par environ 120 intellectuels palestiniens. Sur la définition de ce que pourrait être l'Etat binational, voir celle donnée par Bassma Kodmani-Darwish dans Confluences Méditerranée, "Israël, une réaction à la recherche d'elle-même", n°26, été 1988, p.96. Au moment de mettre sous presse nous recevons le livre de Michel Warschavski, Israël-Palestine : le défi binational (avec un post-scriptum d’Elias Sanbar), Editions textuel, 2001, nous y reviendrons.
  • [16]
    Jeff Halper, "Le combat pour le contrôle, la fin d'un paradigme" (en anglais) in News from within, 8 octobre 2000.

1 L'Histoire bégaie dangereusement aujourd'hui au Moyen-Orient.

2 Sous nos yeux, en Israël et dans les Territoires palestiniens, est en train de prendre forme une tragédie dont personne ne sait qu'elle peut être l'issue. Au jour d'aujourd'hui, les choses étant ce qu'elles sont, d'issue il n'y en a pas. Nous sommes en face d'une tragédie sans dénouement prévisible, d'une tragédie sans catharsis. Cela fait plus de 50 ans que dure l'état de guerre entre Israël et Palestiniens, depuis 1948, date de naissance de l'Etat d'Israël, Etat reconnu au peuple de la Shoah, une reconnaissance juste, légitime moralement et donc politiquement. Mais depuis 1948 aussi c'est une succession de guerres, de morts, d'assassinats, de Juifs et de Palestiniens seulement coupables, le plus souvent, d'être juifs ou palestiniens. L'interrogation se fait aujourd'hui pressante et angoissée : que faire pour la paix alors que jusqu'ici tout a échoué ?

3 Tout le monde se serait-il trompé ? Les Israéliens, parce que trop puissants ? Les Palestiniens parce que trop faibles ? Et peut-être, surtout, les Occidentaux, toujours les maîtres du monde, avec leurs arsenaux et leurs banques mais aussi avec leurs promesses non tenues d'un universalisme trop unidimensionnel ?

4 La question est aussi simple que la réponse est difficile. Est-il possible de reporter la question de Jérusalem, du peuple juif, des Palestiniens (les nouveaux Juifs…) dans les coordonnées classiques de la géopolitique et des Etats nationaux ? Difficile de le croire. La question porte en elle trop d'enjeux globaux, universels précisément, pour être réduite aux catégories habituelles de la diplomatie des Etats : les frontières, un Etat à côté de l'autre, et des relations diplomatiques inter-étatiques normalisées dans les standards de l'ordre mondial…

5 On peut être laïque - c'est mon cas - mais un bon laïque doit aussi par définition reconnaître ses propres limites. Dans cette Terre dite Sainte - mais que l'on pourrait tout aussi bien qualifier de maudite - il y a, comme le disait Churchill à propos des Balkans, un trop plein d'histoire, de culture et de racines d'un passé. Comment, après avoir fait le circuit - j'allais dire le pèlerinage - Saint Sépulcre, Mur des Lamentations, Esplanade des Mosquées ne pas ressentir un certain effroi face à tout l'irrationnel qui s'y déploie ? Décidément dans cette région, plus qu'ailleurs, les phénomènes méta-historiques comme la religion ou l'identité ne peuvent pas ne pas conditionner de manière déterminante les rapports et les conflits entre les groupes ethno-religieux qui s'y côtoient ou s'y affrontent.

6 Si l'on veut aborder positivement la question palestino-israélienne - qui est "une" - si l'on veut sortir de la tragédie, dans laquelle nous risquons d'être bientôt submergés, il faut certainement changer de route, et chercher avec ceux qui, dans les deux camps, s'interrogent sur la nécessité et la possibilité d'une voie nouvelle, hors des "sentiers battus".

