Article de revue

Les processus génocidaires contemporains

Pages 18 à 20

Citer cet article


  • Claudet, D.
(2015). Les processus génocidaires contemporains. Après-demain, N ° 36, NF(4), 18-20. https://doi.org/10.3917/apdem.036.0018.

  • Claudet, Dominique.
« Les processus génocidaires contemporains ». Après-demain, 2015/4 N ° 36, NF, 2015. p.18-20. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2015-4-page-18?lang=fr.

  • CLAUDET, Dominique,
2015. Les processus génocidaires contemporains. Après-demain, 2015/4 N ° 36, NF, p.18-20. DOI : 10.3917/apdem.036.0018. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2015-4-page-18?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.036.0018


1Traitée habituellement dans les champs de l’histoire et du droit, la question des génocides émerge de nouveau depuis les années 2000. Exprimée depuis sous forme de processus génocidaire, elle interpelle les sciences humaines. Au sein de celles-ci, elle interroge le sociologue qui travaille de façon transversale à plusieurs disciplines qui rendent compte des mouvements profonds des sociétés : la géographie, la démographie, l’économie, l’anthropologie et l’ethnologie. Celles dont la fertilisation croisée est prédictive des longs mouvements souterrains des populations à l’échelle des continents, ou même, depuis la dernière et récente globalisation des échanges, à l’échelle de la planète. Ces mouvements peuvent engendrer des tsunamis de violences éradicatrices de peuples.

Processus génocidaire, processus rationnel et prévisible

2Le terme de « génocide » est récent, créé en 1944 par un juriste, Raphaël Lemkin, par assemblage de deux étymologies, grecque et latine, genre et occire. Génocide, littéralement meurtre d’une espèce, désigne la perpétration d’un crime de masse lors duquel un groupe humain est détruit intentionnellement par un ou plusieurs autres, en totalité ou en partie, au nom de critères nationaux, ethniques, raciaux, religieux, sociaux. Une définition du génocide (première assemblée générale de l’ONU, 1946) intégrait en sus la destruction d’un groupe politique ; elle disparaît en 1948, sous la pression soviétique. Alain Rey (Dictionnaire historique de la langue française) ajoute une donnée essentielle : l’extermination d’un groupe humain « en peu de temps ». Accolés le plus souvent au terme de génocide, apparaissent les qualificatifs d’irrationnel, d’imprévisible, et ce d’autant que le massacre est atroce, qu’il est proche de nous et qu’il pourrait impliquer nos contemporains. Le génocide est rangé dans une souscatégorie des crimes contre l’humanité, notion définie par l’accord de Londres (8 Août 1945) créant le Tribunal militaire international qui jugera à Nuremberg les criminels nazis. Elle devient alors distincte de celle de crime de guerre. Le crime contre l’humanité est défini (article 6 alinéa c de la charte de Londres) comme « l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux ». Cinquante-deux ans après la Seconde Guerre mondiale seront nécessaires pour que le crime contre l’humanité et le génocide qui l’accompagne sortent du silence des nations et fassent de nouveau surface lors de la création de la Cour pénale internationale en 1998.

3Le terme de « processus » est issu de l’héritage latin où il caractérise un développement ; nous l’employons tel quel depuis la Renaissance. Dans son acception moderne, il désigne une suite logique d’étapes agencées pour l’obtention d’un résultat. Leur logique d’organisation permet donc l’obtention d’un objectif prédéfini conformément à un cahier des charges initial nécessaire à sa réalisation. La suite logique est généralement composée des cinq segments suivants : recherche appliquée, approvisionnement, organisation de la production, production, suivi de production. Ils décrivent clairement les formes contemporaines d’industrialisation des massacres, dont celui de la Shoah est actuellement le plus abouti.

4Associer processus et génocides nous conduit à rejeter les définitions qui accolent au terme de génocide celui d’irrationalité, d’imprévisibilité, de délire, d’accident de l’Histoire. Il y a incontestablement intention, planification et, comme dans toute activité humaine après analyse constante des processus mis en œuvre, une amélioration continue de l’efficience (coût sur efficacité) des solutions d’éradication recherchées. Telle a été l’exigence d’ingénierie des appels d’offres de l’Allemagne nazie pour des solutions avancées comme des chambres à gaz itinérantes performantes alliant silence, rapidité, facilité de transport et faible consommation d’énergie ; telle est l’intégration aujourd’hui par Daech, d’un marketing orchestré de l’horreur à l’échelle planétaire. La barbarie n’a jamais été synonyme d’imprévision.

