Mangamania et cosplay
Pages 659 à 668
Citer cet article
- NOUHET-ROSEMAN, Joëlle,
- Nouhet-Roseman, Joëlle.
- Nouhet-Roseman, J.
https://doi.org/10.3917/ado.053.0659
Citer cet article
- Nouhet-Roseman, J.
- Nouhet-Roseman, Joëlle.
- NOUHET-ROSEMAN, Joëlle,
https://doi.org/10.3917/ado.053.0659
Notes
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[1]
Parution de 754 titres. Cf. Labé Y.-M., Le Monde, 28 janvier 2005, p. IV. Il existe aussi des manwhas, les BD coréennes, de plus en plus nombreuses.
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[2]
Le sauvage et l’artifice est le titre d’un ouvrage d’A. Berque (1986) sur le rapport des Japonais à la nature.
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[3]
À prononcer Kossoupoulé. En anglais, depuis Lewis Carroll, « mot-valise » se dit « portmanteau word ».
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[4]
La mode juvénile Kawaii (mignon, charmant, gentil), très répandue au Japon même parmi les adultes, a par exemple pour emblème la chatte blanche au nœud rouge à l’oreille, Kitty-chan, plus connue ici comme Hello Kitty, devenue phénomène international avec une multitude de produits la figurant.
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[5]
Momo est la mascotte de la Japan Expo, il ressemble au personnage connu sous le nom de Totoro. Au Brésil, Momo est aussi le roi du carnaval. Connaissant l’importance de la communauté nippone au Brésil et ses liens étroits avec le Japon, on peut se demander si Momo n’est pas venu de Rio à Paris via Tokyo…
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[6]
Stanislavski, 1949, p. 27.
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[7]
Anzieu, 1985, pp. 221-223.
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[8]
Freud, 1900, p. 214.
1Industries de l’imaginaire dans la culture populaire japonaise depuis les années 1960, les manga et films d’animation (« animés » ou « japanimation ») sont remarquables tant sur le plan quantitatif (40% de l’édition totale au Japon) que sur le plan qualitatif (diversité des thèmes traités). Parmi les thématiques sexuelles, les relations homoérotiques ou homosexuelles entre jeunes hommes sont un classique du genre. Citons à titre d’exemple, les séries X de Clamp, Zetsuai 1989 ou Fake et notons qu’au Japon, la moitié des auteurs et lecteurs de mangas sont de sexe féminin. Dans les mangas pour adolescentes, le travestissement, l’androgynie ou l’hermaphrodisme sont des thèmes très largement traités. Comme l’ont souligné A. Tassel (2003) et B. Suvilay (2003), la permutabilité des sexes et l’exhibitionnisme féminin présents dans les mangas soulignent l’importance des fantasmes d’indistinction et de réversibilité sexuelles à l’adolescence.
2En Europe, les mangas et animés ont gagné l’intérêt des enfants et des adolescents depuis les années 1990. En France en 2004, les mangas d’Extrême-Orient représentaient 36% de la production de BD [1]. À Paris et en province, chaque année, des rassemblements de centaines de fans ont lieu. Ce sont souvent des fêtes de plusieurs jours au cours desquelles un des événements majeurs est le cosplay.
Cosplay : le sauvage et l’artifice [2] ?
3Cosplay est un néologisme, un mot-valise né de la contraction de « costume » et de play, autrement dit « jeu de costume », en japonais Kosupure [3]. Au Japon, tous les cuisiniers portent une toque blanche, tous les skieurs débutants sont équipés de la panoplie complète du skieur de compétition olympique… L’habit révèle l’activité, l’appartenance sociale ou professionnelle. Aujourd’hui encore, de l’école maternelle à l’université, les enfants et les adolescents sont vêtus d’uniformes et, dans les entreprises, les employés portent tous le vêtement de travail correspondant à leur fonction.