Intifada 2000 et retour aux sources

7 Un des effets principaux du soulèvement des Palestiniens à partir de septembre 2000 a été d'avoir mis Israël face à toute son histoire. Si l'Intifada de 1987 a obligé Tel-Aviv à reconnaître l'OLP, celle de 2000 relie les résolutions de l'ONU 242 et 338 à la résolution 194 votée en 1948 et qui prévoit le droit des réfugiés à retourner dans leurs foyers et/ou à obtenir des indemnisations. Sur le terrain, l'élément qui a permis cette réunification entre 1948 et la réalité post-1967 a été la solidarité et la lutte des Palestiniens d'Israël. Cette réunification de la dimension historique-politique de la région a été ressentie comme un vrai traumatisme par l'establishment israélien tant politique qu'intellectuel. Historiquement, et avec ce leadership encore politiquement et psychologiquement lié au personnel politique apparu juste après la fondation de l'Etat d'Israël, il ne pouvait en être qu'ainsi. La classe dirigeante actuelle partage la vision selon laquelle la guerre de 1967 a été la continuation et le terme de la guerre d'indépendance de 1948.

8 Resurgissent alors à la surface de la mémoire les enjeux historico-politiques et idéologiques posés par le conflit. Il n'y aura pas de véritable paix sans que la société israélienne, à travers un travail prolongé d'élaboration historique, ne réacquière la mémoire des persécutions subies par les Palestiniens chassés de chez eux en 1948 et 1967. La mémoire ne peut travailler à sens unique. Là non plus le passé ne peut passer. D'où l'importance des "nouveaux historiens" israéliens dans leur travail de déconstruction des mythes fondateurs pour libérer 1948 des chaînes de la rhétorique nationaliste en espérant qu'il puisse pénétrer le système éducatif et médiatique pour devenir hégémonique dans le discours politique [1].

9 On mesure à travers cette remise en cause d’une vision nationaliste de l'histoire, la nécessité d'une ré-interrogation sur les conséquences politiques de la logique nationaliste qui a conditionné tout au long de cette période le conflit israélo-palestinien et dont le dépassement apparaît là aussi d'une nécessité vitale pour une paix durable fondée sur une perspective de réconciliation.

Retour sur la question nationale et sur le nationalisme

10 On peut partir de la définition classique d'Otto Bauer pour caractériser la nation comme communauté humaine historiquement constituée et qui, comme telle, a une personnalité, une mémoire, une conscience de soi, une sorte de subjectivité nationale. Parmi les facteurs les plus importants qui y contribuent, on trouve la communauté de langue, de religion, de culture, d'institutions. De ce point de vue, l'existence de deux faits nationaux, israélien et palestinien, ne peuvent prêter à discussion. Mais dans le débat passionné qui reprend aujourd'hui à partir de la politique du pouvoir israélien, une brève revisitation du fait israélien ne paraît pas superflue [2].

11 Il existe un fait national israélien (et non seulement un fait religieux juif). Certes, cette population juive d'Israël s'est constituée à la faveur d'un processus colonial, mais "Le fait est qu'il existe désormais au coeur du monde arabe une communauté israélienne qui présente d'indéniables caractéristiques nationales (…). Quel que soit le sort futur de l'Etat israélien, l'existence de la nation israélienne est acquise" [3]. En même temps, la légitimité de cet Etat ne peut être définitivement et universellement reconnue que s'il y a reconnaissance par cet Etat de la légitimité de la revendication nationale palestinienne sur le même territoire avec les conséquences politiques qu'elle suppose. Il est vrai aussi que la diaspora juive, même si elle n'envisage pas dans sa très grande majorité de vivre en Israël et même si, plus souvent qu'on ne le croit, elle ne soutient pas la politique de tous les gouvernements israéliens, considère en même temps que la remise en cause de cet Etat serait l'expression d'une relance d'anciennes menaces. Il existe un lien symbolique profond entre cette diaspora et la seule version existante de la Terre Promise. Comment pourrait-il en être autrement dans la mesure où la forme de l'Etat nation est apparue au XIXe siècle comme la meilleure garantie de protection pour une communauté menacée ? Le fait même d'avoir été - et d'être encore - nié a fait aussi d'Israël un symbole difficilement contournable du Judaïsme. Mais en être un symbole ne signifie pas pour autant qu'Israël représente dans sa totalité le fait national juif et qu'être contre les choix de l'Etat d'Israël signifie être contre le peuple juif ni, surtout, que cet Etat, représente pour toujours la meilleure solution à la question juive telle qu'elle s'est historiquement posée en Occident.

