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Article de revue

Pessimisme révolutionnaire. Le marxisme romantique de Walter Benjamin

Pages 91 à 104

Citer cet article


  • Löwy, M.
(2018). Pessimisme révolutionnaire. Le marxisme romantique de Walter Benjamin. Cités, 74(2), 91-104. https://doi.org/10.3917/cite.074.0091.

  • Löwy, Michael.
« Pessimisme révolutionnaire. Le marxisme romantique de Walter Benjamin ». Cités, 2018/2 N° 74, 2018. p.91-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-cites-2018-2-page-91?lang=fr.

  • LÖWY, Michael,
2018. Pessimisme révolutionnaire. Le marxisme romantique de Walter Benjamin. Cités, 2018/2 N° 74, p.91-104. DOI : 10.3917/cite.074.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-cites-2018-2-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/cite.074.0091


Notes

  • [1]
    Walter Benjamin, « La vie des étudiants », trad. fr. R. Rochlitz, in Œuvres I, Paris, Gallimard, 2000, p. 125-126, traduction modifiée.
  • [2]
    Walter Benjamin, « Critique de la violence », trad. fr. M. de Gandillac, in Œuvres I, op. cit., p. 226, traduction modifiée.
  • [3]
    Walter Benjamin, Gesammelte Schriften (GS), III, Franfort-sur-le Main, Suhrkamp, 1974, p. 171.
  • [4]
    Walter Benjamin, Sens unique (1928), trad. fr. J. Lacoste, Paris, Maurice Nadeau, 2007, p. 193.
  • [5]
    Ibid.
  • [6]
    W. Benjamin, « Le Surréalisme », trad. fr. M.de Gandillac, in Œuvres II, Paris, Gallimard, 2000, p. 132, traduction modifiée.
  • [7]
    Le trust d’industrie chimique IG Farben utilisa le travail forcé des camps de concentration pendant la seconde guerre mondiale. Il produisit aussi le gaz Zyklon utilisé dans les camps d’extermination. La Luftwaffe était l’aviation militaire allemande, qui, après 1939, détruisit plusieurs villes d’Europe.
  • [8]
    Cf. Margaret Cohen, Profane Illumination. Walter Benjamin and the Paris of Surrealist Revolution, Berkeley, University of California Press, 1993 ; Michael Löwy, Étoile du Matin. Surréalisme et Marxisme, Paris, Éd. Syllepse, 2000.
  • [9]
    W. Benjamin, Paris, capitale du xix e siècle, éd. Tiedemann, trad. fr. J. Lacoste, Paris, Éditions du Cerf, 1989, p. 677.
  • [10]
    Ibid., p. 788.
  • [11]
    Ibid., p. 477, trad. modifiée.
  • [12]
    Ibid., p. 679-680, trad. modifiée.
  • [13]
    Ibid., p. 681, trad. modifiée. C’est une longue citation du Karl Marx (1938), New York, Russel & Russel, 1963, p. 819-820, de Karl Korsch.
  • [14]
    Ibid., p. 131, trad. modifiée.
  • [15]
    W. Benjamin, Passagenwerk, GS V,2, p. 996 ; Charles Baudelaire, Paris, Payot, 1983, p. 151, p. 180-184.
  • [16]
    Sur le rapport de Benjamin à Trotsky, cf. les commentaires intéressants de Esther Leslie, Walter Benjamin. Overpowering Conformism, Londres, Pluto Press, 2000.
  • [17]
    W. Benjamin, Œuvres III, p. 202.
  • [18]
    W. Benjamin, Sur le concept d’histoire, trad. fr. P. Rusch, in Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 427, trad. modifiée.
  • [19]
    Ibid., p. 435-436, trad. modifiée.
  • [20]
    Walter Benjamin, Über den Begriff des Geschichte, éd. Gérard Raulet, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2010, p. 152.
  • [21]
    Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste (1848), trad. fr. M. Rubel, in Œuvres Économie I, Paris, Gallimard, La Pléiade, 1963, p. 173.
  • [22]
    Marx, Das Kapital I, Werke, 23, Berlin, Dietz Verlag, 1968, p. 791.
  • [23]
    Cf. Daniel Bensaïd, Marx L’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique (xix e, xx e), Paris, Fayard, 1995.
  • [24]
    W. Benjamin, Über den Begbriff der Geschichte, éd. Gerard Raulet, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2010, p. 153.

