Compte rendu

Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporains Oxford, Voltaire Foundation, 2011, XI-298 p.

Pages 284 à 285

Citer cet article


  • Foisneau, L.
(2014). Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporains Oxford, Voltaire Foundation, 2011, XI-298 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 69e année(1), 284-285. https://shs.cairn.info/revue-annales-2014-1-page-284?lang=fr.

  • Foisneau, Luc.
« Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporains Oxford, Voltaire Foundation, 2011, XI-298 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/1 69e année, 2014. p.284-285. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2014-1-page-284?lang=fr.

  • FOISNEAU, Luc,
2014. Céline Spector, Au prisme de Rousseau : usages politiques contemporains Oxford, Voltaire Foundation, 2011, XI-298 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/1 69e année, p.284-285. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2014-1-page-284?lang=fr.

Notes

  • [1]
     Voir Catherine AUDARD, Qu’est-ce que le libéralisme ? Éthique, politique, société, Paris, Gallimard, 2009, chap. IV, pour une autre approche de la question de l’autonomie.

1 Le livre de Céline Spector offre à la fois une cartographie très réussie des principaux courants de la pensée morale et politique contemporaine et une réflexion philosophique brillante sur les métamorphoses de l’idéal moderne d’autonomie. Les huit chapitres de l’ouvrage peuvent se lire comme autant d’introductions à la pensée politique de la seconde moitié du XXe siècle : le marxisme, le libéralisme, l’école straussienne, l’école rawlsienne, la pensée communautarienne, le républicanisme, la théorie critique et la pensée féministe sont présentés tour à tour, de façon très claire, dans une perspective qui privilégie la question de leur développement interne, sans pour autant ignorer les relations souvent conflictuelles que ces courants ont entretenues les uns avec les autres. La dimension philosophique du propos se traduit dans la composition même du livre, les différents chapitres répondant chacun à sa manière à la question suivante : en quoi les penseurs du XXe siècle ont-ils transformé l’idéal moral et politique des Lumières ? Les réponses apportées permettent au lecteur de se repérer sur la carte des noms propres – auteurs et œuvres – que l’ouvrage dessine au fil de ses chapitres.

2 Le terme d’« usages », appliqué aux lectures contemporaines de Jean-Jacques Rousseau, possède une objectivité apparente à laquelle il ne faudrait pas se fier. L’intention générale est celle d’une neutralisation méthodologique de Rousseau, C. Spector déclarant ne pas vouloir « départager le bon grain de l’ivraie, les interprétations les plus rigoureuses des plus déformantes », mais « restituer les prises de parti, les grilles de lecture, les orientations, les omissions voire les distorsions » des « polémiques contemporaines ancrées dans la réflexion sur l’autonomie » (p. 11-12). « [P]oste d’observation irremplaçable » (p. 12), le Rousseau de C. Spector se veut un spectateur impartial de la philosophie politique contemporaine : à partir des différents usages qui ont été faits de l’œuvre, on devrait pouvoir comprendre la signification des thèses sur l’autonomie défendues par les huit écoles de pensée considérées. Comme un prisme décompose la lumière blanche en ses composantes de couleur, Rousseau aurait la vertu herméneutique de décomposer les grandes lignes de chacune des positions envisagées en autant de nuances théoriques : ainsi, derrière l’unité apparente du marxisme, apparaîtraient des lignes contrastées et, dans certains cas, opposées (entre le matérialisme dialectique classique et celui de Louis Althusser, par exemple, auquel C. Spector consacre de très bonnes pages). L’image est forte, certes, mais pourquoi conférer à Rousseau l’exclusivité d’un tel statut ? N’est-ce pas, après tout, le propre des classiques d’aider à mieux comprendre leurs successeurs ? Il y aurait, toutefois, une singularité de Rousseau : sa position critique au sein des Lumières lui permettrait de révéler, mieux que les autres philosophes du XVIIIe siècle, le sens des thèses sur l’autonomie soutenues au XXe siècle. Ainsi Rousseau permettrait-il de « mettre à l’épreuve une nouvelle manière, méta-interprétative, d’opérer sur l’histoire de la philosophie » (p. 12). Dans quelle mesure, toutefois, cette fonction herméneutique accordée à Rousseau dans le cadre d’une approche renouvelée de l’histoire de la philosophie contemporaine est-elle justifiée ? Est-il légitime d’en faire l’opérateur d’une approche objective des positions philosophiques en conflit sur le sens advenu du projet des Lumières ?

