Compte rendu

Robert Bonfil , History and Folklore in a Medieval Jewish Chronicle : The Family Chronicle of Ahima‘az ben Paltiel éd. par H. Tirosh-Samuelson et G. Veltri, Leyde/Boston, Brill, 2009, 402 p.

Page VIa

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  • Nahon, G.
(2012). Robert Bonfil , History and Folklore in a Medieval Jewish Chronicle : The Family Chronicle of Ahima‘az ben Paltiel éd. par H. Tirosh-Samuelson et G. Veltri, Leyde/Boston, Brill, 2009, 402 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(3), VIa-VIa. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-VIa?lang=fr.

  • Nahon, Gérard.
« Robert Bonfil , History and Folklore in a Medieval Jewish Chronicle : The Family Chronicle of Ahima‘az ben Paltiel éd. par H. Tirosh-Samuelson et G. Veltri, Leyde/Boston, Brill, 2009, 402 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, 2012. p.VIa-VIa. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-VIa?lang=fr.

  • NAHON, Gérard,
2012. Robert Bonfil , History and Folklore in a Medieval Jewish Chronicle : The Family Chronicle of Ahima‘az ben Paltiel éd. par H. Tirosh-Samuelson et G. Veltri, Leyde/Boston, Brill, 2009, 402 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/3 67e année, p.VIa-VIa. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-3-page-VIa?lang=fr.

Notes

  • [1]
    - Adolphe NEUBAUER, Medieval Jewish Chronicles and Chronological Notes, Oxford, Clarendon Press, vol. 2, 1895 ; Marcus SALZMAN, The Chronicle of Ahima‘az, New York, Columbia University Press, 1924 ; Benjamin KLAR, The Chronicle of Ahima‘az : Book of Genealogies, Jérusalem, Tarshish Books, 1944 et 1974 ; Cesare COLAFEMMINA, Sefer Yuhasin-Libro delle discendenze : Vicende de una famiglia ebraica de Oria nel secoli IX-XI, Bari, Cassano delle Murge, Messagi, 2001.
  • [2]
    - Un classique de la religion populaire juive du Moyen Âge, dont il existe une version française : JEHUDAH BEN CHEMOUEL LE HASSID, Le guide des hassidim, trad. par le rabbin E. Gourévitch, Paris, Éd. du Cerf, 1988.

1 La Megillat-Ahima‘az, le Rouleau d’Ahima‘az, chronique hébraïque composée à Capoue en Italie méridionale, en 1054, par Ahima‘az ben Paltiel d’Oria, glorifie, en prose rimée, deux siècles de généalogie d’une famille distinguée fondée par Amitai et son fils Shephatiah, une famille qu’illustrèrent des dirigeants communautaires, des courtisans ainsi que des poètes liturgiques en Italie et en Afrique du Nord (tableau généalogique p. 86). L’unique manuscrit fut découvert en 1895 dans la bibliothèque de la cathédrale de Tolède par Adolf Neubauer qui en donna une première édition en 1895, suivie par celles de Marcus Salzman, de Benjamin Klar, et plus récemment de Cesare Colafemmina  [1]. Plus qu’une curiosité, la Megillat-Ahima‘az apparaît comme une production résolument atypique dans une littérature vouée à la codification légale, au commentaire de la Bible et du Talmud, aux consultations rabbiniques, à la grammaire, à la poésie liturgique, à la philosophie. Tout au plus, estimaient ses premiers éditeurs, pouvait-on dégager d’un enchevêtrement de parcours familiaux un tantinet mythiques un kernel of truth. Pour autant, cette chronique constitue un rare témoignage sur le judaïsme de l’Italie méridionale du Haut Moyen Âge dont ne subsistent guère de vestiges matériels, hors les synagogues d’Ostie et de Bova Marina. Les incursions du chroniqueur à l’intérieur de synagogues où siège le tribunal communautaire revêtent, pour l’historien, une valeur exceptionnelle.

