Douleur physique du marquage corporel
Pages 743 à 754
Citer cet article
- THÉRIAULT, Jocelyne,
- Thériault, Jocelyne.
- Thériault, J.
https://doi.org/10.3917/ado.053.0743
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- Thériault, J.
- Thériault, Jocelyne.
- THÉRIAULT, Jocelyne,
https://doi.org/10.3917/ado.053.0743
1Le marquage corporel est devenu, au fil des ans, un phénomène de plus en plus populaire auprès des jeunes de nos sociétés (Armstrong, McConnell, 1994 ; Atkinson, Young, 2001 ; Drews et al., 2000 ; Greif et al., 1999 ; Sanders, 1989 ; Thériault, 2003). Au-delà du désir de conformité sociale qui les caractérise, quelles réalités psychiques conduisent certains d’entre eux à répéter encore et encore les pratiques du tatouage et du perçage corporel alors qu’ils y font, à chaque fois, l’expérience de la douleur physique ? Est-ce que seule la marque laissée sur le corps fait de cette douleur physique l’expérience à vivre et à dire ? Le présent essai, de type théorique, tente de dégager les significations associées à la douleur physique du marquage. Développée à partir des données de la documentation portant sur le développement psychosexuel, le marquage corporel et le masochisme, la position adoptée veut que la douleur physique du marquage soit à situer dans le contexte du développement normatif adolescent plutôt que dans celui de la perversion. Plus spécifiquement, la thèse soutient que la douleur physique du marquage vient s’associer aux souffrances psychiques de l’adolescence afin de leur donner sens et de les maîtriser.
2Trois hypothèses de souffrance psychique seront explorées. Toutes trois réfèrent à des souffrances « du devenir », souffrances développementales inhérentes au cheminement des jeunes vers la maturité : souffrance de la mise au monde, souffrance du genre et/ou souffrance de la différenciation parentale. Chacune d’elles formulée à partir de l’analyse de la documentation, a vu le jour dans le sillage de la recherche développementale de J. Thériault (2003), seule étude qualitative connue portant sur le marquage corporel lourd (à répétition) chez certains jeunes adultes. C’est en revisitant une des observations faites dans cette étude – à savoir que les jeunes sont capables d’associations spontanées voire « automatiques » sur la douleur physique qu’ils ont vécue lors du marquage alors qu’ils ont une difficulté marquée à associer sur le sens de leurs marques – qu’il nous est apparu important de réfléchir sur cette difficile élaboration du sens.
Souffrance de la mise au monde
3En se référant à la documentation scientifique sur le marquage corporel où l’on y voit que la quête de l’identité personnelle est une des principales motivations au marquage corporel (Basquin, 1983 ; Coudrais, 1988 dans Thériault, 1998) ainsi qu’à la documentation sur le développement psychosexuel adolescent où l’on y voit que la quête de l’autonomie psychique est au cœur des paradoxes du développement adolescent (Blos, 1979 ; Allison, Sabatelli, 1988 ; Thériault, 1998), il nous semble possible de formuler la première proposition théorique de cet essai : la douleur physique du marquage serait associée, au niveau psychique, à une souffrance de la mise au monde, de sa propre mise au monde. Elle serait, pour certains jeunes, l’épreuve nécessaire à traverser afin d’« accoucher » d’un « nouveau corps », corps aux marques permanentes bien définies, nettes et précises. Tolérer la douleur physique du marquage permettrait « d’accoucher », ce faisant, d’un nouveau Moi, un Moi marqué, bien défini, séparé de l’ancien Moi troublé, « égaré » depuis l’avènement de la puberté. Par voie d’associations, la douleur physique du marquage, dont la durée et l’intensité sont définies, viendrait se plaquer sur les angoisses internes du jeune, dont la durée et l’intensité sont indéfinies, et ce, afin de l’en libérer. Par cette douleur physique, l’adolescent(e) tenterait, pensée magique aidant, de maîtriser ses tourments internes, lesquels sont associés aux nombreux changements normatifs de l’adolescence (changements biologiques, cognitifs, familiaux, sociaux et identitaires) qui font qu’il a du mal à se reconnaître dans ce corps pubère, sexué, changé, transformé (Brooks-Gunn, Graber, 1999). Par cette douleur physique, il essaierait d’exorciser son ancien Moi et son sentiment connexe de confusion identitaire.