3 Les qualités éminentes de ce livre rendent d’autant plus nécessaire de se demander si l’usage qui y est fait de Rousseau est aussi neutre que l’on veut bien nous le dire. Si ce postulat pose problème, c’est que l’auteur met son panorama des polémiques du XXe siècle au service d’une thèse en formation sur le sens véritable de l’autonomie. De fait, c’est le dernier prisme (« Le prisme féministe »), intégrant les apports de la théorie critique dans sa version habermassienne, qui est le plus proche de la position de C. Spector : « il s’agit de conjoindre autonomie et sollicitude, afin de ne pas avoir à les assigner différentiellement aux deux sexes ». C’est bien une thèse normative : « À l’autonomie comme idéal masculin, associé à l’injonction libérale à la performance, il faut préférer le moi en communauté (self in community) : le sujet ne se comprend légitimement qu’inséré dans un réseau de relations voué à favoriser le souci d’autrui et de la chose publique » (p. 271). Nous n’interrogerons pas cette thèse pour elle-même, mais le fait qu’elle nous soit présentée comme le résultat neutred’un travail d’histoire de la philosophie sur les usages de Rousseau. Cette prétention à la neutralité nous semble d’emblée contredite par la revendication de la prise en compte de ce que le genre fait à la pensée. La neutralité et le genre, c’est le moins que l’on puisse dire, ne font pas bon ménage.

4 Autrement dit : dans quelle mesure ce livre, par-delà la cartographie qu’il dessine, réussit-il à faire véritablement œuvre historienne, si tant est que l’histoire intellectuelle vise une certaine neutralité, au moins à titre d’idéal, dans l’exposé des thèses en présence ? L’engagement de l’auteur au service d’une thèse sur l’autonomie va à l’encontre, me semble-t-il, de sa prétention à l’objectivité. Si les débats intellectuels du siècle passé constituent assurément des objets pour l’historien, leur lecture au prisme de Rousseau contribue paradoxalement à les priver, en grande partie, de leur dimension d’historicité : que l’on ne s’attende pas à trouver dans les huit prismes qui composent l’ouvrage une histoire politique des débats intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle.

5 Le premier chapitre semblerait pourtant tout indiqué pour introduire une approche historique : à travers l’étude des usages que firent de Rousseau les marxistes français des années 1960 et 1970, puis les réformateurs (althussériens, notamment, mais aussi italiens) et, enfin, les marxistes analytiques – Gerald Cohen, un représentant éminent de ce courant, est absent – sont brillamment rappelées les grandes mutations idéologiques du marxisme depuis 1945, sans, curieusement, que leurs causes historiques soient à aucun moment évoquées. Comme son Rousseau, le Karl Marx de C. Spector est très clairement au-dessus de la mêlée : en dépit de la onzième thèse sur Ludwig Feuerbach, les marxistes du XXe siècle semblent n’avoir cessé d’interpréter le monde mais, à lire Au prisme de Rousseau, ils n’ont que peu contribué à le transformer.

6 La même remarque s’applique à la lecture qui est faite des thèses du camp adverse, celui des « libéraux antitotalitaires » (chap. 2) : on peut comprendre que ces derniers aient eu du mal à faire de Rousseau un héros positif, obsédés qu’ils étaient par un spectre de la Terreur que la guerre froide ne fit bien évidemment qu’amplifier, mais cette persévérance dans la critique possède aussi des causes historiques qu’il eût été intéressant d’analyser. C. Spector excelle à retracer la discussion de Rousseau par les libéraux, depuis Benjamin Constant jusqu’à John Chapman – ce dernier occupant une place à part, puisqu’il fait de Rousseau, contrairement à tous les autres, un libéral –, sans oublier bien sûr Isaiah Berlin. Mais, dans ce chapitre comme dans les autres, elle ne parvient pas à conférer à son propos une dimension historique. Ainsi, par exemple, l’analyse philosophique qu’elle propose de la distinction entre les deux libertés, négative et positive, est intéressante, mais rien n’est dit du contexte qui conduisit à en faire l’un des lieux communs de la pensée politique contemporaine. Rien non plus sur les évolutions du marxisme en fonction des transformations de l’URSS post-stalinienne, rien sur les causes historiques des craintes libérales face aux spectres de K. Marx, rien sur la manière dont la notion de totalitarisme orienta le débat entre marxistes et libéraux. Sans doute l’histoire de la philosophie, dans sa prétention à la neutralité, entretient-elle des relations problématiques avec l’histoire politique, mais, à tout le moins, le lecteur aurait apprécié de disposer d’une mise en contexte minimale des thèses exposées.

