Michael Scott Christofferson, Les intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) trad. par A. Merlot, Marseille, Agone, [2004] 2009, 445 p.
Pages 282 à 283
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- PROCHASSON, Christophe,
- Prochasson, Christophe.
- Prochasson, C.
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- Prochasson, C.
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- PROCHASSON, Christophe,
1 Sur la couverture de cet ouvrage se déroule une liste de personnalités ayant illustré l’intelligentsia française des années 1968-1981. Quelques-unes sont curieusement suivies d’une croix mortuaire et ce lapsus éditorial n’est pas sans informer sur la signification, à peine dissimulée, d’un ouvrage qu’une fois lecture faite, on peut considérer sans mal comme un jeu de massacre. Car ce livre, pourtant issu d’une thèse, présente toutes les propriétés du genre pamphlétaire, avec ses qualités (un évident sens de la synthèse et de la formule, une vivacité du propos qui retient l’attention du lecteur) et ses défauts (le raccourci et parfois la caricature, l’économie extrême de l’argumentation qui, dans le détail, abrite parfois des contradictions).
2 La thèse du livre est tout entière dans son titre : en France, les « intellectuels antitotalitaires » post-soixante-huitards se sont taillé la part du lion médiatique et politique en agitant un thème défraîchi et d’ailleurs vain – le « totalitarisme » – dont ils usèrent contre l’Union de la Gauche. Selon l’auteur, ces clercs étaient à la traîne au regard de leurs confrères britanniques ou américains qui avaient épuisé depuis longtemps les charmes du concept. Ces derniers en avaient aussi éprouvé les limites, les instrumentations de la guerre froide en ayant provoqué la déligitimation intellectuelle. Mais, en France, la vie politique intérieure commanda cette découverte à retardement. Quand la fascination du communisme philo-soviétique commença à y épuiser ses effets dans le sillage du mouvement de Mai 1968, nombre d’intellectuels européens plongèrent dans la radicalité révolutionnaire et s’éloignèrent de la critique antitotalitaire de leurs aînés.
3 Les intellectuels ciblés par Michael Christofferson figurent surtout dans le périmètre un peu élargi de ceux qui firent la « deuxième gauche », dont il ne retient d’ailleurs que quelques héros comme Paul Thibaud, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon et F. Furet. La « nouvelle philosophie », réduite à deux ou trois ouvrages, La barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy et La cuisinière et le mangeur d’hommes ainsi que Les maîtres penseurs d’André Glucksmann, est également au cœur des développements. Une pré-histoire évoque le bouillon de culture du virus antitotalitaire autour de Claude Lefort et Cornelius Castoriadis. L’ensemble de l’ouvrage s’efforce de montrer que l’antitotalitarisme fut au centre du débat intellectuel à partir de la publication de L’archipel du Goulag et qu’il dévoya les intellectuels qui furent dès lors entraînés vers le libéralisme, voire la réaction.
4 La veine pamphlétaire s’appuie sur une histoire des idées très traditionnelle dont la documentation est issue de la lecture, au demeurant très pointilleuse, de corpus réduits : en grande partie Esprit et Le Nouvel Observateur, avec quelques coups de sonde dans des revues, quotidiens et périodiques contemporains. À quoi s’ajoutent évidemment les ouvrages étudiés de façon plus fouillée, comme dans le cas du chapitre consacré à F. Furet où l’on trouve d’excellentes analyses de certains écrits de l’historien et une vaste bibliographie secondaire, française et américaine, qui, malgré quelques lacunes (par exemple sur l’affaire Kravchenko, sur Augustin Cochin ou, plus généralement, sur l’histoire des clercs progressistes de la période, voire sur l’histoire du parti communiste), est impressionnante si on la compare à ce que l’on trouve dans certains ouvrages français laissant à l’écart tout un pan de la production anglo-américaine.
5 Cependant, non seulement l’auteur ne parvient pas à convaincre, mais il lui arrive même d’apporter des éléments d’information tendant à montrer tout à fait autre chose. Il ne fait aucun doute que les intellectuels auxquels ils s’intéressent principalement n’avaient guère de sympathie pour le communisme, dont ils étaient parfois issus comme dans le cas de F. Furet, et qu’ils voyaient d’un œil plutôt favorable toute entreprise politique ou intellectuelle visant à réduire l’emprise dont celui-ci disposait encore sur toute la gauche. Mais la plupart savaient aussi que le PCF des années 1970 n’était plus celui des années 1950 et que son déclin, amorcé dès les années 1960, était inéluctable. Le caractère dépassé du communisme fut d’ailleurs un grand thème de débat à gauche en ces années que M. Christofferson eût pu mettre au jour avec un peu plus de persévérance. La crainte de l’arrivée au pouvoir des communistes, surtout après les élections législatives de 1978, ne fut qu’un fantasme cultivé par les intellectuels de droite, voire par une toute petite frange des intellectuels de gauche étudiés par M. Christofferson.
