La part du feu : anthropologie des entames corporelles
- Par David Le Breton
Pages 457 à 470
Citer cet article
- LE BRETON, David,
- Le Breton, David.
- Le Breton, D.
https://doi.org/10.3917/ado.052.0457
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- Le Breton, David.
- LE BRETON, David,
https://doi.org/10.3917/ado.052.0457
Notes
-
[1]
Ladame, 2003, p. 11.
-
[2]
Winnicott, 1974, pp. 38-39.
-
[3]
Gutton, 2004, p. 211.
-
[4]
Ladame, 2003, pp. 174 sq.
-
[5]
Enriquez, 1984. Également Anzieu, 1985, p. 209.
-
[6]
Favazza A. R. et Favazza B., 1987, p. 195.
-
[7]
Kettlewell C. (1999). Skin game. New York : St Martin’s Griffin, pp. 58 et 60.
-
[8]
Ibid., p. 63.
-
[9]
Effectuées dans des boutiques, ou en lien avec la mouvance gothique, les scarifications relèvent d’une analyse différente. (Cf. Le Breton, 2003, pp. 79 sqq.).
-
[10]
Lacan, Séminaire « L’angoisse », inédit.
-
[11]
Les atteintes corporelles abondent dans les hôpitaux psychiatriques, les prisons ou les institutions fermées accueillant des adolescents, etc. Elles relèvent d’une analyse différente, elles sont d’emblée un langage à l’adresse des autres, une revendication d’existence. Ce sont des acting out qui visent à montrer la souffrance dans l’attente d’une réponse des autres. (Cf. Frigon, 2001 ; Gonin, 1991 ; Le Breton, 2003).
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[12]
Kestemberg, 1999, p. 119.
-
[13]
Mannoni, 1984, p. 30.
-
[14]
Perret-Catipovic, 2001, p. 137.
-
[15]
Foucault, 1963, p. 755.
-
[16]
Pour un approfondissement de la question des entames corporelles nous renvoyons à Le Breton, 2003.
1L’adolescence ébranle les catégories de pensée et les valeurs qui avaient cours lors de l’enfance, elle prive les parents des anciens repères. Le corps lui-même, comme ultime refuge de l’en-soi, paraît menacé de l’intérieur par les métamorphoses dont il est l’objet. Chair du rapport au monde, il relève simultanément du monde interne et du monde externe. Il est à la fois soi et non-soi dans ses changements, la sexuation qui le traverse, le sentiment qu’il est propriété des parents, etc. Encombrant, maladroit, imprévisible, il impose des responsabilités nouvelles aux yeux des autres, tout en étant difficile à assumer car les modes d’emploi et la confiance en soi manquent encore. Le garçon ressent souvent la crainte de ne pas être à la hauteur et la fille de ne pas susciter le désir, de manquer de séduction. Le corps devient alors une surface de projection dont il faut contrôler l’apparence en le parant, en le signant, en le dissimulant, en l’arborant, en le maltraitant, etc., parfois de façons successives. Le miroir et le regard des autres deviennent les témoins douloureux de la transformation de soi. Les manières de s’habiller, de se coiffer, de se maquiller, de prendre la pose, de recourir au piercing ou au tatouage traduisent les tensions du jeune au regard de son identité sexuelle, des relations avec ses parents et les autres, de son attitude face à ce qu’il nomme la « société ». Ce sont des affichages de soi, des emblèmes (Le Breton, 2002).
2Le corps, et particulièrement la peau, est un moyen symbolique pour se dire aux autres, traduire le dépit ou la jubilation d’être soi. Le goût du sport, de l’ascétisme, des régimes, l’investissement du travail scolaire, ou différentes formes d’addiction sur un autre versant, marquent bien alors la nécessité de contrôler un corps qui échappe. Le jeune cherche sa place, se demande qui il est, où il va. Il s’interroge sur la signification de son existence. Les épreuves qu’il s’inflige avec une lucidité inégale sont une ritualisation sauvage d’un passage douloureux.