1 Walter Benjamin occupe une place unique dans l’histoire de la pensée révolutionnaire moderne : il est le premier marxiste à rompre radicalement avec l’idéologie du progrès. Sa pensée pessimiste révolutionnaire possède ainsi une qualité critique singulière qui la distingue des formes dominantes et officielles du matérialisme historique et lui donne une remarquable supériorité politique et intellectuelle.

2 Cette particularité doit être mise en relation avec sa capacité à incorporer dans la théorie marxiste de la révolution des perspectives de la critique romantique de la civilisation et de la tradition du messianisme juif. Ces deux éléments sont présents dans ses premiers écrits, prémarxistes, particulièrement La Vie des étudiants (1915), où il rejette « une conception de l’histoire, dont la confiance dans l’infinité du temps distingue seulement la vitesse par laquelle les hommes et les époques évoluent, plus vite ou plus lentement, le long du chemin du progrès ». Contre cette idéologie, caractérisée par « l’inconsistance, le manque de précision et de force dans les demandes adressées au présent », il oppose les images utopiques comme celle du royaume messianique ou de la Révolution française [1].

3 La première référence de Benjamin au communisme apparaît en 1921, dans son essai d’inspiration sorélienne intitulé Critique de la violence, où il célèbre le caractère « dévastateur et entièrement justifié » de la critique des institutions parlementaires par les bolchéviques et les anarcho-syndicalistes [2]. Ce lien entre communisme et anarchisme sera un aspect important de son évolution : son marxisme gardera une forte coloration libertaire.

4 Mais c’est seulement en 1924, quand il lit Histoire et conscience de classe (1923) de Lukács et qu’il découvre le communisme militant à travers les beaux yeux d’Asja Lacis, une artiste soviétique et une militante politique qu’il rencontre à Capri et dont il tombe amoureux, que le marxisme devient un élément clef de sa vision du monde. En 1929 Benjamin continue, en effet, à se référer à l’opus de Lukács comme l’un des rares livres qui reste vivant et pertinent :

5

Le travail le plus accompli de la littérature marxiste. Son caractère unique tient dans l’assurance avec laquelle il introduit dans la situation critique de la philosophie la situation critique de la lutte des classes et dans la révolution à venir la présupposition absolue, et même la mise en œuvre absolue et le dernier mot de la connaissance théorique. La polémique contre lui engagée par la hiérarchie du Parti communiste, sous la houlette de Deborin, confirme à sa manière la portée du livre [3].

6 Ce commentaire illustre l’indépendance d’esprit de Benjamin par rapport au marxisme soviétique officiel et ce malgré ses sympathies pour l’URSS.

7 Le premier travail où l’influence du marxisme se fait sentir est Sens unique, écrit entre 1923 et 1925, et publié en 1928. La critique néoromantique du progrès évoquée dans ses premiers écrits est maintenant chargée d’une tension révolutionnaire proprement marxiste, comme dans la section du livre intitulée « Avertissement d’incendie » :

8

Si le renversement de la bourgeoisie n’est pas accompli avant un moment presque calculable de l’évolution technique et scientifique (indiqué par l’inflation et la guerre chimique), tout est perdu. Il faut couper la mèche qui brûle avant que l’étincelle n’atteigne la dynamite [4].

9 Est-ce que le prolétariat va être capable de remplir cette tâche historique ? La survie ou la destruction de « trois millénaires de développement culturel » dépend de cette réponse [5].

10 À l’opposé des variantes évolutionnistes communes du marxisme, Benjamin ne conçoit pas la révolution prolétarienne comme le résultat « naturel » ou « inévitable » du progrès économique et technique, mais comme l’interruption critique d’une évolution menant à la catastrophe. Ce point de vue critique explique pourquoi son marxisme a un esprit pessimiste singulier qui n’emprunte rien à la résignation fataliste. Dans son article sur le surréalisme de 1929, dans lequel il essaye encore de réconcilier anarchisme et marxisme, il définit le communisme comme l’organisation du pessimisme, ajoutant de manière ironique « la confiance illimitée en IG Farben et dans le perfectionnement de la Luftwaffe [6] ». Deux institutions qui allaient bientôt, mais après la mort de Benjamin, montrer, contre ses prévisions les plus pessimistes, l’usage macabre qui pouvait être fait de la technologie moderne [7].

