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La pulsion de mort : hypothèse ou croyance ?

Pages 177 à 193

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  • Sédat, J.
(2008). La pulsion de mort : hypothèse ou croyance ? Cliniques méditerranéennes, 77(1), 177-193. https://doi.org/10.3917/cm.077.0177.

  • Sédat, Jacques.
« La pulsion de mort : hypothèse ou croyance ? ». Cliniques méditerranéennes, 2008/1 n° 77, 2008. p.177-193. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2008-1-page-177?lang=fr.

  • SÉDAT, Jacques,
2008. La pulsion de mort : hypothèse ou croyance ? Cliniques méditerranéennes, 2008/1 n° 77, p.177-193. DOI : 10.3917/cm.077.0177. URL : https://shs.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2008-1-page-177?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cm.077.0177


Notes

  • [*]
    Jacques Sédat, psychanalyste, 36 rue Pierre Semard, F-75009 Paris.
  • [1]
    S. Freud, C.G. Jung, Correspondance T. I (1906-1909), Paris, Gallimard, 1973, p. 361.
  • [2]
    S. Spielrein, « La destruction comme cause du devenir », Entre Freud et Jung, p. 213-262. Cet ouvrage est consacré à divers textes de Sabina Spielrein et propose un dossier sur S. Spielrein, constitué par Aldo Carotenuto et Carlo Trombetta, édition française de Michel Guibal et Jacques Nobécourt, Aubier Montaigne, 1981. On peut signaler également l’ouvrage suggestif de Nicolle Kress-Rosen, Trois figures de la passion, sur la triple relation Jung-Spielrein-Freud, paru en 1993, aux éditions Springer-Verlag, coll. « Hypothèses ».
  • [3]
    G. Groddeck, Ça et Moi. Lettres à Freud, Ferenczi et quelques autres, Paris, Gallimard, 1977, p. 70.
  • [4]
    L. Andreas-Salomé, Correspondance avec S. Freud, Paris, Gallimard, 1970, p. 43-44.
  • [5]
    C’est moi qui souligne.
  • [6]
    E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. II, Paris, puf, 1972, p. 442-443.
  • [7]
    Correspondance S. Freud-C.G. Jung, t. I, Paris, Gallimard, 1975, p. 63.
  • [8]
    Sur le contenu psychologique d’un cas de schizophrénie, thèse soutenue en 1911 à Zurich.
  • [9]
    Ils employaient souvent ce terme entre eux pour désigner la psychanalyse.
  • [10]
    Correspondance S. Freud-C.G. Jung, t. I, Paris, Gallimard, 1975, p. 182-183.
  • [11]
    Ibid., p. 209-210.
  • [12]
    Correspondance S. Freud-C.G. Jung, t. II, Paris, Gallimard, 1975, p. 230.
  • [13]
    Ibid.
  • [14]
    Diverses versions françaises ont l’habitude de traduire le terme Zwang par « compulsion », alors que ce mot allemand signifie « contrainte » ou « violence ». Le choix du terme « compulsion » crée un rapprochement équivoque avec « pulsion » en français, alors que Trieb, la pulsion, et Zwang, la contrainte, n’ont aucun rapport étymologique dans la langue allemande. On doit noter toutefois que dans la dernière édition des Œuvres complètes de Freud parue aux puf, les traducteurs optent eux aussi très justement pour la traduction de Zwang par « contrainte ».
  • [15]
    Trois essais sur la théorie sexuelle (1905d), Paris, Gallimard, 1987, p. 164-165.
  • [16]
    Contrairement à ce qu’on trouve dans diverses traductions en français, Wunsch ne signifie pas « désir », mais « vœu », « souhait ».
  • [17]
    « Le motif du choix des coffrets » (1913f), dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 78.
  • [18]
    « Remémorer, répéter, perlaborer » (1914g), dans La technique psychanalytique, Paris, puf, 1970.
  • [19]
    « L’inquiétante étrangeté » (1919h), dans L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985.
  • [20]
    Ibid., p. 231.
  • [21]
    Ibid., p. 239.
  • [22]
    En allemand dans la traduction française.
  • [23]
    Ibid., p. 240.
  • [24]
    Ibid., p. 239.
  • [25]
    Ibid., p. 242. Nous retrouverons ce qualificatif dans « Au-delà du principe de plaisir ».
  • [26]
    « Au-delà du principe de plaisir » (1920g), dans Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1973.
  • [27]
    Ilse Grubich-Simitis, Freud : retour aux manuscrits. Faire parler des documents muets, Paris, puf, 1997, p. 234-237.
  • [28]
    S. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci (1910c), Paris, Gallimard, 1987, p. 178.
  • [29]
    Ce terme est improprement traduit en français par « orientation ».
  • [30]
    Ibid., p. 78.
  • [31]
    Ibid., p. 80.
  • [32]
    « Au-delà du principe de plaisir », op. cit., p. 90 (les passages en italique sont soulignés par moi).
  • [33]
    Ibid., p. 110.
  • [34]
    S. Freud, Œuvres complètes t. XV (1916-1920), Paris, puf, 1996, p. 274 (italiques mises par moi).
  • [35]
    Ibid., p. 103.
  • [36]
    S. Freud, S. Ferenczi, Correspondance 1908-1914, Lettre du 9 juillet 1913, Paris, Calmann-Lévy, p. 528.
  • [37]
    Cf. Erich Fromm, La passion de détruire, Robert Laffont, 1973. Curieusement, c’est un des grands disciples de la gauche freudienne, Erich Fromm, marqué par le marxisme, qui remet en valeur cette dimension subjective présente au cœur de tout individu, la pulsion de destruction.
  • [38]
    O. Fenichel, « Sur la critique de la pulsion de mort », Imago, 1936.
« Votre supposition qu’après mon retrait mes erreurs pourraient être vénérées comme des reliques m’a bien égayé, mais n’a pas rencontré de croyance chez moi. Je pense qu’au contraire les jeunes se dépêcheront de démolir tout ce qui n’est ni rivé ni cloué dans mon héritage. »
Lettre à Jung (19 décembre 1909) [1]

