Un domicile pour la chimère ?
- Par Angelique Costis
Pages 567 à 575
Citer cet article
- COSTIS, Angelique,
- Costis, Angelique.
- Costis, A.
https://doi.org/10.3917/ado.081.0567
Citer cet article
- Costis, A.
- Costis, Angelique.
- COSTIS, Angelique,
https://doi.org/10.3917/ado.081.0567
Notes
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[*]
Communication au colloque « Le travail clinique avec les adolescents : les modifications de la technique » organisé par Anna Maria Nicolò, les 19-20 novembre 2011 à Rome. Traduction : Françoise Pineau.
-
[1]
Green, 1990 ; trad. ital., 1991, p. 116.
-
[2]
M’Uzan de, 1994, pp. 21-22.
-
[3]
R. Graves la relie à la tripartition saisonnière de l’année solaire. Graves R. (1955). The Greek Myths. Harmondsworth : Penguin books, 1979 ; trad. greca, « ?? ????????? ????? », ???????? ?????? – ???????., p. 138.
-
[4]
Chevalier J., Gheerbrant A. (1969). Dictionnaire des symboles. Paris : Robert Laffont, p. 245.
-
[5]
Gutton, 2010, p. 772.
-
[6]
Cahn, 1998 ; trad. ital., 2000, pp. 39-40.
-
[7]
Dans sa traduction italienne, la thèse principale de F. Richard a été transformée de « nous ne devons pas nous déposséder de notre technique » en « nous devons nous déposséder de notre technique », fait qui a provoqué un certain divertissement et une réflexion profitable parmi les participants.
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[8]
Comme l’a fait remarquer A. Green à B. Brusset in Green, 2006, p. 1302.
-
[9]
Brusset, 2006, p. 1252.
-
[10]
Green, 2006, p. 1303.
-
[11]
Smadja, 2001 ; trad. greca, 2009, p. 384.
1Je commencerai mon intervention à propos des travaux d’A. M. Nicolò et de F. Richard en commentant le travail d’A. M. Nicolò et en respectant soit l’ordre de lecture, soit la continuité d’esprit des réflexions qui ont caractérisé la journée d’hier : comment rendre la cure possible et efficace sans rien tenir pour certain, mais en cherchant à construire les conditions de son fonctionnement ?
2L’auteur souligne la spécificité du fonctionnement adolescent par rapport à celui de l’adulte, l’importance d’une évaluation qui tienne compte de l’évolution du malaise adolescent et focalise son attention sur le traitement des adolescents relevant de graves breakdown. Elle souligne aussi l’importance de la construction du setting, qui ne peut absolument pas être tenue pour évidente, et de la réflexion sur la nécessité d’adopter des modifications techniques visant à « engager et maintenir le lien thérapeutique ». Ces modifications se révèlent indispensables pour « aider le patient à se sentir partenaire actif et non soumis » du processus thérapeutique, surtout si l’on considère le fait qu’un vécu fort de passivité pousse l’adolescent à « éviter et à détruire non seulement l’interprétation qui lui est offerte par l’analyste, mais l’intégralité de la relation thérapeutique ».
3Même si le terme préconscient n’est pas mentionné, il me semble qu’une question centrale posée par A. M. Nicolò a à voir avec la manière de chercher à promouvoir le fonctionnement de cet espace du psychisme souvent absent chez l’adolescent, à cause de la pression pulsionnelle sur un Moi qui est encore fragile et incapable de lier l’énergie libre, de créer des connexions entre représentations de mot et représentations de chose, un Moi en somme peu enclin à libérer des associations et très porté aux passages à l’acte. Une grande partie du travail thérapeutique consiste à aider l’adolescent à prendre confiance en son fonctionnement psychique, sans avoir peur d’en être bouleversé. La mise à disposition du préconscient de l’analyste, avec sa capacité de créer des images, des associations libres, des liens de sens figuratifs, rassure l’adolescent malgré son fonctionnement régressif propre quant à la « survivance » de l’adulte, et constitue souvent une condition sine qua non pour l’avancement de la cure. Parce que, comme le souligne A. Green [1], s’inspirant de D. W. Winnicott et commentant Freud, ce n’est pas tant la substitution du processus primaire au profit du processus secondaire, que la potentialité d’activation d’une liaison entre eux à travers des processus tertiaires, qui dans le préconscient provoque liaisons et déliaisons capables d’encourager l’élaboration psychique.