11 L’article de 1929 atteste de l’intérêt de Benjamin pour le surréalisme, qu’il voit comme l’expression moderne du romantisme révolutionnaire. Nous devrions peut-être définir l’approche commune à Benjamin et à Breton comme une sorte de « marxisme gothique », distinct de la version dominante qui était, en tendance, métaphysiquement matérialiste et contaminée par l’idéologie évolutionniste moderne du progrès. L’adjectif « gothique » doit être compris dans son sens romantique : fascination pour le merveilleux et pour les aspects enchantés des sociétés et des cultures pré-modernes. Le roman gothique anglais du xviii e siècle et certains romantiques allemands du xix e sont des références que l’on trouve au cœur du travail des deux penseurs. Le marxisme gothique qui leur est commun peut être ainsi défini comme un matérialisme historique sensible à la dimension magique des cultures passées, au moment noir de la révolte, à l’éclair qui illumine le ciel de l’action révolutionnaire [8].

12 Pendant une brève période « expérimentale », entre 1933 et 1935, pendant les années du second plan quinquennal, certains textes de Benjamin semble très proche du productivisme soviétique et donc témoigner d’une adhésion sans réserve aux promesses de la technologie moderne. Les textes concernés les plus importants sont « expérience et pauvreté » (1933), « l’auteur comme producteur » (1934), et, bien que seulement jusqu’à un certain degré, « l’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » (1935). Quoiqu’il en soit, même pendant ces années il n’avait rien perdu de son intérêt pour la problématique romantique, comme le montre son article de 1935 sur Bachofen. En fait, la pensée de Benjamin pendant cette période est assez contradictoire : il se déplace par moment très rapidement d’un extrême à l’autre, y compris dans un même texte, comme pour le célèbre essai sur l’œuvre d’art. On peut trouver dans ces textes à la fois un des aspects permanents de son marxisme, la préoccupation matérialiste, et une tendance expérimentale à pousser certains arguments jusqu’à leurs ultimes conséquences. Il semble tenté par une variante soviétique de l’idéologie du progrès bien que réinterprétée à sa manière. Quelques lectures marxistes des écrits de Benjamin mettent au premier plan ces textes qui semblent plus proches d’un matérialisme historique « classique », si ce n’est orthodoxe. Après 1936, ce type de « parenthèse progressiste » s’achève et Benjamin réintègre de plus en plus activement le moment romantique dans sa critique marxiste sui generis des formes capitalistes d’aliénation.

13 Dans ses écrits des années 1920, il y a peu de références à Marx lui-même, ou à Engels. Benjamin ne semble pas avoir une connaissance véritable des écrits de Marx, et son appropriation du marxisme est surtout fondée sur la littérature marxiste contemporaine, et non sur les textes des Pères fondateurs. L’étude effective de ces textes semble prendre place dans les années 1930, pendant ses années d’exil à Paris, de 1933 à 1940, comme réfugié de l’Allemagne nazie, en relation avec son projet sur les Passages (Passagen-Werk). La nature exacte du projet resta indécise : s’agissait-il d’une nouvelle forme de livre, composé comme un montage, un assemblage de citations, agrémentée de quelques commentaires ? Ou cette collection était-elle seulement matériaux bruts qui devaient servir à la composition d’un livre qui ne vit jamais le jour ? En tous les cas, cela documente l’étude intensive des écrits de Marx et Engels après 1934, tout autant que son approche hautement sélective et singulière.

14 Les éditeurs allemands du Passagen-Werk ont fait la liste des ouvrages de Marx et Engels cités dans ce travail. Ils incluent, de Marx et Engels : le premier (I, 1) volume des Marx-Engels Gesamtausgabe (MEGA) publié par David Razianov à Moscou en 1927, comprenant leurs premiers écrits jusqu’en 1844 ; le troisième volume des Gesammelte Schriften publiés par Franz Mehring à Stuttgart en 1902, concernant la période de mai 1848 à 1950 ; la première partie de l’Idéologie allemande (Sur Feuerbach), publiée par Razianov en 1928 ; et deux volumes de correspondance : Ausgewählte Briefe, publiées par Adoratski à Leningrad, 1984, et Briefwechsel, vol. I (année 1844-1853), Moscou, 1935. De Marx : Der Historische Materialismus. Die Früheschriften, incluant les Manuscrits économico-philosophique de 1844, publié par Landshut et Mayer à Leipzig, 1932 ; Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, La Lutte des classes en France, Critique du programme de Gotha ; plusieurs éditions du Capital, dont une éditée avec une introduction de Karl Korsch (Berlin 1932) ; plusieurs articles publiés de manière posthume dans Die Neue Zeit, concernant le matérialisme français du xviii e siècle, le socialiste Karl Grün, et plusieurs livres français sur les conspirateurs et les espions ; une collection de textes sur Karl Marx als Denker, Mensch und Revolutionär publié par Razianov à Berlin en 1928. De Friedrich Engels : La Condition de la classe ouvrière en Angleterre, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, l’AntiDühring, Le Socialisme de l’utopie à la science, et quelques notes sur un voyage de Paris à Bern (Neue Zeit, 1898-1899).

