Article de revue

Les Khmers rouges : d’où venaient-ils ?

Pages 13 à 15

Citer cet article


  • Locard, H.
(2015). Les Khmers rouges : d’où venaient-ils ? Après-demain, N ° 36, NF(4), 13-15. https://doi.org/10.3917/apdem.036.0013.

  • Locard, Henri.
« Les Khmers rouges : d’où venaient-ils ? ». Après-demain, 2015/4 N ° 36, NF, 2015. p.13-15. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2015-4-page-13?lang=fr.

  • LOCARD, Henri,
2015. Les Khmers rouges : d’où venaient-ils ? Après-demain, 2015/4 N ° 36, NF, p.13-15. DOI : 10.3917/apdem.036.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2015-4-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.036.0013


Notes

  • [1]
    Célèbre immeuble, situé à Moscou, qui a abrité le quartier général des services de renseignement soviétiques le KGB, ainsi que la prison qui s’y trouvait.
  • [2]
    La traduction en anglais est « no good elements » au Tribunal spécial pour le Cambodge, chargé de la poursuite des crimes commis par les Khmers rouges.

1Les ingrédients du brouet empoisonné de nos tristement célèbres Khmers rouges furent d’abord l’idéologie stalinienne de Hô Chi Minh et son Parti communiste indochinois créé en 1930, matrice du Parti communiste du Kampuchéa qui s’émancipa graduellement du « Grand Frère » vietnamien entre 1960 et 1973. Ce fut l’époque où Pol Pot et ses compères comprirent qu’ils n’étaient que les marionnettes des ambitions de leurs aînés révolutionnaires de l’Est et se tournèrent alors vers Mao qui les accueillit les bras grand ouverts. Les Maoïstes de Pékin leur promirent une aide sans limites et désintéressée (aide généreusement allouée qui dura de 1966 à 1991 et cessa avec les accords de Paris), tout en emprisonnant le pays dans les rets de leur idéologie délétère. Ils y firent appliquer leurs politiques les plus extrémistes du « Grand Bond en avant » (1959-1962), mâtiné de sa suite logique et inexorable - la Révolution censément culturelle (1966-1976). Sans les kalachnikovs chinois, il n’y aurait jamais eu de régime khmer rouge. Il y eut enfin un quarteron de leaders politiques au Cambodge même (avec l’aide de l’ancien roi Norodom Sihanouk et de la culture khmère) déterminés, quoi qu’il en coûte, à exercer un pouvoir absolu sur leurs compatriotes, au nom de l’arrivée quasi immédiate d’un bonheur paradisiaque qui serait le modèle et l’envie de l’humanité entière.

La décolonisation

2Si on remonte toujours dans le temps, il faut revenir à la désastreuse décision du 16 août 1945, prise par le général de Gaulle, de nommer Thierry d’Argenlieu haut-commissaire de France en Indochine au lieu du général Leclerc. Les conceptions des deux hommes étaient diamétralement opposées : le second était partisan de la négociation avec Hô Chi Minh pour redéfinir les relations avec l’ancienne métropole, en suivant une étape d’association ; le premier suivit une politique de réaffirmation de la domination française grâce au très collaborateur Amiral Decoux, comme si le Seconde Guerre mondiale avait préservé intacte l’influence française en Indochine. Cette néfaste décision a engendré la Première guerre d’Indochine et fait le lit des apprentis totalitaires au Cambodge, au Laos et au Vietnam dominateur, sous la houlette du « grand patriote » Hô Chi Minh.

Norodom Sihanouk

3On ne doit pas oublier ensuite les frustrations et les répressions accumulées dont furent victimes les dissidents au cours de ce qu’on considère toujours comme l’ère de paix et prospérité du Sangkum sous Sihanouk de 1955 à 1970. Certes, le Cambodge continua sur sa lancée du développement spectaculaire des années d’avant-guerre, mais ce fut au détriment de la démocratie naissante que laissait le colonisateur avec la première constitution de 1947. Elle légalisait ainsi une monarchie constitutionnelle qui existait dans les faits avec la venue au pouvoir du très aimé roi Sisowath en 1904, le Résident supérieur, choisi par Paris pour un terme limité, jouant alors le rôle de Premier ministre. Peu après l’indépendance en 1953, gagnée grâce à d’habiles négociations menées par le jeune souverain, Sihanouk abdiqua en 1955 pour en réalité rétablir la monarchie absolue de son arrière grand-père Norodom I (1834-1904), son héros, alors que les Français avaient laborieusement vidé la monarchie de tous ses pouvoirs au profit d’un Conseil des ministres et d’un budget national sur le modèle européen. L’indépendance devait couronner le tout avec un Premier ministre cambodgien qui fut toujours du Parti démocrate, plutôt républicain, Sihanouk se trouvant légalement prisonnier d’un pouvoir purement symbolique, ce que le jeune « père de l’indépendance » ne pouvait admettre.