4Pour que puissent se consolider ces liens intrapsychiques indispensables à la création du rêve et de la pensée, il est nécessaire que s’activent des liens intrapsychiques qui se situent entre le dedans et le dehors, dans l’espace du jeu. Il s’agit justement de liens qui sont venus à manquer dans la vie de ces jeunes en souffrance. A. M. Nicolò valorise l’utilisation de tout medium malléable (comme le dessin et/ou la narration) pour faciliter la création d’un espace potentiel d’illusion partagée entre analyste et adolescent, et dans lequel pourra émerger quelque germe de pensée auto-historicisante et subjectivante. Dans le même temps, soulignant le travail du couple analytique, A. M. Nicolò évoque la notion de chimère telle qu’elle a été définie par M. de M’Uzan : si l’analyste est en mesure d’accueillir et de tolérer une pause sur les frontières incertaines entre le Moi et le non-Moi, des processus de pensée originaux, des pensées paradoxales s’activent en lui et « analyste et analysé forment une espèce d’organisme neuf, un monstre en quelque sorte, une chimère psychologique […] qui se situe aux confins de l’inconscient et du préconscient et se manifeste initialement avec un cortège d’images » [2].
5Dans la mythologie gréco-romaine, la chimère est représentée comme un monstre hybride au souffle de feu, avec une tête et un corps de lionne, une seconde tête de chèvre qui sort du dos, et une queue de dragon et/ou de serpent. Impossible de la combattre de front, il faut chercher à la surprendre dans ses repaires les plus profonds. Elle fut tuée par Bellérophon, assimilé à l’« éclair », sur son cheval ailé, Pégase. Les érudits ont attribué diverses significations à sa nature polymorphe [3]. En suivant mes associations sur la thématique d’aujourd’hui, j’ai trouvé très suggestive une lecture symbolique selon laquelle « la chimère représente une déformation psychique, caractérisée par une imagination fertile et incontrôlée ; elle exprime le danger de l’exaltation de l’imaginaire. Sa queue de dragon ou de serpent correspond à la perversion de l’esprit de vanité ; son corps de chèvre à une sexualité perverse et capricieuse ; sa tête de lion à une tendance dominatrice » [4].
6Il serait difficile de ne pas penser aux caractéristiques de l’esprit adolescent, et plus spécifiquement, comme l’écrit Ph. Gutton : « […] à voir avec ce qui surgit dans la tête d’un enfant en train de devenir pubère et cherchant sa création. Chez l’adolescent en breakdown, la chimère pourrait être une construction entre deux dont nous pourrions être l’auteur premier » [5].
7Il est évident que dans la chimère se mêlent et s’interpénètrent l’inconscient de l’analyste et de l’analysant, l’inconscient de l’analyste devenant un élément crucial du processus thérapeutique. La chimère pourrait épouvanter et/ou surprendre chacun. C’est un signe me semble-t-il, si la jeune thérapeute, lorsqu’Aurore parle de l’existence de deux frères, l’entend de façon réaliste, sans doute par peur d’entrer dans une aire de « pensée délirante primaire » (Aulagnier, 1975), plutôt que dans l’histoire d’un roman familial. En ce sens, et là nous sommes tous d’accord, nous sommes les premiers à devoir accueillir et faciliter le changement. Nous avec notre esprit, notre formation, notre théorie (que l’on espère non chimérique, même si fluctuante !), notre analyse, notre auto-analyse continue. Avec tous nos outils et notre personne.
8La réflexion de F. Richard, extrêmement riche et complexe, est une réflexion globale sur la société contemporaine et ses contradictions. Il pointe dans l’« actuel malaise dans la civilisation » la source d’une production de troubles qui mettraient en discussion le concept de « cas limite ». Il fait allusion d’une part à la négativité qui envahit toute chose, à une société individualiste et consommatrice qui invite à la satisfaction immédiate, à la décharge et à la déliaison des pulsions, qui ne permettent pas l’intégration entre désir et activité sexuelle et qui invitent à l’agir, à l’extériorisation. Nous pourrions dire, pour utiliser le langage de R. Kaës, qu’il s’agit d’une société dans laquelle croulent tous les « garants métapsychiques et métasociaux » (Kaës, 2008). Mais dans le même temps, F. Richard entrevoit un renouveau du puritanisme dans la société actuelle : peut-être que, sur la base de cette contradiction, face « à ce mélange explosif d’agir pulsionnel sans limite et de sentimentalisme tout à fait conventionnel, on pourrait croire a priori à la réflexion d’une nuance d’inhibition bien réussie ». F. Richard repère des cadres psychopathologiques mixtes, qui « mélangent conflit intrapsychique œdipien et fonctionnements borderline manifestes, où l’intériorité psychique est méconnue dans la mesure où elle est expulsée dans la réalité externe ». La caractéristique fondamentale de ces cadres consiste en la coexistence d’un enchevêtrement complexe de défenses comme le déplacement et l’extériorisation du conflit psychique que l’auteur dénomme pathologies en extériorité.
