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Compte rendu

Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, La Fin de l’hospitalité, Paris, Flammarion, 2017

Pages 175 à 178

Citer cet article


  • Godin, C.
(2018). Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, La Fin de l’hospitalité, Paris, Flammarion, 2017. Cités, 75(3), 175-178. https://doi.org/10.3917/cite.075.0175.

  • Godin, Christian.
« Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, La Fin de l’hospitalité, Paris, Flammarion, 2017 ». Cités, 2018/3 N° 75, 2018. p.175-178. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2018-3-page-175?lang=fr.

  • GODIN, Christian,
2018. Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère, La Fin de l’hospitalité, Paris, Flammarion, 2017. Cités, 2018/3 N° 75, p.175-178. DOI : 10.3917/cite.075.0175. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2018-3-page-175?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.075.0175


Notes

  • [1]
    « Le paradigme biopolitique de l’Occident est aujourd’hui le camp, et non pas la cité » (Giorgio Agamben, Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue I, traduction française, Paris, Seuil, 1997, p. 195).
  • [2]
    On regrettera l’absence d’une dimension historique, sans laquelle les questions de migration et d’hospitalité ne peuvent être réellement comprises. L’une des rares références historiques de cet essai, l’odyssée du Saint-Louis (voir p. 43), contient une erreur (elle est datée de 1930 au lieu de 1939). Page 103, il est question du « massacre des populations iraniennes » sans que le lecteur puisse rattacher cette expression à un événement.
  • [3]
    Selon les auteurs, la disparition de l’hospitalité « est programmée dans l’Europe actuelle, devenue forteresse sans portes ni fenêtres » (p. 21). Si cela était le cas, comment expliquer que des millions de migrants cherchent encore à y pénétrer ? La richesse n’explique pas tout. On ne se presse pas aux frontières de l’Arabie saoudite.
  • [4]
    Il est historiquement inexact de dire, comme le font les auteurs, que « Toutes les civilisations anciennes s’accordaient […] sur un point : faire de l’étranger un hôte. Nous sommes en train de faire l’inverse, de transformer l’hôte en étranger » (op. cit., p. 13). Connaissent-ils l’histoire de la Chine, celle du Japon ? Et puis, question décisive, la seule période historique où l’accueil des migrants se fit sur une très large échelle dans le monde, de l’ordre de dizaines de millions d’individus, fut celle qui s’étendit de 1880 à 1914 : c’était l’âge d’or des colonies…
  • [5]
    « Plus l’hospitalité politique reflue et plus en retour l’hospitalité éthique augmente », constatent les auteurs (op. cit., p. 16).
  • [6]
    « L’hospitalité, telle qu’elle devrait être pratiquée aujourd’hui dans les États-nations qui sont les nôtres, doit d’abord se régler sur l’impératif politique de l’hôpital plutôt que sur le repli éthique de la demeure » (op. cit., p. 199).
  • [7]
    Même si l’étymologie d’« étymologie » nous dit qu’il s’agit d’un discours de vérité (étumos en grec signifiant « vrai »), l’idée selon laquelle le sens « vrai » d’un terme réside dans son origine est, au mieux un postulat, au pire un préjugé.
  • [8]
    La qualification de Spinoza comme « philosophe portugais émigré en Hollande au xviie siècle » (op. cit., p. 26) ne manque pas de piquant, lorsque l’on sait que Spinoza est né à Amsterdam. Si l’on devait suivre cette logique, les enfants et petits-enfants d’immigrés en France devraient être dits « Algériens », « Marocains » « émigrés en France au xxe siècle ».

1À la différence d’un roman, un essai admet difficilement le mélange des genres, analyse objective et témoignage subjectif, écriture froide et écriture lyrique, étude et polé-mique. C’est pourtant ce que se sont efforcés de réaliser Guillaume Le Blanc et Fabienne Brugère dans leur dernier essai, écrit à quatre mains, La Fin de l’hospitalité.

2La thèse développée dans ce livre est affirmée par le titre : nous sommes en train d’assister, avec ce qu’il est convenu d’appeler « la crise des migrants », à la montée, en Europe, d’une paradoxale haine d’indifférence. Le sous-titre de l’ouvrage aggrave le diagnostic jusqu’au pathétique : « Lampedusa, Lesbos, Calais… jusqu’où irons-nous ? ». Le pire serait déjà là, mais, au-delà, il pourrait y avoir pire encore.