15 Cette liste bibliographique est assez intéressante, à la fois par son contenu, mais aussi par ses lacunae : deux écrits essentiels de Marx et Engels manquent : Le Manifeste du Parti communiste (1848), et La Guerre civile en France en 1871 ! Tous les deux étaient pourtant des lectures fondamentales pour les marxistes, et particulièrement pour les communistes tout au long du xx e siècle. Comment comprendre ces absences surprenantes ? Serait-il possible que Benjamin néglige le Manifeste à cause de son insistance sur le rôle progressiste de la bourgeoisie ? En tous les cas, une des rares références au Manifeste est un commentaire critique de Korsch : Marx croyait, dans le Manifeste, que la bourgeoisie avait détruit toutes les illusions religieuses et politiques, ne laissant que « l’exploitation nue » ; en fait, insiste Korsch, cela a simplement remplacé les anciennes formes d’exploitation par une forme cachée, plus sophistiquée et plus difficile à démasquer [9]. Comme pour La Guerre civile en France en 1871 : de manière assez étonnante Benjamin a un jugement plutôt négatif sur la Commune de Paris, très différent de celui de Marx dans son célèbre texte. Dans le Passagen-Werk, il cite plusieurs points de vue négatifs, dont celui de Franz Mehring qui considérait que la Commune était la victime des « vieilles légendes révolutionnaires » des révolutions bourgeoises du xviii e siècle [10].

16 Le but du projet sur les Passages est défini par Benjamin dans les termes suivants :

17

On peut percevoir comme un des buts méthodologiques de ce travail le fait de démontrer la possibilité d’un matérialisme historique qui a annihilé en lui-même l’idée de progrès. C’est précisément là que le matérialisme historique doit se dissocier des habitudes bourgeoises de pensée [11].

18 Un tel programme ne se conçoit pas comme une sorte de « révision » mais plutôt, comme Korsch essaya de le faire dans son propre livre, un retour à Marx lui-même.

19 Un des aspects de cette « annihilation » est une nouvelle interprétation des sources intellectuelles du marxisme, polarisée sur sa relation à la critique romantique de la civilisation. Et Benjamin d’approuver Karl Korsch en le citant :

20

Korsch dit très justement, et on peut bien sûr penser ici à Joseph de Maistre et à Bonald, « la théorie… du mouvement ouvrier moderne… n’était pas sans porter la marque de ce « désabusement »… que les théoriciens français de la contre-révolution se chargèrent de proclamer, dès que la révolution eut pris fin dans leur pays, bientôt suivis par les romantiques allemands, qui exercèrent une profonde influence, particulièrement par le truchement de Hegel, sur Marx [12].

21 On peut douter que Joseph de Maistre, qui est par ailleurs abondamment cité dans la section des Passages consacrée à Baudelaire, intéresse Marx d’une quelconque manière, sachant qu’il ne l’avait probablement pas lu. Mais l’hypothèse générale selon laquelle les courants du romantisme anti-bourgeois étaient pertinents pour Marx est assez appropriée, et correspond surtout à la propre tentative de Benjamin pour reformuler le matérialisme historique.