3Si les assises du sentiment de soi sont encore à vif, fragiles, vulnérables, le corps est le champ de bataille de l’identité. Malgré ses transformations et son inquiétante étrangeté, il est la seule permanence qui relie à soi, au fil du temps et des événements, même s’il se dérobe parfois. Inéluctablement là, il est l’objet à la fois aimé et haï, investi et maltraité, part en soi des parents, mais aussi objet n’appartenant qu’à soi, frontière entre les autres et soi, entre l’intérieur et l’extérieur, le monde interne et le monde externe. En le contrôlant, l’adolescent cherche à contrôler son existence, à apprivoiser son rapport au monde. Comme l’objet transitionnel de D. W. Winnicott, le corps ainsi utilisé n’appartient ni au moi ni au non-moi ; il est l’organe de la transition, du passage, le lien fondamental au monde, mais dissocié de soi et usé comme un instrument qui permet d’accéder à l’autre rive. Objet à la fois proche, mais encore extérieur, il est un espace d’amortissement, une défense notamment contre l’angoisse dépressive. Le jeune le couve et l’écorche, le soigne et le maltraite, il l’aime et le hait avec une intensité variable liée à son histoire personnelle et à la capacité de son entourage à faire office ou non de contenant. Quand les limites manquent, il les cherche à la surface de son corps, il se jette symboliquement (et non moins réellement) contre le monde pour établir sa souveraineté personnelle, trancher enfin entre le dehors et le dedans, établir une zone propice entre intérieur et extérieur. Pour faire enfin corps avec soi, il faut éprouver ses limites physiques, les mettre en jeu pour les sentir et les apprivoiser afin qu’elles puissent contenir le sentiment d’identité. Matière d’identité, le corps qui a assumé cette fonction du passage est intégré dans le soi, il perd sa signification de bouclier contre le monde pour inscrire les frontières du sujet. Le deuil de l’enfance appelle à la nécessité de tenir le coup, de traverser indemne le passage en devenant un autre, mais en maintenant ou en acquérant le goût de vivre. L’issue en est pour une large part « le sentiment de posséder des attributs subjectifs que la rencontre avec l’autre ne mettra plus en péril » [1].
Les entames corporelles comme rites privés de conjuration de la souffrance
4L’engouement pour les marques corporelles (tatouages, piercings, etc.) peut aussi être analysé comme une volonté de chercher ses « marques » avec le monde, sous une forme ludique, au plus proche de soi, avec son corps. Pour sauver sa peau, on fait peau neuve. D’où l’importance également des blessures corporelles délibérées (incisions, scarifications, etc.) sur le versant, cette fois, de la détresse. Les scarifications interviennent dans une situation de souffrance et d’impuissance, d’impossibilité de mettre la tension hors de soi. Face à la paralysie de toute possibilité d’action, elles rétablissent une ligne d’orientation, elles ramènent l’individu au sentiment de sa présence. Acte de passage, souvent largement lucide sur le moment ou l’après coup, franchissement in extremis d’une passe dangereuse. Les scarifications sont une manière de négocier un entre-deux intolérable. La douleur, l’incision, le sang endiguent le trop plein d’une souffrance débordante et écrasante, et rappellent au sujet qu’il est vivant à travers la brutale sensation d’existence que signe l’effraction cutanée. L’impossibilité de sortir de la situation par le langage force le passage par le corps pour décharger la tension. La trace corporelle porte la souffrance à la surface de soi, là où elle devient visible et contrôlable. On l’extirpe d’une intériorité qui paraît comme un gouffre. Ultime tentative de se maintenir au monde, de trouver une prise. La douleur physique est une butée symbolique opposée à une souffrance indicible et écrasante.
5On retrouve dans le ressenti de la personne qui s’entaille, surtout si l’acte est peu différé au regard de la souffrance éprouvée, les éléments décrits par D. W. Winnicott comme relevant d’une « agonie primitive » ou d’une « angoisse impensable » : le sentiment de morcellement, de chute, une perte de la relation au corps sur fond d’absence d’orientation. Sans doute, pour nombre d’adolescents, les circonstances qui produisent l’attaque corporelle sont-elles la reviviscence de la « crainte d’un effondrement qui a déjà été éprouvé » [2]. Le manque de holding, d’un environnement soutenant en soi et au dehors, amène à la recherche d’un cran d’arrêt de la chute à travers l’incision corporelle. Le soulagement est provisoire et il convient de reproduire l’acte pour repousser encore la détresse afin de tenir le coup.
6« Effraction pubertaire du narcissisme infantile » [3], écrit Ph. Gutton, les entames corporelles sont aussi un moyen de lutte contre la souffrance. Nombre d’adolescents y recourent comme à une forme de régulation de leurs tensions. Nul ne soupçonne leur comportement. Souvent ils n’en parlent à personne, continuant à éprouver un sentiment de honte d’avoir vécu une telle expérience.
