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Article de revue

Claude Rolley (1933-2007)

Pages 121 à 126

Citer cet article


  • Croissant, F.
  • et Verger, S.
(2007). Claude Rolley (1933-2007) Revue archéologique, 43(1), 121-126. https://doi.org/10.3917/arch.071.0121.

  • Croissant, Francis.
  • et al.
« Claude Rolley (1933-2007) ». Revue archéologique, 2007/1 n° 43, 2007. p.121-126. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-archeologique-2007-1-page-121?lang=fr.

  • CROISSANT, Francis
  • et VERGER, Stéphane,
2007. Claude Rolley (1933-2007) Revue archéologique, 2007/1 n° 43, p.121-126. DOI : 10.3917/arch.071.0121. URL : https://shs.cairn.info/revue-archeologique-2007-1-page-121?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arch.071.0121


Notes

  • [1]
    BCH, 82, 1958, p. 168-171.
  • [2]
    Le sanctuaire des dieux patrôoi et le Thesmophorion de Thasos, BCH, 89, 1965, p. 441-483.
  • [3]
    Trouvailles méditerranéennes en Basse-Bourgogne : le trépied à baguettes du Musée d’Auxerre, BCH, 86, 1962, p. 476-493.
  • [4]
    Les statuettes de bronze (Fouilles de Delphes, V,2), Paris, De Boccard / Athènes, EFA, 1969.
  • [5]
    Les trépieds à cuve clouée (Fouilles de Delphes, V,3), Paris, De Boccard / Athènes, EFA, 1977.
  • [6]
    Collection Hélène Stathatos (en collab.), III, 1963, et IV, 1971.
  • [7]
    Deux notes auxerroises : le trépied d’Auxerre, la provenance de la Dame d’Auxerre, BCH, 88, 1964, p. 442-445.
  • [8]
    Roland Martin, RA, 1997, p. 129-130.
  • [9]
    Atti Taranto, 10, 1970, p. 397-399.
  • [10]
    Hydries de bronze dans le Péloponnèse du Nord, BCH, 87, 1963, p. 459-484.
  • [11]
    Le Peintre des Cavaliers, BCH, 83, 1959, p. 275-284.
  • [12]
    Le problème de l’art laconien, Ktèma, 2, 1977, p. 125-140.
  • [13]
    Atti Taranto, 20, 1980, p. 175-195.
  • [14]
    Atti Taranto, 27, 1987, p. 191-215.
  • [15]
    Atti Taranto, 29, 1989, p. 357-372.
  • [16]
    Atti Taranto, 30, 1990, p. 185-205.
  • [17]
    Les vases de bronze de l’archaïsme récent en Grande Grèce, Naples, Centre Jean-Bérard, 1982.
  • [18]
    Les bronzes grecs, Fribourg, Office du Livre, 1983.
  • [19]
    Les bronzes grecs : recherches récentes, RA, 1983-1988.
  • [20]
    Les bronzes grecs et romains : recherches récentes, 1989-2006.
  • [21]
    Les bronzes grecs et romains : index 1983-2004, RA, 2005, p. 355-364.
  • [22]
    Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon, 126, 1983-1984, p. 323-331.
  • [23]
    La sculpture grecque, 1, Des origines au milieu du Ve siècle (Les manuels d’archéologie), Paris, Picard, 1994.
  • [24]
    La sculpture grecque, 2, La période classique (Les manuels d’archéologie), Paris, Picard, 1999.
  • [25]
    La tombe princière de Vix (Cl. R. éd.), Paris, Picard / Châtillon-sur-Seine, Société des Amis du Châtillonnais, 2003.
  • [*]
    Que ses proches, sans l’aide de qui ces pages n’auraient pu être écrites, Claudine, sa sœur, Jean, son frère, et Francine, sa belle-sœur, qui a réuni les éléments de sa biographie et de sa bibliographie, trouvent ici l’expression de notre très cordiale reconnaissance.

