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Article de revue

Les modifications de la technique

Autour des travaux de F. Richard et de A. M. Nicolò

Pages 559 à 566

Citer cet article


  • Lucarelli, D.
(2012). Les modifications de la technique Autour des travaux de F. Richard et de A. M. Nicolò. Adolescence, T. 30 n°3(3), 559-566. https://doi.org/10.3917/ado.081.0559.

  • Lucarelli, Daniela.
« Les modifications de la technique : Autour des travaux de F. Richard et de A. M. Nicolò ». Adolescence, 2012/3 T. 30 n°3, 2012. p.559-566. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2012-3-page-559?lang=fr.

  • LUCARELLI, Daniela,
2012. Les modifications de la technique Autour des travaux de F. Richard et de A. M. Nicolò. Adolescence, 2012/3 T. 30 n°3, p.559-566. DOI : 10.3917/ado.081.0559. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2012-3-page-559?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.081.0559


Notes

  • [*]
    Communication au colloque « Le travail clinique avec les adolescents : les modifications de la technique » organisé par Anna Maria Nicolò, les 19-20 novembre 2011 à Rome. Traduction : Françoise Pineau.
  • [1]
    Gutton, 2000, p. 231
  • [2]
    M’Uzan de, 1994, pp. 21-22.

1Parmi tous les travaux présentés et à partir de leur discussion, émerge une pluralité de points de vue quant à ce que l’on entend par travail psychanalytique avec l’adolescent. Nous avons vu comment la cure avec les adolescents, en particulier les cas lourds, a la particularité de bousculer nos références qui semblent parfois ne plus pouvoir s’appuyer sur une connaissance théorique partagée, et qui nous poussent donc, à chercher de nouvelles solutions techniques, à repenser nos modèles théoriques de référence ou à les remettre en jeu grâce à de nouvelles constructions.

2« Penser la psychanalyse de l’adolescent fait penser la psychanalyse », écrit F. Richard (2010) dans l’un de ses récents travaux, et il semble que les débats de ces journées le confirment complètement. Si la pensée psychanalytique a la prérogative de s’interroger sans cesse sur son propre mode opératoire, la cure des adolescents, en particulier, soulève toujours de grandes interrogations. Est-ce que l’extension de la psychanalyse aux adolescents, qui requiert des modifications des paramètres techniques, implique la transformation du modèle théorico-clinique ? Est-ce que l’on peut reconnaître une spécificité à la psychanalyse des adolescents ? Ou encore, est-il possible de parler de psychanalyse de l’adolescence ou faudrait-il plutôt parler de psychothérapie analytique ?

3La richesse des débats concernant le « traitement » des adolescents au cours des quarante dernières années, témoigne en faveur non seulement de l’existence de la psychanalyse de l’adolescent, mais aussi de sa vitalité. Les adolescents qui demandent un soin ont augmenté en nombre, les connaissances autour des pathologies et du fonctionnement à l’adolescence se sont considérablement développées, et s’y est ajouté le fait que le processus d’adolescence est désormais compris comme un agent organisateur de notre fonctionnement mental général. Le travail avec les adolescents a en effet appris à la psychanalyse à mieux travailler avec les adultes. La rencontre avec les adolescents d’aujourd’hui nous ouvre à la complexité des pathologies adultes de l’époque contemporaine, comme le dit F. Richard (2007).

4Dans un récent volume collectif d’auteurs français (André, Chabert, 2010), qui inclut un article de F. Richard et qui comporte, dans l’édition italienne, une introduction de A. M. Nicolò, ont été recueillies des interventions influentes en ce qui concerne une autre interrogation, elle aussi fondamentale, qui est celle de l’existence même de la psychanalyse de l’adolescence. Ce qui témoigne de la vivacité du débat autour de la pratique avec les adolescents, mais aussi d’aspects plus généraux qui émergent avec toujours plus de questions nouvelles auxquelles la psychanalyse contemporaine cherche à répondre. Questions autour de la conception de la formation notamment : Y a-t-il une formation spécifique pour traiter des patients aux différentes phases de leur développement ? Ou bien une formation analytique est-elle suffisante pour traiter aussi bien des enfants que des adolescents, sans pour autant maîtriser la spécificité de leur fonctionnement mental ?