4Lorsque D. Le Breton (2002) avance l’idée que « le corps est dans nos sociétés un facteur d’individuation, en le modifiant on modifie son rapport au monde » [1], il nous semble important de préciser que, dans nos sociétés, le corps est un facteur d’espoir d’individuation : il promet l’individuation mais, s’il est surinvesti, il fait vivre l’illusion, l’échec, l’insatisfaction répétée. Pour changer de vie, dit D. Le Breton « on change son corps, ou du moins on essaie. D’où la prolifération des interventions sur le corps où règne la liberté, c’est-à-dire l’individu en tant qu’il décide de son existence » [2]. Il nous semble encore ici important de préciser que dans la répétition de la douleur du marquage sur le corps, les adolescents risquent non seulement la liberté mais l’enfermement dans la répétition.
5Bien que le projet narcissique de s’auto-engendrer dans la douleur physique du marquage corporel vise vraisemblablement l’exorcisme de souffrances psychiques insoutenables, l’impossible exorcisme de ces souffrances et la « résurgence » inévitable des angoisses de l’adolescence risquent d’entraîner d’autres souffrances psychiques toutes aussi importantes. En effet, l’échec à tenir à distance les angoisses de l’adolescence donnerait vraisemblablement lieu à la souffrance de l’impuissance à réussir pleinement son auto-engendrement. Or, l’apaisement premier – procuré par la satisfaction d’avoir réussi à contrôler, endurer la douleur physique du marquage – ne persistant pas avec le temps, d’autres expériences de marquage, voire d’autres expériences de douleur physique et de satisfactions connexes seraient recherchées par ces jeunes. D’où l’expérience de marquage répété et l’expérience connexe de douleur physique répétée.
6Il semble que certains jeunes soient plus vulnérables que d’autres à l’expérience d’impuissance. Il est démontré, par exemple, qu’une puberté précoce, chez la fille en particulier, entraîne davantage de sentiments d’impuissance, de perte de contrôle qu’une puberté « à temps » ou « retardée » (Graber et al., 1997, 2004). Lorsque la puberté survient précocement, la jeune fille ne peut compter sur toutes les habiletés psychosociales et cognitives nécessaires pour s’adapter au mieux aux changements biologiques, psychiques et sociaux déclenchés par l’avènement de la puberté (Stattin, Magnusson, 1990). Son jeune âge en est responsable. Ainsi, elle serait plus à risque d’impuissance que les autres (Richards et al., 1983). Selon S. Fisher (1986, 1989), spécialiste de renom des images corporelles, les individus qui vivent un sentiment d’impuissance et de peur de perte de contrôle ont tendance à vouloir maîtriser ces sentiments en adoptant des pratiques qui renforcent les frontières extérieures du corps. Ces données nous permettent de penser que la puberté précoce est un facteur parmi d’autres de vulnérabilité à l’impuissance à l’adolescence. La jeune pubère précoce est vraisemblablement plus vulnérable que les autres aux pratiques qui renforcent les frontières extérieures du corps (Fisher, 1986). Une telle situation la rendrait plus vulnérable aux pratiques du marquage corporel, voire plus vulnérable aux pratiques répétées du marquage et de la douleur physique qui l’accompagne.
Souffrance du genre
7Toujours selon la documentation scientifique sur le marquage corporel où on y voit que la quête de l’identité sexuelle, a côté de la quête de l’identité générale, est l’une des motivations majeures au marquage corporel (Basquin, 1983 dans Thériault, 1998) et en suivant l’un des paradoxes du développement psychosexuel adolescent, celui de la sexualisation (Marcelli, 1985 dans Thériault, 1998), qui se traduit par le fait que chez les jeunes d’aujourd’hui, la sexualité est tout à la fois libérée (des interdits) et piégée (des preuves de jouissance sont à fournir), situation éprouvante pour le narcissisme des jeunes, il nous semble possible de formuler une seconde proposition théorique sur le sens de la douleur physique du marquage corporel. La douleur du marquage serait associée, chez les jeunes, à la souffrance du genre. Cette souffrance du genre, apparue dans le sillage de l’étude qualitative de J. Thériault (2003) conduite auprès de jeunes femmes marquées à répétition, référerait dans son versant féminin à une souffrance de féminité liée à la castration. Elle s’élaborerait en parallèle avec les luttes vécues par l’adolescent(e) pour gagner l’autonomie psychique. Les voies qui invitent à formuler l’hypothèse de souffrance de castration ou du féminin se résument à ceci : dans l’étude de J. Thériault (2003) les contenus des nombreux tatouages (animaux féroces, hommes petits et grands) retrouvés sur la peau de chacune de ces jeunes femmes semblent, a priori, traduire un recours défensif à une représentation phallique. Si tel est le cas, ce recours peut vraisemblablement servir à contrer le vide angoissant du vagin, à dénier le manque de pénis. Ph. Gutton a déjà souligné que la découverte à la puberté « d’une féminité spécifique en creux, où la passivité active se reconnaît » [3] peut, chez certaines filles, être angoissant au point d’entraîner crise, déni ou désaveu. L’acceptation des faits pubertaires peut être mise en veilleuse, en dormance, retardée pour un temps ou même impossible à réaliser lorsque la confrontation au vide et la symbolisation de ce vide font défaut.