1Toutes les controverses et les extrapolations dont a été l’objet l’introduction de la pulsion de mort, par Freud, dans son texte « Au-delà du principe de plaisir », en 1920, indiquent que cette question mérite d’être approfondie et examinée dans une perspective historicisée des écrits de Freud et des débuts de la psychanalyse.

2Il faut en effet remonter beaucoup plus haut dans les travaux de Freud, en particulier aux années 1907-1909, pour comprendre l’enjeu initial de ce débat entre Freud et Jung, qui s’opposaient sur la définition de la libido. Jung penchait pour l’unicité de la libido, alors que Freud défendait l’idée d’un dualisme pulsionnel (pulsion d’auto-conservation/pulsions sexuelles ou libido). Il est intéressant de souligner qu’une autre psychanalyste participait également à ce débat, Sabina Spielrein, jeune psychiatre d’origine russe, qui avait fait une analyse avec Jung et avait eu une relation intime avec lui, avant de se rendre à Vienne pour tenter de faire une analyse avec Freud et de se débarrasser ainsi de son transfert amoureux avec Jung. En 1911, Sabina Spielrein écrit un texte intitulé « La destruction comme cause du devenir [2] ». Or, on va précisément retrouver des traces de ce texte dans les propos de Freud sur la pulsion de mort, quand il écrira les deux derniers chapitres de « Au-delà du principe de plaisir », en juin-juillet 1920.

3Afin de mieux comprendre la manière dont Freud élaborait ses idées et ses recherches, je voudrais au préalable évoquer ce qu’en dit Freud, dans sa correspondance avec divers interlocuteurs. Il écrit à Groddeck, le 17 avril 1921 : « J’ai un talent particulier pour trouver le contentement fragmentaire [3]. » Ce qui développe et illustre les propos que Freud tenait déjà à Lou Andreas-Salomé, le 30 juillet 1915 :

4

« Je ressens rarement un tel besoin de synthèse. L’unité de ce monde m’apparaît comme allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse, c’est la séparation et l’organisation de ce qui, autrement, se perdrait dans une bouillie originaire. […] Bref, je suis de toute évidence un analyste et je pense que la synthèse ne présente aucune difficulté du moment que l’on est en possession de l’analyse. [4] »

5Ces remarques nous éclairent sur le cheminement de Freud, fait d’avancées, de retours et d’oublis, puisque jamais il ne se préoccupe de synthèse dans ce qu’il élabore, trouvant son contentement dans le « fragmentaire ». Dans sa biographie de Freud, Ernest Jones évoque un échange avec Marie Bonaparte, où Freud fait part de son aversion pour la certitude :

6

« Marie Bonaparte lui offrit La valeur de la science d’Henri Poincaré, en disant : « Ceux qui ont avant tout soif de certitude n’aiment pas vraiment la vérité. » À quoi Freud répliqua : « C’est si vrai. Je l’ai dit ailleurs d’une autre manière. Les esprits médiocres exigent de la science qu’elle leur apporte une sorte de certitude qu’elle ne saurait donner, une espèce de satisfaction religieuse. Seuls les rares esprits vraiment, réellement scientifiques se montrent capables de supporter le doute qui s’attache à nos connaissances. Je ne cesse d’envier les physiciens et les mathématiciens qui sont sûrs de leur fait. Moi, je plane, pour ainsi dire, dans les airs. Les faits psychiques semblent non mesurables[5] et le demeureront probablement toujours. [6] »

7Pouvoir supporter le doute fait écho à l’adage de Nietzsche : « Ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude. » Il ne faut donc pas s’étonner de ce que la démarche freudienne procède par tâtonnements, par aller-retour, et qu’il ne soit jamais vraiment satisfait, sauf dans le « fragmentaire ».

Le débat sur la pulsion

8La correspondance entre Freud et Jung, entre 1907 et 1909, nous éclaire sur leur débat autour de la pulsion. Voici ce qu’écrit Freud à Jung dans une lettre du 1er janvier 1907, où Freud s’excuse de n’avoir pas écrit depuis longtemps :

9

« Le problème du “choix de la névrose”, dont vous dites très justement qu’il n’est pas du tout éclairci par mes découvertes, m’a vivement occupé pendant tout ce temps. Je me suis absolument trompé dans ma première tentative d’explication, dès lors je me retiens. Je suis, il est vrai, sur une certaine voie, mais pas encore au but. À propos de votre inclination à recourir ici déjà aux toxines, j’aimerais observer que vous sautez sur une composante à laquelle bien sûr j’attribue une bien plus grande valeur que vous, en ce moment : vous savez, la +++ sexualité. Vous l’écartez par la question : je ne suis moi-même pas parvenu jusqu’au bout avec elle : quoi d’étonnant dès lors que nous n’en sachions rien l’un comme l’autre ? [7] »

10Les trois croix que dessine Freud font écho aux trois croix qu’on traçait à la craie à l’intérieur des portes des maisons, à la campagne, pour conjurer le Mal. Ici, ces trois croix que Freud attribue à Jung sont là pour conjurer la sexualité, la mettre à l’écart puisqu’à cette époque, Jung a recours à des toxines, donc au facteur biologique, pour résoudre les problèmes de débordements sexuels. Jung ne peut alors concevoir qu’une seule orientation pulsionnelle sous la forme d’une libido généraliste s’étendant à tous les domaines. Pour Freud, au contraire, il existe deux types de pulsions : les pulsions d’autoconservation – ou pulsions du Moi – et les pulsions sexuelles.