2 L’approche de Robert Bonfil va dans une direction aussi novatrice qu’originale. Il envisage la Megillat-Ahima‘az dans son univers géographique, le bassin méditerranéen étendu jusqu’à Byzance, puisque ses personnages se meuvent aussi bien entre l’Italie méridionale, l’Afrique du Nord, la Terre sainte et l’Empire romain d’Orient. Sur le territoire où naquit la chronique se côtoient et se succèdent les pouvoirs byzantin, lombard, sarrasin, normand avec leurs populations, leurs espaces propres et communs, leur vie sociale, leurs représentations mentales, leurs auteurs – latins ou grecs principalement. L’enquête dépasse, par nécessité, les bornes d’une famille – si distinguée soit-elle – à l’intérieur d’un faisceau de communautés juives encore mal documentées, pour atteindre le monde byzantin dans ses expressions dynastiques, politiques, architecturales – l’église Sainte-Sophie, édifiée à Bénévent en 762, a valeur de paradigme –, picturales et littéraires. L’onomastique féminine juive illustre cet aspect social s’ouvrant aux noms grecs comme Cassia ou Evdokia. Affectés par les mêmes événements, les mêmes représentations mentales, juifs et chrétiens réagissent les uns et les autres en fonction de leurs spécificités.

3 La méthode comparative mise en œuvre rattache la Megillat-Ahima‘az à un genre cultivé en milieu chrétien dans la Chronique du monastère du Mont Cassin de Pierre le Diacre, ou La vie de l’évêque Meinwerk de Paderborn, ou encore le Livre des Cérémonies de Constantin. Elle donne à voir, par ses descriptions et ses planches, les lieux et les églises, l’empereur de Byzance et ses proches, les bas-reliefs sculptés, les sépultures juives avec leurs imposantes épitaphes hébraïques. Ceci postule une immense et profonde connaissance du Haut Moyen Âge chrétien autant que juif. Car enfin, consciemment ou non, Ahima‘az se sert de l’outillage mental de ses contemporains tout en s’adressant à un lectorat potentiel, celui de ses proches comme celui de communautés juives byzantines. Il emprunte pourtant, jusqu’à un certain point, un style propre au milieu arabe de Bagdad. L’enquête se poursuit par-delà le temps de la composition de la chronique et des deux siècles antérieurs qu’elle est censée couvrir. R. Bonfil, en effet, repère des protagonistes de cette chronique jusque dans les écrits des piétistes rhénans des XIIe et XIIIe siècles et, singulièrement, du Sefer Hassidim, le Livre des Dévotieux  [2], dévoilant une tradition plus que littéraire entre des milieux fort différents dans leur inscription géographique et leur sensibilité religieuse.

4 Le moment crucial et déterminant de la Megillat-Ahima‘az survient avec la prise d’Oria par les Sarrasins, en 925, et l’émigration subséquente des familles juives qui y vivaient depuis des siècles. L’événement, et d’autres moins tragiques, ont droit à des exposés in extenso dont se dispensent habituellement les pures généalogies. Passablement complexes, ces séquences d’histoire familiale sont ventilées en trois cycles principaux d’égale longueur – Aharon, Paltiel ben Hananel, Shephatiah –, chacun d’entre eux se trouvant entrecoupé de morceaux anecdotiques – comme celui du paysan Silano à Venosa inséré dans le premier –, voire de selihot, des poésies liturgiques, car ces personnages se veulent des paytanim, des poètes sacrés.

5 Bien que la population juive de ces temps mène une existence principalement rurale, elle compte des personnages en vue à la cour des princes. Paltiel reçoit ainsi un ambassadeur de Byzance à la cour de l’émir al-Muiz, le fondateur du califat fatimide (Abu Ja’afar Ahmad ibn ‘Ubayd ?). Shephatiah fraye avec les empereurs Basile Ier et Léon VI : il exorcise la fille de l’empereur en proie à un démon, soutient une disputatio théologique avec le souverain et se charge d’un message du prince d’Oria pour Sawdan, émir de Bari.

