Pourquoi les adolescents n'aiment pas les fêtes de famille ?
- Par Alberto Eiguer
Pages 669 à 681
Citer cet article
- EIGUER, Alberto,
- Eiguer, Alberto.
- Eiguer, A.
https://doi.org/10.3917/ado.053.0669
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- Eiguer, A.
- Eiguer, Alberto.
- EIGUER, Alberto,
https://doi.org/10.3917/ado.053.0669
1La réponse la plus naturelle à cette question serait que les adolescents n’aiment pas les fêtes de famille parce qu’ils refusent ce que leur famille propose. Et si l’on aimait développer le sujet, on s’étendrait sur quelques particularités concernant ce qui les gêne tout particulièrement dans les fêtes. Mais on n’aurait pas avancé beaucoup. Ma démarche se veut absolument différente. Cette question ne me paraît pas aller de soi.
2La fête est un moment important pour chaque adolescent ; ses attentes et la façon dont il la vit lui sont propres. Cela est marqué par l’urgence de trouver à travers la fête un soulagement aux angoisses qui l’assomment, en imprégnant la fête de son style ; il lui arrive même de l’inventer à sa mesure. Ce n’est pas par exemple que la fête rave est le fruit des progrès technologiques dans l’audiophonie ou que les drogues qui y circulent sont des produits inventés récemment par le génie des chimistes qui ont su adapter les stimulants amphétaminiques au marché des jeunes. La rave, ce sont les adolescents qui l’ont mise en œuvre en la marquant de leur fonctionnement. Il est donc important d’examiner la spécificité du « faire la fête » chez les adolescents (nous n’avons pas de mot approprié, festoyer, bambocher sont péjoratifs), sans les a priori des adultes et peut-être sans le parti pris du clinicien, très influencé par la psychopathologie.
Grandeurs et misères du concept de « défense maniaque »
Le constat dans l’interprétation de la fête de sa fonction anti-dépressive, pour l’adolescent ou l’adulte, et de son association avec la mise en jeu de la défense maniaque fait problème, et ce concernant même l’interprétation courante de cette défense à laquelle on attribue régulièrement un rôle plutôt négatif. Nous entendons parfois dire que si la défense maniaque procure un certain bien-être, cela reste superficiel, est éphémère, sans avenir. La défense maniaque est souvent imaginée de façon univoque comme comportant défi, triomphe, contrôle, mépris, moquerie à l’encontre de l’objet ; le sujet n’aurait qu’une tendance au déni de la réalité, au clivage et à l’autosuffisance. Ceci suppose d’oublier qu’il est difficile pour nombre de personnes de se trouver content et d’éprouver de la joie. Un peu de réjouissance, un moment d’idéalisation, ce sont les seules satisfactions auxquelles peuvent prétendre ceux qui se vivent sous le poids de fortes angoisses, nos patients les plus éprouvés. La défense maniaque dépense et libère de l’énergie libidinale, qui peut certes s’évaporer dans des impulsions stériles ou ne pas parvenir à se lier aux représentations, mais cette libido va irradier l’environnement, permettre le contact avec autrui et avec les secteurs éteints chez le sujet lui-même, autrement dit, elle est en recherche d’un correspondant, fût-ce un autre qui mette des limites. L’adolescent dispose peut-être de moins de moyens verbaux et cognitifs que l’adulte ; il a plutôt l’habitude de s’exprimer par des conduites et de… s’amuser. Sans représenter par elle-même une porte de sortie, la défense maniaque saura favoriser cette libération d’énergie à condition toutefois que nous sachions en tirer profit, c’est-à-dire ne pas passer à côté.
D. Houzel (1998) examine la notion de position maniaque, qu’il distingue de la défense maniaque. Elle permet d’organiser des mouvements allant vers la reconnaissance de la qualité quant aux objets que l’on aurait précédemment attaqués et méprisés. Il dit : « Nous avons tous besoin devant la perte, le manque, la limitation, la frustration de pouvoir faire appel à des positions, entre guillemets, “maniaques” qui nous permettent de passer le cap, d’assurer une transition, de nous donner le temps d’élaborer, de réparer en profondeur nos objets internes » [1]. Plus loin dans le texte, il souligne que la position maniaque serait « du côté de la capacité d’évolution d’une survalorisation de ses propres modes de satisfaction qui sont des modes d’évolution des fantasmes autoérotiques en attente d’une réparation vraie, durable, du monde intérieur… ». Il ajoutera que dans la fête s’expriment en se faisant plaisir « le besoin de souffler un peu » et les aspects constructifs de l’autoérotisme.