12 Ces deux réalités nationales, israélienne et palestinienne, ont comme expression politique hégémonique deux mouvements nationalistes qui présentent des caractéristiques répondant à la typologie générale des mouvements de cette nature mais aussi des aspects spécifiques pour des raisons historiques - et même géographiques - déterminées. D'un côté, nous avons le sionisme politique qui s'est proposé comme réponse à l'antisémitisme européen de "quitter l'Europe, de posséder un territoire propre, comme il était de règle par les nations ordinaires. Il fallait créer quelque part un Etat juif, purement juif, autonome et indépendant" [4] de préférence en Palestine. De l'autre, le nationalisme palestinien entend réaliser ses droits nationaux et construire un Etat sur le territoire de la même Palestine.

13 Ces deux mouvements ont développé et porté des idéologies nationalistes en tant qu'idéologies réclamant la reconnaissance de droits nationaux imprescriptibles. Ils "exigent pour les individus d'une même ethnie ou d'une même nation des institutions propres et un développement de leur culture spécifique. Elles exaltent le patriotisme de l'ethnie ou de la nation en question, la résistance à l'assimilation, le maintien de l'identité" [5]. Mais en même temps ces nationalismes ont leur côté obscur : la négation de l'autre.

14 Ces idéologies créent des sentiments puissants, des mouvements socio-politiques forts. Peu construite, tant collectivement qu'individuellement, à travers un processus historique conscient, "L'identification identitaire crée dans une ethnie dominante une tendance constante à profiter de sa position et ce d'autant plus que c'est de cette seule supériorité que peuvent se prévaloir les plus défavorisés de ses membres. Toute nation, quelle qu'elle soit, tend à maximiser ces avantages. Cette tendance à la maximalisation fut-elle violente et fut-elle au détriment des autres est toujours là, latente, prête à prendre le dessus, à se traduire en actes si les conditions sont favorables" [6]. Ces comportements, ces conduites de mépris et de violence provoquent inévitablement une réaction "nationalitaire" des ethnies au détriment desquelles elles s'exercent.

15 La conclusion que propose Maxime Rodinson pour son étude mérite d'être reprise presque intégralement tant elle aide à comprendre les enjeux actuels - dans les Balkans comme au Moyen-Orient : "Quand une nation est devenue indépendante (…) l'exaltation des valeurs nationales, le développement de l'idéologie nationaliste (…) risquent perpétuellement de servir à promouvoir et à justifier une continuation de la lutte dans un sens malheureusement classique : efforts pour la domination, l'oppression, l'exploitation des autres. Rien ne garantit automatiquement contre une telle évolution : ni les souffrances subies par une population auparavant exploitée, opprimée et même massacrée (voir Israël), ni l'exaltation du thème de l'injustice recelée par l'oppression nationale pendant la période de la lutte de libération nationale (voir bien des pays coloniaux…), ni la démocratie parlementaire, ni la propriété collective des moyens de production. (...) Les perspectives de l'idéologie nationaliste sont et ne peuvent être qu'un enchaînement de luttes perpétuelles, de victoires suivies de revanches jusqu'à l'infini… Le fédéralisme peut institutionnaliser ce désarmement au moins temporaire des conflits. Mais il y a une autre façon d'en finir avec le cycle des haines : la déportation, l'expulsion, le génocide. L'idéologie nationaliste est porteuse latente ou active des haines, des conflits, des tueries, sans aucun profit pour l'humanité bien au contraire !"[7]

16 Tel est le contexte idéologique qui conditionne le conflit israélo-arabe et son évolution. Mais il faudrait évoquer quelques aspects spécifiques de chacun de ces nationalismes dans la mesure où ils jouent un rôle déterminant dans le conflit.

