Éléments pour une « sémiotique du genre »
Pages 59 à 74
Citer cet article
- JULLIARD, Virginie,
- Julliard, Virginie.
- Julliard, V.
https://doi.org/10.3917/comla.177.0059
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- Julliard, V.
- Julliard, Virginie.
- JULLIARD, Virginie,
https://doi.org/10.3917/comla.177.0059
Notes
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[1]
Béatrice Fleury et Jacques Walter (dir.), « Penser le genre en sciences de l’information et de la communication et au-delà », Questions de communication, 16, 2009.
-
[2]
Marlène Coulomb-Gully, « Les sciences de l’information et de la communication, une discipline gender blind ? », Questions de communication, 15, 2009, p. 129-153.
-
[3]
Compris au sens fort d’une articulation des problématiques inter-scientifiques (Bruno Ollivier, « L’enjeu de l’inter-discipline », L’Année sociologique, 51, 2001, p. 337-354).
-
[4]
Virginie Julliard, « Pour une intégration du genre par les sciences de l’information et de la communication », Questions de communication, 16, 2009, p. 191-210.
-
[5]
Cette étude constitue un volet du projet ARPEGE (La reconfiguration des pratiques culturelles et du genre à l’ère du numérique) que je coordonne avec Hélène Bourdeloie et Nelly Quemener. Il est financé par le Département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture et de la Communication et le labex ICCA (Industries culturelles et création artistique).
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[6]
Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, Paris, Gallimard, 1949.
-
[7]
Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Seuil, 1998, p. 9.
-
[8]
Nicole-Claude Mathieu, « Le sexe social » in Collectif, Le Sexe, Paris, Maisonneuve Larose, 1999, p. 64-73.
-
[9]
Françoise Héritier, Masculin/Féminin : la pensée de la différence, Paris, Odile Jacob, 1996.
-
[10]
Françoise Héritier, « La valence différentielle des sexes », in Margaret Maruani, Femmes, genre et sociétés, Paris, La Découverte, 2005.
-
[11]
Wayne Brekhus, « Une sociologie de “l’invisibilité” : réorienter notre regard », Réseaux, 129-130, 2005, p. 243-272.
-
[12]
Raewny Connell, Masculinities, Cambridge, Polity Press, 2005.
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[13]
Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Côté-femmes, 1992.
-
[14]
Elsa Dorlin, « Corps contre Nature - Stratégies actuelles de la critique féministe », L’Homme et la Société, 150-151, 2003-2004, p. 47-68.
-
[15]
Joan Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les cahiers du GRIF, 37-38, 1988, p. 125-153.
-
[16]
Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2005, p. 84.
-
[17]
Judith Butler, “Performative Acts and Gender Constitution: An Essay in Phenomenology and Feminist Theory”, Theatre Journal, 4, 1988, p. 519-531.
-
[18]
Sur l’« intersectionnalité » des rapports de pouvoir, voir Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race, classe : pour une épistémologie de la domination, Paris, PUF, 2009.
-
[19]
La performativité du genre renvoie à l’élaboration discursive du genre sans qu’il y ait nécessairement de visée politique, tandis que la performance de genre renvoie à une théâtralisation des identités de genre dont la visée est stratégique (cf. Moya Loyd, “Performativity, Parody, Politics”, Theory Culture Society 16 (2), 1999, p. 195-213, et Nelly Quemener, « Les contradictions corps/langage comme moteur du rire. Parodies et incarnations de genre chez les humoristes femmes en France », in Natacha Chetcuti et Luca Greco (dir.), La Face cachée du genre : Langage et pouvoir des normes, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2012, p. 85-101). Aussi, parlerai-je plutôt de « performativité du genre » dans le cas des sites de rencontres, alors que j’ai étudié l’usage du genre en politique sous le prisme de la « performance de genre » des candidats en campagne, lors de l’élection présidentielle de 2007 (Virginie Julliard, De la presse à Internet, la parité en débats, Paris, Hermès Lavoisier, 2012).
-
[20]
Judith Butler, Éric Fassin et Joan Scott, « Pour ne pas en finir avec le “genre” », Société et Représentations, 24, 2007, p. 285-306.
-
[21]
Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Lausanne-Paris, Payot, 1916, p. 33.
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[22]
Dans une acception large, les textes médiatiques intègrent différents formats sémiotiques (textes, images, sons). Eliseo Verón, La sémiosis sociale. Fragments d’une théorie de la discursivité, Saint-Denis, PUV, 1987.
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[23]
Frédéric Lambert, « Les avatars de la Liberté. (Ouvertures sémiologiques) », in Andréa Semprini, Analyser la communication. Tome 2 : Comment analyser la communication dans son contexte socioculturel ?, Paris, L’Harmattan, 2007.
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[24]
Jean-Pierre Meunier et Daniel Peraya, Introduction aux théories de la communication, Bruxelles, De Boeck, 2007, p. 145.
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[25]
Cette notion rappelle que les phénomènes de communication s’appuient sur des productions médiatiques qui constituent un tiers dont il faut interroger la réalité techno-sémiotique (Yves Jeanneret et Emmanuël Souchier, « Médiation/usage », in Driss Ablali et Dominique Ducard, Vocabulaire des études sémiotiques et sémiologiques, Paris, Honoré Champion, 2009).
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[26]
Cette appellation évoque la « sémiotique des genres », par exemple dans le champ de l’art visuel (Nycole Paquin, « La sémiotique des “genres”. Pour une théorie de la réception », Horizons philosophiques, 2, 1991, p. 125-135). La proximité de ces deux formules qui ne recouvrent pas les mêmes aires de recherche n’est pas fortuite. Les genres/le genre se caractérisent par leur dimension catégorielle qui peut susciter des attentes et l’évaluation du décalage des occurrences singulières par rapport aux traits définitoires de la catégorie, sans déterminer la réception (de l’œuvre visuelle/des représentations médiatiques/de la performativité discursive des identités).