5Ces interrogations semblent pouvoir s’accomoder si l’on prend acte des diverses visions de l’analyse qui peuvent se situer entre deux polarités représentées : d’un côté, l’analyse comme un processus lié à la conflictualité intrapsychique reconstruite à partir de l’histoire infantile et qui se sert de l’analyse et de l’interprétation du transfert ; de l’autre, l’analyse qui tient compte des aspects transférentiels, mais aussi non transférentiels, et considère significativement le niveau non verbal de la relation, donne de l’importance à la personne de l’analyste.

6Dans son travail intéressant et attentif, F. Richard nous invite à réfléchir sur les pathologies actuelles du monde contemporain, justement à partir des adolescents. En redéfinissant le concept de « cas limites » qu’il propose plutôt de considérer comme des « cadres cliniques mixtes » à ranger entre la névrose bien structurée et les « vrais » cas limites, situations qu’il nomme « pathologies en extériorité », F. Richard souligne comment celles-ci se sont présentées d’abord comme des troubles spécifiques de l’adolescence, pour imprégner aujourd’hui la société tout entière, plongée dans le malaise de la culture. L’intériorité psychique n’est pas reconnue puisqu’elle est expulsée dans la réalité externe, et l’auteur indique comment, à partir de l’inachèvement du processus adolescent, peut dériver un stade limite chez l’adulte.

7Une interrogation peut naître me semble-t-il, quant à ces différences – et, le cas échéant, lesquelles ? – entre les pathologies en extériorité de l’adolescence et le cas limite chez l’adulte. S’il existe une spécificité dans la pathologie adolescente, nous nous devons donc de nous interroger sur les diverses précautions techniques à adopter dans la cure.

8Un autre point qui me paraît intéressant est le suivant : selon F. Richard, les adolescents auraient changé d’un point de vue phénoménologique, mais non structurel. À cet égard, je me demande si les changements tellement significatifs dans le fonctionnement des adultes d’aujourd’hui, et le malaise dans la culture dans lequel nous sommes tous plongés, ne créent pas une nouvelle manière de nous représenter les enfants, avec des attentes différentes à leur égard, se traduisant par une autonomie à la fois très grande et très mince (je pense aux téléphones portables utilisés dès l’enfance qui empêchent l’expérience de solitude, au social network qui les maintient toujours en contact avec tous). On peut dès lors effectivement s’interroger sur de possibles changements structurels.

9Quant à l’affirmation de F. Richard selon laquelle les changements sont advenus dans l’optique des analystes, et pas seulement chez les adolescents, cela ne fait à mon sens aucun doute. Nous en avons parlé longuement et nous nous sommes mis d’accord pour reconnaître qu’il y a eu de grands changements dans la culture psychanalytique : des positions qui, dans le passé, étaient inacceptables, sont aujourd’hui admises. Cela veut-il dire que le statut de la psychanalyse est en train de se perdre de vue ?

10F. Richard (2010) remarque ainsi que l’angoisse œdipienne, même masquée, doit être comprise et interprétée sous peine d’abandonner l’adolescent à des conflits intrapsychiques qui le submergent. Il use d’un terme fort, « criminel », pour qualifier tout renoncement à repérer les conflits pulsionnels et topiques internes du patient : « Les pathologies du lien ne se substituent pas, dit-il, au noyau sexuel incestueux œdipien mais en représentent une forme régressive et une négation. » F. Richard rappelle l’importance de la fonction tierce de l’interprétation. Dans l’un de ses précédents articles il disait : « Surprendre avec une interprétation profonde ou avec une construction explicative développée, en rupture avec l’échange du dialogue narratif qui accompagne en miroir l’élaboration du patient, fait apparaître cette fonction comme telle : le circuit sans fin de la communication mère-enfant, s’ouvre, ainsi, à un autre registre » (Richard, 2007).

11Même si nous nous accordons sur la valeur de la fonction tierce de l’interprétation, que faire dans ces situations où la pathologie narcissique joue un rôle central, avec la présence de traumas prégénitaux que l’activité de déliaison du moment rend impossible à intégrer dans une problématique œdipienne ? L’interprétation peut aider à créer un espace tiers mais, comme le dit A. M. Nicolò, ne fait-elle pas courir le risque d’augmenter la tendance à l’acting, en provocant une tension insoutenable ? Le « face à face » réussit-il toujours à être un « côte à côte » ?

