Capucine Nemo-Pekelman , Rome et ses citoyens juifs (IVe-Ve siècles) Genève/Paris, Slatkine/Honoré Champion, 2010, 319 p.
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- BASDEVANT-GAUDEMET, Brigitte,
- Basdevant-Gaudemet, Brigitte.
- Basdevant-Gaudemet, B.
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Notes
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[1]
- Code Théodosien, éd. par R. Delmaire et F. Richard, Paris, Éditions du Cerf, vol. I, 2005, vol. II, 2009.
1 Capucine Nemo-Pekelman publie sa thèse de droit romain relative au statut juridique des juifs au Bas-Empire. La recherche s’inscrit dans les nombreux travaux des romanistes étudiant la législation applicable, dans l’Empire, au paganisme, au christianisme, au judaïsme. Signalons notamment les publications de Jean Gaudemet ou la traduction et les commentaires du Code Théodosien réalisés sous la direction de Robert Delmaire et de François Richard, le livre XVI paru en 2005, les autres livres en 2009 [1]. En ce qui concerne le judaïsme, Joseph Mélèze Modrzejewski a tout récemment donné, en plusieurs volumes, des synthèses et des sommes de ses publications, dont, en 2011, Un peuple de philosophes. Aux origines de la condition juive ; juriste mais aussi papyrologue, J. Mélèze Modrzejewski s’attache à la condition des juifs d’Égypte telle qu’elle ressort des papyrus, mais essentiellement avant la période retenue par C. Nemo-Pekelman. De plus, si J. Mélèze Modrzejewski insiste sur le fait que l’antisémitisme de tous les temps a des antécédents dans l’histoire de l’Antiquité, et plus particulièrement dans l’Égypte grecque et romaine, C. Nemo-Pekelman démontre que la législation impériale des empereurs chrétiens n’est pas un antécédent notable car elle ne relève pas d’une volonté délibérée d’éradiquer le judaïsme ; les deux constatations ne sont cependant pas contradictoires.
2 La thèse repose avant tout sur une magnifique étude de la législation impériale témoignant des hautes qualités de juriste de l’auteur. Celle-ci s’appuie naturellement sur la masse considérable des constitutions impériales relatives aux questions religieuses recueillies au Code Théodosien en 438. Centrant sa recherche sur l’Occident, elle poursuit ses investigations dans les sources juridiques essentielles qui y circulent à la fin du Ve siècle, et prolonge utilement son enquête sur la production du VIe siècle (prolongement intéressant qui aurait mérité d’être précisé dans le titre même de l’ouvrage) : bréviaire d’Alaric, ordonnances des rois francs, mais aussi canons des conciles gaulois et mérovingiens. À côté de la législation séculière des princes, elle prend donc aussi en considération – et avec raison – la législation conciliaire, normes canoniques formulées par les évêques au nom d’une Église en plein essor et soucieuse de poursuivre son extension.
3 Le droit romain des IVe et Ve siècles a-t-il été systématiquement favorable à l’Église chrétienne, reconnue en 313 et promue au rang de religion officielle en 380 ? A-t-il, parallèlement, correspondu à une politique d’ensemble qui se voulait défavorable aux autres cultes, paganisme et judaïsme essentiellement ? Nombre d’historiens l’ont pensé. Hannah Arendt estime que l’antisémitisme a ses origines dans l’Empire romain. Dans le même courant, Jean Juster soutient que le droit romain accorde une condition spécifique aux juifs, un droit exorbitant du droit commun, parfois protecteur, mais surtout « à part ». Ces études ont souvent mis l’accent sur les auteurs ecclésiastiques de l’époque qui louaient l’adhésion du prince à la nouvelle religion, et les chercheurs en ont déduit que des considérations d’ordre théologique avaient poussé l’empereur à une politique globale d’opposition aux juifs, afin de favoriser les chrétiens.
4 C. Nemo-Pekelman s’éloigne de ces conceptions. S’inscrivant davantage dans la ligne des écrits de Lucio De Giovanni, et plus récemment de R. Delmaire, elle montre que la législation relative aux juifs, tout à la fois protectrice et défavorable, est justifiée par divers motifs politiques, beaucoup plus que théologiques. Si l’empereur accorde le privilège d’immunité curiale aux juifs, c’est afin de s’allier ces populations. Quant au privilège de juridiction dont ils bénéficient, il est la transposition de l’audientia episcopalis pour le « clergé » juif. Ces mesures favorables n’ont nullement empêché la promulgation d’autres constitutions impériales, à la même époque, édictant de sévères brimades à leur égard, confiscations de biens et destructions de synagogues. Les oscillations de la politique impériale, telle la « valse-hésitation » de Théodose II, s’expliquent le plus souvent par le désir de paix, objectif essentiel de l’empereur. L’octroi de privilèges voisine avec des constitutions qui, dès Constantin, attribuent au judaïsme les qualificatifs les plus odieux : secte funeste, impie, ou encore sacrilège, termes que le législateur romain du Bas-Empire emprunte sans doute aux auteurs chrétiens. Avec Constantin, la conversion au judaïsme devient un crimen publicum, sévérité qui n’existait pas durant le Haut-Empire. Les décisions impériales se durcissent à partir de l’édit de Thessalonique. De même, si les juifs sont assez peu nombreux aux postes clefs de la haute administration, ou parmi les clarissimes, avant même que les lois leur interdisent l’accès aux fonctions publiques, c’est parce que l’aristocratie ne souhaite pas leur faire bon accueil dans ces charges. Les mesures contre les juifs atteignent l’élite des juifs et visent à protéger les chrétiens qui se réservaient les hautes fonctions. Le citoyen juif ordinaire n’est pas touché par ces dispositions qui ne portent atteinte ni à son patrimoine ni à la composition de sa famille. Là encore, les constitutions impériales sont des réponses à des cas précis et ne mettent guère en place un dispositif général.
5 C. Nemo-Pekelman avance d’intéressantes explications sur les motifs de la législation défavorable aux juifs. Elle confronte la législation impériale aux dispositions conciliaires ainsi qu’aux écrits des auteurs ecclésiastiques, et fait l’hypothèse que les chrétiens seraient intervenus auprès de l’empereur pour l’inciter à la répression. L’approche est éclairante et constitue l’un des apports essentiels de la thèse. Lors du passage de l’Empire romain aux royaumes barbares d’Occident, le clergé chrétien, puissant dans ces royaumes, s’appuie sur la législation romaine et l’amplifie afin de reléguer les juifs dans une condition très inférieure. Il est utile que l’auteur ait poursuivi son étude par l’analyse du « legs de la législa tion impériale en Gaule et dans la péninsule italique aux VIe et VIIe siècles » (chap. V). Ce prolongement donne son sens à la « thèse », démontrant le rôle de l’Église chrétienne dans la condition finalement réservée aux juifs. Alors que le pouvoir impérial ne proclamait pas de principes généraux et se contentait de mesures ponctuelles et limitées, les conciles mérovingiens s’inspirent du droit romain mais en durcissent le contenu.
6 Rédigé dans un style d’une grande clarté et de lecture agréable, ce beau volume se termine par une riche bibliographie et d’utiles index : sources, matières, noms de personnes et de lieux. Fournissant des analyses d’une précision juridique exemplaire, il constitue un apport considérable aux recherches actuelles sur les questions religieuses dans l’Antiquité tardive.
7 BRIGITTE BASDEVANT-GAUDEMET
Date de mise en ligne : 26/09/2012