11Un autre débat a lieu en 1908, au moment où se prépare le grand Congrès de Salzbourg qui va être présidé par Bleuler, sur ce que Kraepelin appelle la « démence précoce » et que Bleuler, tout comme Freud, préfère désigner par « schizophrénie ». Jung y travaille beaucoup à cette époque, et la thèse de Sabina Spielrein porte précisément sur la schizophrénie [8].

12Dans une autre lettre du 17 février 1908 à Jung (qui est encore son ami à l’époque), Freud évoque son expérience sur cette question importante :

13

« J’en viens à la science [9]. J’ai frôlé dans la pratique quelques cas de paranoïa, et je peux vous faire part d’un secret. (J’écris paranoïa et non dem. pr., car je tiens la première pour un bon type clinique, la seconde pour un mauvais terme nosographique.) Donc il s’agissait régulièrement du détachement (Ablösung) de la libido de la composante homosexuelle, de la libido jusque là modérément-normalement investie. Le reste, retour de la libido sur la voie de la projection, etc., n’est pas nouveau. Je n’attache pas d’importance au fait que ce soit la composante homosexuelle, mais au fait que c’est un détachement partiel. Probablement cela était-il précédé d’une poussée en avant de la libido, le détachement est une espèce de refoulement. Les détachements totaux correspondent sans doute à la dem. pr., l’issue en démence après un court combat, à la réussite et au retour à l’auto-érotisme. La forme paranoïde est sans doute conditionnée par la limitation à la composante homosexuelle. [10] »

14Freud oppose ici la paranoïa qui correspond à un détachement « partiel » d’une pulsion homosexuelle surinvestissant un objet, à la schizophrénie qui représente un détachement total du monde. Il poursuit en évoquant ses anciennes relations avec Fliess :

15

« Mon ami d’alors, Fliess, a développé une belle paranoïa, après s’être débarrassé de son penchant pour moi, qui n’était certes pas mince. C’est à lui, soit à son comportement, que je dois cette idée.[…] J’aurai de manière générale à vous raconter beaucoup de choses inachevées et qui germent. À Salzbourg, c’est dommage, nous ne serons pas tranquilles. [11] »

16Ces derniers mots trouvent un écho dans une autre lettre à Jung, du 3 mai 1908, où l’on devine la crainte de Freud que ne se rejoue avec lui ce qui s’est passé avec Fliess :

17

« Je sais que vous êtes dans une phase d’“oscillation négative” et que vous payez à présent par un effet contraire pour la grande influence que vous avez longtemps prise sur votre chef. Il n’y a jamais de mouvoir sans être mû. Mais je suis tout à fait sûr que vous retrouverez le chemin de la petite distance dont vous vous êtes éloigné de moi, et qu’alors vous m’accompagnerez. Je ne peux pas vous fonder mon assurance : c’est sans doute affaire de “sentiment” et cela s’appuie sur la vision que j’ai de vous. Mais c’est assez, je me sens en accord avec vous et je ne crains plus du tout que nous puissions être arrachés l’un à l’autre. Vous aurez de la patience, n’est-il pas vrai, avec certaines de mes particularités. »

18Le débat avec Jung sur la libido va se poursuivre dans leur correspondance ultérieure. Le 30 novembre 1911, Freud lui écrit :

19

« Ce que vous entendez par extension du concept de libido, afin de le rendre applicable à la dementia praecox, m’intéresserait beaucoup. Je crains qu’il ne nous arrive là un malentendu comme une fois déjà, quand vous avez dit dans un travail que pour moi la libido était identique à toute espèce de désir, alors que je fais la présupposition simplette qu’il y a deux sortes de pulsions et que seule la force pulsionnelle de la pulsion sexuelle peut être appelée libido. [12] »

20Dans cette même lettre, Freud fait allusion aux travaux de Sabina Spielrein qu’il appelle aussi « la petite » :

21

« La Spielrein a donné lecture hier d’un chapitre de son travail […]. Quelques formulations me sont venues à l’esprit contre votre (cette fois sérieusement) manière de travailler en mythologie, que j’ai aussi présentées à la petite. Elle est d’ailleurs bien sympathique et je commence à comprendre. Ce qui me semble le plus sujet à réflexion, c’est que la Sp[ielrein] veut subordonner le matériel psychologique à des points biologiques : cette dépendance est autant à rejeter que la dépendance philosophique, physiologique ou de l’anatomie du cerveau. La psychanalyse farà da sè.[13] »

22Freud reprend ici au compte de la psychanalyse le slogan de Garibaldi à propos de l’Italie (« Italia farà da sè »). C’est la première fois qu’il l’introduit, et il le reprendra dans son texte sur La question de l’analyse profane, en 1928. En affirmant que « la psychanalyse farà da sè », Freud signifie qu’en aucun cas, elle ne peut dépendre du biologique et qu’elle ne relève que du psychique.