Des circonstances annonciatrices spécifiques

5Abordons la question des circonstances. Lorsqu’un génocide est perpétré, il y a, sur une longue période (il s’agit de dizaines, voire de centaines d’années), trois faisceaux spécifiques de faits favorisants et annonciateurs. Les migrations, dont les causes sont liées au climat, à la disparation connexe ou non des ressources alimentaires, à l’expansion démographique d’autres groupes humains, ont été la cause de déplacements de populations considérables ; du Sud vers le Nord et l’Est aux temps protohistoriques, d’Est en Ouest durant le premier millénaire de notre ère et nous sommes à l’aube de nouveaux déplacements du Sud au Nord que rien ne semble pouvoir arrêter. Le développement d’idéologies conquérantes, soutenant la recherche et l’accaparement de nouvelles richesses, a abouti à des expansions territoriales et conquête brutale de nouveaux espaces vitaux, du Nord au Sud, puis d’Est en Ouest (dans une moindre mesure d’Ouest en Est), qui ont notamment caractérisé l’expansion coloniale de l’Europe. Celui enfin, marqué par l’apparition ou la résurgence invoquées de prétendus ennemis jusque-là cachés ou silencieux, de tares originelles, impliquant la nécessité d’une purification ethnique et donc de boucs émissaires ; ce sont les Nomades pour les Sédentaires, les Juifs pour certains Chrétiens, les Peuples de la forêt pour les défricheurs de sols… On constate combien ces trois faisceaux s’entremêlent aisément jusqu’à n’en faire qu’un et l’Histoire nous a appris que, s’il y a dominance de l’un d’entre eux, les deux autres le nourrissent dans tous les cas de figure. Nous pouvons en faire la démonstration avec trois des génocides les plus récents : celui des Arméniens sous l’Empire ottoman ; celui des Juifs d’Europe, la Shoah sous le régime nazi et celui des Tsiganes ; celui des Tutsis du Rwanda. On y ajoutera ceux en préparation au Moyen-Orient. Notons que l’Empire ottoman était en récession, le régime nazi en expansion, le Rwanda, pays des mille collines, surpeuplé… Quant au Nouveau Califat, il est conquérant, alliant l’esclavage des prétendus Untermensch aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, comme Himmler et Gœbbels en leur temps.

6Nous pouvons associer à ces génocides, au long de l’Histoire de l’humanité, les cas des peuples réduits à l’esclavage, ayant perdu leur identité, ceux morts de maladies transmises par les conquérants, ceux éradiqués comme des animaux que l’on a chassés au fusil en Afrique, en Amérique du Nord, en Australie… Dans chaque cas, une violence se libère à l’échelle des sociétés, violence que coordonnent les forces organisées de l’appareil d’État ou des groupes privés qui le supplantent, comme les armées et les polices, les milices, ainsi que les citoyens, individuellement ou en groupes.

La violence, composante nécessaire de notre histoire

7La nature de la violence dont font preuve les sociétés génératrices de génocides est-elle un accident de l’Histoire ou une donnée constitutive de l’humanité ? Et comment intervient-elle précisément dans le cas des génocides ? Deux sources nous indiquent que la violence est une composante nécessaire de notre histoire. La plus proche est celle des philosophes de l’Histoire ; Hegel, dont nous sommes les héritiers, décrit, après Hobbes, comme Kant la guerre comme consubstantielle à la notion d’État et nécessaire pour raviver les conceptions éthiques des peuples que les trop longues années de paix affaiblissent moralement. Une seconde source provient de l’étude des actes constitutifs de nos sociétés : un acte violent y est toujours décrit comme nécessaire à la validation de sa lignée constitutive, qu’il soit métaphoriquement associé au mythe fondateur ou réel… Caïn contre Abel, Romulus contre Remus, ou d’autres, plus éloignés ou plus proches de nous.

8In fine, le processus récurrent constitutif d’un génocide est l’extermination longuement planifiée d’un groupe humain, réalisée en peu de temps, qui ne peut être, à cette échelle, que du ressort des États ou d’une puissance supra nationale, tel un empire ou encore une organisation transnationale. Dans tous les cas de figure une violence est libérée et coordonnée à l’échelle des appareils d’État, des empires ou d’organisations transnationales qui désignent les ennemis. Les meurtres sont rapidement de masse et, quels que soient les tueurs, une violence de même origine se potentialise pour les unir dans un massacre organisé et collectif. En sont victimes des civils des deux sexes et des trois âges de la vie ; préalablement « chosifiés », dévêtus de leur humanité et défaits de leur généalogie. Dès la fin de la perpétuation des meurtres, les États, ou organisations réalisatrices, mettent en scène leurs négations et lave de toute faute les bénéficiaires directs ou indirects des tueries ; d’où l’importance d’exiger des actes de mémoire, des murs et stèles portant les noms des victimes, autrement puissants que les repentances verbales.

Un risque bien réel et toujours actuel

9Un risque nouveau est actuellement avéré. Examinons les cycles : nous sommes dans une période de globalisation des échanges à l’échelle mondiale. Les paradigmes que nous avions établis depuis le XIIIe siècle et auxquels nous croyons encore changent progressivement, comme le Nord l’emportant sur le Sud, comme la division technique et sociale de la Planète entre producteurs de matières premières transformateurs et concepteurs/utilisateurs, dont nous serions à jamais maîtres. Prenons le pré-carré que nous avons établi au plus proche de nous, la Méditerranée, de 800 km de large sur 4 000 km de long, successivement grec, romain, hispano-portugais, franco-britannique… avec des périodes récentes ottomanes et germaniques et leurs jeux d’alliances. Ce pré-carré, tel que nous l’avons connu, est en dislocation définitive. La guerre, dont nous n’entendions plus que faiblement le bruit, est désormais à nos frontières : Ukraine, Lybie, sud de l’Algérie, Syrie. Les boucs émissaires ressortent, intacts, au premier rang desquels les Juifs, qui cumulent depuis trois millénaires les origines de tous les maux passés et sont gratifiés de ceux à venir. Chose nouvelle, l’Occident est attaqué en tant que tel par ceux que nous avions soumis au sein d’un échange inégal et la bascule des forces dominantes du Monde ne manquera pas d’entraîner son cortège de violences. Les ennemis sont ciblés, le Grand Satan des Perses, qui nous laissait de marbre, tant qu’il désignait l’Amérique ; la France est désormais désignée en première ligne et la plus grande communauté juive d’Europe y vit encore. Il est temps de réfléchir aux conduites à tenir… sans attendre après-demain.


Date de mise en ligne : 01/01/2017

https://doi.org/10.3917/apdem.036.0018