9F. Richard utilise de nouveaux termes pour des pathologies qui approchent celles du vrai et du faux self de D. W. Winnicott, ou les troubles de la subjectivation de R. Cahn, mais aussi toute cette ligne de troubles narcissiques qui prennent comme point départ la conception freudienne de la névrose actuelle. Je voudrais comprendre mieux le choix de cette terminologie qui souligne l’aspect de l’extériorité (il est fait référence aux anorexies et/ou boulimies variées, à l’usage du corps comme objet externe, aux addictions et à des troubles comportementaux variés comme aussi à des formes hétérogènes de dépression) et sa relation avec d’autres typologies nosographiques repérées ces dernières années. Y a-t-il des différences – et lesquelles ? – avec celle qui est dénommée « la clinique du blanc, du vide » ? Je me réfère aussi bien à la pensée d’A. Green, en collaboration avec J .-L. Donnet (1973), qu’à sa conceptualisation de double limite et de la scission à deux niveaux (la première entre psychique et non psychique, soma et monde externe ; la seconde dans le milieu de l’espace psychique). Ou bien à ce courant de pensée lacanienne dont M. Recalcati (2010) se fait le porte-parole dans son livre L’homme sans inconscient, dont la thèse principale consiste dans l’affirmation de la difficulté de l’homme d’aujourd’hui à se constituer comme sujet de son inconscient.
10Se focalisant sur l’adolescence, F. Richard décrit un fonctionnement oscillant entre la régression à des niveaux archaïques préœdipiens et un angoissant mouvement progressif œdipien, que l’adolescent cherche souvent à fuir et à contourner à travers des passages à l’acte qui dénotent un état limite du sexuel où prévaut une excitation désexualisée et désexualisante de nature évacuatrice et mortifère. F. Richard évoque la ressemblance de ces conduites de saturation par excitation avec les « processus auto-calmants » théorisés par C. Smadja (2001), et il observe leur extension également dans la vie adulte. Il spécifie que cette symptomatologie de l’agir, qui comporte une hémorragie psychique et interdit la constitution d’un espace psychique interne, « n’est pas le résultat de processus primaires dérivant d’une psychose infantile ou d’une dysharmonie évolutive de l’enfance, mais d’une tentative (manquée) dans l’adolescence de supporter l’augmentation de l’excitation ». C’est dans cette élaboration manquée de l’adolescence qu’il situe donc la naissance de ces systèmes mixtes, qui tandis qu’elle concernait à l’origine les adolescents et la spécificité de leur fonctionnement, actuellement « finissent par être présents chez tous ». Il me semble que finalement F. Richard partage la position de R. Cahn selon laquelle l’adolescence détient « un rôle modèle dans la psychologie d’aujourd’hui, comparable à celui de l’hystérie à l’époque victorienne et ([…] son intégration manquée) fait écho au malaise existentiel et relationnel qu’aujourd’hui l’on peut rencontrer si fréquemment chez des patients de tout âge, comme s’ils étaient tous égaux » [6].
11Mais quel type de répercussions ces considérations fort intéressantes et suggestives ont-elles sur le traitement des adolescents ? Tandis que l’on affirme la grande importance de l’adolescence en tant que phase évolutive, faut-il soutenir aussi une spécificité de la cure des adolescents par rapport à celle des adultes ? Existe-t-il une différenciation dans le traitement des adolescents lourds, thèse soutenue précédemment par A. M. Nicolò, ou non ? « L’actuel malaise de la civilisation » qui produit les « pathologies en extériorité » impose-t-il ou non une position technique différente ?
12F. Richard répond à la dernière question, laissant les deux autres ouvertes et provoquant à la première réplique un effet « paradoxal », parce qu’il semble se situer dans un camp opposé à celui des rapporteurs précédents. Ce n’est peut-être pas un hasard s’il y a eu une erreur, ou peut-être un lapsus dans la traduction de sa thèse sur le changement [7]. F. Richard constate que ceux qui ont changé depuis longtemps (en pire, il s’entend) c’est nous en réalité, parce que « nous faisons moins souvent référence au niveau œdipien » et il souligne avec force qu’il nous faut changer à nouveau, que nous ne devons absolument pas nous dépouiller de nos instruments. Il retient que ne pas interpréter les angoisse œdipiennes équivaut à commettre un « délit » et à abandonner l’adolescent en proie à ses processus primaires, à se rendre complice, pratiquement, de sa tendance à l’externalisation. En un certain sens l’analyste lui-même fonctionnerait « en extériorité » ! [8].