3Ce que, aux yeux des auteurs, cette « crise des migrants » révèle, c’est, d’un côté, l’opposition devenue essentielle entre « l’Empire », un terme emprunté à Tonio Negri et à Michael Hardt, et le « Contre-Empire » qu’incarneraient les migrants, et, de l’autre côté, la vérification de la thèse de Giorgio Agamben, selon laquelle le camp (dans sa modalité concentrationnaire), loin d’être une exception tragique dans l’histoire de la modernité, serait la vérité de la biopolitique de l’État souverain, dont la fonction serait de réduire l’existence des êtres humains à la « vie nue » [1]. « L’Empire », c’est l’ensemble des États-nations qui exercent leur souveraineté sur la totalité des terres occupées par les hommes. Du même coup, ce que la « crise des migrants » met au jour, c’est la nécessité d’en finir avec l’État-nation et l’idée de souveraineté, de manière à parvenir à un véritable cosmopolitisme, la seule échappatoire à la barbarie qui menace.

4Ce livre possède trois dimensions : philosophique, journalistique (l’adjectif devant être pris au sens le plus noble), et politique [2]. C’est, de loin, la première qui est la plus convaincante, comme avec l’analyse des idées de « migrant » et de « réfugié », d’« asile » et de « refuge », trop souvent confondues, ou lorsque le « secours » est regardé comme le moindre mal d’une politique d’accueil en voie de disparition. La dimension journalistique est précieuse (après tout, ils ne sont pas nombreux, les philosophes à quitter leurs bureaux pour voir les choses et rencontrer les hommes), mais elle est maladroitement exprimée, et n’est pas sans naïveté.

5Quant à la dimension politique (évidemment inséparable de la philosophique), elle est la plus contestable. D’abord, est-il bien sûr que nous assistions à la « fin de l’hospitalité » ? Si, comme il est possible et même, selon certains économistes et démographes, très probable, que des millions, voire des dizaines de millions d’immigrants s’installent en Europe dans les prochaines décennies, que vaudra ce pronostic [3] ? En l’absence de références passées et de données chiffrées, comment peut-on parler de la fin de l’hospitalité [4] ? Quand, dans le passé récent, et où, dans le monde d’aujourd’hui, l’hospitalité a-t-elle été pratiquée à cette échelle ?

6Par ailleurs si, comme l’affirme Agamben, que suivent nos auteurs, le camp est l’institution-type de l’État souverain d’aujourd’hui, à quoi peut bien encore servir la distinction entre démocratie et despotisme ? Ce sont pourtant les États totalitaires qui, depuis un siècle, et avec un succès assuré, se sont montrés absolument opposés à toute hospitalité, poussant même un nombre considérable de leurs membres à vouloir les fuir, signe tout de même que la référence démocratique n’est pas absolument dénuée de sens.

7Mais il y a plus problématique encore dans cet essai. D’un côté les auteurs plaident en faveur de la disparition des États-nations, de « l’Empire » qu’ils formeraient, de l’autre, ils militent pour une politisation de l’hospitalité, qui ne devrait pas rester cantonnée à la bienveillance privée et humanitaire [5]. Seulement, en l’absence d’institutions politiques à l’échelle mondiale (d’un cosmopolitisme qui serait une politique mondiale), dans le cadre westphalien qui reste celui des terres habitées, quel pouvoir pourrait conduire cette politique de l’hospitalité souhaitée ?

8Enfin, faire de l’hôpital le paradigme d’une politique de l’hospitalité [6], n’est-ce pas rester trop attaché à l’étymologie [7], mais surtout n’est-ce pas contradictoire avec la considération que méritent les migrants, considération qui nous oblige à les traiter autrement que comme des jouets du destin, éternellement mineurs, éternellement souffrants ? Lorsque l’on songe que l’hôpital est l’endroit où l’on meurt, et pas seulement celui où l’on est soigné et éventuellement rétabli, l’endroit également où se fait sentir une inexorable hiérarchie, où les soignés ne jouissent d’aucune liberté, il est pour le moins maladroit de faire de ce lieu un lieu d’hospitalité par excellence. Les migrants auraient-ils besoin d’être hospitalisés ? L’Europe devrait-elle se transformer en un immense dispensaire ?

9Mais, au-delà de ces questions, se pose celle d’une représentation philosophique de l’être humain qui, bien que se revendiquant d’une conception spinoziste de la puissance et de la liberté, définit celui-ci par sa vulnérabilité, donc par sa faiblesse. N’est-ce pas là une conséquence fatale d’une philosophie ou d’une politique du care (dont les auteurs de cet essai figurent parmi les meilleurs représentants en France) : l’être humain n’est plus celui qui tend à persévérer dans son être (Spinoza) [8], il n’est pas du tout celui qui cherche constam- ment à augmenter sa puissance (Nietzsche), il est celui, qui en toutes circonstances, voit sa puissance entamée et affaiblie. Il n’est pas impossible qu’une déconstruction d’une telle philosophie lui trouve une généalogie métaphysique, et, plus spécifiquement, chrétienne : l’impensé du care serait l’inscription de l’être humain dans le péché. L’« homme vulnérable » d’aujourd’hui serait l’héritier de l’homme pécheur de jadis.


Date de mise en ligne : 16/10/2018

https://doi.org/10.3917/cite.075.0175