23C’est donc dans ce climat qu’il faut tenter de saisir les enjeux par rapport à la dualité pulsionnelle et de comprendre comment Freud en est arrivé, en 1920, à abandonner la bipolarité pulsion d’autoconservation/pulsion sexuelle – pour une autre bipolarité : pulsion de mort/pulsion sexuelle.

La contrainte de répétition

24Avant d’invoquer la pulsion de mort, Freud passe par une autre étape dans ses recherches qui l’amènent à mettre à jour la contrainte de répétition. C’est de cette notion qu’il va dériver pour introduire ensuite la pulsion de mort. Il est donc important de refaire également la genèse de cette nouvelle notion, Wiederholungszwang, qu’il est impropre de traduire par « compulsion de répétition », puisque le terme allemand Zwang signifie « contrainte [14] ».

25Dès les Études sur l’hystérie, en 1894, on trouve une esquisse de ce que sera la contrainte de répétition, lorsque Freud découvre que « l’hystérique souffre principalement de réminiscences », c’est-à-dire de souvenirs qui ne sont pas historicisés et qui reviennent constamment dans le vécu présent. En 1905, Freud poursuit cette investigation, dans le troisième des Trois essais sur la théorie sexuelle, à propos de la trouvaille de l’objet :

26

« Quand la toute première satisfaction sexuelle était encore liée à l’ingestion d’aliments, la pulsion sexuelle avait dans le sein maternel un objet extérieur au corps propre, elle ne le perdit que plus tard, peut-être précisément à l’époque où il devint possible à l’enfant de former la représentation globale de la personne à laquelle appartenait l’organe qui lui procurait satisfaction. En règle générale, la pulsion sexuelle devient auto-érotique et ce n’est qu’une fois le temps de latence dépassé que le rapport originel se rétablit. [15] »

27Quand la pulsion devient auto-érotique, c’est le moment du narcissisme primaire où, après ce bain de narcissisation du corps par la mère, advient la possibilité d’avoir une image globale de la personne et un retour sur soi de ce bain de narcissisation, qui élabore l’image du corps. Nous sommes là dans le registre de la pulsion d’autoconservation – ou pulsion du moi – et non dans celui de la pulsion sexuelle. Freud poursuit : « Ce n’est pas sans de bonnes raisons que la figure de l’enfant qui tête le sein de sa mère est devenu le modèle de tout rapport amoureux. » Et il conclut ainsi ce paragraphe : « Toute trouvaille n’est à vrai dire qu’une retrouvaille » : traduction plus fidèle au texte allemand – Die Objektfindung ist eigentlich eine Wiederfindung » que ce qui est traditionnellement proposé dans maintes traductions françaises (« La découverte de l’objet n’est à vrai dire qu’une redécouverte »). La contrainte de répétition visera donc toujours à « restaurer le bonheur perdu ».

28Freud fait en même temps une remarque essentielle dans ce texte : il ne peut y avoir de répétition que sur fond d’une première expérience de satisfaction. C’est parce qu’il y a eu une première expérience de satisfaction que l’infans souhaitera retrouver le bonheur perdu. Ce qui signifie que lorsque survient une faille dans le narcissisme primaire et donc dans l’élaboration de l’image du corps, le narcissisme primaire ne peut correctement s’élaborer, ce qui provoque un retrait de la libido du monde extérieur, retrait qui n’est que partiel dans la paranoïa, mais qui est total dans le cas de la schizophrénie. C’est d’ailleurs ce qui me conduit à proposer cette définition pour la phobie : à la place du regard, il y a des trous. Là où il n’y a pas la possibilité d’élaborer les autres orifices du corps qui permettent la communication entre l’intérieur et l’extérieur, il y a des trous par lesquels le monde extérieur menaçant peut pénétrer, ce qui signe la schizophrénie.

29La notion même de « contrainte » (Zwang) apparaît explicitement pour la première fois dans un texte de 1913, « Le motif du choix des coffrets », où Freud s’intéresse à la question du choix dans la mythologie et chez Shakespeare. Il remarque que quand l’homme est mis face à un choix entre trois coffrets (l’or, l’argent et le plomb) dans Le Marchand de Venise, ou face au choix entre ses trois filles pour Le Roi Lear, il opte inexorablement pour le troisième choix, celui qui, en réalité, préfigure la mort, tout comme nous choisissons toujours la troisième des trois Parques, Atropos, c’est-à-dire l’inexorable ou l’inflexible. « Le choix est mis à la place de la nécessité, de la fatalité. Ainsi, l’homme surmonte la mort qu’il a reconnue dans sa pensée. On ne peut concevoir triomphe plus éclatant de l’accomplissement du souhait (Wunscherfüllung)[16]. On choisit là où, en réalité, on obéit à la contrainte (Zwang)[17]. »

30Si l’homme croit choisir alors qu’il ne fait qu’obéir à la contrainte, on pressent la difficulté que Freud rencontrera par rapport aux pulsions. Les pulsions d’autoconservation peuvent aller dans deux sens : soit du côté de la destruction comme l’introduit Sabina Spielrein, soit du côté d’un processus psychique de séparation.