4Il créa alors une néo-autocratie très populaire, gagnant tous les suffrages (qui survit d’ailleurs jusqu’à nos jours avec l’inamovible Hun Sen) en concentrant tous les pouvoirs entre ses mains et pourchassant de sa vindicte tous les opposants de droite (devenus les exécrables Khmers Serey ou Khmers libres) ou de gauche du Parti du peuple (ou Pracheachon), couverture légale des Khmers rouges. Les opposants capturés par sa police politique étaient exécutés en public, après leur arrestation suivie de tortures, afin de terroriser les opposants à la volonté du Prince. À cette époque, en particulier de 1953 à 1963 pour Pol Pot et de 1952 à 1970 pour Nuon Chea (ce dernier jamais débusqué par Sihanouk), les deux ténors du mouvement clandestin, durent agir dans l’ombre et se trouver une couverture : enseignant pour le premier et, plus efficacement, commerçant pour le second. Leur patron, Tou Samouth, avait d’ailleurs été arrêté en juin 1962, torturé et exécuté par les sbires de Sihanouk – sort que tous les responsables du mouvement pensaient se voir infliger tôt ou tard s’ils ne gagnaient pas le maquis d’abord Vietminh, puis autonome à partir de 1967. Ce fut la politique que les révolutionnaires appliquèrent à l’égard des dissidents une fois au pouvoir à partir de 1975 – mais à l’échelle de tout le pays et non plus de quelques malheureux individus.

Paris

5Certains Khmers rouges aussi se convertirent à la révolution violente dans les madrassas marxistes léninistes parisiennes du Parti communiste français et de leur propre Cercle marxiste-léniniste khmer au cœur de la Guerre froide dans l’après-guerre. Ils y apprirent la doxa stalinienne prônant l’utilisation de la terreur et y acquirent la certitude absolue de la légitimité de l’utilisation de la violence extrême pour accéder au pouvoir. Ils y apprirent que la société est divisée en deux camps : les bons leaders patriotes qui ont à cœur l’avenir de leur pays et de leurs concitoyens, et qui doivent monopoliser tous les pouvoirs, d’une part ; et de l’autre, les méchants qui font obstacle à leurs grandioses utopies qu’il faut absolument éliminer, ou plutôt « écraser », komtech, comme les Khmers rouges le diront plus tard.

Le Vietminh

6Tout cela ne fut que très théorique et ils auraient pu en rester là, comme d’ailleurs pour tous nos communistes français, si ce catéchisme n’avait pas été mis en musique à leur retour de France (ou de Bangkok pour Nuon Chea) dans les écoles ou les bases secrètes du Vietminh. Là, en pleine Deuxième guerre d’Indochine (1962-1975), il ne s’agissait plus de théorie, mais bel et bien d’étudier les tactiques de la guérilla révolutionnaire maoïste à la vie et à la mort. Ils y apprendront comment recruter des « volontaires », comment enchaîner et faire parler un ennemi prisonnier, comment embrigader et déporter les populations civiles, et surtout comment persuader une minorité agissante d’exercer une autorité de fer sur des êtres très jeunes, pauvres et sans éducation …

La Chine de Mao

7Ensuite les méthodes furent perfectionnées au cours de longs séjours chez Mao et les sinologues sont loin d’avoir levé le voile sur toutes les modalités de ces formations, les accès aux archives se révélant très ardus, sinon impossible. Nous savons que Pol Pot a effectué de multiples et longs séjours dans la patrie asiatique de la révolution entre 1966 à 1977, et même après la chute de son régime en 1979. Il y a rencontré, outre Mao plusieurs fois, : Kang Sheng (1898-1975), responsable à la fois de la sécurité et des liaisons avec les Partis frères ; Chen Boda (1904-1989), secrétaire de Mao et leader marquant de la Révolution culturelle ; Zhang Chun-qiao (1917-2005), ou le Cobra, leader de la « Bande des Quatre » qui rédigea la première version de la constitution du Kampuchéa démocratique ; Chen Yonggui, ou Dazhai ou Ta Chay quand il vint au Cambodge qui fit le lien direct entre le « Grand Bond en avant » et la Révolution culturelle et fut « l’inventeur » officiel de la commune populaire modèle copiée par les Khmers rouges ; Hua Guofeng (1921-2008), le successeur de Mao qui alla à son hôtel en septembre 1977 à Pékin pour le féliciter d’avoir évacué Phnom Penh et ainsi dépouillé l’ensemble de la population de toutes ses défenses, « comme on pèle un banane » ; Wang Dongxing (1916-1996), chef de la garde prétorienne Mao pendant la Révolution culturelle, qui vint au Cambodge en novembre 1978 pour donner tous les conseils nécessaires aux Khmers rouges afin de contrer les intentions belliqueuses de l’armée vietnamienne etc. pour ne citer que les plus connus.