À quoi servent les fêtes de famille ?
Pour situer le problème, quelques remarques sur la fête de famille sont utiles. Il serait peut-être plus juste de parler de réunions de famille. Elles sont formelles ou informelles, solennelles ou spontanées. Pour mieux réfléchir à leur fonctionnement, on peut proposer de parler des trois C : les cérémonies, les célébrations, les commémorations. Ces trois mots évoquent déjà trois domaines importants : la disposition d’un rite, le lien entre la famille et le monde (religion, vie sociale, républicaine) et la mémoire de la famille. Dans la fête, la notion de temps est constamment sollicitée : rythme, séquence, répétition.
– La fête comporte un cérémonial auquel tous ceux qui y participent sont invités à adhérer, cela lui donne un caractère rassurant. Le rite reproduit un ordre préétabli et déployé à l’occasion des fêtes précédentes, il réordonne les hiérarchies et essaie de les rétablir si elles sont modifiées. Si on l’avait oublié, la préparation de la fête confirme le pouvoir de quelqu’un sur les autres. Il y a régulièrement un membre de la famille qui l’organise, qui se veut le garant du rite. Durant la fête, on rappelle également les hiérarchies par l’ordre des places autour de la table familiale, par la nature et la qualité des cadeaux offerts et reçus, par l’aménagement de la prise de parole, par la désignation des conduites et les façons de se tenir devant les autres.
Le rite comporte une multitude d’éléments qui sont autant de rappels du passé : répétition des mets, des thèmes de conversation, des rôles assignés : « l’humoriste » qui raconte des blagues dont il aura pris le soin d’enrichir le stock depuis la dernière fête, « le bon ou la bonne cuisinier (ère) » qui a préparé une recette délicieuse, « l’aventurier » qui fait le récit de ses voyages exotiques, « le barde » qui récite des poèmes (souvent un enfant), « le bon danseur » qui se perfectionne par des cours dans tel ou tel rythme et qui ne manquera pas de faire la démonstration des progrès réalisés depuis la dernière fête, « le technicien » qui parlera des appareils très performants qu’il vient d’acquérir, etc. On se laisse éblouir par ces récits ; s’ils sont connus, on feint de les entendre pour la première fois. Il y a une résistance au nouveau, certes, mais la nouveauté peut faire effraction ; elle est attendue bien qu’en famille on n’aime guère les surprises.
Si quelqu’un l’avait oublié et s’il avait éventuellement voulu s’en démarquer, on lui signale quelle est sa place dans la famille. Que cela se passe en famille ou entre amis, adolescents ou adultes, chaque fête est un exercice répétitif, peu spontané. Quel est le sens de ce cérémonial ?
Voici un échange entendu maintes fois. Un lycéen dit qu’il aimerait sortir souvent, aller à des booms. Le père lui répond : « Passe ton bac d’abord. » On pourrait tirer la conclusion que la fête est uniquement au service des processus primaires, de l’imprévisibilité et du principe du plaisir et que la construction du destin professionnel serait au service des processus secondaires, de la prévisibilité et du principe de réalité. À la lecture du déroulement des fêtes, celles-ci se révèlent, au contraire, codées à l’extrême, presque minutées. Tout y semble prévu.
En famille, cette cérémonie est une évocation de l’appartenance au groupe, de ce qui unit ses membres, des liens de parenté indissolubles. Même idéalisée, l’illusion groupale est renouvelée, et la fête est un rappel de la fondation du groupe familial. Il y a, dans cet ordre, l’évocation également de certaines différences qui peuvent contrarier, entre ceux qui sont liés par le sang et ceux qui sont liés par l’alliance maritale. Pour autant que l’on veuille s’accrocher à une illusion de pureté concernant les lignées, la présence des pièces rapportées témoigne de la prescription œdipienne : « va chercher partenaire ailleurs ».