8Par ailleurs, la pratique du marquage corporel et la douleur connexe semblent également traduire, a priori, une angoisse de pénétration par effraction, à côté d’une angoisse de rétorsion – angoisses typiques de l’angoisse de castration féminine (Emmanuelli, 2002). En effet, une pratique corporelle utilisant des aiguilles qui, à répétition, entrent et sortent de la peau pourrait vraisemblablement être vue comme « forçant le passage ». D’où l’hypothèse d’angoisse de pénétration. Rappelons que l’angoisse de castration se caractérise chez la fille par une angoisse intense quant à sa féminité (Klein, 1932 ; Emmanuelli, 2002) et par un besoin entre autres d’être aimée, de jouir et d’avoir des enfants (Chiland, 1991 dans Emmanuelli, 2002). Tout comme celle retrouvée chez les garçons, cette angoisse permettant la transformation de la perversion infantile en névrose infantile (Rosenberg, 1991) et l’instauration du Surmoi ainsi que l’accession à une organisation névrotique serait-elle représentée ou mise à distance par la marque corporelle chez les adolescentes marquées ?
9Dans cet élan d’inductions a priori, il est possible de penser que l’exubérance manifestée par les jeunes femmes – en réponse au fait qu’elles ont maîtrisé la douleur physique du marquage et qu’elles ont accouché de la marque – traduirait vraisemblablement un projet de complétude narcissique du corps, lieu contenant, lieu phallique. Autrement dit, chaque nouvelle marque sur le corps déjà marqué apporterait le plaisir d’un corps complété par la marque, corps phallique (déniant la castration), manœuvre défensive servant à mettre à distance l’angoisse de castration. La maîtrise de la douleur dans un contexte de répétition du marquage pourrait être également vue comme une manœuvre d’élaboration de la représentation de l’angoisse de castration.
10Qu’importe l’angle d’analyse adopté, s’il faut voir le « travail du féminin » dans le marquage corporel et dans la douleur qui y est associée (Schaeffer, 1997 dans Emmanuelli, 2002), il semble que chez les jeunes femmes marquées à répétition de l’étude de J. Thériault (2003) ce travail n’en soit qu’à ses premiers balbutiements. La représentation des sexes chez ces jeunes femmes serait en effet plus épidermique (tatouage où l’on paraît « tough » ; tatouage qui fait féminin) et stéréotypée qu’intériorisée à cette étape de leur développement. Chez elles, le « travail du féminin » semble alterner voire même parfois céder le pas au travail psychique connexe de l’affranchissement parental, tant elles sont absorbées par la tâche de se séparer de la mère et de métaboliser l’absence-présence du père dans leur vie.