1Claude Rolley, disparu en février 2007 [*], était né en 1933 à Saint-Lô, où ses parents avaient commencé leur carrière d’enseignants : il y passe avec eux une partie de son enfance, et ce n’est qu’à la fin de la guerre qu’ils rejoindront la maison familiale de Pontaubert. Commencées au collège d’Avallon, ses études secondaires se poursuivent à partir de 1949 à Paris, au lycée Louis-le-Grand. Mais l’amour de la Bourgogne ne le quittera plus : c’est le berceau de la famille de son père, et c’est aussi là qu’il a eu très tôt la révélation de l’archéologie. En janvier 1953, il n’a pas encore 20 ans et s’apprête à entrer à l’École normale supérieure, lorsque René Joffroy découvre à Vix, au pied du Mont-Lassois, dans la tombe d’une princesse gauloise du VIe siècle av. J.-C., avec deux coupes attiques et une œnochoé étrusque, un cratère monumental en bronze qui sera vite reconnu comme l’un des chefs-d’œuvre de la toreutique grecque archaïque. Même si, semble-t-il, il ne s’est jamais expliqué sur ce point, il n’est pas hasardeux de supposer que cette extraordinaire trouvaille, où se résume toute la complexité du rôle historique de la Bourgogne comme région de passage, ait en grande partie déterminé sa vocation d’archéologue. Il est clair en tout cas qu’elle l’aura accompagné toute sa vie, de son premier article, publié en 1958, « L’origine du cratère de Vix : remarques sur l’hypothèse laconienne » [1], jusqu’à son dernier ouvrage. C’est elle qui le conduira sur les chemins qu’il n’a ensuite cessé de parcourir, de la Grèce à la Bourgogne, en passant par l’Italie du Sud, de l’histoire de l’art antique à la protohistoire de l’Europe tempérée, en passant par l’histoire économique et sociale de l’Antiquité. Et elle a nourri aussi son inlassable curiosité pour le bronze, qu’il étudiera partout, sous toutes ses formes et de toutes les manières possibles.

2Un moment tenté, après son entrée à la rue d’Ulm, par les études de littérature moderne, il ne tarde d’ailleurs pas à opter pour les études classiques et à s’engager dans la voie de l’archéologie grecque. Agrégé des lettres en 1957, il est aussitôt reçu au concours de l’École française d’Athènes. Mais la guerre d’Algérie l’oblige à différer son départ : après une année d’enseignement au lycée d’Auxerre, il doit d’abord effectuer un très long service militaire. C’est pourtant de cette époque que datent ses premiers articles, où s’affirment d’emblée ses préoccupations majeures – le cratère de Vix, l’art laconien, les collections d’antiquités de Bourgogne –, ainsi que le double enracinement de sa vie scientifique : il publie dans le Bulletin de correspondance hellénique en même temps que dans L’Écho d’Auxerre et le Bulletin de la Société des Sciences de l’Yonne.

3Ce n’est qu’en 1961 qu’il rejoint finalement la Grèce, pour ne plus jamais vraiment la quitter, puisqu’il y effectuera jusqu’à la fin de sa vie des séjours réguliers, et y entretiendra de longues amitiés. Aussitôt recruté par l’équipe qui, autour de François Salviat et Nicole Weill, a repris avec succès, depuis quelques années, le chantier de Thasos, il trouve d’emblée, sur ce site riche en trouvailles de sculpture et de plastique de terre cuite, un cadre privilégié pour approfondir son expérience archéologique et développer un sens inné de l’observation et de l’analyse des objets. Et c’est là que se noue son amitié avec celui qu’il considérera toujours comme le maître par excellence, Roland Martin, dont il sera bientôt le collaborateur puis le successeur à Dijon, et qu’il accompagnera ensuite à travers toutes les épreuves de la vie.