12La discussion semblait hier converger sur l’importance du moment, et sur la capacité du patient à accueillir une interprétation déterminée. Aussi V. Bonaminio a-t-il pris une position nette face au problème, parlant d’« omission d’actes d’enregistrement » dans le cas d’une interprétation manquée. F. Richard revendique la nécessité de l’interprétation des conflits pulsionnels, hormis dans certaines situations – phase précoce de la cure, niveaux de fonctionnement prégénitaux – où les patients ne sont pas en mesure de les accueillir. Il repère un autre changement chez les psychanalystes, qui est l’utilisation moindre de la dialectique entre pôle narcissique et objectal. Nous devons prendre position sur le pôle objectal, dit-il, le soutenir discrètement chaque fois que nous décidons d’interpréter, car ne pas le faire équivaudrait à se faire complice d’une problématique incestueuse ou fusionnelle. Autrement dit, nous devons changer sans nous « dessaisir » pour autant de nos théories et de notre technique. Je comprends ce rappel, mais que faire, comment traiter tous les aspects désastreux et destructurants que l’adolescent porte en soi et qui renvoient, pour le dire avec R. Cahn, au-delà des névroses infantiles, à des problématiques narcissiques qui rendent tellement difficile l’introjection pulsionnelle ?

13F. Richard a une position franche quant à l’interprétation des conflits pulsionnels et à sa fonction qui marque la différence. En revanche, il reste prudent quant aux modifications de la technique, tout en soulignant l’importance de l’implication subjective de l’analyste, de l’asymétrie de la communication et de la fonction identificatoire de l’interprétation. Il nous rappelle aussi l’importance de la sensibilité, du « tact » de l’analyste selon S. Ferenczi, de sa capacité d’implication et de présence, au-delà de l’exploration du contre-transfert.

14A. M. Nicolò nous propose sa vision claire et exhaustive du travail avec l’adolescent, et met en évidence l’importance de la spécificité des objectifs qui le différencient du travail avec les adultes. Les problématiques adolescentes sont la reprise du développement, l’intégration du corps sexué, le dépassement de la toute-puissance et de la dépression qui se rattache au deuil de l’enfance, à l’angoisse de castration et d’anéantissement. A. M. Nicolò met l’accent de façon répétée sur la spécificité du fonctionnement mental de cet âge, plutôt que sur des interventions centrées sur les défenses et carences typiques de l’adulte. Le diagnostic est en outre important pour poursuivre un travail attentif, mais il doit s’agir d’un diagnostic évolutif, tenant compte des capacités d’avancement et de transformation, de mobilité et de souplesse du patient, au-delà des tendances au morcellement et à la confusion. Cet aspect me semble important, et je pense à tout le travail préliminaire parfois nécessaire pour créer les conditions favorables à l’engagement d’un travail thérapeutique.

15Pour A. M. Nicolò (2007), le principal instrument de la cure est le maintien du lien thérapeutique : c’est à cette fin que des modifications du cadre analytique classique peuvent être rendues nécessaires, comme peut l’être le recours au « management » winnicottien, dans la gestion complexe de la situation thérapeutique. À cet égard, que l’on se souvienne de l’indispensable travail avec la famille, ou avec le couple des parents, pour intégrer l’intrapsychique et l’interpersonnel et permettre la résolution des identifications aliénantes ou abusives. Une attention particulière est également portée au niveau intergénérationnel et transgénérationnel.

16A. M. Nicolò souligne l’importance de la construction du setting dans la première phase du travail, en tant qu’il représente une limite, mais aussi un lieu mental à travers lequel mener un processus de distinction entre interne et externe : il permet la découverte du Soi comme lieu frontière avec l’autre, qu’il soit externe ou interne. Quant aux interprétations, tout en en reconnaissant leur importance, A. M. Nicolò met en garde contre celles qui ne trouvent pas de place au niveau mental et transférentiel, qui suscitent chez l’adolescent un élan vers un passé dont il peine encore à s’éloigner, ou qui ne tiennent pas compte de ses difficultés de symbolisation et risquent d’augmenter la tendance à l’acting ou au contraire les vécus de passivité. A. M. Nicolò pense que, dans le travail analytique avec les adolescents, l’analyste se trouve dans un conflit entre un discours non interprétatif pouvant devenir collusif, et une interprétation qui risque d’être intrusive. Citant D. W. Winnicott (1955), elle recommande de « ne pas aller au-delà de ce que permet la confiance du transfert ».