Souffrance de la différenciation parentale
11Si l’on s’appuie sur l’un des principaux paradoxes du développement psychosexuel adolescent (Blos, 1979 ; Allison, Sabatelli, 1988 ; Marcelli, 1985 ; Freud, 1924 dans Thériault, 1998), à savoir celui de la séparation et de la connexion (Thériault, 1998) ; et sur les enseignements de R. Canestrari (1980) en ce qui concerne l’explication des dysmorphophobies à l’adolescence, il possible de formuler une troisième hypothèse sur le sens de la douleur physique du marquage corporel. La douleur serait associée à la souffrance de la difficile différenciation parentale. Or, ce serait par et sur le corps que se jouerait la souffrance de la séparation parentale chez les adolescents attirés par le marquage corporel. Dans ce contexte, la douleur du marquage – aisément verbalisable par ailleurs – serait associée, au niveau psychique, à une souffrance indicible : celle de la difficile séparation des parents. Pour gérer la souffrance de la différenciation familiale et de la re-connexion qu’elle demande, les jeunes des générations contemporaines, voire en particulier les jeunes femmes de l’étude de J. Thériault (2000, 2003), auraient recours non seulement aux dysmorphophobies, solution adoptée généralement par les adolescents de tous horizons (Canestrari, 1980), mais ils/elles auraient également recours à une pratique corporelle additionnelle : le marquage corporel.
12Si cette hypothèse est retenue, ne peut-on voir dans le marquage corporel adolescent le fait que ce conflit de séparation-connexion commande, chez certaines jeunes femmes en particulier, davantage de manœuvres de contrôle que chez d’autres? Selon l’étude de J. Thériault (2000, 2003), les expériences familiales passées des jeunes femmes ont été marquées par un manque de connexion au père et une grande connexion à la mère ; il devient alors possible de penser que, chez elles, la séparation parentale normative de l’adolescence a été vécue difficilement. Les données sociodémographiques de J. Thériault (2003) montrent en effet que les jeunes femmes de l’étude se décrivent comme des adolescentes ayant été absorbées, par le passé, par l’incompréhension des parents, leur incommunicabilité, leur absence. Comment gérer les angoisses de la résurgence des conflits de l’enfance, en l’occurrence le conflit œdipien, avec peu de support, de barrières extérieures, de protection ? Dans ce contexte, la douleur du marquage aurait été, comme tout élément du rite de passage, « nécessaire » pour attester de leur « capacité » de délaisser leur statut d’enfant et d’endosser leur statut de femme adulte, sexuée, indépendante (Basquin, 1983 ; Lamer, 1995). La marque servirait à projeter l’image de personnes émancipées sexuellement, indépendantes et affranchies du jugement de leurs parents. Toutefois, ce passage d’un statut à un autre semble moins achevé qu’il n’en paraît si l’on réfère aux données de J. Thériault (2003). Bien qu’elles aient su supporter la douleur physique du marquage, bien que les contenus de leurs marques soient ceux de la contestation, de l’indépendance de pensée, le discours des jeunes femmes suggère une souffrance parentale, voire la souffrance de la difficile séparation d’avec la mère et de la difficile renonciation au père. À défaut d’amitiés féminines satisfaisantes, ces jeunes femmes se tournent, à l’adolescence, vers le partenaire romantique pour y recevoir la proximité émotive recherchée.
Processus développemental ou perversion
13Le phénomène de marquage corporel exploré sous l’angle d’une souffrance de mise au monde, une souffrance du féminin et/ou une souffrance de différenciation parentale, répond-il à un processus normatif de prise de possession du corps à l’adolescence (permettant aux jeunes de transformer éventuellement leur corps pubère, étranger, en un corps plus familier) ou se réfère-t-il plutôt à un processus pervers ?
14Pour explorer cette question, deux approches théoriques de la perversion peuvent être envisagées : classique et contemporaine. Suivant une vision classique, il pourrait être avancé, « à l’aveugle », que la compétence à « jouir » ou à maîtriser quantité d’excitations cutanées lors du marquage corporel est vraisemblablement l’expression d’une déviation quant au but sexuel. Cette jouissance des excitations cutanées du marquage corporel remplacerait ici la jouissance de la rencontre sexuelle. Elle serait, par conséquent, une déviation de la vie instinctive si l’on s’inspire de l’analyse des perversions faite par O. Fenichel (1946) dans le sillage de Freud (1924). Elle représenterait la seule excitation « sexuelle » possible chez les jeunes marqués à répétition. Soutenir une telle position, aussi intéressante soit-elle, semble impossible à ce point-ci de l’avancement des connaissances. Aucune étude clinique connue n’offre une analyse du contre-transfert et du transfert de personnes marquées rencontrées en entrevues. Seule cette stratégie aurait pu contribuer à apporter des éléments de réponse aux questions posées. De plus, aucune étude scientifique connue sur une population non clinique de personnes marquées à répétition n’a présenté, à ce jour, une investigation systématique de la question du masochisme chez cette population.