Spécificités du sionisme et du nationalisme palestinien

17 Une attention particulière doit être apportée à l'ambiguïté volontaire sur laquelle s'est fondé l'Etat d'Israël. Si l'on considère que les éléments constitutifs d'un Etat sont le peuple, le territoire et la souveraineté, pour l'Etat d'Israël seul le troisième élément est explicite. Pour définir son peuple l'Etat s'est défini et construit sur la perspective de l'arrivée d'immigrants juifs s'ajoutant en masse aux habitants déjà présents (qui constituaient environ 2/5 de l'ensemble de la population). Une population virtuelle s'ajoutait à une population réelle… Il y a donc un lien entre immigration juive, terres à coloniser et frontières non délimitées. Cette décision de ne pas définir ses propres frontières, prise au moment de la déclaration de l'indépendance, a permis au nouvel Etat de ne pas tenir compte de la résolution des Nations unies sur le partage. Avec cet escamotage, le pouvoir israélien laisse toujours ouverte - et problématique - la délimitation des frontières en liant celles-ci à des aspects contingents comme le problème de la sécurité ou comme les revendications de territoires qui auraient eu des rapports avec le peuple juif de l'Antiquité… Ainsi la porte est ouverte pour les groupes ultra-religieux qui vont accentuer la dimension messianique-prophétique du sionisme liée à la revendication d'une réappropriation territoriale d'Eretz-Israël. Plongeant déjà ses racines dans la tradition messianique, le sionisme, d'origine séculière, voit à partir de 1967 s'accentuer le lien entre politique et mysticisme national religieux qui contamine désormais les forces dites laïques (travaillistes).

18 Du côté palestinien, l'histoire cinquantenaire du conflit avec l'Etat d'Israël coïncide en bonne partie avec la naissance et le développement d'une conscience nationale palestinienne. Ce fut précisément l'exode forcé de 1948 et puis l'humiliante défaite de 67 qui imprimèrent un tournant de la conscience collective du peuple palestinien. En particulier dans l'idée que la libération ne pouvait venir de l'extérieur, c'est-à-dire, de l'intervention des armées arabes. Les groupes nationalistes nés dans le cadre du panarabisme et dans le sillage du nassérisme et du baathisme posent la revendication nationale au centre de leur programme.

19 Le nationalisme palestinien trouve sa première formulation théorique et politique dans la "Charte nationale palestinienne" adoptée par le Congrès constitutif de l'OLP en 1964 (et amendée en 1968). Ce texte, souvent invoqué pour discréditer la revendication nationale palestinienne, est caractéristique à la fois de l'idéologie nationaliste et comprend plusieurs particularités. Exprimant avec force la volonté d'un peuple colonisé de briser les chaînes de l'impérialisme colonial et de voir se réaliser ses droits nationaux, cette charte est conditionnée par les circonstances historiques de sa naissance, en particulier par l’hégémonie du nationalisme arabe : "Le peuple palestinien fait partie intégrante de la nation arabe" (article premier). Mais le plus important facteur est sans conteste la violence spécifique dont le peuple palestinien en formation a été l'objet de la part du mouvement sioniste - sans oublier la part des régimes arabes… Ce rapport spécifique originel, quasi obsessionnel que le nationalisme palestinien entretient avec la violence armée, aide à comprendre, à partir de la tendance ("naturelle") à répondre par la violence à une violence subie, la logique qui inspire nombre de comportements et de conceptions des Palestiniens : "La lutte armée est la seule voie menant à la libération de la Palestine" (article 9).

20 Cette culture de la guerre tire aussi son origine de son environnement arabe. Dans plusieurs de ses écrits, et en particulier dans Le malaise arabe, Burhan Ghalioun a montré comment dans la société arabe existe, tant du côté de l'Etat que du côté des individus, une tendance très enracinée à recourir à la violence pour résoudre les conflits. Il explique cette tendance par la dissolution des normes sociales, politiques, ethniques et culturelles qui régulent le comportement de tous. En même temps c'est la conviction profonde chez tous de l'impossibilité de résoudre les conflits dans le cadre de la société civile. Dans cette situation, la politique perd sa primauté et se trouve remplacée par la violence [8]. Comment s'étonner alors de voir le nationalisme palestinien se construire en reflet de l'affirmation violente de l'Etat d'Israël ? Ce reflet est passé du plan de la revendication du droit à l'existence nationale à celui des formes et des moyens axés sur la croyance exclusive en la force armée.

21 Cette réaction en miroir est complétée par deux autres aspects : l'un, classique et négatif, est le refus de reconnaître en l'autre - israélien - un fait national - et donc son droit à l'existence nationale, l'autre, positif et d’une grande portée pour l’avenir du monde arabe, est le choix d'un "régime parlementaire démocratique fondé sur la liberté de pensée, la liberté de constituer des partis, le respect pour la majorité des droits de la minorité et le respect par la minorité des décisions de la majorité" [9]. Enfin, tout en rappelant les principes de la tolérance et de la cohabitation entre les communautés religieuses, le mouvement se réfère implicitement à l'Islam.