À la fois invitation à l’unité familiale au-delà des barrières de classe et d’origine et tentative de retracer les frontières à l’intérieur de la famille, le rite peut mettre à jour une variété infinie de clivages : entre ceux qui ont bien réussi socialement et ceux qui ont moins bien réussi ; entre ceux qui ont des affinités entre eux et ceux qui ont plutôt bâti leurs relations à l’extérieur de la famille. Quand les fêtes tournent en dispute, il est souvent question de l’éclatement de ces différences.
Pour proposer les repas, on a besoin de faire des courses, d’imaginer les mets, cela excite, attise l’imagination. La nourriture, c’est la part du corps familial que l’on souhaite introjecter dans une certaine jouissance. Mais le repas a un aspect contraignant ; les invités se laissent dominer par ceux et celles qui ont prévu un menu et qui dictent les besoins sans faire attention forcément aux goûts et aux désirs de chacun [2]. La fête en famille est un moment de suspension des individualités : être sujet du groupe plutôt que sujet de son désir.
Les cadeaux sont une véritable convocation quant à la qualité des liens ; par la nature du cadeau offert on dit la valeur que l’on attribue au lien ; il y a déjà une flambée d’imagination sur ce qui plaît à l’autre au moment de l’achat de son cadeau. Puis c’est aussi le moyen par lequel la rivalité s’exprime : un concours « qui offre mieux ». A. Muxel parle de véritable potlatch [3].
Il doit y avoir nombre de raisons pour que le rite soit si récurrent, si redondant. Contrôler le jeu spontané des désirs ? Modérer la joie ? Baliser les débordements ? On sait que la fête est le moment de la trêve des hostilités, la méfiance est suspendue, et que ce moment serait propice pour que les désirs entrent en jeu. C’est d’ailleur, l’occasion où le traître agit (Eiguer, 2005a).
On redoute grandement que la fête soit gâchée, mais on discerne qui s’occupe de cela : le trouble-fête. La fête a besoin du trouble-fête comme celui-ci a besoin de la fête. Révolté par le rite, il arrive en retard, veut casser la monotonie, provoquer le scandale. Son rôle est, si l’on peut dire, institué par l’ensemble et d’autant plus appelé à devenir important que la cérémonie est rigide et immuable (j’y reviendrai).
Quoi qu’il en soit, chacun a son idée de la fête, de ce qu’il va en retirer quant à ses plaisirs à soi et à ce que cela lui permet d’avancer dans sa propre réflexivité subjectivante. Ce sont les occasions de renouer les liens particuliers avec celui ou celle dont on se sent proche. On essaie ainsi d’entrer en intimité avec lui, dans des apartés qui sont riches en contenu, voluptueux même, faisant résonner une communauté de sentiments et de valeurs. Il y a une culture clandestine à l’ombre du rite, celle des alliances et des groupes de contre-pouvoir. Il y apparaît que si chacun se prête de bon gré à l’effacement identitaire, il essaie également d’imaginer des manières d’exister malgré cela.
Si nous acceptons la fête, c’est qu’elle nous fait admettre que la substance de l’adulte est composite et que, dans son alliage, une part de l’infantile est toujours vivante chez chacun de nous. Il convient alors de nourrir celle-ci périodiquement pour se permettre, avec plus de vigueur et plus d’arguments, le développement de sa subjectivité.
– On célèbre en famille soit des faits propres à son développement, les mariages, les enterrements, une réussite (concours, diplôme, obtention d’un poste, retraite), soit des fêtes à caractère culturel, les fêtes religieuses, Noël, Pâques, etc., le jour des mères, la fête nationale, du travail, soit enfin les événements qui relient le familial et le culturel : le baptême, la communion, la confirmation. Il y a dans toute célébration un caractère solennel.
Dans les régimes totalitaires, l’utilité des fêtes est même annoncée par le régime, qui, voulant s’immiscer dans l’espace privé, crée ainsi des occasions pour faire passer un message à caractère doctrinaire. La société contemporaine veut souvent prendre possession de la fête, la surdéterminant par des propositions consuméristes. Est-ce pour cela que certaines fêtes comme Noël sont de plus en plus particularisées par les familles ? On préfère aller manger au restaurant ou partir loin, où l’on se réunit à quelques-uns, en petit comité, par affinité plus que par une proximité instituée.