15En parallèle à une position classique de la perversion, une perspective plus contemporaine invite à poser la question de savoir si le marquage corporel ou le plaisir à gérer quantité d’excitations cutanées lors du marquage est utilisé pour promouvoir la relation à l’objet ou pour l’oblitérer. Suivant cette approche, la perversion représente une défense contre la véritable relation à l’autre (Gagnier et al., 1993 ; Lebe, 1985 ; Stoller, 1978). Elle serait une stratégie visant à déhumaniser l’autre pour éviter le risque de l’intimité (Stoller, 1978, 1989). Dans ce contexte de perversion, l’excitation sexuelle serait utilisée pour empêcher de reconnaître la qualité humaine de la relation à l’autre (Parsons, 2000). Il y aurait sexualisation de l’évitement de la mutualité. Qu’en est-il des relations d’intimité chez les jeunes gens marqués ? Chez les jeunes femmes de l’étude de J. Thériault (2000, 2003), on y voit que celles-ci ont opté pour une solution autre que la déshumanisation de l’autre et ce, malgré le fait que dans leur vie les tentatives de rapprochement intime aux partenaires érotiques (tentatives débutées précocement et répétées auprès de différents acteurs) et aux partenaires non érotiques aient souvent été marquées par la souffrance et/ou l’échec. En renforçant magiquement leurs frontières personnelles, voire leur peau et en affichant mieux ces frontières, les jeunes ont trouvé, dans la marque corporelle et la douleur physique, la solution cherchée. Cette solution leur permet de se rendre plus visibles aux yeux des autres, plus « endurcies », moins vulnérables donc plus confortables dans les échanges interpersonnels. Par la marque et la douleur subie, les jeunes annoncent qu’ils/elles ne sont pas isolés, qu’ils/elles sont des êtres connectés à une grande communauté, celle des gens marqués. Ils tenteraient donc de maîtriser, contrôler, voire dépasser leur isolement. La douleur du marquage corporel leur offrirait l’occasion de faire un pas en ce sens. En effet, les données de recherche qualitative de J. Thériault (2000, 2003) auprès de jeunes femmes marquées montrent que la marque et la douleur physique du marquage invitent à la communication avec l’autre (ne serait-ce que pour échanger autour du thème de la marque et de la douleur associée). Ce désir de communication avec l’autre, repéré à maintes reprises dans le discours des jeunes femmes de l’étude citée plus haut, fait que nous écartons l’hypothèse théorique du masochisme. Par la communication souhaitée avec l’autre ou à tout le moins par le regard de ce dernier porté sur soi en réaction et/ou en réponse à la marque corporelle, les jeunes tentent de sortir du pénible isolement de leur être en question et de connecter leur être en devenir. La marque-douleur corporelle est un prétexte pour échanger idées et expériences avec l’autre, prétexte pour sortir de la souffrance de l’isolement, prétexte pour promouvoir la relation à l’autre et non pour l’empêcher (McDougall, 1997). Face à cette réalité, l’hypothèse d’une conduite franchement perverse est éliminée.
Contributions et limites
16Cet essai se veut une réflexion préliminaire sur les relations unissant vraisemblablement la douleur physique du marquage corporel aux enjeux du développement psychosexuel propres aux périodes adolescente et jeune adulte et aux inconnus voire aux souffrances psychiques qui y sont reliées. Les propositions théoriques avancées ont besoin d’être confrontées, via l’analyse du transfert et du contre-transfert, à la réalité complexe de la pratique clinique. De plus, il serait souhaitable que des recherches qualitatives portant spécifiquement sur la question des significations de la douleur physique du marquage chez les jeunes des milieux communautaires (vs clinique) viennent tester ces propositions théoriques. Enfin, une étude comparative regroupant des jeunes femmes marquées et non marquées serait importante à conduire afin de mieux préciser ce qui distingue chacun des groupes. De là, il pourra être possible d’élaborer des interventions cliniques et éducatives servant à guider les jeunes dans leurs luttes pour faire face à leurs angoisses ou souffrance à être et à devenir.
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Mots-clés éditeurs : adolescents, douleur physique, jeunes adultes, perçage, tatouage
Date de mise en ligne : 01/12/2006
https://doi.org/10.3917/ado.053.0743