17L’analyste bouge, dit-elle, dans le sens où il valorise et favorise tout ce qui, à l’intérieur du matériel apporté, va dans le sens de la créativité, de l’imagination, de l’instauration d’une aire intermédiaire. À cet égard, il me vient à l’esprit le matériel « concret » que les adolescents apportent parfois en séance : livres, photographies, musique, jeux vidéo ou animaux, qui acquièrent une valeur signifiante. L’accueil et le partage de ces objets au cours d’une séance peuvent aussi assumer le sens d’une action interprétative. La fonction analytique repose sur une activation de la créativité du patient à partir de cette inconnue que la relation met en évidence comme une possibilité évolutive. A. M. Nicolò donne beaucoup de valeur à la dimension de processus dans le traitement et signale aussi l’importance de la transformation des instruments analytiques au long de la cure. Elle considère par exemple utile, dans la première phase du traitement, d’aider le patient à se sentir partenaire actif et impliqué.

18Le processus analytique avec l’adolescent doit valoriser les modalités non verbales des interventions, le climat des séances, l’atmosphère émotive, la capacité de l’analyste d’utiliser des métaphores et de raconter, comme l’illustre le cas clinique où l’analyste se sert de l’imagination et de l’insight, ou des émotions propres au patient. Il utilise les instruments qui peuvent favoriser la création d’un espace représentatif et aider à la constitution d’une confiance dans la relation. La position d’A. M. Nicolò me semble renvoyer aussi à celle de Ph. Gutton : « Nous lui offrons nos paroles pour qu’il arrive à dire » [1]. La personne de l’analyste et son positionnement face à ces processus deviennent ainsi l’élément discriminant. Tout comme sa capacité d’élaborer sa propre adolescence et d’endosser le rôle d’objet nouveau, qui peut être source d’identifications structurantes dans la mesure où il permet de faire l’expérience d’une réponse neuve de l’objet en prise à la répétition du trauma et du conflit.

19Je voudrais enfin rappeler l’attention qu’A. M. Nicolò porte au travail psychique du couple analytique, en faisant référence à l’imaginaire inconscient partagé proposé par W. et M. Baranger ou à la chimère de M. de M’Uzan, à savoir : « une espèce d’organisme nouveau entre eux, un monstre avec ses nouvelles modalités de fonctionnement qui se manifeste à travers un cortège d’images banales ou étranges chez l’analyste et l’analysant » [2]. Une narration partagée peut pousser à une construction/reconstruction de l’histoire et, comme dans le cas de Matteo, favoriser un processus d’historicisation et d’appropriation de soi, dans une forme nouvelle, à travers un nouveau lien, l’histoire de la représentation de soi, de son identité et des interrelations du sujet avec l’autre.

20Dans les travaux présentés, la richesse de l’argumentation a permis de complexifier notre vision de la cure analytique avec les adolescents, à travers des modalités de travail privilégiant des aspects différents. Écouter les différences de point de vue est particulièrement stimulant, preuve que le débat sur l’adolescence est vivace et que de nombreux questionnements peuvent encore advenir. Les diverses perspectives ne s’excluent pas et peuvent même s’intégrer, en mettant en lumière des aspects polymorphes d’une même complexité. Elles témoignent de la créativité du travail analytique et de ses multiples conceptualisations. S’appuyer sur des optiques différentes peut, en fait, constituer un processus intégratif qui refonde continuellement la technique psychanalytique à la lumière de l’expérience, la mobilise et la transforme dans la continuelle redécouverte de ses fondements propres.

Bibliographie

  • andré j., chabert c. (2010). Esiste la Psicoanalisi dell’adolescenza ? Milano : Franco Angeli.
  • gutton ph. (2000). Psychothérapie et adolescence. Paris : PUF.
  • m’uzan m. de (1994). La bouche de l’inconscient. Paris : Gallimard.
  • nicolò a. m. (2007). I transfert in adolescenza. In : A. M. Nicolò (a cura di), Attualità del transfert. Milano : Franco Angeli.
  • richard f. (2007). La rencontre avec l’adolescent en cure d’adulte dans la clinique psychanalytique contemporaine. Adolescence, 25 : 917-933.
  • richard f. (2010). Quello che l’incontro con l’adolescente insegna all’analista. In : J. André, C. Chabert, Esiste la Psicoanalisi dell’adolescenza ? Milano : Franco Angeli, pp. 45-70.
  • winnicott d. w. (1955). Interpretazione in psicoanalisi. In : C. Winnicott, R. Shepherd, M. Davis (a cura di), Esplorazioni psicoanalitiche. Milano : Cortina, 1968.

Mots-clés éditeurs : cadre clinique, cadre théorique, cure d'adolescents, évolution des pratiques

Date de mise en ligne : 13/11/2012

https://doi.org/10.3917/ado.081.0559