4D’origine relativement récente, Kosupure désigne le loisir qui consiste à porter des costumes étranges ou extravagants en public. Comme le carnaval ou Halloween, c’est l’occasion d’apparaître différent, de ressembler à des chanteurs à la mode ou à des personnages de mangas. À Tokyo, Kosupure a lieu une fois par semaine, le dimanche, dans le célèbre quartier nommé Harajuku, lieu branché pour adolescents polychromes : cheveux verts ou jaunes, lèvres bleues, visages teintés, coiffures hérissées, ils portent des atours trashy, des dentelles ou des cuirasses, des bandages rouge-sang, du skaï, du latex, des accoutrements voyants, plissés ou déchirés et parfois effrayants.
5S’habiller comme son héros ou héroïne de manga préféré, se parer d’atours simples ou extravagants, de tenues « sexy » ou mignonnes [4] peut sembler un défi mineur, un exutoire pour exhibitionnistes aux frontières du convenable. Comme Halloween, le Kosupure nippon a plusieurs fonctions : celle liée à l’ambiance festive du carnaval et au relâchement temporaire des règles et des statuts sociaux ; le droit de flirter avec les limites de l’acceptable voire de l’interdit au quotidien ; la liberté d’apparaître, de ressembler, de se sentir, pour un moment, autre que l’image que l’on donne d’habitude de soi-même. Dans un pays comme le Japon où la façon de s’habiller indique l’identité, cette fonction du Kosupure peut être particulièrement excitante. Et si le détournement des codes vestimentaires a d’évidence une fonction subversive, il représente un désordre mineur pour les conventions sociales.
6La polysémie du mot « convention » nous ramène incidemment aux mangas car c’est ainsi que l’on nomme les rassemblements de fans de manga. De Tokyo à Paris, en passant par Washington, Bologne, Rennes ou Nancy, chaque année, des millions de fans célèbrent dans ces rencontres festives leur passion pour les mangas ou les jeux vidéo, avec le sentiment d’appartenir ainsi à une génération sans frontière.
Les personnages et les cosplayers
7À Paris, la Japan Expo est un festival de loisirs japonais et le cosplay en fait partie. La Japan Expo propose aussi des jeux vidéo, des concerts, des conférences, des ateliers, des concours, du karaoké et des quantités de mangas et d’animés, professionnels ou amateurs. En juillet 2004, dans le grand amphitéâtre du CNIT, le cosplay se déroulait en trois temps : catégories « individuels garçons » et « individuelles filles », catégorie « groupes », puis remise des prix lors de la cérémonie des « Momos d’or » [5]. Il y a environ 400 cosplayers en France. Ils correspondent grâce au web avec des cosplayers européens, américains et japonais.
8Le cosplay est plutôt un loisir féminin. Environ 80% des participants sont des jeunes filles ou des jeunes femmes. Selon une cosplayeuse, cela est dû à la couture que nécessitent les costumes. Les garçons ou jeunes hommes, eux, « font plus du bricolage, des armures, ils sont plus branchés jeux vidéo ».
Rachel, dix-sept ans, vit avec sa famille : père, mère, frère et sœur. Elle aura bientôt dix-huit ans et fait des études de commerce à Paris. Elle a un amoureux, va souvent au cinéma et aime la lecture, dont les mangas qui l’occupent environ une heure par jour. Elle est jolie, sans maquillage et vêtue simplement lors de notre rencontre. Très spontanée, elle est intelligente et nuancée dans ses propos.
Quand je l’interroge sur ses déguisements de cosplay, sa réaction est vive. Rachel précise que le cosplay n’a rien à voir avec des déguisements : « Dans le déguisement on ne joue pas, on est seulement déguisé en n’importe qui ou n’importe quoi, une citrouille ou une sorcière quelconque. Dans le cosplay, on incarne le personnage et c’est pour le spectacle. On fait le cosplay d’un personnage précis, on incarne un personnage, Kiki la petite sorcière ou Dark Angel, par exemple. Par ailleurs, les personnages d’un Disney ou d’un Comics ne sont pas considérés comme cosplay. Pour que ce soit un cosplay, il faut que ce soit japonais. »
Rachel a assisté à sa première convention en 2001 à la Villette, elle avait alors été impressionnée par le cosplay de Sailor Moon, son héroïne préférée. « Lorsque j’ai aperçu cette Sailor Moon, j’étais subjuguée par la qualité du costume et la ressemblance avec le personnage. J’ai donc voulu aussi tenter l’expérience. » Rachel a aussi apprécié « le côté convivial, le côté exhibition », le fait que l’on s’adresse aux cosplayers par leur nom de personnage, « directement ». Ainsi, dans le cosplay, outre la dimension ludique et conviviale, on n’est pas « n’importe qui ou n’importe quoi », on s’affirme en tant que personnage identifiable dans une sociabilité partagée.