7 De fait, la méthode de l’ouvrage n’est pas une méthode historique : si le travail de Quentin Skinner est évoqué, c’est à propos de sa conception du républicanisme, alors que son contextualisme est écarté dès les premières pages de l’introduction. Cela pourrait se comprendre si l’approche skinnérienne exigeait de lire les auteurs du seul point de vue des luttes idéologiques de leur époque, mais pourquoi la rejeter dès lors que l’on fait de Rousseau un point de passage obligé des débats du XXe siècle ? Les usages de Rousseau ne se situent-ils pas dans un contexte d’interlocution mettant aux prises des intellectuels qui s’adressent les uns aux autres par livres et articles interposés ? La dimension stratégique de certains usages, clairement indiquée dans le livre, eût pu être plus simplement expliquée à partir d’enjeux historiquement situés. L’impression qui s’impose parfois est que, comme au théâtre, C. Spector joue le rôle de la souffleuse, chuchotant à l’oreille de ses auteurs-acteurs la « bonne » réplique, celle qui va dans le sens de la théorie de l’autonomie qu’elle entend défendre. Ainsi, dans leur débat avec John Rawls, les communautariens auraient-ils pu faire, nous est-il suggéré, un meilleur usage de Rousseau : « Pour autant, la critique du libéralisme a beaucoup à gagner des leçons de Rousseau » (p. 146). On peut être d’accord avec ce jugement et, néanmoins, éprouver une légère gêne en tant qu’historien des idées : est-il de bonne méthode historique de dire à Michael Sandel et à Michael Walzer, qui font un usage globalement négatif de Rousseau, qu’ils auraient pu – ou dû – en faire un usage globalement positif ? L’histoire de la philosophie penche ici clairement du côté de l’herméneutique : c’est parfaitement légitime, mais alors pourquoi recourir à l’emploi du terme « usage », excessivement neutre, dans un livre qui, lui, ne l’est pas ?

8 En dépit de l’utilisation récurrente du terme « usage » – dont la fonction est d’objectiver les débats contemporains autour de l’autonomie –, l’objet, la méthode et les enjeux du livre relèvent non de l’histoire, mais de la philosophie morale et politique. Rousseau est le nom d’un opérateur conceptuel qui sert à révéler – au sens photographique du terme – le sens philosophique de thèses politiques – avec des flashbacks pour éclairer les enjeux des débats les plus récents à partir de leurs « antécédents » (à propos d’un antécédent fameux, voir « Rousseau et la Terreur », p. 53-57). Ainsi, par exemple, le Rousseau des straussiens sert-il à faire apparaître les pathologies de la démocratie. Mais il sert aussi, on le comprend indirectement en lisant C. Spector, à démarquer ces auteurs d’un certain libéralisme progressiste : lire Rousseau avec les lunettes de Leo Strauss, Allan Bloom ou Pierre Manent permet de décrypter les effets, selon eux négatifs, d’une interprétation progressiste du projet d’autonomie des Lumières. Mais c’est aussi pour ces auteurs une manière de se démarquer des marxistes : en corrigeant la doctrine libérale de l’intérêt, les straussiens font d’une pierre deux coups, s’autorisant une critique de la bourgeoisie qui interdit le recours à la lutte des classes. Comme une boule de billard particulièrement bien lancée, Rousseau permet de renvoyer dans les coins les rawlsiens, variante universitaire du progressisme libéral, mais aussi les différentes obédiences marxistes et certaines variétés de féminisme.

9 La méthode adoptée par C. Spector entend montrer que de telles stratégies ne relèvent pas d’une histoire des idéologies, mais d’une philosophie de l’idée moderne d’autonomie. Il s’agit, somme toute, de départager les différentes écoles contemporaines issues des Lumières en fonction de leur réponse à une unique question : faut-il continuer à vouloir former des individus autonomes ? Précisons le sens de cette question : dans quelle mesure une telle ambition morale et politique est-elle compatible avec l’idée, cruciale dans le féminisme du care (ou de la sollicitude), que nous sommes aussi, fondamentalement, des êtres dépendants ? Si les disciples de L. Strauss considèrent que, « [c]omme désir de donner savoir et pouvoir au peuple, l’idéal d’autonomie des Lumières est une illusion » (p. 100), si J. Rawls et les égalitaristes libéraux, qui recueillent l’héritage progressiste du New liberalism britannique [1], trouvent chez Rousseau « l’amour de l’égalité » (p. 101), une féministe comme Martha Nussbaum voit dans la pitié rousseauiste une notion capable de repenser l’autonomie à partir de « la vulnérabilité partagée » (p. 258). Loin de la neutralité annoncée par son sous-titre, Au prisme de Rousseau présente de façon philosophiquement engagée la matière de la querelle des Lumières au XXe siècle. Ce livre est, à ce titre, une excellente propédeutique aux paradoxes contemporains de l’autonomie, une intervention nourrie d’histoire de la philosophie, mais d’une autre nature que cette dernière, dans un débat crucial pour la pensée morale et politique du XXIe siècle.


Date de mise en ligne : 13/03/2014