Un fascisme français ?
- Par Michel Leymarie
Pages 16 à 17
Citer cet article
- LEYMARIE, Michel,
- Leymarie, Michel.
- Leymarie, M.
https://doi.org/10.3917/apdem.036.0016
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La banalisation de l’épithète fasciste
1Le 6 février 1934, des associations d’anciens combattants et des ligues d’extrême droite organisent une grande manifestation devant la Chambre des députés. Contrairement aux chefs d’autres ligues, le colonel de La Rocque refuse de faire marcher sur le Palais-Bourbon les Croix-de-Feu, hostiles aux communistes et aux socialistes. Mais l’émeute qui suit la manifestation fait plusieurs morts ; elle est interprétée par les gauches comme la preuve qu’existe en France un danger fasciste. Moins d’un mois plus tard est fondé le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes. Le 14 juillet 1935, les Croix-de-Feu défilent sur les Champs-Élysées alors que les gauches se rassemblent entre la Bastille et la porte de Vincennes. Le mot « fasciste » devient une épithète banale dans une phase de bipolarisation et de radicalisation politique qu’illustrent l’évolution d’hommes comme André Tardieu ou d’un parti comme la Fédération républicaine, ou, plus encore, « la dérive fasciste » du communiste Jacques Doriot, du socialiste Marcel Déat et du radical Gaston Bergery, pionniers de l’antifascisme en 1933-1934, transfuges de la gauche qui finissent dans la collaboration avec Hitler.
Des mouvements français s’inspirant du fascisme…
2Le Faisceau de Georges Valois, qui tenta d’opérer une « synthèse fasciste », n’a eu qu’une brève existence (1925-1928). D’autres groupements se réclamant de modèles étrangers durèrent plus ou moins longtemps. Pierre Taittinger, à la tête des Jeunesses patriotes, donne en exemple Mussolini mais appelle en 1928, à « améliorer paisiblement le régime ». Le francisme (1933), « mouvement d’action révolutionnaire », inspiré du fascisme italien, bascule dans la Collaboration et Marcel Bucard, son dirigeant, finit fusillé en 1946. Des mouvements comme Solidarité française, financé par François Coty et dirigé par Jean Renaud, ou les Chemises vertes d’Henry Dorgères, qui vise le monde paysan, pèsent peu. Le Parti populaire français fondé en juin 1936 par Doriot, naguère révolutionnaire comme Mussolini, est fort de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents ; il paraît être la formation la plus proche du fascisme mais subit vite une érosion.
3Quant à l’Action française, nationaliste, antirépublicaine, antisémite, elle est germanophobe et, à proprement parler, nullement fasciste. En revanche, des dissidents de l’Action française sont séduits par le nationalisme mussolinien : dans Socialisme fasciste (1934), Pierre Drieu la Rochelle ambitionne un renouvellement autoritaire et voit dans le fascisme un remède à la crise de la civilisation. Robert Brasillach, avant de magnifier les cadets de l’Alcazar encerclés par les républicains espagnols, prend parti pour l’Italie au moment de la guerre d’Éthiopie et signe avec Maurras, Daudet et Drieu le « Manifeste pour la défense de l’Occident » qu’appuient certains académiciens. Adepte du « fascisme français, le seul vrai fascisme », il collabore au xénophobe et antisémite Je suis partout dont il devient le rédacteur en chef en 1937. Pour lui le fascisme est « un esprit anticonformiste d’abord, antibourgeois […] opposé aux préjugés, à ceux de la classe comme à tout autre » (Notre avant-guerre, 1941). Lucien Rebatet, principal collaborateur de Je suis partout et attiré par le nazisme (Les Décombres, 1942), se montre critique devant « l’inaction française » de Maurras. Certains titres de la presse (L’Ami du Peuple de Coty, Gringoire de Carbuccia, Combat de Maulnier) développent des thèmes xénophobes, antisémites, fascisants, auxquels ne sont pas indifférents certains « non-conformistes », les prétendues « nouvelles relèves des années trente ». Il est avéré que le régime mussolinien stipendiait plusieurs mouvements et périodiques ou qu’Otto Abetz manœuvrait pour faire venir au nazisme des hommes d’abord attachés au rapprochement franco-allemand.