– Les commémorations sont des réunions qui rappellent les dates anniversaires : une naissance, l’obtention d’un diplôme, un mariage, un décès. Pour ne pas les oublier, l’année est jalonnée de commémorations. Cela sert dans les meilleurs cas à consolider un travail de deuil déjà fini. Mais parfois, les blessures s’y réveillent quoique le rituel permette généralement de tourner une page et d’avancer dans la réappropriation du présent.
En fait plus que commémorer un événement, on fête des fêtes semblables, une réverbération des moments exaltants. Chaque nouvelle réunion est attendue comme pour imaginer que l’on récupère les souvenirs les plus positifs et refouler définitivement ceux qui assombrissent le souvenir de la fête. Le rappel d’un instant agréable vécu au cours des autres fêtes, d’un récit pétillant, d’une réflexion brillante, d’un toast pris ensemble, d’un vœu qui a été exaucé depuis lors. Il convient de le dire : parfois les commémorations servent de prétexte afin de se réunir, de passer simplement un bon moment ensemble.
Il se dégage de ces trois aspects de la fête que le caractère symbolique fait l’essence de sa raison d’exister. Au-delà de la dimension répétitive et en apparence monotone, s’affirme le travail de synthèse qui porte vers un ailleurs. La famille y célèbre le fait qu’elle est une, qu’elle a son style et ses marques (Eiguer, 1998). La fête regroupe les différentes familles restreintes, les différentes maisons pour rappeler qu’elles ont des attaches communes. Dans la mesure où il renvoie aux scènes sexuelles fondatrices de l’être et du lien, le fantasme de scène primitive y est régulièrement sollicité (aimer, jouir, trouver un appui, se reproduire). La fête ou la réunion de famille excite, réveille la scène primitive ; même lors de l’anniversaire d’un décès : en rendant hommage à un mort, on est invité à donner la vie. C’est vraisemblablement pour cela que certaines personnes rencontrent leur partenaire lors des mariages et que des enfants sont conçus dans les heures qui suivent les fêtes.
Puis la fête invoque les liens de parenté qui la structurent (liens de filiation, de mariage, fraternel, transgénérationnel). Par le rite, l’appartenance à des lignées y est soulignée et convoquée. Par le contenu des échanges, on raconte les légendes et on re-précise ainsi les mythes.
La fête a donc partie liée avec la mémoire, celle qui renvoie à l’histoire, chacun a pu en être le témoin, et aussi avec la préhistoire, celle du trans-générationnel, celle-ci ayant été traversée par des drames et des joies, des faits honteux et des faits glorieux. Dans la généalogie, chaque membre de la famille est le sujet d’un réseau de liens. Alors si l’identité de chacun a déjà inscrit ses traces, pourquoi a-t-on besoin de les évoquer périodiquement ?
Tout d’abord, je dirais qu’il n’est pas évident que tous les enfants de la famille aient intégré les traces et les éléments qui configurent leur situation dans les liens de parenté. De même, les nouveaux fiancés et conjoints les ignorent fréquemment. Puis, la connaissance de l’histoire et de la préhistoire, de qui est qui, n’est jamais complète. Il y aurait toujours un épisode, un vécu inconnu, méconnu, parce que refoulé, voire expressément occulté. Ces traces historiques cherchent-elles à faire retour ? Inconsciemment, ferions-nous des fêtes pour leur donner l’occasion de s’exprimer ?
À ce propos, l’idée d’une répétition nécessaire paraît suggestive, mais un peu curieuse. Un précédent existe toutefois, celui des rêves répétitifs chez le patient en analyse, dont on estime habituellement qu’ils expriment le désir inconscient chez le rêveur de souligner que certains éléments des rêves précédents n’ont pas été analysés : ils figurent fréquemment des aspects refoulés du transfert. On répète parce qu’ils font obstacle, une résistance de transfert. En même temps que la fête nous submerge dans un bain de passé, elle peut nous livrer de nouvelles découvertes sur ce passé. Nous les cherchons car nous soupçonnons que ce passé n’a pas été assez clarifié et qu’il exerce sur nous encore un rôle important. Quand les traces du passé provoquent des comportements et des symptômes, n’est-ce pas que la famille échoue dans sa capacité à organiser la parenté, notamment si des traumatismes trans-générationnels hantent la mémoire familiale ?