6 Son histoire politique des intellectuels, dans la veine la plus classique du genre, notamment telle qu’elle se faisait dans les années 1980, souffre d’un inconvénient majeur : ne pas prendre au sérieux les œuvres ou réduire celles-ci au simple état d’armes politiques. Cette conception agonistique du débat intellectuel a, il est vrai, le mérite d’insérer les œuvres dans le temps court et de ne pas se satisfaire de la description des grandes orientations de la vie des idées en ne considérant que l’engendrement des concepts les uns par les autres sur la longue durée. M. Christofferson néglige cependant un ressort décisif de ce qu’il appelle, de façon beaucoup trop réductrice et univoque, l’« antitotalitarisme » : la chape de plomb marxiste et de tous ces dérivés qui pesaient sur les débats intellectuels français depuis l’après-guerre. On ne comprend rien à ce qui surgit dans les années 1970, et qui semble si condamnable aux yeux de M. Christofferson, si l’on ignore cette donnée fondamentale. Chez F. Furet, la découverte, avec tous ces excès et même un souci de provocation chic, des historiens « libéraux », voire contre-révolutionnaires, de la Révolution française fut une libération par rapport à la doxa « jacobino-marxiste ».
7 L’intellectualisme de l’auteur s’apprécie notamment dans sa démonstration visant à établir que L’archipel du Goulag ne révéla rien du tout. Il est d’ailleurs tout à fait exact que les propriétés criminelles du régime soviétique avaient été mises au jour depuis bien longtemps. Mais entre ce que l’on sait et ce dont on prend conscience, entre ce qui est dit et ce qui peut être entendu, il est des marges qui expliquent la manière de perpétuel recommencement qu’ont été les « révélations » successives du totalitarisme communiste. Il n’est d’ailleurs pas certain que cette histoire soit tout à fait achevée, les oublis ou les atténuations ouvrant droit à autant de nouveaux rappels à l’histoire. Si Alexandre Soljenitsyne ne dégagea aucune vérité positive nouvelle, il n’en fut pas moins un point de cristallisation, arrivant à point nommé, au beau milieu des années 1970, pour « révéler » ce que le plus grand nombre savait malgré les dénégations ou les occultations entretenues par la culture politique des communistes et de leurs alliés. Au lieu de s’en prendre à l’écrivain russe comme on s’en prend presque à un plagiaire, et à ses thuriféraires français comme à des manipulateurs, M. Christofforson aurait eu mieux à faire à nous rendre compte de ce phénomène qui ne toucha pas qu’une poignée de misérables intellectuels.
8 Si l’auteur avait été plus soigneux dans son histoire sociale des intellectuels, qu’il prétend pourtant mettre en œuvre, il aurait aussi dû s’arrêter davantage à l’analyse des controverses qu’il ne fait que relever, comme en passant. Il aurait été alors en mesure de mieux éclairer les positions des uns et des autres, les déplacements et les dynamiques. En adoptant un « principe de symétrie », au sens où l’entendent historiens et sociologues des controverses, et non une illusoire neutralité, il eût alors été en mesure de rendre compte des options et des itinéraires des clercs dont il retrace l’histoire idéologique. De même passe-t-il à côté de toute une série d’institutions dessinées en quelques phrases, comme le Comité international des mathématiciens, qui lui eussent permis de mieux pister les origines et les modalités de la critique du totalitarisme soviétique. Ainsi est-on curieux de connaître davantage la nature des relations entre dissidents de l’Est et intellectuels français, comme les pratiques qui les gouvernèrent. Mais M. Christofferson préfère s’en tenir au récit des idées.
9 Voilà pourquoi son ouvrage est si décevant au regard d’un sujet pourtant passionnant et décisif, comme le comprend M. Christofferson lui-même, pour approcher les profondes mutations de la gauche européenne dans la seconde moitié du siècle dernier. Mais pour mener à bien une telle entreprise, il eût fallu être moins juge acrimonieux que lucide observateur. Il eût aussi fallu avoir plus d’ambition intellectuelle que celle qui se déploie ici en ne présentant qu’une histoire finalement assez convenue de quelques milieux d’intellectuels de gauche dont l’auteur ne nous apprend pas grand-chose, au-delà de l’irritation que ces clercs suscitent chez lui, nostalgique qu’il est d’un temps où la gauche ne concevait la politique que sous les espèces de la guerre civile et ne professait que de la répugnance pour toute forme de libéralisme politique. On attendrait d’un historien plus de compréhension et moins de mélancolie.
Date de mise en ligne : 13/03/2014