Martine, aujourd’hui âgée de trente-huit ans, s’est coupée plusieurs années autour de ses vingt ans, alors qu’elle était étudiante. « C’était un état d’esprit. Une sorte de trop plein de quelque chose. Il fallait que je le fasse sortir, comme du pus. Quelque chose de destructeur. C’était une sorte d’énergie noire, il fallait que je la supprime, et je la faisais physiquement sortir de moi, peut-être parce que je ne pouvais pas la dire. » Elle évoque d’elle-même la quête lancinante de repères qui tenaillait alors son existence : « Il y avait une recherche de limites. Mais pas seulement à travers le fait de me couper. Je voulais trouver le point où je ne pouvais pas aller plus loin. Ces limites-là, je les ai cherchées dans le risque, le danger. Je me suis mise sans cesse dans des situations de déséquilibre. Je cherchais quelque chose qui allait me ramener là où j’étais en sécurité. »
À treize ans, Isabelle, imprégnée du sentiment de sa solitude, de son insignifiance, s’entaille le poignet en se faisant la promesse qu’un jour elle aimera quelqu’un. Pacte de sang avec sa propre histoire, message lancé au-delà du temps à l’autre Isabelle qui l’attend à quelques années de là, pour exorciser la souffrance d’être soi et de ne pas s’aimer. L’entame est le prix à payer de l’échange symbolique avec la durée pour s’assurer d’un avenir meilleur. Si on se fait soi-même du mal, on peut espérer que le sort relâche enfin son emprise.
Lucie, victime douloureuse d’un inceste, explique que « c’est un peu comme si on arrivait nous-même à gérer notre souffrance. C’est pas quelqu’un de l’extérieur qui va nous faire du mal, comme dans le cas de l’inceste ou de l’abus sexuel, ce mal, c’est nous-même qui nous l’infligeons. Donc on a un contrôle sur la souffrance subie. D’autres choses entrent en jeu, c’est aussi, entre guillemets, un mal pour un bien. C’est laisser sortir une certaine souffrance qui pourrait être dite avec des mots et qui passe là par une maltraitance du corps ».
8L’entame est superficielle ou profonde selon l’intensité de la souffrance ressentie, elle est limitée en un point du corps ou dispersée. Elle fait l’économie d’une possible intervention sur le monde. On change son corps à défaut de pouvoir changer l’environnement néfaste, on amortit sur soi une offensive de l’extérieur, menaçante pour le sentiment d’identité. L’incision est d’abord une chirurgie du sens. La conversion de la souffrance en trace cutanée et en douleur physique restaure provisoirement l’enracinement au monde. L’apaisement obtenu se décline différemment selon les circonstances et les personnes qui attentent à leur corps. Certaines se disent « calmées » par le seul fait de la blessure, les autres par la douleur ressentie sur le moment ou par l’écoulement du sang. En principe, l’apaisement est toujours provisoire. Il ne résout rien des circonstances qui ont provoqué la tension mais il procure un répit, une respiration du sens. Ambivalence d’une trace qui ne recherche le plus souvent aucun témoin, la blessure tente de porter le langage à un autre niveau, d’aller au-delà de l’impasse relationnelle, de l’impuissance face au monde, mais elle se prive des ressources de la parole. Au lieu de hurler ou de manifester sa détresse contre le monde ou ceux qui en sont responsables, l’individu la retourne contre lui-même.
9Les incisions, les scarifications, les brûlures, les piqûres, les coups, les frottements, ne renvoient pas à une volonté de se détruire ou de mourir. Elles ne sont pas des tentatives de suicide mais des tentatives de vivre. La blessure auto-infligée est opposition à la souffrance, compromis, essai de restauration du sens. Elle tente de se frayer une issue permettant enfin d’être soi. L’entame corporelle conjure une catastrophe du sens, elle en absorbe les effets destructeurs en la canalisant sur la peau et en rendant contrôlable la souffrance. La concrétude de la blessure fixe une souffrance autrement insaisissable.
10Redéfinition de soi dans une situation pénible, elle peut être unique, renvoyant à un épisode ayant débordé sur le moment les capacités d’élaboration symbolique du sujet, ou se répéter à maintes reprises devenant une manière usuelle de lutter contre la peur du morcellement. Le visage est rarement touché, incarnant justement le principe sacré de l’identité personnelle, le lieu le plus sacré de soi (Le Breton, 1993). S’il est finalement attaqué, alors l’individu fait un pas hors de la vie ordinaire et entre dans les prémices de la psychose. Le souci d’épargner son visage traduit la volonté de rester au cœur du lien social, de ne pas rompre les ponts. Même s’il joue avec les limites, l’individu ne perd pas tout à fait le contrôle de son geste. Mais ce qui est à l’origine une forme de résistance, une étape de médiation entre soi et l’autre, se mue parfois en chronicisation d’un jeu dangereux avec l’existence. La « faille narcissique » ne se comble pas et les attaques contre un autre en soi perdurent [4]. Dans des formes plus chroniques, plus lourdes, qui ne nous intéressent pas ici, c’est une durable « enveloppe de souffrance » [5] qui assure l’existence. Le corps est désinvesti de toute jouissance autre que celle de la douleur.