… mais n’en relevant pas
4Le débat sur l’existence d’un « fascisme français » reprend à partir des années 1980 avec Zeev Sternhell, Robert Soucy, Philippe Dobry ; il se déplace quelque peu et porte notamment sur la nature du Parti social français. Pour Sternhell, la France aurait été, avec Barrès, Sorel et la droite révolutionnaire avant 1914, le « laboratoire intellectuel », le berceau idéologique du fascisme au XXe siècle. Lui qui excluait naguère le parti du colonel de La Rocque de la liste des formations fascistes y voit maintenant « l’essence du fascisme » et va jusqu’à écrire que « l’idéologie fasciste existait en France depuis un demi-siècle quand Vichy arrive au pouvoir ». Il avance aussi que le Parti social français en fut la principale incarnation, au point de le juger pire que le fascisme italien, et que la dictature autoritaire du régime de Vichy - qu’il considère comme un bloc de 1940 à 1944 - fut l’incarnation étatique la plus aboutie.
5Or le mouvement de La Rocque ne relève pas du fascisme, ni dans sa version italienne, ni dans l’acception très large des « antifascistes » des années 1930 ou de leurs héritiers. Le dirigeant des Croix-de-Feu, militaire patriote et catholique social, bien éloigné du « nationalisme intégral » de Maurras, oppose un « social d’abord » au « politique d’abord » du doctrinaire de l’Action française qui le méprise. Son souhait de développer une formation capable de faire pièce au Front populaire dont il est le repoussoir ne le conduit pas à vouloir mettre sur pied une dictature ou un totalitarisme. Après la dissolution de son mouvement en juin 1936, La Rocque, légaliste, « farouchement rebelle, dit-il, à toute copie des régimes dictatoriaux », transforme les Croix-de-Feu en un parti de masse qui s’inscrit dans le cadre de la démocratie parlementaire : le Parti social français. En 1937, il refuse d’adhérer à un « Front de la liberté » qui, impulsé par Doriot, voulait abattre le Front populaire, y compris par la force. Toujours opposé à la guerre civile et à l’Allemagne nazie, il fonde à l’automne 1940 le réseau Klan lié à l’Intelligence Service, condamne le statut des Juifs et refuse la Collaboration ; arrêté par la Gestapo, il est déporté en Allemagne pour faits de résistance.
L’inexistence d’un fascisme français
6Dès lors que l’on veut éviter de faire du fascisme une catégorie fourre-tout, il faut en préciser les caractères : la dimension totalitaire, un système d’autorité et d’encadrement de la société, l’idéologie et la violence d’État, le nationalisme intégral, le culte du chef, le parti unique, l’identité belliqueuse et la volonté expansionniste. Comprendre le parti dans son développement en marche vers le pouvoir et le distinguer du parti-État. Ne pas s’en tenir à une histoire des idées et ne pas englober sous le terme de fasciste tout ce qui est hostile aux Lumières et à la République. Il y eut bien en France une « imprégnation fasciste » (Raoul Girardet), un « champ magnétique » des fascismes (Philippe Burrin). Des hommes et mouvements se réclamant du fascisme stricto sensu ont bien existé mais leur influence fut limitée, à la mesure de leur base sociale. Leur hostilité à la démocratie parlementaire, leur xénophobie, leur antisémitisme, leur pâle imitation de modèles transalpins (drapeaux, salut à la romaine, défilés…) ou la fascination pour l’Allemagne nazie, n’ont pas permis avant la Seconde Guerre mondiale l’implantation d’un « fascisme français ». Et le régime de Vichy, né de la défaite de 1940, pour condamnable qu’il ait été et en dépit des vœux de certains, ne le réalisa pas.
Références bibliographiques
- Serge Berstein et Michel Winock (dir.), Fascisme français ? La controverse, CNRS éditions, 2015.
- Philippe Burrin, La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery 1933-1945, Le Seuil, 1986, coll. Points histoire, 2003.
- Emilio Gentile, Qu’est-ce que le fascisme ?, Gallimard, Folio Histoire, 2004.
- Pierre Milza, Fascisme français passé et présent, Le Seuil, 1991.
- Robert Paxton, Le Fascisme en action, Le Seuil, 2004.
- Colonel François de La Rocque, Pourquoi je suis républicain. Carnets de captivité, introduction de Serge Berstein, édition établie et annotée par Hugues de La Rocque et Serge Berstein, avec Cédric Francille, Le Seuil, 2014.
- Zeev Sternhell, La Droite révolutionnaire (1885-1914). Les origines françaises du fascisme, Le Seuil, 1978. Id., Ni droite ni gauche. L’idéologie fasciste en France, Le Seuil, 1983. Id., Histoire et Lumières. Changer le monde par la raison. Entretiens avec Nicolas Weill, Albin Michel, 2014.
- Michel Winock (dir.), Histoire de l’extrême droite en France, Le Seuil, 1993.