4Même si un sondage sur le promontoire d’Évraiocastro, au Nord du port de Thasos, lui permet d’y découvrir un Thesmophorion, dont il présentera la fouille [2] dans le BCH de 1965, l’archéologie de terrain n’est pas sa « tasse de thé ». Car il est d’abord un archéologue des objets, et dès 1962 un article, « Trouvailles méditerranéennes en Basse-Bourgogne » [3], montre qu’il n’avait pas oublié le cratère de Vix : c’est donc tout naturellement que dès l’année suivante, il s’était tourné vers l’étude des bronzes, reprenant le dossier, largement négligé depuis la vieille publication de Perdrizet, des bronzes de Delphes. Il y consacrera ses deux mémoires pour l’Académie, et ce travail « considérable » inspirera à son rapporteur Jean Charbonneaux des mots – « soin, précision, prudence critique et netteté de jugement » – qui pourraient suffire aujourd’hui, en y ajoutant seulement l’audace, à caractériser l’ensemble de son œuvre. Ainsi paraît en 1969 dans les Fouilles de Delphes un volume consacré aux statuettes [4], qu’il présente modestement comme une « refonte » du fascicule de Perdrizet, mais qui est en fait une véritable synthèse des connaissances sur la petite plastique de bronze, et demeure une référence. Cette étude, qui prend en compte, notamment pour la période géométrique, l’ensemble des travaux antérieurs, presque exclusivement allemands, et qu’un second fascicule, consacré aux trépieds à cuve clouée [5], viendra compléter en 1977, inaugure la longue collaboration, fondée sur des relations d’amicale confiance, qu’il ne cessera plus d’entretenir avec l’équipe des fouilleurs d’Olympie.

5Parallèlement d’autres séries métalliques lui sont confiées, notamment celles de la Collection Hélène Stathatos, qu’il publiera en 1963 et 1971 [6]. Et ainsi se constitue le dossier qu’il présente pour son doctorat d’État, Les bronzes grecs, Problèmes de technique et de style, soutenu en 1970 sous la direction de Pierre Demargne. Le sous-titre est important : il désigne les deux angles sous lesquels Claude Rolley s’attachera désormais, inlassablement, à observer cette réalité problématique, tout à la fois concrète et conceptuelle, que nous appelons l’atelier, et qu’il place au cœur de sa réflexion sur l’histoire de l’art et de l’artisanat antiques.

6Son départ d’Athènes, en 1965, est aussi un retour à la Bourgogne. Nommé maître-assistant de grec à l’Université de Dijon, il y succède en 1972 à Roland Martin dans la chaire d’archéologie. Parallèlement à son enseignement classique, il se consacre alors à l’archéologie bourguignonne, avec laquelle il entretiendra jusqu’à la fin de sa vie une relation passionnée. Directeur des Antiquités historiques de 1970 à 1974, il devient aussi directeur adjoint, puis directeur de la Revue archéologique de l’Est et du Centre-Est. Il est tout particulièrement attaché à la vie des sociétés savantes régionales, auxquelles il porte une attention et un intérêt toujours renouvelés. Celles de l’Yonne avant tout : la Société des Sciences de l’Yonne, dont il est membre dès 1957, l’Association archéologique de l’Avallonnais, qu’il fonde avec Pierre et Thérèse Poulain, en 1974, et dont il est président depuis sa fondation jusqu’en 2007, la Société d’Études d’Avallon, mais aussi l’Académie du Morvan, qu’il préside de 1992 à 1998, et l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon.

7Il accompagne aussi de son autorité scientifique et institutionnelle les transformations profondes qui touchent l’archéologie bourguignonne dans les années 1980. C’est l’aventure du mont Beuvray, à laquelle il contribue au Conseil scientifique du Parc du Morvan ; celle de la création d’une équipe de recherche en protohistoire à Dijon, à laquelle il prend part dès l’origine. Il dirige aussi à Dijon les travaux de toute une génération d’étudiants et de doctorants, qu’il engage sur les voies de l’archéologie protohistorique et gallo-romaine régionale. L’accompagnement à la fois critique et enthousiaste des premiers travaux de jeunes chercheurs est sans doute la part de la fonction universitaire qui lui tenait le plus à cœur ; et il continuera d’ailleurs à l’exercer avec passion, après 1997, comme professeur émérite de l’Université de Bourgogne.