C’est à dix ans que Rachel découvre Sailor Moon. Enfant, comme beaucoup d’autres petites filles, Rachel se déguisait beaucoup, sa mère confectionnait des costumes, pour elle et sa sœur aînée. De confession juive, la fête de Purim lors de laquelle on se déguise, était un événement important pour la famille. De quatre à quatorze ans, Rachel participait à des groupes de cirque en colonies de vacances avec sa sœur aînée : « On montait des spectacles, le spectacle m’a toujours inspirée, ma mère adore coudre, elle fait plein de choses pour la maison. »
Ses premiers costumes portés en cosplay étaient ceux du groupe des Chams (du film Perfect Blue) lors de la Japan Expo 2002, cosplay qu’elle a fait sur scène avec sa sœur et sa meilleure amie. Les costumes avaient été réalisés par sa mère. Son premier cosplay élaboré seule fut le Haruko de FuliKuri au Festival Delcourt – éditeur de manga – en 2002. Rachel avait alors quinze ans. Son personnage était une fille dans « un animé décalé et incompréhensible », une fille qui devient la nounou d’un petit garçon. Elle portait alors une perruque rose vif. « Je voulais une perruque rose, comme au Lido, pour le fun. » Rachel a « des montagnes de projets de costumes en attente avant chaque convention. On est des addicts, on fait un costume pour un jour puis on improvise un deuxième costume pour le lendemain… » Rachel a créé elle-même son site web pour montrer à ses copines cosplayeuses italiennes ce qu’elle fait en cosplay. Sur la page d’accueil, elle apparaît à visage découvert, habillée en marchande, personnage tiré d’un jeu qui se joue sur Internet. « Sur mon site, je ne suis pas le personnage, je suis moi dans son visuel, mais je suis moi… »
Rachel aime « la magie du spectacle », faire son costume et monter sur scène. « Sur scène, on incarne un personnage, on prend les positions du personnage, ses attitudes, pour les photos. Ça transporte, on n’est plus soi-même, on est un autre, on oublie ses soucis. Quand on entre dans la peau d’un personnage, on nous regarde différemment. On n’est plus inaperçu comme dans la rue. Tout le monde vient nous parler, on a envie de faire plaisir, on se donne, on donne son temps, son argent (pour le costume), sa présence. On se satisfait en même temps, c’est très plaisant. Le principe consiste à se faire plaisir même si le costume n’est pas très apprécié. »
Rachel sélectionne les personnages qu’elle va incarner « au coup de cœur, pour le costume ». « J’ai incarné par exemple la Fée du sucre et Tiny Snow, pour leurs poses mignonnes et leurs attitudes qui font toujours sourire ou rigoler. Je trouve que ça me va bien ce type de personnage. Je n’incarne pas la reine des ténèbres. » Très librement, on pourrait associer avec un des aspects de la méthode Stanislavski pour les comédiens où « il s’agit de donner une forme scénique, visible à la création du personnage, c’est-à-dire d’incarner sur scène le personnage ». C. Stanislavski écrit à propos du costume du personnage : « En examinant avec soin tout ce que l’on me présentait, j’espérais tomber sur un costume qui me suggérerait une image pouvant provoquer en moi quelque résonance » [6].