22 Ces courants romantiques souterrains sont aussi évoqués dans une autre longue citation du livre de Korsch :

23

Sources de Marx et Engels : « Aux historiens bourgeois de l’époque de la Restauration française, ils reprirent le concept de classe sociale et de lutte des classes ; à Ricardo, le fondement économique de l’antagonisme de classes ; à Proudhon, l’idée du prolétariat comme unique classe révolutionnaire ; chez les penseurs féodaux et chrétiens attaquant l’ordre économique nouveau (Wirtschaftsordnung), la dénonciation impitoyable des idéaux libéraux de la bourgeoisie, l’invective pleine de haine et frappant droit au cœur. Leur dissection ingénieuse du monde production moderne leur vint du socialisme petit-bourgeois de Sismondi ; cet humanisme dont les accents sont perceptibles même dans leurs derniers écrits, de leur premiers compagnons de la gauche hégélienne, et de Feuerbach en particulier ; la pertinence de la lutte de la classe ouvrière, des partis ouvriers contemporains, les démocrates français et des chartistes anglais ; la doctrine de la dictature révolutionnaire, des Conventionnels français, de Blanqui et de ses partisans. Enfin, ils reprirent à Saint-Simon, à Fourier et à Owen le but ultime de tout socialisme et de tout communisme : le renversement total de la société capitaliste, l’abolition de toutes les classes et de l’antagonisme des classes ; la transformation de l’institution étatique en simple gestion [13]. »

24 Cette longue citation illustre les intérêts principaux de Benjamin concernant Marx : la lutte des classes et la révolution. Des « socialistes chrétiens » à Sismondi, la critique romantique de la société occupe une place significative dans cette généalogie de la théorie marxiste.

25 Un autre argument étayant la tentative benjaminienne de libérer le marxisme de l’illusion du progrès, est la critique de l’idéalisation du travail industriel. Beaucoup de citations du projet des Passages sont liées à cette critique, par exemple lorsque Engels dans La Condition de la classe ouvrière en Grande-Bretagne, compare « l’infinie torture du travail, lorsque les gestes mécaniques sont répétés encore et encore », au sort infernal de Sisyphe : « le poids du travail, comme le rocher, retombe indéfiniment dans le dos du travailleur épuisé [14] ». De plus, dans le projet sur les Passages et dans ses écrits des années 1936-1938 sur Baudelaire, Benjamin reprend encore l’idée typiquement romantique, discutée par lui dans son article sur E. T. A. Hoffmann, sur l’opposition radicale entre la vie et l’automate, dans le contexte d’une analyse d’inspiration marxiste sur le transformation de l’ouvrier en automate. Les gestes répétitifs, mécaniques et dépourvus de signification de l’ouvrier se débattant avec la machine, et Benjamin se réfère ici à certains passages du Capital, sont comparables aux gestes cadencés des passants dans la foule, tels que les décrivent Poe ou Hoffmann. Ces deux groupes de gens, comme victimes de la civilisation industrielle et urbaine, ne connaissent plus d’expérience authentique (Erfahrung), fondée sur la mémoire d’une tradition historique et culturelle, mais seulement celle de la vie immédiate (Erlebnis), et en particulier l’expérience du choc (Chockerlebnis) qui produit en eux un comportement conditionné, proche de celui de l’automate « qui a complètement liquidé sa mémoire [15] ».

26 Le marxisme de Benjamin, tel qu’il est développé dans le projet sur les Passages et dans ses derniers écrits, est une réinterprétation nouvelle et originale du matérialisme historique, radicalement différente de l’orthodoxie de la IIe et de la IIIe internationales. Elle doit être considérée comme une tentative pour approfondir et radicaliser l’opposition entre marxisme et idéologie bourgeoise, pour accroître son potentiel révolutionnaire et aiguiser son contenu critique.

27 Politiquement, Benjamin fut, pendant la seconde moitié des années 1920 et pendant les années 1930 un sympathisant original du mouvement communiste. Il avait de toutes les façons de profondes sympathies pour Trotsky, et, tout particulièrement après 1937, il pris ses distances par rapport au marxisme soviétique stalinien [16]. De cet engagement radical à gauche (linksradikal) découlait de manière assez logique une position très critique sur la social-démocratie, dont l’aveuglement entrait en contradiction avec les puissantes perspectives de Marx et Engels. Par exemple, son article de 1937 sur « Edward Fuchs, collectionneur et historien », contient une attaque sévère contre l’idéologie social-démocrate, qui combinait le marxisme avec le positivisme, l’évolutionnisme darwinien et le culte du « progrès ». Sa plus grande erreur était de voir le développement de la technologie seulement comme un progrès des sciences naturelles et non comme une régression sociale. Il ne percevait en rien le danger que représentait le fait que la mobilisation des énergies produites par la technologie puisse servir d’abord au perfectionnement technologique de la guerre. Contre l’optimisme – d’une social-démocratie pseudo-marxiste – Benjamin oppose sa perspective pessimiste révolutionnaire, se référant lui-même à « la perspective sur la barbarie première qui illumine La Condition de la clase ouvrière en Angleterre de Engels et le pronostic de Marx sur le développement du capitalisme [17] ».