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[27]
Marie-Josèphe Bertini, « Un mode original d’appropriation des Cultural Studies : les études de Genre appliquées aux SIC. Concepts, théories, méthodes et enjeux », MEI, 24-25, 2005, p. 116-124, p. 121.
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[28]
Cette formule insiste sur le caractère instituant de l’écriture dans les sites Web dynamiques, à la fois support d’inscription et d’organisation symbolique des signes. Julia Bonaccorsi et Virginie Julliard, « Dispositifs de communication numériques et médiation du politique. Le cas du site web d’Ideal-Eu », in Mona Aghababaie et al. (dir.), Usages et enjeux des dispositifs de médiation, Nancy, PUN, 2010, p. 65-78.
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[29]
Dans la lignée des travaux de Stuart Hall, la sociologie de la réception a déjà fait la démonstration de la pluralité des lectures qui en sont faites, mais il s’agit, ici, d’en administrer la preuve à partir des productions discursives des destinataires d’un discours dans le dispositif technico-éditorial lui-même.
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[30]
Umberto Eco, L’Œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1962.
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[31]
Au sens où ce signe conventionnel qu’est le symbole peut parfois apparaître sous les atours d’un signe naturel, dans lequel representamen et référent sont directement reliés, masquant la médiation, le tiers, comme c’est le cas pour certaines photographies de presse qui circulent, décontextualisées, portant les mythes de nos sociétés modernes (cf. Frédéric Lambert, Mythographies, Paris, Edilig, 1986).
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[32]
La sémiologie, selon la généalogie dans laquelle notre sémiotique s’inscrit, s’est ainsi penchée sur les biens de consommation (Roland Barthes, Mythologies, Paris, Seuil, 1957) ou les photographies de presse (Frédéric Lambert, Mythographies, op. cit, 1987). Certaines féministes ont perçu l’intérêt des méthodes proposées par la sémiologie pour étudier comment les médias participent au processus de construction/naturalisation de la différence des sexes (Lisbet Van Zoonen, Feminist Medias Studies, London, Sage Publications, 1994) tout en reprochant aux sémiologues de ne pas avoir mené une telle analyse (Monique Wittig, La Pensée straight, Paris, Balland, 2001).
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[33]
Les fonctionnements de l’écriture journalistique et des stéréotypes interagissent pour prolonger tout en les recomposant les représentations traditionnelles du genre. Mais pour être stéréotypé, le discours médiatique n’en est pas moins équivoque (Virginie Julliard et Aurélie Olivesi, « La presse écrite d’information : un média aveugle à la question du genre. Reconduction des stéréotypes et naturalisation des rapports de sexe », Sciences de la société, 83, 2012, p. 36-53).
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[34]
Virginie Julliard, De la presse à Internet, la parité en débats, op. cit., 2012.
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[35]
Jean Davallon, « Objet concret, objet scientifique, objet de recherche », Hermès, 38, 2004, p. 30-37.
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[36]
Emmanuël Souchier et al. (dir.), Lire, écrire, récrire. Objet, signes et pratiques des médias informatisés, Paris, BPI, 2003.
-
[37]
L’appropriation d’un site Web par ses usagers se manifeste par des traces d’écriture résultant d’une activité interprétative. Yves Jeanneret propose la formule « pratiques interprétatives » pour désigner cette appropriation (Yves Jeanneret, « Faire avec le faire communicationnel : les prétentions de la sémiotique face à l’horizon des pratiques », Nouveaux Actes Sémiotiques. Actes de colloques Arts du faire : production et expertise, 2006, [en ligne] http://revues.unilim.fr/nas/document.php?id=3127
-
[38]
Fanny Georges et al., « Sémiotique et visualisation de l’identité numérique : une étude comparée de Facebook et Myspace », Hyper Articles en ligne, 2009 : http://hal.archives-ouvertes.fr/docs/00/41/09/52/PDF/semiotique_finale.pdf
-
[39]
Terme employé dans les discours qui soulignent l’engouement des personnes âgées à l’égard des nouvelles technologies et d’Internet (Vincent Caradec, « La pluralité de fils explicatifs des usages des TIC dans la population âgée », Colloque « Seniors et nouvelles technologies. Autonomie et place dans la cité », Ville de Nancy/Université de Nancy 2, 13 et 14 novembre 2003).
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[40]
Slogan en page d’accueil de la première version du site : www.quintonic.fr
-
[41]
Entretien auprès de la directrice de Quintonic, 30 octobre 2012.
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[42]
Via la monétisation des produits des marques du groupe (Voyages Loisirs, Chapitre.com), la vente d’encarts publicitaires et la boutique en ligne.
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[43]
La vingtaine d’articles du corpus a été choisie en fonction des thématiques qui intéressaient les autres volets du projet ARPEGE.
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[44]
Le terme désigne un membre identifié par Quintonic en raison de son activité en ligne et qui se voit attribuer un rôle d’animateur.
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[45]
C’est-à-dire, « le système, asymétrique et binaire, de genre, qui tolère deux et seulement deux sexes, où le genre concorde parfaitement avec le sexe (au genre masculin le sexe mâle, au genre féminin le sexe femelle) et où l’hétérosexualité (reproductive) est obligatoire, en tout cas désirable et convenable » (note de Cynthia Kraus qui traduit par cette formule l’expression normative heterosexuality utilisée par Judith Butler : « Notes sur la traduction », in Judith Butler, Trouble dans le genre, op. cit., 2005, p. 21). Voir aussi Monique Wittig, La pensée straight, op. cit., 2001.