31Freud achève ce texte en soulignant que cette situation est marquée par une « inquiétante étrangeté », Unheimlich, qui signifie plus exactement le familier devenu étrange : « Il semble que nous conférions le caractère de l’Unheimlich aux impressions qui, de façon générale, tendent à nous confirmer la toute-puissance des pensées et le mode de pensée animiste, alors que dans notre jugement nous nous sommes déjà détournés d’eux. » Pour Freud, le fait d’être atteint d’une toute-puissance de pensée a donc une dimension inquiétante pour le sujet.

32Freud franchit une autre étape, en 1914, avec un écrit technique de pratique analytique, « Remémorer, répéter, perlaborer [18] ». C’est dans ce texte qu’apparaît la notion sous sa forme complète de « contrainte de répétition » (Wiederholungszwang), pour manifester ce qui était déjà implicite dans le texte princeps de 1894, ses Études sur l’hystérie, quand il écrivait que « l’hystérique souffre principalement de réminiscences ». Dans ce texte de 1914, Freud revient sur la recherche de l’objet perdu par l’analysant : « Cette visée rétrograde apparaît dans la vie et elle se retrouve dans la cure analytique […]. Tant qu’il poursuit le traitement, il ne peut pas s’affranchir de cette contrainte de répétition : on comprend finalement que c’est sa manière de se remémorer. » Freud souligne alors l’équation entre l’agir (agieren) et la contrainte de répétition : « Plus la résistance est grande, de façon plus importante la remémoration est remplacée par l’agir. » Se remémorer, c’est pouvoir renvoyer le passé au passé afin d’historiciser le souvenir. Or, l’impossible remémoration insiste dans le présent en tant qu’elle vise à restaurer le bonheur perdu, dans l’ignorance de la temporalité, puisque l’inconscient est essentiellement zeitlos, c’est-à-dire atemporel.

33La contrainte de répétition se présente essentiellement comme une injonction à oublier, c’est le contraire du remember ou zakhor (souviens-toi). Injonction à oublier de façon à ne pas différencier le présent du passé. Injonction à reporter sur le présent, dans le présent, les formes et les prototypes des relations entretenues dans le passé. Oublier – au sens de méconnaître – le passé pour en faire du présent.

34Ce texte de 1914 introduit donc à une nouvelle conception du transfert. Dans la situation analytique, le transfert n’est qu’un fragment de répétition d’un passé oublié. Non seulement il négative la personne du médecin qui n’est qu’un simple support des représentations de l’analysant, mais il vise également à s’instaurer dans tous les autres domaines des situations vécues.

L’inquiétante étrangeté

35Une autre étape se situe avec « L’inquiétante étrangeté [19] », texte que Freud rédige en 1919, en même temps que les cinq premiers chapitres de « Au-delà du principe de plaisir », et que le texte « Un enfant est battu », comme l’attestent les échanges de lettres avec Jones et avec Ferenczi. Freud reprend dans « L’inquiétante étrangeté » ce qu’il a introduit dans son texte sur « Le motif du choix des coffrets » : le non familier ou le familier devenu étrange. Il va de nouveau articuler le Unheimlich à la contrainte de répétition, en partant de l’étymologie de ce mot : l’ambivalence du terme Heimlich (familier) finit par coïncider avec son contraire, Unheimlich. Ce sont donc deux termes qui peuvent s’échanger, pour signifier la même chose.

36L’inquiétante étrangeté ouvre sur la question du double, thème que l’on retrouve aussi dans la mythologie. Le double apparaît comme la réassurance narcissique contre le « déclin du moi » (der Untergang des Ichs)[20], il annonce les pertes des limites corporelles, car pour Freud, « le moi, c’est le corps », c’est-à-dire l’image du corps. Freud emploiera ce même terme – Untergang – pour désigner le « déclin du complexe d’Œdipe », qu’on traduit improprement par « disparition ». Le déclin évoque non pas une disparition, mais tel le déclin du soleil ou un bateau en train de sombrer, le passage à un autre niveau, celui de l’inconscient, par le refoulement. Ce déclin du moi, pour la problématique freudienne, devient l’inquiétant signe avant-coureur de la mort. Il rejoint ainsi ce facteur de répétition non intentionnel.

37Dans un paragraphe autobiographique, Freud illustre cette conjonction entre contrainte de répétition et inquiétante étrangeté :

38

« Un jour que je flânais par un chaud après-midi d’été, dans les rues inconnues et désertes d’une petite ville d’Italie, je tombai par hasard dans une zone sur le caractère de laquelle je ne pus longtemps rester dans le doute. Aux fenêtres des petites maisons, on ne pouvait voir que des femmes fardées, et je me hâtai de quitter la ruelle au premier croisement. Mais après avoir erré pendant un moment, sans guide, je me retrouvai soudain dans la même rue. [21] »

39Cette expérience se répète une troisième fois, ce qui ne peut qu’impressionner Freud qui a un rapport très superstitieux aux chiffres, en particulier au chiffre 3.

40

« Mais je fus saisi alors d’un sentiment que je ne peux que qualifier d’unheimlich[22], et je fus heureux lorsque, renonçant à poursuivre mes explorations, je retrouvai le chemin de la piazza que j’avais quittée peu de temps auparavant. D’autres situations, qui ont en commun avec celle que je viens de décrire un retour non intentionnel et qui s’en distinguent radicalement sur d’autres points, entraînent pourtant le même sentiment de détresse et d’inquiétante étrangeté. [23] »

41Nous voyons là la conjonction d’un sentiment de détresse et de la confrontation extérieure avec la mère. La contrainte de répétition relève donc du « non intentionnel » et, inéluctablement, nous confronte à l’angoissante jouissance de retrouver l’élément maternel, jouissance où l’on perd ses limites. Derrière la femme phallique, derrière la prostituée se dissimule donc toujours pour Freud la représentation de la mère dont la rencontre nous fait courir un risque de dissolution subjective. D’où cette angoisse de déclin du moi.