11L’atteinte au corps est ponctuelle ou dure quelques mois, parfois davantage ; elle répond au jaillissement de la souffrance et cesse dès lors que le passage de la souffrance est résolu, l’individu restant ensuite effrayé de son geste ou recourant à des formes différentes de contrôle de soi. Pour d’autres, elle devient une manière régulière d’exister, de tenir en joue les blessures affectives du quotidien. L’incision est alors une cérémonie secrète accomplie comme une liturgie intime. Ce sont des coupures qui laissent plus ou moins de traces cutanées, sauf lors de moments plus aigus de difficultés personnelles. L’incision est la ritualisation in extremis de l’insoutenable, une « autochirurgie » [6] opérée dans l’urgence parce qu’il n’y a pas d’autre issue. À chaque événement douloureux, elle procure l’apaisement et le passage. Il faut sans cesse rompre la peau pour changer de peau et éloigner l’adversité.
Caroline Kettlewell se sent insignifiante auprès des autres enfants de son âge, toujours référée en négatif dans le propos des autres à une sœur aînée entourée d’amies, meilleure élève. Surprise alors qu’elle s’entame le poignet pour la première fois à douze ans, avec un couteau, dans les toilettes de son école, elle se découvre importante aux yeux des autres. Et elle sait désormais disposer d’un moyen efficace de lutter contre le vide. De manière régulière, mais avec des pauses parfois de plusieurs semaines ou plusieurs mois, elle s’entaille des années. À ses yeux, son corps est un objet sinistre auquel elle est malheureusement rattachée. Elle ne l’habite pas à part entière, elle n’aime pas sa féminité. « C’est l’histoire d’une personne ordinaire qui essaie d’arrêter un voyage dans l’obscurité et sur des routes inattendues. Je peux vous dire que n’importe qui peut être conduit vers une voie aveugle et chaotique. Je peux vous dire que l’idée et l’urgence de se couper semblaient venir de ma peau elle-même. […] Je me suis coupée parce que ça marchait et parce que les alternatives étaient pires […]. Me couper était ma défense contre un chaos interne, contre un monde qui échappait à mon contrôle. Mais je ne sais pas d’où venait ce chaos » [7].
Après la première incision, Caroline dit ne jamais avoir eu l’intention de s’arrêter, tant ce geste mettait en ordre son chaos intérieur, lui apportait un apaisement inaccessible autrement. Elle se coupe chaque jour ou deux ou trois fois dans la semaine. « Couper était une solution à tout » [8] : déception, regret, culpabilité, insécurité, frustration, incertitude de l’avenir, etc. Comme pour nombre de personnes vouées à ce recours, l’incision est une sorte de balancier aidant à tenir sur le fil de l’existence. Caroline cherche la bonne mesure de l’apaisement en se coupant plus ou moins profondément selon la peine éprouvée, traçant sur sa peau (bras, hanche, jambe, lobe de l’oreille) des lignes parallèles qu’elle soigne ensuite pour ne pas avoir à les montrer à un médecin. Elle se coupe plutôt la nuit, à la lumière d’une lampe, masquant soigneusement les plaies sous ses vêtements, dissimulant son secret aux personnes de son entourage, même aux thérapeutes qu’elle rencontre parfois.
Parallèlement aux incisions régulières, elle évoque des épisodes fréquents d’anorexie témoignant de la même difficulté à assumer son corps et son sexe. Ses coupures sont une cérémonie de purification, une manière de retrouver la « propreté ». Elle tente de se débarrasser d’une chair vécue comme souillure. L’association de l’anorexie et des scarifications est banale et témoigne du même combat contre l’assignation à un corps de femme. Cet exercice de cruauté sur soi, au-delà de la résolution d’une tension, n’est pas sans bénéfice secondaire ; elle en ressent une « bouffée d’adrénaline ». Elle n’ignore pas l’étrangeté de ce recours, mais elle est impuissante à y échapper. S’il lui arrive parfois de se sentir plus forte et de penser l’abandonner, elle y revient à la première déception, honteuse, avec une conscience aiguë de la singularité de sa démarche.