-
[46]
À quelques exceptions près, et par exemple à l’occasion d’un article sur le « mariage homosexuel », qui suscite de violents échanges entre internautes : www.quintonic.fr/loisirs/magazine/famille/mariage-homosexuel-ou-en-est-on-en-france
-
[47]
Traduction de la notion d’agency (Judith Butler, Trouble dans le genre, op. cit., 2005).
- [48]
-
[49]
C’est le cas de 85 % des familles monoparentales en 2005. Olivier Chardon et al., « Les familles monoparentales. Des difficultés à travailler et à se loger », INSEE Première, 1195, 2008, consultable en ligne : www.insee.fr/fr/ffc/ipweb/ip1195/ip1195.pdf
-
[50]
Carole Brugeilles et Pascal Sebille, « Participation des pères et des mères aux soins et à l’éducation des enfants : l’influence des rapports sociaux de sexe entre les parents et entre les générations », Actes des colloques de l’AIDELF, 2008, p. 875-890, consultable en ligne : www.erudit.org/livre/aidelf/2008/001542co.pdf
-
[51]
Denise Bauer, « Entre maison, enfant(s) et travail : les diverses formes d’arrangement dans les couples », Études et Résultats, 570, 2007, consultable en ligne : www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/er570.pdf
-
[52]
Celle-ci repose sur « le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme “vaut” plus qu’un travail de femme) », et se manifeste par une dévalorisation des emplois occupés par les femmes (temps partiels contraints, salaires inférieurs) et le fait que le travail domestique leur incombe essentiellement. Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Hélène Hirata et al., Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2000, p. 35-44, p. 36.
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[53]
Commentaire de Wanabelle, 12 février 2013.
-
[54]
Commentaire de Tulipe63, 8 février 2013. Les propos sont rapportés tels quels, sans être corrigés.
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[55]
À l’exception, peut-être, du commentaire de Rêveuse-A-614 (9 janvier 2013) qui liste précisément chaque élément de la dissymétrie des expériences masculine et féminine de la monoparentalité, et adopte presque systématiquement le double accord (masculin, féminin), ce qui a pour effet de ne pas « neutraliser » la dimension genrée d’une telle expérience.
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[56]
Commentaire de Wanabelle, 12 février 2013.
- [57]
- [58]
-
[59]
Concernant la manière dont les féministes ont repris la conceptualisation foucaldienne de la « technologie politique des corps » pour penser la « technologie du genre », voir Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires. De Foucault à Cronenberg, Paris, La Dispute, 2007.
-
[60]
Ce qui signifie aussi qu’elle peut être remise en cause (voir par exemple : « La sexualité des hommes après 50 ans », www.quintonic.fr/bien-etre/magazine/sexualite/la-sexualite-des-hommes-apres-50-ans)
-
[61]
Voir la photographie qui illustre l’article « Comment s’habiller quand on est ronde ? », www.quintonic.fr/loisirs/magazine/mode/comment-shabiller-quand-on-est-ronde
- [62]
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[63]
Commentaire de Raisinblanc77, 31 octobre 2012.
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[64]
Commentaire de Mamicoco, 15 novembre 2012.
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[65]
Voir en particulier « Comment s’habiller quand le bas du corps vous complexe ? » http://www.quintonic.fr/loisirs/magazine/mode/comment-s-habiller-quand-le-bas-du-corps-vous-complexe
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[66]
Commentaire de Madone10, 11 février 2013.
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[67]
Commentaire de Gigi49, aujourd’hui supprimé, publié le 10 février 2013 sous l’article « Camoufler ses petits bourrelets et autres complexes ».
1 En 2009, Questions de communication demandait à plusieurs chercheurs en SIC de réfléchir à la manière dont cette discipline pensait le genre [1]. Depuis, la rencontre des SIC et du genre, initiée au début des années 2000 [2], s’est enrichie avec les travaux de chercheurs convaincus des bénéfices de l’articulation des perspectives genrée et communicationnelle. Si le genre tire profit de l’interdisciplinarité des SIC [3], il est susceptible d’en renouveler les modèles théoriques [4]. Les recherches qui ont exploré cette piste se situent dans les différentes approches de la discipline. Conséquemment, les coordinatrices du dossier « Les langages du genre : sémiotique et communication », accueilli par Communication & langages, resserrent la focale et invitent aujourd’hui à penser l’apport réciproque de la sémiotique et du genre en SIC. Cette contribution s’attachera plus particulièrement à poser les bases d’une
2 « sémiotique du genre ». Je reviendrai d’abord sur les termes de la question à laquelle ce dossier veut répondre, en présentant les acceptions du genre et de la sémiotique auxquelles je me réfère. J’exposerai ensuite comment s’élabore une « sémiotique du genre » à l’articulation entre sémiotique et genre, et quels bénéfices l’un et l’autre en retirent. J’illustrerai enfin l’intérêt d’une telle démarche, en présentant certains des résultats qu’elle a permis de dégager dans le cadre d’une étude sur la construction du genre dans un site de rencontres amicales pour les plus de cinquante ans [5].