13Il est à noter que le complexe œdipien auquel F. Richard se réfère a changé, il n’est plus considéré comme « une valeur hiérarchiquement supérieure, mais simplement comme l’un des niveaux d’un système auto-organisateur complexe ». De quel complexe œdipien s’agit-il ? Se réfère-t-il à des formes précoces de triangulation ou bien de « tri-bi-angulation » (Green, Donnet, 1973) ? Peut-on encore appeler complexe d’Œdipe ce qui a perdu sa suprématie ?
14Toutefois, malgré les transformations sociales décrites, F. Richard retient que l’adolescent d’aujourd’hui a surtout changé d’un point de vue phénoménologique, mais beaucoup moins d’un point de vue structurel. Je me demande si à partir de cette affirmation il peut se déduire que la terminologie « pathologie en extériorité » concerne plus la phénoménologie et la symptomatologie que la structure elle-même. Ne serait-il pas alors préférable, plus que de pathologie, de parler de fonctionnements, comme le fait B. Brusset (2006), terme qui selon moi rend mieux compte du pluralisme du psychisme et de la coexistence d’aspects non homogènes, hybrides, « chimériques » ? Dans le même temps, je me demande si le topos et la qualité de « l’extériorité », ne doivent pas être précisés davantage. Même s’il est évident que nous ne parlons pas de Schreber, « de ce qui était aboli dedans et revenait du dehors » selon la célèbre formule de Freud (1910), on pourrait faire l’hypothèse de quelque potentialité hallucinatoire dans ces pathologies de l’intériorité qui utilisent comme défense l’externalisation, indice de collapsus symbolique ? (Par exemple, B. Brusset rapproche ces néo-fonctionnements en extériorité de « l’utilisation surréaliste – narcissiquement perverse – d’un objet réel » et du « délirer dans le réel » de P.-C. Racamier) [9]. Ou bien, comme le pense A. Green commentant le travail de B. Brusset, le fonctionnement en extériorité n’est-il pas assimilable à la croyance en une néo-réalité délirante, mais qui « constitue une sorte d’écran, entre une intériorité projetée et l’extériorité proprement dite », comme une espèce de « transitionnel négatif » où prédominerait un fonctionnement narcissique [10] ? Pour C. Smadja aussi les « processus auto-calmants du Moi » ne se situent « ni dedans ni dehors, mais à la frontière entre le dedans et le dehors », entre appareil psychique et corps, et appareil psychique et réalité externe [11]. En tout cas, je me demande si la question qui émerge impérativement, n’a pas à voir avec la nécessité de créer des ponts entre externe et interne, entre le dedans et le dehors pour potentialiser un « transitionnel positif » capable de permettre un fonctionnement de travail psychique intériorisant. Alors le concept de lien – loin d’appartenir « à une psychologie réductrice » – et les processus tertiaires, désignés avant par A. M. Nicolò, acquièrent une grande importance pour l’avancée de la cure. Reconnaître l’existence et la portée de liens inter et trans-psychiques, les « alliances inconscientes », pour utiliser la conceptualisation de R. Kaës (2009), qui se créent entre le sujet adolescent et ses objets, comme on a pu le constater hier à partir du matériel clinique apporté par Ph. Gutton, peut nous permettre d’intervenir de manière incisive. Créer des liens intra-psychiques signifie aussi potentialiser le fonctionnement du préconscient, ce que l’on ne peut absolument pas donner comme acquis chez l’adolescent (et en général dans ces pathologies). Au contraire. Et là me semble se situer le lien entre les deux travaux, à savoir que le premier devient la condition première du second.
15Sans vouloir me répéter, il me semble important d’insister sur le fait que nos outils les plus puissants sont la mise à la disposition du patient de nos processus tertiaires et de notre capacité à créer des liens. « Celui qui rêve en séance c’est le thérapeute tandis que celui qui apporte les traces mnésiques c’est le patient » insiste F. Ladame (2011) se reportant au vieil enseignement de M. Laufer et constatant que pour lui aussi, en ce qui concerne l’adolescent, il n’y « a rien de nouveau sous le soleil », mais tant, trop, pour ce qui concerne le changement de la société.
16Réussir à rêver pour et avec l’adolescent signifie être en mesure de contenir psychiquement tous les aspects hybrides qu’il nous propose, qu’il s’agisse du complexe œdipien ou d’aspects plus archaïques, sans crainte de perdre notre identité. Ne pas avoir peur de préparer dans notre esprit « une demeure pour la chimère », sans pour autant nous dépouiller de nos outils. En ceci F. Richard a raison. C’est seulement ainsi que nous pourrons permettre à tous les Bellérophons de la repérer, et parfois de faire prévaloir la lumière du sens.
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Mots-clés éditeurs : chimère, cure analytique à l'adolescence, espace potentiel, lien thérapeutique, préconscient
Date de mise en ligne : 13/11/2012
https://doi.org/10.3917/ado.081.0567