Le spectacle et la confection du costume renvoient Rachel aux plaisirs de l’enfance, à une activité ludique, créatrice et à une identité féminine partagée dans sa famille. Par ailleurs, Rachel préfère les costumes qui évoquent la féerie, un royaume de lumière d’où les angoisses archaïques seraient absentes. On repère dans son discours la fonction contenante du costume, celle d’enveloppe sécurisante, la notion de moi-peau. À propos du vêtement, D. Anzieu écrit : « Comme une seconde peau […] comme un pare-excitations actif venant doubler le pare-excitations passif constitué par la couche externe d’un moi-peau normalement constitué. Le rôle des sports et des vêtements va souvent dans ce sens » [7]. D. Anzieu évoque également un fantasme d’invulnérabilité et un retrait protecteur.
Rachel nous rappelle également que jouer est une thérapie en soi comme l’a théorisé D. W. Winnicott (1971). « Ça transporte, on n’est plus soi-même, on est un autre. On oublie ses soucis. » Dans le cosplay, on fait semblant pour de vrai. Le jeu est arrimé à la réalité. Le plaisir des mangas ne suffit pas. Il faut leur associer du tangible, du sensoriel. Avant que la scène soit jouée, pendant des jours et des semaines, on fabrique son costume, ses accessoires, de bric et de broc, on rassemble diverses matières, on choisit les formes et les couleurs, la créativité s’exerce pour aboutir à une ressemblance incarnée avec le personnage choisi et à une reconnaissance par un public nombreux et averti. Le costume marque à la fois la ressemblance et la différenciation individuelle.
10Les personnages choisis pour le cosplay ont-ils une fonction de doubles ? On repère les notions de métamorphose, de réversibilité et de toute-puissance. Dans notre exemple, la cosplayeuse passe d’un état de jeune femme à une apparence de petite fille par simple déshabillage-habillage, voilement-dévoilement. Le retour à l’enfance et la métamorphose ont lieu comme par magie. Kiki la petite sorcière, transportée par son balai, se sort des situations les plus périlleuses et réussit des prouesses inouïes.
11Comme Rachel l’a elle-même indiqué, la dimension exhibitionniste constitue un des attraits de cette activité de cosplay. À la question « Qu’est-ce qui est le plus excitant dans le cosplay ? », Rachel répond : « La confection du costume », puis : « Être sur la grande scène, comme une scène de théâtre, dans un vrai amphi, avec son et lumières. » Il y a le plaisir de l’exposition sur scène, de l’exhibition du corps avec l’excitation sensorielle afférente. Le public, lui, est là pour regarder mais aussi comme support d’identifications, là où il est important d’être en groupe pour pouvoir être soi.
12Si le rêve permet au rêveur de se montrer nu, dans le cosplay, c’est la scène et le public non indifférent qui autorisent l’exhibition costumée et le voyeurisme. Dans le cosplay comme dans le rêve, le sujet n’est-il pas à différentes places ? Celle du public voyeur et celle du personnage qui se dévoile. Souvenons-nous du rêve typique de nudité décrit par Freud où l’indifférence des personnes présentes face au rêveur nu rend plus aisé son désir de se montrer : « Le grand nombre d’étrangers indifférents au spectacle, que le rêve leur substitue, est précisément le contraire du souhait de voir les quelques personnes bien connues auxquelles on se montrait tout nu étant enfant » [8]. En note, Freud indique : « On comprend que la présence dans le rêve de “ toute la famille ” a le même sens. » Comme le souligne L. E. Prado de Oliveira (2002), le « grand nombre d’étrangers » que nous trouvons dans bien d’autres rêves indique toujours, par opposition, notre désir de « garder le secret », en l’occurrence l’envie de s’exhiber, l’envie de « se montrer tout nu » à « un grand nombre d’étrangers » qui semblent bien représenter « quelques personnes bien connues » ou encore « toute la famille », autrement dit, les plus intimes.
Lorsqu’elle réalise ses costumes, Rachel fait attention à ce qu’ils ne soient pas vulgaires. « Je connais mon physique, je sais ce que je peux porter ou pas. Cela me met mal à l’aise d’être trop dénudée. Il faut que la cuisse soit cachée. La perruque est une protection. » Rachel associe la protection de la cuisse et la pilosité… Lorsque Rachel porte des costumes de petite fille et aime à être regardée ainsi, au-delà de l’autoérotisme et de l’exhibitionnisme, lutte-t-elle contre l’angoisse d’avoir un corps de femme et d’être regardée, voire désirée comme telle ? Peut-être découvre-t-elle, ainsi parée, les plaisirs érogènes d’être vêtue et regardée comme une petite fille, pas encore femme, dans un corps qui ne serait pas définitivement sexué ?