28 En 1939, lorsque la guerre commença, Benjamin fut interné comme « ennemi de l’intérieur » par le gouvernement français. Il essaya de s’échapper du camp d’internement mais après la victoire allemande et l’occupation de la France en 1940, il dut quitter Paris pour Marseille. Dans ces circonstances dramatiques, il rédigea sa dernière œuvre, les Thèses sur le concept d’histoire, peut-être le texte plus important de la théorie révolutionnaire depuis les célèbres Thèses sur Feuerbach de Marx (1845). Quelques mois plus tard, en septembre 1940, après la tentative ratée de s’enfuir par l’Espagne, il choisit de se suicider.

29 Dans ces seulement quelques pages, mais extraordinairement denses, Marx est souvent cité, mais surtout comme le penseur de la lutte des classes et de la révolution. L’idéologie du progrès, y compris à l’intérieur du mouve­ment communiste, est critiquée dans ses fondements philosophiques, notamment le temps linéaire et vide, avec l’aide de la conception messianique du temps. La question de la relation entre marxisme et messianisme dans les derniers écrits de Benjamin est bien sûr une des plus controversées ; durant les polémiques pointues des années 1960 en Allemagne, certains insistèrent sur la dimension religieuse, d’autres sur le matérialisme marxiste. Benjamin lui-même, dans une lettre à Scholem, se réfère à son « visage de Janus », mais les critiques ont pris l’habitude de regarder un seul des côtés, ignorant l’autre. Pour dépasser ce genre de polémique, il n’est pas inutile de rappeler que le dieu romain avait deux visages mais une seule tête : les visages de Benjamin sont les manifestations d’une seule et même pensée qui avait simultanément une expression messianique et une expression marxiste.

30 Illustrons-le par l’exemple de la Thèse 1, la fameuse allégorie de l’automate joueur d’échec :

31

On connaît la légende de l’automate capable de répondre, dans une partie d’échecs, à chaque coup de son partenaire et de s’assurer le succès de la partie. Une poupée en costume turc, narghilé à la bouche, est assise devant l’échiquier qui repose sur une vaste table. Un système de miroirs crée l’illusion que le regard puisse traverser cette table de part en part. En vérité, un nain bossu s’y est tapi, maître dans l’art des échecs et qui, par des ficelles, dirige la main de la poupée. On peut se représenter en philosophie une réplique de cet appareil. La poupée, qu’on appelle « matérialisme historique », gagnera toujours. Elle peut hardiment défier qui que ce soit si elle prend à son service la théologie, aujourd’hui, on le sait, petite et laide et qui, au demeurant, ne peut plus se montrer [18].

32 Deux thèmes sont liés dans cette allégorie : une critique d’un certain type de marxisme qui comprend l’histoire comme un processus mécanique menant automatiquement au triomphe du socialisme ; la réintroduction de l’esprit explosif, « théologique », c’est-à-dire messianique et révolutionnaire du matérialisme historique, réduit à un misérable automate par ses épigones.

33 Il faut prendre au sérieux l’idée selon laquelle la théologie est « au service » du matérialisme historique car cette formulation inverse la définition traditionnelle de la philosophie comme ancilla theologiae. La théologie, comme mémoire des victimes et espoir de la rédemption, n’est pas pour Benjamin un but en soi, la contemplation mystique de la divinité : elle est au service de la lutte des opprimés. Quelques décennies après la mort de Benjamin, l’idée d’une théologie au service des pauvres dans leur lutte pour leur propre émancipation, une théologie intimement liée au marxisme, a de nouveau vu le jour, mais cette fois dans un contexte culturel et historique très différent : le christianisme de la libération en Amérique latine. Mais il y a une secrète affinité entre Walter Benjamin et la théologie de la libération…

34 L’opposition radicale entre Marx et la social-démocratie (allemande) est un des leitmotive des Thèses. Par exemple, à propos de l’idéalisation du travail industriel, un sujet déjà discuté dans le projet sur les Passages, la Thèse XI fait le commentaire suivant :