6 À cet égard on retiendra la connaissance, les représentations, que juifs comme chrétiens de l’Italie méridionale possédaient alors de l’Empire : des images de majesté, des postures liturgiques, voire théâtrales, une sacralisation de la famille comme celle de Basile se faisant peindre entouré de la sienne, une exaltation des lignages dont se ressent au plus haut point la Megillat-Ahima‘az.

7 À travers la chronique et dans la longue durée, on perçoit des changements. Ainsi le pouvoir au sein de la communauté juive passe-t-il de l’archisynagogae, « chef de la synagogue » révélé par les inscriptions synagogales, au recteur de la yeshiva, l’académie rabbinique, soit du dirigeant laïc au maître de la Loi. La Loi elle-même émane non plus de l’Orient, mais de l’Italie, selon l’adage consigné en France au XIIe siècle par Jacob ben Meir dit Rabbenu Tam : « La Tora[h] sort de Bari et la parole du Seigneur d’Otrante. » Le passage, amorcé au Ve siècle, du latin et du grec à l’hébreu sur des inscriptions funéraires juives se révèle être un processus accompli au début du IXe siècle, concrétisant une expression certaine de la renaissance de l’hébreu. La supputation du temps en Europe change aussi entre le IXe et le XIIe siècle : le comput de la destruction du Temple par lequel les juifs dataient documents et événements cède désormais la place à l’ère de la création du monde. Demeure pourtant vivace l’attachement à la Terre sainte, concrétisé par le pèlerinage et par le soutien financier consenti aux communautés qui s’y maintiennent.

8 Par-delà la perspective d’une amplitude inégalée qu’ouvre le livre de R. Bonfil sur ce monde physique, politique et mental avec ses structures, ses magies, ses incursions dans le domaine des morts, il propose aussi une réponse au problème majeur de la translatio scientiæ vers le judaïsme européen, formulant l’hypothèse suivante : « L’objet du cycle des histoires d’Aron était de légitimer la substitution de l’autorité des sages babyloniens à celle des sages palestiniens » (p. 169-170). La lente avancée du Talmud de Babylone parmi des communautés jusque-là façonnées par la coutume palestinienne, par le Talmud de Jérusalem, introduit et impose des pratiques autres, une étude neuve, le triomphe définitif du Talmud babylonien en Occident surtout, prélude à une « Renaissance du XIIe siècle » dans les milieux d’Israël.

9 La chronique hébraïque bénéficie d’une excellente édition vocalisée – établie avec le concours d’Alick Isaacs et de Yohai Goell –, pourvue de notes d’une richesse et d’une érudition confondantes, attentives à capter les résonances des mots dans et hors de leur contexte, intégrant, nuançant, discutant, critiquant, complétant avec bonheur le labeur des précédents éditeurs savants et d’une traduction anglaise neuve en regard de l’hébreu, qui restitue autant que faire se peut la rythmique biblique de l’original. L’enrichissent une très importante bibliographie, un index réunissant concepts, lieux, personnes, et un encart iconographique et cartographique aussi clair qu’esthétique de vingt-neuf planches.

10 Grâce à cette Megillat-Ahima‘az – que l’éditeur considère plus comme un midrash que comme une simple chronique – savamment revisitée et pourvue d’éclairages imprévus et multiples, nous disposons de la vision globale d’un monde perdu, encore mal connu et mal perçu, renfloué au terme d’une plongée fascinante, appuyée sur une prodigieuse érudition, dans les vies, les mentalités juives et chrétiennes médiévales, avec leurs concordances et leurs discordances. Un modèle d’histoire totale.

11 GÉRARD NAHON


Date de mise en ligne : 26/09/2012