Nous pouvons attribuer au costume du cosplay une fonction de métaphore en ce qu’il représente une extension du moi corporel. Rachel dit : « Ce type de personnage me va bien. » Le cosplay fournirait un support/contenant narcissique alimentant le lien corps – costume – exhibitionnisme. Par ailleurs nous pouvons envisager le costume comme métonymie d’une sexualité en transformation, en construction. Rappelons que l’activité de la couture est importante pour Rachel, d’autant qu’elle a « dépassé le niveau » de sa mère et qu’elle a maintenant sa propre machine à coudre. Rachel s’est distanciée de sa mère tout en s’appropriant un équivalent d’attribut féminin maternel qu’elle utilise avec plaisir et dextérité. « On a envie de faire plaisir, on se donne, on donne son temps, son argent pour le costume, sa présence. On se satisfait en même temps, c’est très plaisant. »
Rachel est adepte des mises en scène décalées pour s’amuser et amuser le public. Ainsi participe-t-elle à un cosplay de groupe où des méchants sont censés se battre avec des sirènes. « On a exagéré ce que l’animé met en scène. Dans Mermaid Melody, on a transformé la sirène quand elle entre dans l’eau. Elle rencontre les méchants qui la menacent, elle se défend, dit sa formule de transformation, ses copines sirènes arrivent. On a fait plusieurs sirènes dont la queue disparaît. Elles apparaissent alors en tutus et chantent. Les tympans des méchants éclatent parce qu’elles chantent faux pour exterminer les méchants. » Transformation, métamorphose, accès à la féminité, appropriation, ironie et agressivité sont présents dans ce jeu, aux limites du vrai et du faux : « On se moque de la version originale de l’animé d’une manière cynique, grinçante. Dans la dérision, on s’adresse aussi au public qui apprécie l’animé. » On peut également repérer dans la bande de copines sirènes qui chantent faux pour détruire l’ennemi, l’expérience de la bande prédatrice qui peut être nécessaire pour partager le malaise d’adolescentes à la recherche d’un nouveau corps. Les mises en scène décalées évoquent également les trois clés qui ouvrent l’univers d’Alice de Lewis Carroll : la parodie, l’inversion – les personnages font le contraire de ce que l’on attend d’eux – et le non-sens.
Tokyo, Rachel et les dentelles
Actuellement, Rachel préfère les mangas aux animés. Elle lit essentiellement des shojo, les mangas pour jeunes filles où l’accent est mis sur les sentiments. Pitch Girl et Nana sont parmi ses préférés. Pour Rachel, l’intérêt majeur des mangas réside dans le fait de s’identifier à un(e) européen(ne) mais dans une culture japonaise. « Quand je lis Nana, j’ai envie de partir au Japon. Tous les fans de mangas sont des fans du Japon. » Ainsi par exemple, les fans du manga Hikari no Go apprennent à jouer au jeu de Go. Certains vont jusqu’à apprendre la langue japonaise pour lire les mangas dans le texte original. Nous entendons là un intérêt pour l’exotisme au sens positif d’esthétique du divers décrit par V. Segalen (1919) dans le sens où le divers est ce qui fait la saveur du monde. En effet, l’exotisme n’est pas seulement géographique mais aussi temporel et lié à la sensualité, l’extrême sensation peut naître de l’extrême différence.