35

Rien ne fut plus corrupteur pour le mouvement ouvrier allemand que la conviction de nager dans le sens du courant, le sens où il croyait nager. De là il n’y avait qu’un pas à franchir pour s’imaginer que le travail industriel, situé dans la marche du progrès technique, représentait une performance politique. Avec les ouvriers allemands, sous une forme sécularisée, la vieille éthique protestante de l’ouvrage célébrait sa résurrection. Le programme de Gotha porte déjà les traces de cette confusion. Il définit le travail comme « la source de toute richesse et de toute culture ». À quoi Marx, pressentant le pire objectait que l’homme qui ne possédait que sa force de travail ne peut être que « l’esclave d’autres hommes qui se sont fait propriétaires » [19].

36 Comme lecteur attentif de Max Weber, Benjamin croyait que l’éthique protestante du travail avait des liens étroits, par affinité élective, avec l’esprit du capitalisme. Benjamin s’appuie à la fois sur Weber et sur Marx pour critiquer la posture conformiste de la social-démocratie dans son rapport à la production industrielle et capitaliste.

37 De manière plus surprenante, Benjamin distingue, dans la Thèse XVIIa (absente de la version finale du texte), entre la sécularisation marxiste du messianisme et celle de la social-démocratie :

38

Marx a sécularisé la représentation de l’âge messianique dans la représentation de la société sans classes. Et c’était bien. Le malheur a commencé quand la social-démocratie a fait de cette représentation un « idéal ». L’idéal fut défini dans la doctrine néo-kantienne comme une « tâche infinie ». Et cette doctrine était la philosophie scolaire partis sociaux-démocrates – de Schmidt à Stadler jusqu’à Natorp et Vorländer. Une fois que la société sans classes était définie comme tâche infinie, le temps homogène et vide se métamorphosait pour ainsi dire en une antichambre, dans laquelle on pouvait attendre avec plus ou moins de placidité l’arrivée d’une situation révolutionnaire [20].

39 Pour Benjamin, la sécularisation, telle qu’elle est mise en œuvre par Marx, est à la fois nécessaire et légitime, à condition que l’énergie subversive du messianisme reste présente, même comme une force cachée (comme la théologie pour l’automate joueur d’échec). Ce qui doit être critiqué, insiste Benjamin, n’est pas la sécularisation en tant que telle, mais seulement la forme spécifique qu’elle a prise dans le néo-kantisme social-démocrate, qui a transformé l’idée messianique en idéal, en « tâche infinie ». Ceux qui étaient d’abord impliqués dans cette entreprise étaient un groupe de philosophes de l’université de Marbourg auquel Alfred Stadler et Paul Natorp, deux des auteurs mentionnés dans la Thèse, appartenaient, avec Hermann Cohen. Benjamin reproche à la social-démocratie d’inspiration néo-kantienne son attentisme, le calme olympien avec lequel il attend, confortablement installé dans le temps vide et homogène comme un courtisan dans l’antichambre, l’advenue inéluctable de la « situation révolutionnaire » – qui, bien sûr, ne viendra jamais. L’alternative qu’il propose est à la fois historique et politique, et cela de manière inséparable. Cela suppose d’abord l’hypothèse que chaque moment historique possède des potentialités révolutionnaires. À l’intérieur de cette hypothèse, la conception ouverte d’une histoire comme praxis humaine, riche en possibilités inattendues et capable de produire de la nouveauté, s’oppose à toute sorte de doctrine téléologique qui fait confiance aux lois de l’histoire ou dans l’accumulation graduelle de réformes sur le chemin rassurant et certain du progrès infini.

40 Le texte Sur le concept d’histoire se tient explicitement sur le terrain de la tradition marxiste – le « matérialisme historique » – que Benjamin veut arracher des mains du conformisme bureaucratique qui le menace au moins autant, si ce n’est plus, que ses ennemis. Comme nous l’avons vu, sa relation à l’héritage marxiste est hautement sélective et suppose l’abandon de (plus que la critique explicite de, ou le règlement de compte avec) tous les moments de l’œuvre de Marx et Engels qui ont servi de référence aux lectures positivistes/évolutionnistes du marxisme en termes de progrès inéluctable s’appuyant sur « les lois de l’histoire » et la « nécessité naturelle ». La lecture de Benjamin s’oppose directement à l’idée d’une telle inéluctabilité, qui, depuis le Manifeste communiste hante la dynamique de certains textes de Marx et Engels : « Ce que la bourgeoisie produit avant tout, ce sont ses propres fossoyeurs. Son déclin et le triomphe du prolétariat sont également inévitables [21]. » Rien n’est plus éloigné de la conception benjaminienne que la croyance, suggérée par certains passages du Capital, en une nécessité historique de type « naturelle » (Naturnotwendigkeit) [22].