Le trouble-fête, qui se veut étranger au rituel, a parfois cette fonction de rappel des secrets que l’on a voulu cacher ; il se fait ainsi le porte-parole de quelqu’un que l’on aurait oublié, marginalisé, exclu et de la fête et du clan familial (Mercier, 1998). Personnage animé d’esprit de revanche, le trouble-fête est fréquemment un adolescent, qui, fin imitateur des ancêtres en péril d’oubli tout en l’ignorant, aime faire effraction dans un monde familial trop convenu.
Aux fêtes de famille opposons les rave parties
5Sortons du contexte familial. L’adolescent cherche à se regrouper entre pairs. Il se vit différent et en même temps il a peur d’être hétérogène par rapport à son monde et à sa société. On rencontre certes des adolescents qui revendiquent leur singularité et qui se refusent à toute ressemblance avec quiconque, à tout amalgame entre leur point de vue et celui des autres. Des problèmes relationnels peuvent se manifester associés à cette dimension d’étrangeté et de honte ; alors ils n’osent pas investir de nouvelles relations mais s’ils y parviennent, ils sont soulagés de trouver aussi « bizarre que soi », car la solitude, même rationalisée comme choix personnel, est très difficile à vivre. Leurs relations peuvent alors s’avérer intenses et passionnelles ; l’adhésion aux liens, massive. Croire en quelqu’un, en une idée, leur apporte du réconfort. Et le vécu d’étrangeté, d’exotisme, mortifère, se déplace sur le choix parfois dramatique d’un groupe extrême, les sectes, les mouvements sataniques.
6La participation aux fêtes reproduit cette démarche, en général inconsciente, de retrouver le même et l’identique. Les fêtes qu’aiment les adolescents sont singulièrement marquées par la spontanéité, la frénésie, l’agitation. À l’aide de rythmes et de sonorités particulières, leur expressivité corporelle se déploie, les tensions sous-jacentes sont soulagées, le risque étant que les adolescents se vivent en étrangers entre eux ; en même temps ils sont amenés à réagir en automates soumis à la loi du groupe. Pour qu’il y ait groupe, il n’est certes pas nécessaire que l’on se parle ; dans ces fêtes, les adolescents semblent s’ignorer mais ils sont ensemble à cause des références communes, de leurs culture, goûts, buts et moyens.
7Quoi qu’il en soit, l’évolution vers la symbolisation ne semble pas au rendez-vous. On reste au niveau des sensations et de l’excitation du sensorium ; la seule solution apaisante semble être l’épuisement de celles-ci. La sonorité est stridente dans les rave parties, et même dans des réunions plus informelles entre amis. Le bruit cherche l’étouffement des sons articulés et des émotions ; tout cela empêche le dialogue. Mais pas uniquement : s’agit-il d’une invocation aux sensations les plus primitives à l’instar de l’expérience mystique et qui évoquent ces mêmes sensations enveloppantes qu’éveillait le contact avec la mère ? Essai de restaurer les objets parentaux détériorés ?
8À propos des rave parties, F. Fliege observe : « …On est frappé par le balancement rythmé – qui évoque la technique cinématographique d’accéléré ou de ralenti – des corps en transe, lesquels paraissent mimer des automates, tout en obéissant à des lois informatiques, formelles (excluant l’éventualité du raté propre à l’intervention humaine) de tempo et de mesure. Il en ressort une impression de sensualité dépersonnalisée, conjuguée à l’impossibilité matérielle de communication verbale entre les participants » [4]. La culture rave a la notoriété parmi les jeunes de favoriser la communication ; si elle jouit d’un relatif succès, c’est en partie parce qu’elle nourrit cette idéalisation, et pourtant tout y est fait pour entraver les échanges, comme si la mort de la parole céderait la place aux palpitations propres au ravissement de l’extase. Les sensations auto-érotiques font particulièrement défaut chez l’adolescent, depuis que, devenu plus grand, la caresse lui est proscrite ou il se la proscrit, en famille principalement.