8Sa bibliographie témoigne très clairement de la fidélité de cet attachement à l’archéologie de la Bourgogne. Il y traque toute sa vie les objets inconnus ou inédits, qu’ils soient de l’Âge du Bronze ou du Fer, de l’époque gallo-romaine ou du haut Moyen Âge. Certains l’accompagnent longtemps, comme le trépied « d’Auxerre », rare « importation » étrusque dans l’Yonne, qu’il présente en 1961 dans L’Écho d’Auxerre, en 1962, et 1964 [7] dans le BCH, pour finalement contester l’authenticité de sa prétendue provenance régionale, à l’issue d’une longue et minutieuse enquête qu’il présente sobrement dans un article de la RAE en 1992 : « Une importation à supprimer, le trépied d’Auxerre ». Et il s’attache particulièrement à des sites liés à son histoire personnelle, comme le Montmarte d’Avallon ou le sanctuaire des Fontaines Salées, et surtout à une région, le Morvan : il est parmi les premiers à dépasser les apparences trompeuses d’une documentation archéologique avare pour en saisir l’importance, sans doute considérable depuis la Protohistoire. Il y consacre deux fascicules du Bulletin de l’Académie du Morvan, avec Claude Péquinot et Ginette Picard : Le Morvan romain, en 2001, et Le Morvan gaulois, en 2004. Et chaque année de nouvelles découvertes lui donnent raison.

9Mais ce retour au pays l’a ramené aussi, naturellement, vers la tombe de Vix, déterminant les deux axes majeurs sur lesquels va désormais se développer sa réflexion : la circulation des objets de métal dans l’Europe protohistorique et les sociétés coloniales de Grande Grèce. En 1970, confirmant la rupture, amorcée quelques années plus tôt par Roland Martin, avec ce qu’il appellera lui-même en 1997 « l’absurde ignorance des Grecs d’Occident par les “Athéniens” » [8], il participe pour la première fois au Congrès annuel organisé à Tarente par l’Istituto per la Storia e l’Archeologia della Magna Grecia. Mais on voit bien qu’il y est attiré aussi par une motivation précise : sa première intervention portera sur l’origine du cratère de Vix [9]. L’hypothèse d’un atelier tarentin de tradition laconienne, qu’il avait formulée dès 1963 [10] à la suite des rapprochements présentés en 1955 par Georges Vallet et François Villard, est d’ailleurs dans le droit fil de ses premières préoccupations d’ « helléniste » : en témoignent dès 1959 un article sur le Peintre des Cavaliers [11], et un projet d’étude sur l’art laconien, auquel il consacrera en 1977 un article de Ktèma [12]. Dès lors, et jusqu’au dernier voyage qu’il trouvera encore la force d’y effectuer en septembre 2006, son nom ne cessera plus d’être associé à ces rencontres annuelles sur la Grande Grèce, où ses interventions et ses rapports de synthèse – sur le « problème artistique » de Siris [13], sur la sculpture de Poséidonia [14], les contacts avec le monde celtique [15], les bronzes messapiens [16] – lui vaudront une autorité et un prestige grandissants, en même temps qu’il y gagnera la confiance et l’amitié de nombreux collègues italiens. Il s’y arrête habituellement en revenant de Grèce, à la fin de l’été, heureux d’y retrouver ses amis, puis profite du retour pour visiter en chemin de nouveaux musées – Policoro, Ancône, Capoue. Et chaque année il rend compte du Congrès dans un numéro d’Archeologia, contribuant à familiariser les archéologues français avec l’archéologie de la Grande Grèce.