Le genre saisi par la sémiotique : un objet de recherche et un outil conceptuel
3 Le genre désigne la « construction sociale naturalisée » du sexe. À la suite de Simone de Beauvoir [6], Pierre Bourdieu souligne que le « travail collectif de socialisation du biologique et de biologisation du social » [7] s’opère à différents niveaux de la vie sociale avec pour conséquence de faire considérer des paramètres historiques et sociaux comme naturels. S’inscrivant dans la généalogie du Deuxième Sexe, le féminisme français de la deuxième vague, notamment le courant matérialiste, envisage le genre comme « sexe social » [8] et se penche sur les « rapports sociaux de sexe ». Dans ce cadre, le genre est un système de relations sociales qui repose sur :
- – une logique binaire qui structure les sociétés humaines [9] – exclusive (homme/masculin/masculinité versus femme/féminin/féminité), cette logique distribue les possibles (hommes et femmes ont des voies de réalisation sociales distinctes et on leur reconnaît des qualités différentes) ;
- – un principe de hiérarchisation des domaines du masculin et du féminin (la « valence différentielle des sexes » [10]) ;
- – l’invisibilité des rapports de sexe considérés comme « épistémologiquement non problématiques » [11] ;
- – l’« apparente neutralité » [12] du masculin ;
- – le marquage du féminin [13].
5 Dès lors, étudier le genre implique à la fois de le déconstruire comme système socialement, culturellement et historiquement situé et de révéler les processus de sa naturalisation et les formes que revêt son « naturel ».
6 Soucieuses de se déprendre de la rhétorique différentialiste et de l’articulation obligatoire sexe-genre, des chercheuses féministes anglo-saxonnes portent leur attention sur la « matrice hétérosexuelle ». Elles soulignent que le genre compris comme sexe « social » naturalise le sexe « biologique », fondant la construction sociale sur une identité biologique [14]. Dans une perspective foucaldienne, elles affirment que le sexe et le genre sont produits par les relations de pouvoir [15]. Judith Butler, en particulier, s’attache à désigner les « normes de l’intelligibilité culturelle » du genre qui font de la répartition binaire des êtres humains entre hommes et femmes et du rapport de causalité sexe-genre les conditions d’une identité de genre intelligible : « Les genres “intelligibles” sont ceux qui […] instaurent et maintiennent une cohérence et une continuité entre le sexe, le genre, la pratique sexuelle et le désir. [Mais] ces lignes directes sont hantées par la discontinuité et l’incohérence, notions qui ne deviennent elles-mêmes pensables qu’à partir des définitions normatives en vigueur pour la continuité et la cohérence. » [16] En effet, l’emprise des normes qui nous définissent n’empêche pas que l’on puisse les penser. Dès lors, la question de la domination se voit reformulée en termes de pouvoir qui assujettit, c’est-à-dire qui réprime en même temps qu’il constitue en sujet. Le genre est une construction discursive dont la « réalité » est performative. Il est l’effet des normes de genre citées par les individus qui, à travers leurs discours, les instaurent tout en les transformant [17]. Il faut ajouter que le discours sur le genre n’est pas la seule dimension de l’existence et croise d’autres rapports de pouvoir tels que la classe ou la race, par exemple [18]. Le genre doit donc être considéré non comme une propriété fixe des individus, mais comme une partie du processus par lequel ils se constituent, souvent de manière paradoxale.
7 Cet article veut tenir ensemble ces deux conceptualisations du genre parce qu’elles permettent d’en considérer différents aspects : le processus de construction/naturalisation de la différence des sexes que reflètent et prolongent discours et représentations, d’une part, et les identités de genre produites par les performances de genre (ou plus exactement les performativités du genre [19]), d’autre part. De plus, s’il est un phénomène empiriquement observable sur lequel il est possible de produire des savoirs, le genre est aussi un outil conceptuel permettant d’aborder n’importe quel objet de recherche du point de vue de sa reproduction des rapports de sexe [20]. La notion est ici prise dans ces différentes acceptions.
8 Dans sa perspective communicationnelle, la sémiotique désigne une démarche qui étudie « la vie des signes au sein de la vie sociale » [21] et permet, nous concernant, l’analyse de l’élaboration du sens à partir de « textes médiatiques » [22]. Le sens est un possible raisonnable compte tenu des codes en jeu dans ces textes et du contexte de communication. Il s’élabore à l’intersection de la production et de la réception, toujours négocié, à la fois borné par le dicible et le concevable et possiblement décalé vis-à-vis de ce qui fait consensus socialement. Traversé par l’histoire et le social, le sens est constitutif d’une culture qui façonne les savoirs, les représentations et les actions des individus dans une société donnée. Aussi, dans une perspective communicationnelle, la sémiotique est-elle amenée à s’ouvrir à d’autres disciplines [23]. Cette « socio-sémiotique » attentive à la dimension sociale des textes médiatiques s’articule avec bénéfice à la perspective pragmatique qui, considérant le langage comme action, s’intéresse au contexte d’énonciation de ces textes ainsi qu’aux effets possibles dans la relation à leurs destinataires. Comme la sémiotique, la pragmatique se caractérise par son ouverture disciplinaire (à l’histoire, à la sociologie), parce qu’elle est amenée à envisager « les discours comme des actes sociaux constitutifs des rapports sociaux » [24], d’une part, et par sa prise en compte du dispositif de « médiation » [25], d’autre part.
Pour une « sémiotique du genre » [26]
9 C’est au croisement des perspectives genrée et sémiotique que se dessinent les contours d’une « sémiotique du genre ». Celle-ci s’appuie sur l’articulation suivante : le genre est construit comme un objet de recherche par la sémiotique mais peut également constituer un concept dont cette démarche se saisit pour aborder ses objets propres. Les apports réciproques de la sémiotique et du genre se situent dans ce contexte.