22 En 1974 le mouvement palestinien précise son objectif : il reconnaît de fait l'Etat d'Israël en exprimant sa volonté de créer un Etat indépendant sur les territoires occupés en 1967. Du même coup il renonce officiellement à ses objectifs stratégiques "historiques" concernant la libération de toute la Palestine. En dernière analyse, les Palestiniens abandonnent - ou sont contraints d'abandonner - la perspective universaliste révolutionnaire de leur programme en se concentrant sur une option qui est fondamentalement nationaliste. Cette mutation finit par conférer une signification différente à l'idée de nation et de peuple palestinien en refondant et recentrant la revendication nationale sur une partie du territoire de la Palestine historique et géographique. Le nationalisme palestinien prend une dimension plus ethnico-territoriale.

23 Progressivement l'incapacité des organisations nationalistes à résoudre les problèmes nationaux et sociaux redonne plus d'espace aux institutions et organisations se référant directement à l'Islam. Il en résulte une tendance à l’islamisation du langage politique comme instrument de mobilisation nationale et à l’orientation du conflit vers des objectifs ethno-religieux, en commençant, là aussi, par Jérusalem [10].

L'impossible paix

24 L'échec des tentatives de paix et les évolutions récentes des sociétés concernées et du système mondial obligent à repenser la nécessité de définir une nouvelle perspective. En fait les solutions proposées jusqu'ici ont tourné autour de deux hypothèses : l'intégration et le partage.

25 La première hypothèse a toujours été fondée sur la volonté de l'un des deux protagonistes de mettre en œuvre une solution politico-institutionnelle sur l'ensemble du territoire de la Palestine et visant à imposer la domination sur l'autre. Elle a même amené le mouvement sioniste démographiquement minoritaire en Palestine à préconiser et à mettre en œuvre une politique de transfert - c'est-à-dire d'expulsion programmée - de populations palestiniennes en Transjordanie, ce qu'on appelerait de nos jours du "nettoyage ethnique" [11]. L'intégration de la population arabe résidant en Palestine est incompatible avec la "pureté" du projet sioniste.

26 En même temps, comme l'Etat doit être non seulement sioniste mais aussi démocratique, on avoue sa limite démocratique en refusant l'incorporation de l'essentiel de la population arabe locale. C'est ce que Jean-Pierre Langellier appelait récemment le "dilemme existentiel" d'Israël depuis la conquête de la Cisjordanie et de Gaza en 1967 [12].

27 En l'état des prévisions, les Palestiniens deviendront majoritaires dans l'ensemble Israël-Palestine entre 2005 et 2010. Dans cinquante ans, les Juifs ne seront plus que 30 %.

28 Par conséquent, aujourd'hui, dans la perspective d'un Israël juif, le "processus de paix" représente la seule issue pour sauver la démocratie tout en désamorçant la bombe démographique. C’est dans cette perspective qu’il faut considérer l’acceptation par l'establishment israélien de la problèmatique du partage négociée avec les Palestiniens. Ce fut Oslo.

29 Mais en même temps, on entendait brider la nouvelle réalité étatique palestinienne en formation - tout en limitant la réalisation de ses droits nationaux - à travers une logique sécuritaire qui aboutit à une logique "séparatiste" de plus en plus unilatérale et restrictive. Cette logique pouvait être négociée avec la partie palestinienne dans la mesure où celle-ci aurait pu en retirer une satisfaction suffisante de ses aspirations nationales avec un Etat sur l'ensemble des territoires occupés en 67. C'était, peut être, le projet de Rabin, soutenu par le Meretz tel qu'il l'a exposé à la Knesset en janvier 1995. Mais en réalité, la conception sécuritaire dominante de cette ligne de séparation aboutissait à la création d'un gigantesque ghetto tout en annexant une bonne partie de la Cisjordanie sur la base du vieux plan Allon. Le refus palestinien aboutit à une logique séparatiste imposée, de plus en plus unilatérale et punitive, comme celle qui se profile aujourd'hui.