42Freud remarque à propos de cette expérience :

43

« Le facteur de répétition du même ne sera peut-être pas reconnu par tout un chacun comme source du sentiment d’inquiétante étrangeté. D’après mes observations, il est indubitable qu’à certaines conditions, et combiné avec des circonstances précises, il provoque un tel sentiment, qui rappelle en outre la détresse (Hilflosigkeit) de bien des états du rêve. [24] »

44Hilflosigkeit est un terme qui exprime la détresse provoquée par la perte de l’appui maternel, l’absence d’aide, la déréliction au sens de perte du lien. La traduction par « désarroi » me paraîtrait plus apte à restituer l’absence d’arrimage de cette expérience.

45Ce texte met en valeur l’ambivalence de la mère pour Freud : elle est à la fois redoutable et celle qui fut le support, le garant de notre identité subjective, celle qui nous a permis de construire, d’élaborer notre image du corps à travers le bain de narcissisation qu’est le narcissisme primaire.

46Il conclut ce texte par une remarque qui va le conduire à une problématique extrêmement complexe, surdéterminée personnellement, de la pulsion de mort, en évoquant la domination d’une « contrainte de répétition émanant de motions pulsionnelles », qui dépend sans doute de la nature la plus intime des pulsions elles-mêmes, et qui est assez forte pour se placer « au-delà du principe de plaisir », conférant à certains aspects de la vie psychique « un caractère démoniaque [25] », en relation avec la contrainte de répétition ou avec l’inquiétante étrangeté. Cette notion renvoie constamment à un facteur d’insécurité intellectuelle, liée à l’ambivalence fondamentale par rapport à la mère, tout à la fois nourricière, séductrice et figure de la mort (comme la Vierge Marie qui, dans la tradition chrétienne, recueille, récupère le corps de son fils dans les bras).

« Au-delà du principe de plaisir »

47Avant d’aborder le texte « Au-delà du principe de plaisir », je voudrais indiquer un élément que j’ai découvert tout récemment et qui est loin d’être négligeable par rapport à cet enjeu. Dans « Les théories sexuelles infantiles », que Freud écrit à partir de l’analyse du petit Hans, en 1908, alors qu’il est en plein débat avec Jung et Sabina Spielrein, Freud différencie Sexualtrieb – les pulsions sexuelles – et Geschlechtstrieb – qu’on peut traduire par « pulsions de genre ». Il fait référence aux pulsions de genre comme antérieures à toute différenciation sexuelle qui, elle, relève des pulsions sexuelles. Ce qui signifie que les théories sexuelles infantiles, qui sont au principe de l’élaboration de l’image du corps, appartiennent au registre des pulsions du moi et, en aucun cas, à celui des pulsions sexuelles.

48C’est précisément cette différence capitale entre pulsion du moi et pulsion sexuelle qui va de nouveau s’effacer avec « Au-delà du principe de plaisir », parce que Freud est tellement fasciné, et de façon ambivalente, par la relation à la mère qu’il est obligé, à ce moment de son élaboration, d’imaginer que les pulsions du moi, au plus près de la constitution subjective, renvoient à un « au-delà du principe de plaisir » qui serait la pulsion de mort.

49Les cinq premiers chapitres de « Au-delà du principe de plaisir [26] » ont été rédigés par Freud, en 1919. Les deux derniers ne seront rédigés qu’en juin 1920, après la mort de sa fille Sophie, décédée le 25 janvier 1920. Même si on en a rarement tenu compte, cette chronologie est avérée par la correspondance de Freud et par les travaux de Ilse Grubich-Simitis qui a mis au point cette chronologie dans son livre : Freud : retour aux manuscrits[27].

Le Fort-Da

50La question de la destructivité soulevée par Sabina Spielrein est implicitement présente dans le chapitre II, à propos du fameux jeu du Fort-Da auquel s’adonnait Ernst, le fils de Sophie, âgé de 2 ans et demi, et que Freud avait soigneusement observé. Il avait remarqué que durant les absences de sa mère, Ernst avait inventé un jeu quand il était dans son berceau. Il prenait tous ses jouets et les jetait au loin, en prononçant le phonème OOO qui renvoyait dans son langage à Fort, qui veut dire « loin ». Freud constate que dans ce premier temps, l’enfant absente ces objets de lui sur un mode actif, clastique, comme s’il voulait les casser pour surmonter l’absence de sa mère. Pour désigner cette destructivité, Freud emploie le terme allemand Bemächtigungstrieb, que l’on traduit généralement par « pulsion d’emprise », préférable à « pulsion de destruction ». Faute de pouvoir maîtriser l’absence de sa mère, l’enfant détruit en quelque sorte la mère représentée par ses propres objets. Bemächtigungstrieb est une pulsion clastique : détruire ce qu’on ne peut maîtriser, ce qui renvoie très exactement à des passages du texte de Sabina Spielrein sur « La destruction comme cause du devenir ».