10 Outre qu’il fournit à la sémiotique de nouveaux objets d’investigation, le genre a vocation à perturber les catégories de pensée et d’action de la sémiotique. En mobilisant ce concept, la sémiotique opère un changement de perspective, reconnaissant que le genre constitue un « système de signification » fondamental à travers lequel le sens est produit.
L’information-communication constitue des processus, mais aussi des dispositifs techniques et médiatiques structurés par le genre. En sorte que les opérations qu’elle recouvre sont gouvernées par les rapports sociaux de sexe et interprétées à l’intérieur d’une sémiosis générale définie par eux. Il s’agit donc de mettre en évidence le fait que la différence socialement construite des sexes et la hiérarchisation qu’elle instaure entre eux représente le principal agent d’organisation de l’information et de la communication d’une part, et que toute situation d’information et de communication se réfère implicitement au système de signification et d’interprétation que constitue le genre, d’autre part. [27]
11 Ceci posé, si la sémiotique du genre ici défendue est vigilante aux rapports sociaux de sexe qui lui permettent de cerner les éléments systémiques du genre, elle est surtout attentive aux rapports de pouvoir qui se manifestent dans un dispositif de communication particulier. Dans le cadre de cette contribution, elle est circonscrite à l’étude des dispositifs d’écriture numérique [28]. Ceux-ci se caractérisent par le fait qu’ils rendent possible la matérialisation de la réception sous certaines modalités : dorénavant, la sémiotique peut saisir différentes interprétations que suscite un texte médiatique [29], et l’hypothèse de l’activité de la réception formulée par Umberto Éco se voit validée [30]. Les résultats de l’étude présentés dans la troisième partie vont dans ce sens.
12 Les apports de la sémiotique à l’étude du genre sont tant épistémologiques que méthodologiques. J’en dénombre au moins quatre pour l’étude évoquée plus spécifiquement. Premièrement, la sémiotique est familière de l’étude des « symboles naturalisés » [31], voyant du sens là où d’autres voient des choses, saisissant le travail des signes sur le « réel » [32]. Deuxièmement, les méthodes d’investigation de la sémiotique en font une démarche pertinente pour saisir la manière dont le genre se constitue à travers les discours et les structures. En effet, la sémiotique est attentive à l’axiologie, ce qui la place en situation de dévoiler comment les normes de genre sont citées. De surcroît, elle s’intéresse aux phénomènes d’énonciation, tels que l’implicite, l’ironie, la polyphonie ou la délégation de la responsabilité énonciative, ainsi qu’aux assemblages de formats sémiotiques (textes, images). Or justement, l’équivocité des discours et l’articulation de formats sémiotiques manifestant différemment le genre – le corps n’intervient pas de la même manière dans le texte ou l’image par exemple –, que décèle la sémiotique, brouillent d’ordinaire la manière dont le genre est construit et naturalisé dans les médias [33]. La sémiotique est donc en mesure de mettre au jour les constructions ambivalentes du genre. Dès lors, les méthodes d’investigation de la sémiotique du genre se précisent. Il s’agit de repérer les éléments caractéristiques des rapports de sexe rappelés supra ainsi que les traits définitoires du masculin et du féminin (les normes de genre) et d’étudier comment ils se manifestent à travers les discours tenus dans un dispositif spécifique. Troisièmement, l’ouverture disciplinaire dont fait preuve la sémiotique l’autorise à appréhender le genre dans sa transversalité. L’analyse sémiotique de la construction médiatique du genre en politique à l’occasion des débats sur la parité, par exemple, tire profit de l’éclairage de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, de la science politique et de la philosophie [34]. Par ailleurs, inscrite en SIC, cette sémiotique est amenée à construire ses objets de recherche comme des « complexes » caractérisés par leur attachement à la dimension technique des objets concrets qui matérialisent les processus communicationnels [35]. Autrement dit, l’élaboration des identités de genre est considérée à travers les signes produits par un dispositif technique et éditorial particulier, dans un contexte socio-culturel spécifique. Il s’agit alors d’étudier l’articulation des dimensions technique, politique, sociale et sémiotique de cette élaboration selon une démarche sémiotique qui reconnaît qu’une telle articulation suppose un redécoupage de l’objet de recherche situé au croisement de plusieurs disciplines [36]. Dans ce cadre, étudier les identités de genre dans un site de rencontre nécessite de considérer :
- – le projet des concepteurs qui se manifeste dans des choix techniques et éditoriaux,
- – les possibilités matérielles d’une énonciation,
- – l’appropriation du dispositif dont témoigne cette énonciation [37],
- – l’acception du genre selon un système de valeurs socialement et historiquement situé que matérialise cette appropriation.
14 Quatrièmement, la sémiotique propose une approche de l’identité numérique, comprise comme l’ensemble des signes manifestant la présence d’un individu dans un site Web dynamique, qui éclaire la constitution des identités de genre dans un tel contexte. Les signes de l’identité numérique forment trois ensembles :
- – ceux résultant des déclarations de l’internaute, par exemple les informations renseignées lors de l’inscription, qui figurent ensuite sur la page profil (identité déclarative) ;
- – ceux résultant de l’activité de l’internaute, par exemple ses contributions à une discussion en ligne (identité agissante) ;
- – ceux produits par des calculs (quantitatif ou qualitatif) du dispositif technique, par exemple le nombre d’amis auxquels l’internaute est lié ou l’apparition de son pseudo s’il est en ligne (identité calculée). [38]
16 Cette typologie éclaire les lieux et la nature du figement ou de la négociation des identités de genre dans un site Web dynamique, soulignant la centralité du rôle joué par le dispositif technique et éditorial en la matière.