30 Cette logique intrinsèque au partage territorial sur des bases ethno-territoriales, dans un rapport de forces très inégal, produit de part et d'autre une mobilisation politique sur des bases communautaires qui apparente de plus en plus ce conflit à un affrontement entre deux nationalismes ethniques.

31 Dès 1951, Hanna Arendt évoquant la "violence chauvine" des petits conflits nationaux remarquait combien "Les peuples du Proche-Orient ressemblent de façon si troublante, tant sur le plan psychologique que sur le plan de la mentalité politique, aux petites nations d'Europe centrale et d'Europe de l'Est" [13].

32 Le nœud essentiel redevient la "divisibilité" entre Israël et Palestine (ou entre Israéliens et Palestiniens). Le cas de la Bosnie est assez tragique - sans oublier le Kosovo - pour servir de leçon : la division sur des lignes nationales (tribales) finit par dégénérer en guerre perpétuelle pour la terre (et pour l'eau). Cette prétention d'établir un contrôle politique à travers la constitution d'entités tendanciellement homogènes où les facteurs principaux d'identité communautaire sont la haine et la peur de l'Autre constitue le plus fort aliment des intégrismes ethno-religieux, avec tout ce qu'ils comportent de risques de fanatisme.

33 En outre, dans le contexte géopolitique actuel au Moyen-Orient, plus la Palestine dessinée de fait par Israël est un pseudo-Etat, une "fédération" de bantoustans, plus forte est la probabilité que s'autoréalise la "prophétie" selon laquelle la Palestine sera toujours un "nid de terroristes" et une rampe de lancement pour la "revanche arabe"... Cette logique est en marche. Les attentats contre des civils en Israël même ont relancé cette angoisse et redonné plus d'espace politique à cette partie d'Israël qui occupe (et veut garder sous contrôle) les "territoires" aux dépens de ceux qui envisagent un "après-occupation" soit parce s'ils l'estiment injustifié soit qu'ils l'estiment "intenable". Cette différence ne partage pas nettement le pays en deux camps distincts. Elle traverse les partis et même les individus (c'était le cas de Rabin et aujourd'hui de l'écrivain emblématique qu'est Abraham Yehoshua…). En fait l'externalisation, par la "séparation", d'une menace - réelle ou présumée - mais perçue et ressentie comme vitale, ne signifie pas par elle-même la disparition de cette menace.

34 En même temps, et là encore par un effet parfait de miroir, on peut comprendre que les Arabes, et les Palestiniens en particulier, ne soient pas persuadés que dans la politique d'Israël il puisse y avoir une volonté irréversible de reconnaissance d'un véritable Etat palestinien.

35 Par conséquent, la méthode apparemment la plus simple - le partage -, avec la vigilance armée permanente qu'elle suppose de part et d'autre de la frontière commune, exaspère au lieu de les résoudre les problèmes - et les perceptions - de sécurité et d'identité. Elle entretient une militarisation des esprits, de l'économie, de la société et de la politique. Elle porte avec elle la guerre.

36 Le dilemme entre une paix impossible englobant les Palestiniens (le paradigme sud-africain) et une paix non moins impossible avec l'Etat Palestinien à côté d'Israël (le paradigme balkanique) est objectivement angoissant et contraint à penser une autre perspective.

Balkanisation ou fédération : repartir d'Hannah Arendt

37 Il semble donc que prévale aujourd'hui sur les rives de la Méditerranée, non seulement dans les Balkans mais aussi au Moyen-Orient, la tendance perverse à la "partition ethnique" avec la logique de guerre qui en est le corollaire.

38 Aujourd'hui, face à l'impuissance de la diplomatie manipulée par les protecteurs d'Israël, le risque de militarisation accentuée de l'Intifada peut entraîner le peuple palestinien dans une logique de confrontation meurtrière catastrophique [14]. Comme le rappelle Maxime Rodinson "La révolution ne signifie pas forcément la guerre révolutionnaire".