10C’est dans ce cadre que ses réflexions sur les vases de bronze, auxquelles la découverte de l’ hérôon de Paestum a donné un nouvel élan, aboutiront en 1982, au terme d’une vaste enquête, à une synthèse qui sera la base de toutes les discussions ultérieures : Les vases de bronze de l’archaïsme récent en Grande Grèce [17]. L’analyse méticuleuse des hydries de Poséidonia, puis celle des fragments du sanctuaire de Francavilla Marittima, dont Paola Zancani Montuoro lui avait confié l’étude, le conduisent à situer l’activité de l’ « atelier du cratère de Vix » vers 540-520, dans une cité de Grande Grèce, sans doute une colonie achéenne, qui pourrait être précisément Sybaris. Mais il ouvre en même temps, par ce livre magistral, de nouveaux champs d’étude : celui de la diffusion des productions occidentales dans le domaine balkanique, l’Illyrie et la Grèce du Nord notamment ; celui des circulations adriatiques et des voies de circulation vers le Nord, à travers les cols alpins. Et ses positions très affirmées ne manquent pas de susciter la controverse : sur le rôle, plus ou moins direct, des grands ateliers de Corinthe, ou de Laconie, dans la production du cratère ; sur les voies d’acheminement du cratère vers la Bourgogne, par l’intermédiaire des Phocéens de Massalia et par la vallée du Rhône, plutôt que par l’Adriatique et les Alpes. Claude Rolley n’hésitera d’ailleurs jamais à relancer la discussion par de nouveaux documents, impressionnant toujours ses contradicteurs par sa connaissance irremplaçable des trois éléments du problème : les bronzes grecs, les cités de Grande Grèce, l’Âge du Fer bourguignon.

11Mais la Grande Grèce, où l’a conduit son enquête sur le cratère de Vix, n’est pour lui qu’un champ d’observation privilégié. Et dès 1983 paraît son ouvrage d’ensemble Les bronzes grecs, qui pour la première fois dresse un bilan des recherches dans ce domaine dont il est devenu le spécialiste incontesté [18] : l’ampleur aussi bien géographique que chronologique de la vision, qui embrasse tout le monde antique, du Bassin méditerranéen à l’Europe centrale, et de l’époque géométrique au début de l’époque romaine, est impressionnante, et ouvre la voie à une réflexion, qui prend dans son œuvre une place de plus en plus grande, sur l’organisation des courants d’échanges et le rôle de la métallurgie du bronze dans l’évolution des mentalités.

12Son talent pour l’expertise scientifique s’impose à tous. Il est souvent l’ultime recours pour identifier des objets les plus énigmatiques, jeu auquel il se prête avec délectation et qu’il suscite lui-même par ses visites répétées dans les musées les plus reculés, qui conservent les pièces les plus improbables, et par des interrogations inattendues, souvent animalières, qu’il partage avec François Poplin : à quelle espèce de lézard appartient la victime de l’Apollon Sauroctone ? Que signifie le serpent qui mange une cigale sur certains manches de patères ?... Plus sérieusement, il suscite, oriente, accompagne de nombreuses études de séries métalliques inédites tout autour de la Méditerranée et donne le ton des recherches sur les bronzes en France. Ce soutien scientifique, souvent informel, prend aussi une forme plus officielle, dans l’animation de groupes de recherche, comme le Centre de Recherches sur les Techniques gréco-romaines à Dijon ou le Groupe d’Études sur le Bronze à l’Âge du Fer. Il se manifeste aussi largement hors de France, partout où travaillent ses amis « bronziers », qu’il retrouve régulièrement aux International Bronze Congresses, dont il est un des plus fidèles participants. Son enseignement est à l’image de ses recherches : une présentation analytique, foisonnante et ardue de dossiers complexes, d’où se dégage insensiblement une ligne directrice suivie avec détermination.

13Style et technique sont à ses yeux indissociables. C’est pourquoi, dès la première moitié des années 1970, il s’intéresse aux nouvelles techniques d’investigation des matériaux qui lui permettent d’approcher au plus près le travail des artisans. Il suit avec intérêt les travaux d’Edilberto Formigli, notamment ceux qu’il consacre aux grands bronzes, comme les deux statues de Riace, dont il sera, grâce à une analyse technique précise, l’un des rares savants à poser le difficile problème stylistique de manière objective. Dans les années 1980 et 1990, s’il se convertit définitivement à la paléométallurgie, discipline qui lui inspirera toujours un mélange de respect émerveillé et de circonspection prudente, c’est grâce à la rencontre des chercheurs du Laboratoire de Recherche des Musées de France, Michel Pernot d’abord, Benoît Mille ensuite. Il emmène le premier en Grèce, où ils étudient la fabrication des griffons orientalisants martelés, et en Italie, où ils observent à nouveau les hydries de Paestum. Avec le second, il partage le dernier dossier important qu’il lui sera donné de traiter : celui de la belle statue d’ « éphèbe » trouvée en mer à Agde, qu’il renonce finalement, au terme d’une enquête exemplaire, où se croisent les résultats de l’analyse stylistique, de l’expertise technique et de l’étude iconographique, à identifier comme le portrait de Césarion qu’il avait cru d’abord y reconnaître.