9Dans l’épreuve physique ou psychique, le débordement des limites du possible apparaît comme le défi majeur, ce qui justifie les excès. La fatigue se révèle ainsi salutaire, libératrice. Au même titre que la dimension phallique, le vœu d’auto-engendrement peut être souligné : se réapproprier son corps, le modeler à sa guise, lui greffer de nouvelles qualités fonctionnelles et des néo-besoins. C’est un culte au « mental », par lequel on pourrait tout maîtriser, l’espace et la durée. Parler à ce propos de conduite à risque et d’ordalie, s’avère pertinent, mais c’est en partie une vision d’adulte. Dans cette volonté de puissance, il y a certes du déni des limites propres, ce qui anesthésie la douleur, mais une idéologie de rupture de l’ordre ancien dominant, celui du corps qui doit sa vie aux géniteurs. S’affranchir de cette dette, quelle aubaine ! Sans la contrainte du surmoi, que de choses semblent possibles !
10On a fait du surmoi la conséquence du sentiment de culpabilité suite à une faute et ou à une violence envers l’autre ; cela s’avère vrai en partie (Freud, 1929). Le deuxième artisan du surmoi est le sentiment de la dette contractée à la suite de ce que l’on a reçu. On est censé savoir que l’on est obligé d’offrir un don équivalent à celui qui a donné : un contre-don (Eiguer, 2005b). Or le corps est un cadeau que l’on a reçu des géniteurs ; pour les en remercier, on devait le respecter et le soigner. Il convient dans ce cas de démontrer, se dit l’adolescent, que l’on ne leur doit rien ; on n’est pas seulement « le propriétaire de son corps mais le constructeur, celui qui l’a engendré ».
11L’examen de la fête chez l’adolescent nous montre que, dans son cas, on atteint des situations extrêmes. Nous sommes en tant que cliniciens particulièrement bien placés pour le savoir. Les fêtes rave peuvent être à l’origine de graves perturbations : risque de déstabilisation par la consommation de stupéfiants, psycho-stimulants, hallucinogènes, alcool, etc., par des accidents cardiaques, la déshydratation, l’épuisement ; risque de chronicité avec ses conséquences hallucinatoires, troubles de l’audition, « rester accro ». La dépendance envers le dealer est à souligner également.
Le refus, mais de quoi ?
12Les adolescents n’aiment pas les fêtes de famille. La fête les ennuie, ils détestent leur climat ; ils dénoncent l’immuabilité du rite, les hiérarchies rigides, la position dominante des parents, l’ordonnancement qui ignore les affinités, les thèmes de conversation loin de leurs préoccupations. Selon eux, la famille cherche, à l’occasion de la fête, à se montrer supérieure, et trop de choses dans la fête leur rappellent qu’ils ne sont pas considérés comme ils le voudraient.
13Au-delà de ces réactions conscientes, leur refus s’inscrirait dans leur positionnement par rapport à la généalogie. Par le vœu d’auto-engendrement, ils semblent questionner l’ordre de la parenté. Pourquoi ? Pour nombre de raisons.
- Cet ordre implique une violence, celle qui nous désigne une place à l’intérieur de la famille, dans la généalogie, dans les lignées, dans la fratrie, et un sexe. Il nous impose d’être né de parents qui ont des vécus inconscients, des fantasmes et des désirs qui leur sont propres. Cet arbitraire est pourtant indépassable, non négociable.
- Dans cet ordre d’idées, nombre d’adolescents se questionnent sur le désir qui a animé leurs parents au moment de leur conception. Et ils trouvent insupportable que ces derniers aient pu les concevoir pour leur « propre profit », pour combler tel manque, pour réparer telle faute, pour satisfaire un narcissisme exigeant ou un vœu phallique.
- Les représentations du lien à la mère et au père, de leur couple, sont parfois marquées par le signe de la désunion ; la scène primitive qui peut être fantasmée les montre éventuellement engagés dans un combat réciproquement destructeur, et où l’érotisme est régulièrement submergé par la haine. C’est, dans ce contexte, que l’enfant s’en détourne et souhaite investir d’autres représentations et, dans cette quête d’autres scènes d’amour, trouver d’autres modèles d’identification. L’adolescent doit faire « recours » à la représentation d’un aïeul ou d’un ancêtre. Le trans-générationnel propose ici un ou des modèles alternatifs. Tout en ayant l’air de s’opposer radicalement au modèle de ses parents, le modèle de l’aïeul offre un compromis à l’enfant, qui y déplace les aspects libidinaux que, pour différentes raisons, il ne peut rattacher à ses parents. Dans la mesure où il est imaginé porteur d’amour, le trans-générationnel redore dans certains cas le blason de l’érotisme, il le réconcilie avec le lien, il confirme le cas échéant la conviction intime que « c’est possible d’aimer ».