Les exterminateurs

8Voilà pour les chefs, les politiques qui se classent comme des « intellectuels », des décideurs, pour la plupart sans réelle formation supérieure ni au Cambodge ni à l’étranger. Il y a ensuite les anciens membres du Parti communiste indochinois, qu’on appelle Khmers-Vietminh, véritables seigneurs de la guerre sanguinaires et sans culture. Ce fut le cas de tous les chefs des six grandes régions qui se comportèrent, sous couvert de révolution marxiste-léniniste ou maoïste, comme des vice-rois d’antan, ayant, selon la loi officielle du Kampuchéa démocratique, droit de vie et de mort sur leurs misérables administrés. Les plus notoires furent Ta Mok et Kaè Pauk, également un ancien bandit pour ce dernier. Les basses tâches d’arrestations, de tortures et d’exécution furent effectuées par des adolescents endoctrinés et brutalisés qui ne pouvaient qu’obéir, sinon ils auraient été exterminés à leur tour pour avoir « trahi » la révolution, comme ce fut le cas pour nombre d’entre eux à S-21, la Lubyanka[1] du Kampuchéa démocratique.

Le totalitarisme & le bouddhisme

9Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme, avait déjà souligné qu’après l’extermination des ennemis objectifs constitués par les cadres civils et militaires des régimes renversés, « les ennemis véritables, la terreur devient la réalité des régimes totalitaires. » C’est-à-dire que la terreur s’étend à la société toute entière et touche tous les déviants, réels ou potentiels. Ce fut donc d’abord les « ennemis » du passé, puis ceux du présent et enfin ceux du futur, ou ceux qui pourraient se rebeller dans l’avenir. Simultanément, et surtout en 1977 et 1978, la furie exterminatrice se rapprochant toujours plus du centre, ce furent les fidèles serviteurs de la Révolution, et donc les membres d’un parti très élitiste, qui devinrent l’objet de la vindicte dévastatrice de l’Angkar, le Parti : la Révolution dévorait ses propres enfants. Pol Pot chercha lui-même finalement à éliminer son très fidèle alter ego Nuon Chea en 1997 et très probablement se suicida en avril 1998.

10Pol Pot et Nuon Chea étaient habités du « complexe du Messie », expression inventée par Mark Abrams en 1942 à propos de Hitler. Les deux dirigeants avaient été choisis pour purifier la société cambodgienne des bandits, des traîtres et personnages « non bons » [2]. Par ailleurs, les règles de vie du révolutionnaire s’apparentaient aux règles monastiques bouddhistes : ce n’était plus la peine d’aller à la pagode, puisque tout bon révolutionnaire portait les principes de la religion dans son cœur et que, grâce aux continuelles rééducations, autocritiques et méditations, les vertus bouddhistes de détachement étaient continuellement réactivées. Le puritanisme et l’ascétisme exigés des soldats et des cadres, puis de l’ensemble de la population, furent très spécifiques du communisme cambodgien : renoncement au désir de posséder des biens matériels, à la volonté de maîtriser son destin, à tout attachement à sa famille, et, pour finir, renoncement à soi-même. Le Parti emprunta aux moines bouddhistes certaines pratiques pour « couper le cœur » (dach chett) c’est-à-dire non seulement se couper de tous les désirs d’ici-bas, mais, dans le cas des jeunes soldats exterminateurs, ne plus ressentir la moindre émotion quand on « nettoie » la société ou qu’on « écrase » un « ennemi ».

11Pour conclure, on peut souligner que se fut ce cocktail explosif d’idéologie extrémiste, du manque de démocratie et de libertés, pour l’opposition au Cambodge, et d’absence de réel sens de la citoyenneté et du bien public, chez les Cambodgiens trop dociles et fatalistes, qui conduisit à ce désastre dont, après une grande génération, le pays commence juste à émerger.

Pour aller plus loin

  • Henri Locard, Pourquoi les Khmers rouges, Vendémiaire, Coll. « Révolutions », Paris, 2013, 352 p.

Date de mise en ligne : 01/01/2017

https://doi.org/10.3917/apdem.036.0013