41 Le travail de Marx et Engels contient sans doute des tensions non résolues entre une certaine fascination pour le modèle scientifique des sciences naturelles et une approche dialectique et critique, entre une croyance dans la maturation organique et quasi-naturelle du processus social et la vision stratégique de l’action révolutionnaire qui doit saisir un moment exceptionnel. Ces tensions expliquent la diversité des marxismes qui se sont disputés l’héritage marxiste après la mort de ces fondateurs [23]. Dans les Thèses de 1940, Benjamin ignore les idées du premier pôle de ce spectre marxien et s’inspire du deuxième pôle. Pourquoi Benjamin préfère-t-il attaquer les épigones de la social-démocratie plutôt que de contester certains des écrits de Marx et Engels eux-mêmes qui ont rendu ces interprétations possibles ? On peut supposer qu’il y avait plusieurs raisons soutenant cette attitude, et qu’elles n’étaient pas nécessairement contradictoires entre elles : (a) la conviction que le vrai Marx se tenait ailleurs et que les moments positivistes étaient secondaires ; (b) la volonté politique d’utiliser Marx contre ses épigones, qui avaient dans tous les cas dilué ou déplacé son message ; (c) le désir, suivant l’exemple de ses maîtres Lukács et Korsch, de faire une lecture productive du matérialisme historique plutôt que de faire une simple revue critique des écrits des fondateurs.

42 Il y a rarement des critiques directes de Marx et Engels dans les Thèses elles-mêmes, mais elles figurent ça et là dans les notes associées. À un moment important, Benjamin adopte une distance critique par rapport à l’auteur du Capital : « Marx dit que les révolutions sont les locomotives de l’histoire mondiale. Mais peut-être que c’est assez différent. Peut-être que les révolutions sont les tentatives pour les passagers de ce train, c’est-à-dire l’espèce humaine, de tirer le frein d’urgence (Notbremse)[24]. » Implicitement l’image suggère que, si l’humanité autorise le train à continuer sa route, déjà contraint par la structure métallique des rails, et n’arrête sa course en avant vertigineuse, nous roulons vers la catastrophe, l’accident ou l’abîme. Ce passage est une des notes préparatoires des Thèses sur le concept d’histoire, qui n’apparaît pas dans la version finale du texte. Le passage de Marx auquel Benjamin se réfère apparaît dans La Guerre civile en France : « Les révolutions sont les locomotives de l’histoire » (le mot monde n’apparaît pas chez Marx).

43 Une autre critique directe concerne le thème du « progrès » : « Critique de la théorie du progrès de Marx. Le progrès est ici défini comme le progrès des forces productives. » c’est en fait un point hautement significatif, étant donné que la conception non critique du développement des forces productives a largement alimenté les interprétations économistes de la IIe Internationale et le productivisme stalinien. Mais la question reste au niveau d’une proposition programmatique et n’est pas approfondie par Benjamin.

44 Pour conclure : la « refondation » du matérialisme historique dans les Thèses suppose, en fait, une réappropriation sélective – et hétérodoxe – des thèmes marxiens qui lui semblent essentiels à sa tentative : l’État comme domination de classe, la lutte des classes, la révolution sociale, l’utopie d’une société sans classes. Le matérialisme lui-même, révisé par la théologie, est intégré dans son dispositif théorique. Le résultat est une réélaboration, une reformulation critique du marxisme, intégrant le corps du matérialisme historique des « éclats » messianiques, romantiques, blanquistes, anarchistes et fouriéristes. Ou, plutôt, la fabrication, à partir de tous ces matériaux, d’un marxisme nouveau et hérétique, radicalement différent de toutes les variantes, orthodoxes ou dissidentes, de son temps.


Date de mise en ligne : 15/06/2018

https://doi.org/10.3917/cite.074.0091