15Évidemment, apprendre et s’approprier une langue autre que la langue maternelle, au-delà d’un enrichissement d’expérience, représente aussi une mise à distance de la langue maternelle et une plus grande liberté d’expression. N’est-on pas moins contraint et moins responsable dans une langue étrangère que dans sa propre langue ? Dans les mangas, les onomatopées sont très nombreuses, dans les originaux comme dans les traductions. Peut-on y voir une forme d’apprentissage d’une nouvelle langue qui aiderait au passage de l’adolescence ? Cet apprentissage constituerait alors un rituel donnant accès non seulement à une plus large connaissance et appropriation des mangas mais aussi à une différenciation, une séparation de l’objet maternel et de ce qu’il représente… Comme le vêtement ou le costume, la langue étrangère peut aussi symboliser l’opposable aux parents.
Rachel prépare un voyage au Japon avec sa sœur aînée, elles partent à l’aventure pour « VOIR le Japon ». « VOIR » dit-elle. Rachel hausse la voix, un large sourire se dessine sur sa bouche, elle avance le buste et ouvre très grands les yeux. Doucement elle ajoute : « On va être débordées d’émotions. » Rachel a prévu de cosplayer à Harajuku, de faire un personnage « Gothic Lolita ». Elle prépare le costume, plus Lolita et mignon que gothique. Rachel aime les couleurs « baby » (pastels), les fleurs, les dentelles… ce qui ramène à l’enfance, dit-elle. Pour Rachel, la dentelle c’est la dentelle « baby brodée sur les doudous », mais aussi la dentelle « sexy », les transparences, les motifs… Selon elle, les deux mélangés font fantasmer les garçons. « Cela induit un trouble, les garçons ont envie de soulever la jupe pour voir dessous, je joue de cela avec des regards coquins, un peu de teasing… » Serait-ce plus facile à faire à Tokyo qu’à Paris ? Les regards posés sur elle seront nouveaux, étrangers, plus encore que ceux des spectateurs parisiens de la Japan Expo. Se sentira-t-elle alors plus libre qu’à Paris, elle qui tient secrète son activité de cosplay dans son école, de crainte que les jeunes de son âge la jugent mal, elle qui enlève les photos de ses cosplays que sa mère a exposées dans le salon dès que des invités arrivent à la maison ? Nous retrouvons là le lien, dans l’opposition apparente, entre voir et s’exhiber, entre exhibition et secret, étranger et intimité.
17Les spectacles de cosplay permettent d’aborder quelques points spécifiques des problématiques adolescentes : le lien entre le jeu, le plaisir et le fantasme ; le rapport au corps en transformation ; la notion d’enveloppe protectrice ou pare-excitations, la fonction du costume comme contenant narcissique, support d’identifications et de différenciation. Les propos de Rachel ont mis en évidence les fonctions métaphoriques et métonymiques du costume, les solutions qu’elle met en œuvre, grâce à sa créativité, pour accéder à une sexualité féminine adulte en retrouvant, paradoxalement, des sensations érogènes de type infantile. Les mises en scène exhibitionnistes en présence d’étrangers nous ont ramené au rêveur nu, à sa famille et son intimité. Gageons que Rachel au Japon verra et vivra autre chose, au-delà de ce qu’elle imagine, et espérons que ses émotions ne la débordent pas trop.
Bibliographie
- anzieu d. (1985). Le Moi-peau. Paris : Dunod, 1995.
- berque a. (1986). Le sauvage et l’artifice. Paris : Gallimard.
- freud s. (1900). L’interprétation des rêves. Paris : PUF, 1971.
- prado de oliveira l. e. (2002). Du secret et de la transmission en psychanalyse. Le Coq Héron, 169 : 7-11.
- segalen v. (1919). Essai sur l’exotisme : une esthétique du divers. Paris : Fata Morgana, 1994.
- stanislavski c. (1949). La construction du personnage. Paris : Pygmalion, 1984.
- suvilay b. (2003). L’héroïne travestie dans le manga. Adolescence, 21 : 757-767.
- tassel a. (2003). Figures de l’in-distinction sexuelle : les mangas. Adolescence, 21 : 769-774.
- winnicott d. w. (1971). Jeu et réalité. Paris : Gallimard, 1975.
Mots-clés éditeurs : costume, étranger, exhibition, intimité, réversibilité
Date de mise en ligne : 01/12/2006
https://doi.org/10.3917/ado.053.0659