La construction du genre dans un site de rencontres amicales pour seniors [39]
17 Quintonic, premier « site communautaire des plus de cinquante ans » [40], a été créé en octobre 2011 par France Loisirs et compte aujourd’hui plus de 200 000 membres répartis en 56 groupes régionaux. Il est né du constat que l’arrivée à la cinquantaine coïncide avec un désir de maintenir un lien social, au moment où les enfants quittent le foyer notamment, et qu’il n’existait pas, alors, de sites dédiés à la mise en relation des seniors [41]. Les internautes s’inscrivent à partir des groupes régionaux, accédant de la sorte aux fonctionnalités permettant l’organisation d’activités, aux contenus et aux espaces d’écriture qui concernent ce groupe (par exemple, le blog de Paris), ainsi qu’aux contenus et aux espaces d’écriture communs (magazine/blog et forums). Outiller la rencontre des plus de cinquante ans permet surtout à Quintonic de constituer une communauté homogène (les « Quintoniciens ») à des fins mercantiles [42]. L’analyse sémiotique de Quintonic s’est focalisée sur les formulaires d’inscription, les pages « profil » et des articles parus dans le magazine, qu’ils soient rédigés par Quintonic ou le prestataire extérieur Reed Contents, ainsi que leurs commentaires [43]. Elle a été complétée par des entretiens, conduits auprès de la directrice de Quintonic et de l’« ambassadeur » [44] du groupe de Paris.
18 D’abord, l’analyse met en exergue une sur-symbolisation de la différence des sexes dans les signes calculés par le dispositif technique à partir de la déclaration du sexe de l’internaute. Lors de l’inscription, c’est la première information qui lui est demandée et à laquelle il doit nécessairement répondre. En attendant qu’il mette en ligne une image censée le représenter, le dispositif lui en attribue une par défaut qui diffère selon le sexe renseigné (silhouette blanche sur fond gris, aux cheveux courts pour les hommes et longs pour les femmes). Cet exemple illustre le poids du schéma binaire de la différence des sexes, qui repose elle-même sur un ensemble de signes construits et naturalisés au nombre desquels le dimorphisme, résumé ici à la longueur des cheveux. Une fois l’image choisie téléchargée, ses caractéristiques propres (photographie en couleurs ou en noir et blanc, dessin, taille de plan), ce qu’elle représente (un individu, un groupe, un animal) et les traits distinctifs des individus (morphologie, couleur de peau, de cheveux, coupe, etc.) redistribuent les éléments de comparaison visuels et viennent brouiller la catégorisation sexuée. Du reste, la reconnaissance immédiate du sexe d’un individu à partir d’une photographie n’est pas toujours aisée. Pour autant, la manière dont le regard s’est construit au fil des siècles invite à rattacher chaque individu à la catégorie « homme » ou « femme » selon des critères distinctifs.
19 Ensuite, considérant les photographies de couples hétérosexuels en page d’accueil, la place accordée au thème de la famille dans le site et l’espace restreint consacré à l’évocation d’autres formes de sexualité, il est possible d’affirmer que Quintonic conforte l’hétéronormativité [45] sans la questionner [46].
20 Enfin, l’analyse montre que si les rapports de sexe structurent les contenus publiés par l’instance éditoriale, d’une part, et que ceux-ci citent les normes de genre traditionnelles sans les remettre en cause, d’autre part, les commentaires sont des espaces où les internautes interrogent les rapports de sexe et, dans une moindre mesure, négocient les normes de genre. À cet égard, ils font preuve d’« agentivité » [47], c’est-à-dire d’une capacité à déplacer les normes de genre. Deux exemples illustrent ce résultat : un échange sur la monoparentalité, inauguré par le témoignage d’un veuf dans la rubrique « Loisirs/Famille », et les échanges suscités par plusieurs articles de la rubrique « Mode ».
21 « Veuf du jour au lendemain j’ai élevé mes enfants tout seul » [48] est un article qui raconte l’expérience de Laurent, dont l’épouse Karine est décédée d’une tumeur au cerveau. De prime abord, cet article semble renouveler les représentations de la famille monoparentale, qui compte généralement une mère et ses enfants [49], paraissant témoigner d’une évolution sociétale selon laquelle les pères s’impliqueraient plus dans l’éducation et les soins aux enfants (en réalité, si la valorisation d’un schéma égalitaire a acquis une grande légitimité sociale [50], l’implication des pères évolue très lentement [51]). Cela étant, l’éloignement du schéma traditionnel étant contraint (les tâches domestiques incombent presqu’exclusivement au père à la suite du décès de la mère), le témoignage ne constitue pas à proprement parler un exemple valorisé de partage des tâches égalitaire et harmonieux. Au contraire, l’article conforte une division sexuelle du travail somme toute traditionnelle [52]. Effectivement, débordé par le décès de son épouse, Laurent affirme ne s’en être sorti qu’avec l’aide de sa mère : « Sans ma mère surtout, je me demande ce que j’aurais fait : elle a organisé l’enterrement, et aussi la suite. Pendant longtemps elle s’est occupée des enfants, pour la sortie des classes, les devoirs et les activités parascolaires, afin que je puisse aller au bureau serein. […] Le week-end, elle nous laissait seuls, et aujourd’hui nous nous en amusons, mais c’était un désastre. En matière de repas surtout […]. » La résolution de la situation problématique n’intervient d’ailleurs qu’avec l’arrivée d’une nouvelle compagne, et un retour au partage traditionnel des tâches entre les sexes : « Je vis [maintenant] avec une autre femme (qui réalise à merveille les endives au jambon). »