14Dans la paléométallurgie, il retrouve une exigence qui lui est particulièrement chère : apporter la preuve par l’image. Car c’est un grand photographe des objets : il porte une attention pointilleuse au rendu des détails d’assemblages, au choix de l’angle de prise de vue qui peut métamorphoser un visage ou une anatomie, à la focale de l’objectif pour qu’il déforme le moins possible le profil d’un vase. Et finalement il se passionnera pour le traitement informatique des images, auquel l’initie son ami Jacques Renoux, lorsqu’il s’agit d’élaborer les planches de la publication de la tombe de Vix. Il est donc sans aucune indulgence – la lecture de ses comptes rendus suffit pour s’en convaincre – pour les publications à l’illustration défaillante.

15Depuis le début de sa carrière scientifique, Claude Rolley s’adonne en effet avec constance à la pratique délicate du compte rendu bibliographique. On peut en mettre à son actif plus de 160. Mais son nom est surtout associé, dans ce domaine, à la « Chronique des bronzes » qu’il publie avec une régularité exemplaire dans la RA, de 1983 à la fin de 2006. Cette revue bibliographique des « recherches récentes » est d’abord consacrée aux bronzes grecs [19], puis étendue à partir de 1989 aux bronzes romains [20], mais consacrée plus largement à l’ensemble du domaine méditerranéen dans l’Antiquité : extraordinaire série de « notes de lecture », à laquelle la richesse de l’information et la liberté du ton confèrent vite une très large audience auprès de la communauté scientifique, et qui constitue une véritable somme critique, en même temps qu’un témoignage étonnamment personnel sur les interrogations et les choix successifs, voire les partis pris – parfois polémiques – de leur auteur. L’image que nous renvoie cet ensemble, dont il avait tenu à établir lui-même l’index [21] en 2005, est avant tout celle d’un esprit libre, naturellement hostile à tous les dogmatismes mais toujours prêt à défendre ses convictions, avec une probité intellectuelle qui n’a d’égale que sa redoutable franchise.

16C’est d’ailleurs cette indépendance qui, au terme de sa carrière universitaire, lui permet de se lancer avec une énergie peu commune dans une nouvelle aventure, la rédaction d’un grand « manuel de sculpture grecque ». Préoccupé depuis longtemps par le problème des styles archaïques, auquel il avait eu à cœur, dès 1983, de consacrer, sous un titre qui fera date, « L’artiste et le citoyen : réflexions sur l’art grec archaïque », et par un « raccourci » où se résume la singularité de son itinéraire personnel, son discours de réception à l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon [22], il voit sans doute dans ce projet une occasion privilégiée de faire le point des expériences, des réflexions et des observations accumulées au cours de toute une vie de recherches. Non pour figer une doctrine ou délivrer un « savoir » clos, comme c’est le cas dans la plupart des ouvrages de ce genre, mais pour donner à voir, faire réfléchir, aider les autres à comprendre les objets et les phénomènes sur lesquels il n’avait jamais cessé de s’interroger. Et c’est évidemment cette forte implication de l’auteur qui fait l’exceptionnelle valeur des deux volumes publiés, en 1994, sur la période archaïque [23], et, en 1999, sur la période classique [24] : par la cohérence intellectuelle comme par la richesse documentaire, ils sont et resteront sans doute longtemps sans équivalents. Il rassemblait déjà des matériaux pour le dernier volume, sur la sculpture hellénistique, mais il aura eu juste le temps de voir paraître à Athènes la traduction grecque de son premier volume, à laquelle il travaillait depuis des années.