51Mais vient ensuite un deuxième temps, ce qui n’est pas toujours suffisamment analysé et mis en valeur. Ernst avait en effet des objets attachés aux barreaux de son lit par une ficelle. Il jouait à les lancer en disant Fort, « loin », puis il les ramenait en disant Da, « voilà ». Ce deuxième temps marque qu’à la disparition de l’objet succède la restauration de l’objet. Il ne s’agit plus de destructivité ni de pulsion d’emprise, car ce jeu consiste alors à surmonter d’une autre façon l’expérience de déplaisir provoqué par le départ de sa mère. L’enfant ne détruit plus l’objet, il le fait revenir à lui et le restaure en quelque sorte. Il n’a plus besoin de casser des objets représentant la mère, parce que ce jeu d’absence-présence répété lui permet de maîtriser l’absence de l’objet et donc l’absence de sa mère. Émerge alors un nouvel élément capital : si la mère n’est plus immaîtrisable, elle n’est plus menaçante. Il devient donc possible à l’enfant de maîtriser son absence et d’élaborer quelque chose de l’ordre de la séparation, séparation absolument exigible pour que la séparation des corps rende possible la séparation des psychés et la sortie de la symbiose. C’est ce que Freud appelle la Bewältigung, qu’il oppose au Bemächtigungstrieb. La Bewältigung représente l’élaboration ou le travail psychique qu’accomplit l’enfant sur lui-même pour parvenir à mettre l’objet à distance. Il peut alors s’absenter de la mère et accéder à la solitude sans être dans un état de désarroi (Hilflosigkeit). Freud écrit cette observation d’une grande richesse à l’époque même où il rédige « L’inquiétante étrangeté », c’est-à-dire à une époque où il se sent lui-même menacé par la mère séductrice et en perte d’appui. On voit donc comment l’écriture de Freud pose l’ambivalence sur le statut de la mère et le statut de l’enfant.

52Curieusement, dans les deux chapitres suivants (III et IV), nous avons l’impression d’assister à une sorte d’amnésie sur ce sujet. En effet, Freud va y aborder des élaborations biologiques sur le soma et le germen qui rappellent tout à fait celles de Sabina Spielrein, à propos de laquelle il avait pourtant dit dans sa lettre à Jung : « La psychanalyse farà da sè »… Freud semble donc oublier ses anciennes réticences à l’égard de considérations biologiques étrangères à la démarche de la psychanalyse. Et alors qu’il vient de mettre en évidence, grâce au jeu du Fort-Da décrit au chapitre II, le travail d’élaboration psychique qu’accomplit l’enfant, en accédant à la séparation d’avec la mère, lui-même replonge tout à coup dans des considérations biologiques dont il tenait rigueur à Sabina Spielrein et à Jung, en 1911. Cela confirme, si besoin est, combien interviennent des facteurs personnels dans l’écriture et la pensée de Freud.

La pulsion de mort

53C’est dans le chapitre VI, écrit en juin 1920, après la mort de Sophie, qu’apparaît pour la première fois le terme de « pulsion de mort » (Todestrieb), que Freud introduit ainsi : la pulsion de mort est là pour subvertir totalement, au-delà du principe de plaisir, les pulsions sexuelles. La pulsion de mort qui apparaît dans un contexte dramatique pour lui, après la mort de Sophie, vient se placer du côté de la contrainte de répétition et de l’inéluctable, c’est-à-dire le contraire du hasard. Ici encore, Freud oublie alors ce qu’il énonçait, en 1910, dans Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci : « Tenir le hasard pour indigne de décider de notre destin, ce n’est rien d’autre qu’une rechute dans la conception pieuse du monde [28]. »

54Freud oppose donc dans ce chapitre les pulsions du moi qui poussent vers la mort, et les pulsions sexuelles qui poussent vers la vie, même si on ne voit pas comment les pulsions du moi pourraient devenir des pulsions de mort.

55Mais la manière dont Freud aborde cette notion mérite qu’on s’y attarde, car Freud définit nettement son approche comme une démarche apparentée à la « croyance », donc au religieux. Or, ce recours au vocabulaire religieux apparaît dès le chapitre III, où Freud qualifie la contrainte de répétition de « trait [29] démoniaque » (dämonischen Zuges). Nous retrouvons ce même qualificatif au chapitre V, où Freud parle du « caractère démoniaque » (dämonischen Charakter) de la contrainte de répétition [30], puis d’une « contrainte démoniaque [31] » (dämonischen Zwanges).

56Voici ce que Freud écrit :

57

« Revenons donc à une hypothèse que nous avons insérée dans le contexte de notre raisonnement et faisons-le dans l’espoir que nous saurons la réfuter. Nous avons échafaudé un ensemble de conclusions en nous fondant sur la présupposition que tout être vivant meurt nécessairement par des causes internes. Si nous avons fait l’hypothèse de la pulsion de mort sans nous poser plus de questions, c’est justement qu’elle ne nous apparaît pas comme une hypothèse. Elle ne fait que reprendre une idée qui nous est habituelle et dans laquelle nos poètes nous confirment. Peut-être avons-nous adopté une telle croyance parce que nous y trouvons quelque réconfort. Si de toute façon nous devons mourir et auparavant perdre par la mort ceux qui nous sont les plus chers, nous nous soumettrons plus volontiers à la loi naturelle inexorable, à la grande Anankè, qu’à un hasard auquel nous aurions peut-être pu échapper. Mais il se peut que cette croyance en la nécessité interne de la mort, ne soit qu’une des illusions que nous nous sommes forgées pour « supporter le fardeau de l’existence. [32] » (Schiller)

58Il est très important de noter, que, dans ce passage, Freud remet en question le fait de présenter la pulsion de mort comme une « hypothèse », et qu’il la situe sur le registre de la « croyance » (Glaube) dont le réconfort attendu relève peut-être même de l’« illusion ». À la fin du chapitre, Freud va encore plus loin, puisqu’il évoque « l’incertitude de notre spéculation », puis « l’édifice artificiel de nos hypothèses [33] ».