22 À la fin de l’article, la rédaction invite les internautes à réagir en apportant leur témoignage de parent isolé, quels que soient les événements qui les ont conduits à cette situation. Les 142 commentaires postés sous cet article (vingt sont signés par des hommes) sont à la fois des lectures du témoignage de Laurent et des témoignages propres qui fournissent l’occasion d’observer comment la monoparentalité interroge la division sexuelle du travail. Certaines internautes félicitent Laurent d’avoir réussi à s’occuper seul de ses enfants parce qu’en tant qu’homme, il partait avec un handicap : « Bravo pour votre courage ! C’est vrai que nous, les femmes, sommes armées “naturellement” pour faire face » [53]. Ce type de réaction tient à ce que l’observation d’une expérience sociale différenciée (l’éducation des enfants incombe d’ordinaire aux femmes) conduit généralement à reconnaître des qualités différentes à chaque sexe (les femmes seraient plus compétentes que les hommes concernant l’éducation des enfants) qui ont une valeur normative nourrissant les discours prescriptifs (c’est aux femmes d’assurer l’éducation des enfants). L’exceptionnalité de la situation vécue par Laurent tient à ce qu’elle modifie l’ordre des priorités et met en péril la traditionnelle voie de réalisation masculine (professionnelle), d’ailleurs finalement assurée grâce à la prise en charge des tâches domestiques par sa mère. Certains commentaires identifient bien le traitement spécifique dont bénéficie le témoignage d’un veuf et s’en désolent, percevant là une injustice : « j’ai moi aussi élevé seule mes fils mais je remarque que l’on s’émerveille toujours d’un homme qui élève seul ses enfants alors qu’une femme cela paraît normal » [54]. Si les internautes dénoncent les inégalités entre les sexes qui se conjuguent dans le cas des mères isolées puisque, statistiquement, les femmes sont à la fois les plus nombreuses à élever leurs enfants seules et celles qui ont les salaires les plus modestes, ils ne remettent jamais en cause la division sexuelle du travail dont découlent ces inégalités [55]. Il en résulte que celles-ci sont souvent perçues comme une fatalité et vécues à l’échelle de l’individu et, par exemple, lorsque la situation de monoparentalité résulte d’une séparation, les difficultés sont bien souvent imputées au conjoint qui en est à l’origine. Par ailleurs, ces difficultés sont toujours acceptées au nom de la nécessité : « lorsqu’on est en charge d’âmes, il faut avancer » [56]. Aucune contribution ne remet en question la maternité comme principale voie de réalisation féminine, quand bien même cela implique de lui sacrifier d’autres voies de réalisation personnelle (professionnelle, amoureuse).
23 Par ailleurs, l’examen des articles de la rubrique « Mode » indique que Quintonic instaure des normes de genre conventionnelles sans les questionner. Si l’on en croit la rédaction, la beauté féminine, par exemple, repose sur plusieurs caractéristiques telles que la jeunesse, la blancheur, un subtil équilibre de minceur (des jambes, de la taille) et de rondeurs (poitrine, hanches, fesses), l’élégance, évoquées plus ou moins explicitement. À l’instar des magazines féminins, Quintonic encourage les lectrices à tenter ce qui est en « leur pouvoir » pour s’approcher du corps féminin idéal, qu’il contribue parallèlement à rendre « inatteignable ». Les discours qui s’adressent aux hommes sont moins prescriptifs, deux articles visant à aider les « Quintoniciens » à choisir leur jean fournissent des éléments de comparaison. « Beau en jean » [57] entend aider les hommes à repérer un jean de qualité et à l’entretenir, leur donnant des conseils de lavage et de pliage (présomption de leur incompétence en la matière). « Belle en jean, trouver celui qui correspond à votre morphologie » [58] ambitionne d’aider les femmes à « sublimer » leur silhouette et se caractérise par une posture de supériorité (passage du « vous » au « on », qui n’est jamais utilisé pour s’adresser aux hommes, formules impératives). Partie prenante de l’identité sociale, le vêtement informe sur les identités de genre : masculin, il doit être pratique, s’adapter aux mouvements du corps et durer, féminin, il doit révéler la féminité de celle qui le porte, même s’il faut contraindre le corps pour y parvenir : « Porté avec des talons et une taille marquée (ceinture ou t-shirt rentré dans le jean), […] il peut vous transformer en pin-up ! ». La construction sociale et politique des corps [59] sous-tend un tel discours.
24 Si la silhouette est précisément décrite, la manière dont l’âge influe sur la séduction se manifeste plus discrètement dans ce site pour les plus de cinquante ans. Là encore, il y a une asymétrie entre les discours de « réassurance » de la virilité [60] et les non-dits qui laissent entendre que la féminité est difficilement compatible avec le vieillissement – avec l’âge, elle paraît ne pouvoir s’exprimer qu’à travers l’élégance. La comparaison entre les photographies qui illustrent les articles « Beau en jean » et « Belle en jean … » en fournit un exemple saisissant : le mannequin a dépassé les cinquante ans dans la première, tandis que la mannequin est âgée d’une trentaine d’années dans la deuxième (c’est d’ailleurs le cas dans tous les articles prodiguant des conseils vestimentaires). La corpulence, en revanche, est plus facilement associée à la féminité [61]. Enfin, je n’ai identifié aucun mannequin noir dans le corpus.