17Mais la tombe de Vix, son activité bourguignonne, la paléométallurgie l’avaient mené sur le terrain, a priori exotique pour un archéologue classique français de sa génération, de l’Âge du Fer au Nord des Alpes, lui conférant ainsi une posture scientifique qui, en Allemagne, avait été celle de Paul Jacobsthal. C’est ainsi qu’à partir de 1987 il intervient régulièrement dans les débats des protohistoriens, au moment où la présentation des tombes de Hochdorf et de Vix dans l’exposition du Grand Palais « Les princes celtes » ouvre à la discipline de nouvelles perspectives. Sollicité d’abord par le problème de la datation des importations grecques et étrusques, il étend sa réflexion aux circulations de matériaux, d’objets et de personnes entre la Méditerranée occidentale et le domaine hallstattien et laténien. En témoignent plusieurs contributions dont chacune marquera une étape importante de la recherche : « Importations méditerranéennes et repères chronologiques » au colloque « Les princes celtes et la Méditerranée » en 1988 ; « Contacts, rencontres et influences : Grande Grèce et monde celtique » au Congrès de Tarente de 1989 ; « Le rôle de la voie rhodanienne dans les relations de la Gaule et de la Méditerranée » au colloque « Marseille grecque et la Gaule » en 1990 ; « Les échanges » au colloque « Vix et les éphémères principautés celtiques » en 1993 ; « Production et circulation de vases de bronze, de la Grande Grèce à l’Europe hallstattienne » en 1995 à l’Université de Bologne ; enfin à Budapest, en 2005, « Les routes de l’étain en Méditerranée et ailleurs ». Tout au long de ces années, il suit avec intérêt, mais parfois aussi d’un œil critique et amusé, les études des protohistoriens sur le « phénomène princier », n’hésitant pas à prendre, à contre-courant, des positions salutaires, avec un humour provocateur, dont le titre de la note qu’il publie en 1982 dans la REG donne, parmi d’autres, une savoureuse illustration : « Un problème idéologique : est-ce que les Illyriens se lavaient les pieds ? »

18Il avait attendu sa retraite, finalement, pour s’attaquer au projet qui lui tenait sans doute le plus à cœur, et dont la complexité même fournit peut-être la clé d’une œuvre à la fois exceptionnellement diverse et profondément cohérente : en 2003, au terme de plusieurs années d’un travail collectif, où il avait donné toute la mesure de son autorité et de ses talents d’organisateur, paraîtra la publication exhaustive de la trouvaille du Mont-Lassois [25]. Pour écrire La tombe princière de Vix, il a réuni une équipe nombreuse, qui reflète bien son parcours intellectuel puisqu’elle comprend des archéologues classiques, des protohistoriens et des scientifiques, mais aussi parce qu’il s’agit d’une équipe franco-allemande, vivant témoignage d’une estime et d’une confiance réciproques qui ne se sont jamais démenties. Et l’ouvrage, dont la conception générale ne pourra surprendre que ceux qui auraient eu de Claude Rolley l’image d’un savant bardé de certitudes, constitue au contraire une magistrale leçon de probité scientifique et d’objectivité. Car si sa propre contribution réaffirme, dans une ultime synthèse, ses idées personnelles sur le cratère, il n’en a pas moins pris le parti, une fois livrée au lecteur toute la documentation nécessaire pour se forger un avis, de laisser chaque auteur exprimer librement le sien sur chacun des éléments du mobilier, à la seule condition qu’il soit fondé sur une observation précise et sur un raisonnement rigoureux. Et si la vision qui s’en dégage est bien celle d’un ensemble unique, à la complexité irréductible, auquel même la publication la plus impeccable, nourrie des observations de toute une vie de recherche, n’aura pas suffi à arracher ses secrets, elle peut apparaître en même temps comme un dernier défi tranquillement lancé par Claude Rolley au dogmatisme et au conformisme qu’il avait, toute sa vie, tant combattus.


Date de mise en ligne : 01/12/2007

https://doi.org/10.3917/arch.071.0121