59En dépit de cette approche prudente et lucide de Freud, on peut se demander pourquoi certains lecteurs et traducteurs de Freud persistent à présenter cette notion comme une « hypothèse », ainsi qu’en témoigne encore une note dans l’édition des Œuvres complètes de Freud où l’on voit écrit : « Il ne fait guère de doute qu’en particulier le VIe chapitre de “Au-delà du principe de plaisir”, dans lequel est développée cette hypothèse de la pulsion de mort, fut écrit pendant le premier semestre 1920 [34]. »

60Cette « croyance » à laquelle Freud se raccroche n’est pas sans rappeler les théories sexuelles infantiles, dont la visée est de « prévenir le retour d’événements redoutés ». La contrainte de répétition perd ici sa fonction de restaurer le bonheur perdu et de pouvoir élaborer l’absence de la mère. Elle internalise la mort, sous la forme d’une pulsion de mort pour échapper à la mère mortifère et à l’aléatoire de l’existence, et par là même, à l’absence de maîtrise de l’homme sur sa mort et celle des autres. C’est ici qu’il convoque Sabina Spielrein :

61

« Dans un travail riche de contenu et de pensée mais qui malheureusement ne m’est pas toujours parfaitement clair, Sabina Spielrein a anticipé toute une partie de cette spéculation. Elle caractérise la composante sadique de la pulsion sexuelle comme “destructrice”. [35] »

62Ce qui lui paraissait contestable en 1911, en tant qu’étayage biologique, Freud le convoque ici en le reprenant à son compte.

63On peut donc se demander si ce caractère « démoniaque » dont il pare soudain la contrainte de répétition, à une époque douloureuse de sa vie, ne l’effraie pas au point de biologiser ce mécanisme inquiétant en pulsion de mort. Renoncer à une hypothèse scientifique au profit d’une croyance, c’est éviter de se confronter à l’angoissante rencontre avec l’originaire et le maternel, ce qui représente une impasse ou une dérive face à une temporalité inéluctablement tournée vers le futur.

64Après l’annonce de son cancer, Freud assistera à la débâcle de son élève le plus proche, Otto Rank. En 1924, Rank publie un livre, Le traumatisme de la naissance, dans lequel il présente la naissance comme une catastrophe d’ordre biologique, c’est-à-dire un événement qui n’est pas psychisable, un fait purement biologique qui se substitue à l’angoisse de castration. Freud y répond avec « Le déclin du complexe d’Œdipe », la même année. Il dira à Jones, à propos de Rank : « Il a déposé sa névrose dans une théorie. » Ce qui témoigne qu’il savait différencier une théorie psychanalytique d’une théorie fondée sur la névrose d’un sujet, et un facteur personnel.

65Ne pourrait-on soutenir qu’avec « Au-delà du principe de plaisir », écrit dans un contexte particulièrement difficile de son existence, Freud fait lui-même ce détour par le biologique qu’il avait si finement détecté chez Sabina Spielrein et Otto Rank comme étant des théories névrotiques ? N’aurait-il pas déposé alors, lui aussi, sa névrose dans une théorie ? D’ailleurs Freud n’a jamais nié le caractère parfois « subjectif » de ses approches, comme l’atteste une remarque qu’il fait dans une lettre à Ferenczi : « Vous avez certainement deviné depuis longtemps cette condition subjective du “choix du coffret” [36]. »

66Une ultime remarque s’impose. Il faut en effet rappeler que dans ses textes ultérieurs, Freud ne reviendra pas sur la pulsion de mort. Cette notion semble n’avoir correspondu qu’à une forme passagère de régression du côté de la croyance et du religieux, et on peut très bien s’en passer dans la théorie et la pratique psychanalytiques. En effet, elle conduit bien des interlocuteurs à la même impasse que Freud et à de nombreux échecs psychanalytiques. Et la perpétuation chez certains psychanalystes de l’usage de la pulsion de mort empêche de penser la pulsion de destruction qui est à l’œuvre dans tout sujet [37].

67Reste cependant à se demander pourquoi la controverse ne cesse de se poursuivre et pourquoi ce qui n’a été qu’une incursion ou une dérive de Freud du côté de la pulsion de mort a été retenu, exploité et développé, comme s’il s’agissait d’une véritable « hypothèse », relevant de la science, contrairement aux propos mêmes de Freud, qui sont sans équivoques sur ce point. Dès le départ, des débats eurent lieu pour ou contre la pulsion de mort, et sur la place du biologique dans la construction du sujet auxquelles l’Institut de Berlin était favorable, alors que la gauche freudienne s’y opposait, notamment Otto Fenichel [38]. Et ce débat est loin d’être clos.

68La prédiction de Jung reste donc d’actualité : faute de travailler sur les textes mêmes, nombre de psychanalystes continuent à vénérer les erreurs « comme des reliques »…


Mots-clés éditeurs : hypothèse ou croyance ?, pulsion de mort, pulsion du moi, pulsions sexuelles

Date de mise en ligne : 01/05/2008

https://doi.org/10.3917/cm.077.0177