- Puis il y une autre violence qui peut rendre les parents suspects aux yeux de l’adolescent : celle des secrets de famille et des interdits de savoir. Nombre des interdits concernent l’illégitimité, l’abandon d’enfant, l’adoption, les violences… Or l’on peut observer que c’est à cet âge que l’on s’identifie le plus aisément aux laissés pour compte de la famille, aux aïeux oubliés, à ceux qui font honte, ou encore à ceux qui ont commis des actes illicites. Même si l’adolescent méconnaît les gestes et les œuvres de ses ancêtres, il peut s’identifier à eux (identification aliénante ou endo-cryptique ; cf. Eiguer, 1997).
14Il sera tenté d’aller chercher ailleurs ce modèle de pureté, auprès d’autres « pères » ou de ses pairs. Il intégrera des bandes ou des groupes de copains, s’attachera à leurs leaders. Il paraît ouvert à tout autre système d’idées, mais l’est-il vraiment ? Mon sentiment est que cela mérite d’être nuancé ; je pense plutôt que « l’adolescent est un chercheur d’emplacement » (Marty, 1999 ; Eiguer, 2001). S’il veut se débarrasser des lourdeurs de sa parenté et de son réseau de liens et faire ses preuves ailleurs, il désire, en même temps, mieux saisir ce dont il s’agit ici, dans sa famille. Il se révolte certes contre les parents, mais il se demande si, en perçant le mystère de ses lignées, il ne trouvera pas réconfort et une certaine consolation face à la dés-idéalisation concernant ses géniteurs. Quand bien même il veut se désaffilier de sa famille, il est curieux de mieux cerner sa filiation, cela s’inscrivant dans la quête identitaire qui lui est propre.
15Son parcours est donc animé par la recherche de son emplacement dans sa propre généalogie. Il y a connu d’autres pères et tissé d’autres liens. Au bout du chemin, il saisira qu’il y a une place pour lui, que celle-ci lui appartient intégralement, qu’elle fait corps avec son identité. Il avait imaginé pouvoir vivre sans sa famille, et il a trouvé La famille ; sans sa filiation, et il a identifié La parenté comme universelle ; sans son père, et il a saisi l’intérêt pour Le père.
16La fête est l’acte où la famille se commémore. L’adolescent la refuse dans son mouvement de recherche d’autres commémorations et d’autres rencontres. Ce n’est donc pas tant qu’il veuille retrouver des fêtes plus spontanées et improvisées, ce qu’il ne trouvera de toute façon pas dans la mesure où toute fête comporte un rite préétabli, mais parce qu’il veut connaître d’autres modèles généalogiques de fonctionnement et en dernière analyse mieux identifier le sien.
17L’adolescent n’aime pas les fêtes de famille car elles véhiculent un ordre généalogique dans lequel il imagine ne pas avoir de place. Ce serait la raison qui explique qu’il ne supporte pas leur tonalité apologique ou les certitudes que prétendent dégager les allégories mythiques qui s’y expriment. Ce rejet est en accord avec sa prétention de se construire une néo-filiation, ce qui le conduit vers d’autres groupes et d’autres fêtes, mais cela n’est que la face visible d’une autre quête, celle d’une place qui serait la sienne dans la généalogie.
18Quand bien même chaque famille nous offre de quoi alimenter notre narcissisme, de nous sentir pleins et rassasiés, il nous faut faire notre chemin ailleurs, long et douloureux, pour arriver à cette conclusion. Entre-temps, nous aurions connu d’autres milieux, d’autres modèles d’identification, d’autres sources de savoir. Cela est nécessaire, car chaque famille est source d’un certain arbitraire. La fête en apparaît comme le produit. C’est grâce à l’alternative proposée par d’autres groupes et personnes que la parenté nous semblera singulière. Et nous aurons à reconnaître en celle-ci des qualités et des limites. À nous de savoir nous construire en prenant ce qui plaît à notre sensibilité. C’est évidemment un processus inconscient, celui que l’on appelle subjectivation.
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Mots-clés éditeurs : emplacement, fête de famille, rite, trans-générationnel, violence
Date de mise en ligne : 01/12/2006
https://doi.org/10.3917/ado.053.0669