25 Si les contenus éditoriaux de la rubrique « Mode » confortent les normes de genre traditionnelles, celles-ci sont néanmoins négociées par les internautes dans leurs commentaires. Certaines contributions ne remettent pas ces normes en question, témoignant de la reconnaissance pour les conseils dispensés, affirmant vouloir les suivre ou apportant des compléments d’information. D’autres soulignent avec humour la dimension sexuée d’un sujet tel que les techniques pour camoufler ses bourrelets [62] : « Bel article pour vous, mesdames ! Existe-t-il aussi des corsets pour homme ? Pour masquer les poignées d’amour ? » [63]. D’autres encore affirment qu’il est nécessaire de s’apprécier tel qu’on est, sans céder à des artifices qui présentent des dangers pour la santé ou ont été rejetés par le passé parce que considérés comme trop contraignants : « Mes bourrelets ne me donnent aucun complexes ! […] Et voilà qu’on veut nous faire retourner au début du siècle dernier en nous faisant porter des corsets, gaines et autres artifices (soit disant sexys […]) plus ou moins sado-machistes : ma grand mère a beaucoup souffert de devoir porter un corset serré à la taille, toute la journée quand elle était jeune) […] je préfère garder ma joie de vivre que souffrir ou être mal à l’aise dans des trucs constricteurs ! » [64]. De tels commentaires font référence à d’autres normes pour contrer celles de la beauté féminine – santé, bien-être, affirmation de soi – et justifier le refus de se plier à une discipline des corps devenant plus contraignante avec l’âge. Par ailleurs, on observe des interprétations intéressantes de l’injonction à l’élégance, laquelle suppose une certaine aisance financière. Plusieurs commentaires fustigent la visée publicitaire des articles faisant la promotion de vêtements et de produits de beauté que le pouvoir d’achat des retraitées qui fréquentent le site ne leur permet pas d’acquérir [65]. D’autres contributions mettent en avant l’astuce dont leurs auteures savent faire preuve pour être à leur avantage à peu de frais : « pour ma part je trouve des vetement a bas prix et qui me fond une tres belle silouhaite ‘apres beaucoups de personne qui me demande comment je fais pour etre eleante et jamais vieu jeu » [66]. Enfin, certaines interventions repoussent les conseils dispensés par Quintonic au motif qu’ils dérogeraient à l’élégance : « Je ne sais pas qui est la “relookeuse” sur Quinto mais vu ce qui est proposé… à mon avis, le résultat doit faire vraiment mémère » [67].
26 L’analyse des commentaires publiés sur Quintonic révèle donc, aussi, une tension entre la remise en cause des rapports inégalitaires entre les sexes (salaires et retraites féminins plus modestes sont fréquemment dénoncés) et la difficulté à se déprendre de certaines normes de genre (réalisation à travers la maternité, souci de s’adapter aux critères de la féminité et de la virilité avec l’âge) qui façonnent le discours et l’expérience des individus. La justification du refus de se conformer à de tels critères témoigne de cette difficulté.
Conclusion
27 Dans cette contribution, j’ai voulu fonder méthodologiquement une sémiotique du genre, entendue comme la saisie du genre, en tant qu’objet de recherche et outil conceptuel, par la démarche sémiotique. C’est à partir de cette articulation que j’ai dégagé leurs apports réciproques. D’une part, la transversalité du genre tire profit de l’ouverture disciplinaire d’une sémiotique ancrée en SIC, et la démarche sémiotique fournit à l’étude de cet objet de recherche des méthodes d’analyse éprouvées. D’autre part, la perspective genrée encourage la sémiotique à renouveler ses objets de recherche et sa manière d’aborder ses objets traditionnels.
28 Appliquée à l’étude de la construction du genre dans un site de rencontres amicales pour les plus de cinquante ans, la sémiotique du genre permet de dégager un certain nombre de résultats. Le site Quintonic constitue un espace d’exploration identitaire parce qu’il offre différents moyens d’expression dont l’internaute se saisit pour construire une image plus ou moins fidèle à son « moi » social, et donc aux représentations conventionnelles de la masculinité ou de la féminité. En effet, si les discours de l’instance éditoriale sont structurés par le système du genre et instituent les normes de genre traditionnelles, le premier est remis en cause et les secondes sont négociées dans les espaces ouverts à l’énonciation des internautes. L’examen des différents signes qui manifestent l’internaute dans Quintonic permet d’affiner ce résultat. Les signes de l’identité calculée condensent le système de genre en sur-symbolisant la différence des sexes, à laquelle les internautes ne peuvent échapper s’ils veulent devenir membres. Les normes de genre s’expriment de manière ambivalente dans les signes de l’identité déclarée, entre les outils de présentation de soi qui anticipent la place centrale du genre dans l’identité et l’appropriation de ces outils par les « Quintoniciens » (les champs de description ouverts et le choix d’une photographie de profil leur offrant l’opportunité de décevoir cette attente). Enfin, les signes de l’identité agissante mettent au jour la manière dont les rapports de sexe et les normes de genre peuvent être questionnés dans ce site. Ainsi, il appert, d’une part, qu’il est plus aisé de dénoncer les inégalités sociales entre les sexes (en matière de salaire par exemple) que de prendre ses distances vis-à-vis de certaines normes de genre (la maternité pour les femmes en particulier) et, d’autre part, que certaines normes de genre peuvent être contrées par d’autres normes (le bien-être versus l’injonction à la séduction). La coexistence de ces différents registres dans un même lieu stimule la réflexivité des acteurs à l’égard du genre et de la place qu’il tient dans l’élaboration identitaire. Elle encourage également les chercheurs à prolonger la réflexion sur le lien entre construction du genre et systèmes sémiotiques.
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Mots-clés éditeurs : dispositifs d’écriture numérique, genre, identité, interprétation, négociation, normes, sémiotique
Date de mise en ligne : 01/11/2017
https://doi.org/10.3917/comla.177.0059