39 Il n'y a pas d'alternative au dialogue. La voie de la négociation est la seule pour tenter un avenir crédible pour les deux peuples. Elle suppose dans les deux camps une mobilisation de la société civile appuyant une stratégie de négociation qui fixe les paramètres nécessaires à la réalisation des droits nationaux élémentaires du peuple palestinien. En même temps, il s'agit face à la culture nationaliste dominante, de renforcer les courants anti-nationalistes, universalistes, de repenser en conséquence la conception de l'Etat et de la citoyenneté.

40 A partir de sa réflexion sur la question juive, Hannah Arendt a initié deux démarches de théorie politique. La première, en opposition à la référence grecque qui pose la politique en ne prenant pas en compte dans la polis les exclus (les esclaves, les femmes, les étrangers), c'est l'interrogation du politique à partir des exclus. La deuxième aborde, logiquement, la question de la citoyenneté à partir d'une critique, prémonitoire, de la trilogie terre-Etat-nation. Cette critique lui paraît indispensable si l'on veut régler les problèmes posés par les peuples minoritaires au sein des Etats, par leur dispersion dans plusieurs Etats, par leurs flux migratoires. D'où l'idée d'une citoyenneté nationale plutôt qu'étatique.

41 Comment ne pas voir qu'à partir de la réflexion sur le drame du peuple juif, Hannah Arendt établit à la fois les bases d'une critique de type universaliste de l'Etat israélien et d'une solution du problème central de la région, à savoir celui des réfugiés palestiniens.

42 C'est donc à partir de ces présupposés qu'Hannah Arendt propose comme seule alternative à la balkanisation, la fédération régionale en commençant par l'établissement d'une "Palestine binationale" avec Jérusalem comme capitale commune. C'est toute la problématique de l'Etat binational Israël-Palestine qui se trouve reposée. Face à l'impasse actuelle cette idée décidément moderne est - sera - de retour [15].

43 Si l'on admet l'accomplissement du sionisme comme réparation due pour la Shoah, les Arabes peuvent accueillir les Juifs, pas pour se faire expulser de leurs propres terres mais pour valoriser les liens indissolubles qu'ils ont construit à travers les siècles. Comment alors ne pas citer la dernière page du livre d'Edward Saïd Entre guerre et paix (édition italienne) : "La question fondamentale est que les expériences des Juifs et des Palestiniens sont historiquement et organiquement liées entre elles. Vouloir les tenir séparées signifie dénaturer ce qu'il y a d'authentique dans chacune d'entre elles. Pour qu'il puisse y avoir un avenir commun nous devons penser nos histoires liées entre elles même si la chose peut apparaître difficile ! Et cet avenir devra comprendre Arabes et Juifs ensemble, libres de tout projet tendant à l'exclusion de l’un des protagonistes du fait de l'autre, tant du point de vue théorique que politique. C'est là le vrai défi. Tout le reste est plutôt plus facile" [16].

44 En écho, on peut citer une réflexion - faite en octobre 2000 - d'un anthropologue italien, professeur à l'Université Ben Gourion, Jeff Halper : "Comme israélien je ne crains pas l'alternative comme le modèle de l'Etat binational qui permettra à chacun de vivre là où il veut sur tout le territoire d'Israël-Palestine. La société, la culture et l'économie d'Israël sont assez fortes pour survivre et même se développer comme partie intégrante d'une entité politique plus vaste. Nous avons un long chemin à parcourir dans le processus de changement de paradigme, de négociation politique, de construction d'un cadre politique temporaire et de réconciliation. La violence ne peut que reporter à plus tard le processus et le rendre plus difficile. Dans ces heures dramatiques (…) je me concède le luxe d'être modérément optimiste"17.

45 Comme dans les Balkans, au Moyen-Orient, les guerres entre Arabes et Israéliens impliquent des revendications simultanées et réciproquement incompatibles pour la possession de la même terre. Dans le monde multinational et multiculturel d'aujourd'hui et de demain, où se constituent des formes de citoyenneté mondiale de facto, liées à la circulation des migrants et à la naissance d'espaces transnationaux, quel sens aura encore un Etat juif ? Et le nationalisme lui-même, pour quiconque, sera-t-il autre chose qu'un expédient - ou une ressource politique - pour occulter des inégalités sociales toujours plus irrémédiables ?


Date de mise en ligne : 01/01/2011

https://doi.org/10.3917/come.037.0165