13De manière générale, les entames sont des tentatives de rompre avec les parents, de s’arracher à l’enfance pour devenir enfin soi. La trace sur la peau est un cran d’arrêt plus ou moins symboliquement efficace pour se séparer et accéder à une différence propre. Le plus souvent, les attaques au corps sont surdéterminées par une souffrance tangible liée à un sentiment d’insignifiance personnelle, de colère contre soi ou les autres, de violences sexuelles subies, etc. La signification des attaques au corps dépend à la fois d’une histoire de vie dans une trame relationnelle et des circonstances qui les précédent, des situations dont ils cherchent à s’extirper en essayant de se dépouiller de leur peau. Un lacis de significations s’enchevêtre. Au premier niveau, l’acte vise à rompre avec une souffrance intolérable et écrasante. Mais il rappelle aussi le sentiment de soi, l’impression de redevenir « réel », l’entaille, ou le sang qui coule. Il retourne contre soi une violence quand l’atteinte à l’autre est impensable. Volonté aussi de se punir d’être soi. L’une des dimensions les plus courantes est une quête de purification pour lutter contre la souillure de l’inceste ou de l’abus sexuel. Faire couler le sang est une manière de se punir d’avoir laissé faire ou de ne pas avoir compris, une élimination de la saleté désormais éprouvée au fait d’être soi, une volonté de faire peau neuve, d’amener la souffrance éprouvée hors de soi pour la contrôler. Dans le contexte des violences sexuelles subies, les scarifications sont un remède contre l’horreur d’être soi, d’être rivé à un corps de dégoût. Tentative symbolique d’en déchirer l’enveloppe pour devenir autre [9].
Des anthropo-logiques, non des pathologies
14Les blessures corporelles délibérées ne sont pas plus des indices de folie que les tentatives de suicide, les fugues, les troubles alimentaires ou d’autres formes de conduites à risque des jeunes générations. Ce sont plutôt des tentatives de forcer le passage pour exister.
Martine, précédemment citée, le dit avec force : « Les coupures, c’était la seule manière de supporter cette souffrance. C’est la seule manière que j’aie trouvée à ce moment-là pour ne pas vouloir mourir. »
Chloé dit avec finesse comment le malaise de l’entame non seulement permet de « passer » les moments de souffrance mais dispose également une sorte de savoir sur les épreuves vécues : « Je trouve qu’on apprend à comprendre et à accepter sa douleur. Pour moi, à ce moment, c’est à ça que ça servait. »
16Les entames sont rarement des passages à l’acte, elles oscillent entre acting out et ce que nous souhaitons nommer des « actes de passage ». Le passage à l’acte n’est pas une modalité de résolution de la tension interne, il la maintient au cœur du sujet comme s’il se débattait dans une nasse. L’acting out, dans la définition de J. Lacan lors de son séminaire sur l’angoisse, s’en distingue malgré l’impulsivité qui le caractérise également. Il est une forme de langage destiné à l’autre. « L’acting out, dit-il, est quelque chose qui se montre […], c’est la monstration, le montrage, voilé sans doute, mais qui n’est voilé que pour nous comme sujet. Montrant sa cause, c’est ce reste, c’est sa chute, c’est ce qui tombe dans l’affaire qui est l’essentiel de ce qui est montré » [10]. L’acte de passage est ce caractère d’une action sur soi qui fonctionne comme un appui pour s’arracher aux anciennes pesanteurs, il est un remède pour s’extirper peu à peu d’une situation sans issue. L’acte de passage, même s’il se répète, est un chemin tracé dans le corps, en en payant le prix, pour se retrouver. Il fonde au fil du temps, en soi et autour de soi, les conditions d’une existence propice. La plupart du temps, en effet, les scarifications ne sont pas montrées aux autres et ne permettent pas l’instauration d’un échange, mais, même à ce niveau, elles participent du franchissement de la barrière de souffrance [11].
17Elles dessinent une aire transitionnelle où s’enchevêtrent l’expérience émotionnelle et le processus de symbolisation. Elles relèvent de ces « mécanismes de défense, de tous ordres, les uns très subtils, les autres très grossiers en leur prévalence transitoire […] toujours marqués par leur massivité qui vise à refouler le plus étroitement qu’il se peut la situation conflictuelle de base que nous avons définie plus haut. Ce type d’économie psychique et ce polymorphisme brouillon des mécanismes de défense rendent compte à eux seuls de la difficulté de maniement des adolescents, en même temps, peut-être, que des succès thérapeutiques qui paraissent paradoxaux et miraculeux » [12]. E. Kestemberg souligne la nécessité de ne pas emprisonner l’adolescent dans des symptômes qui, en dépit de leur apparente gravité, cèdent facilement au fil du temps, de rencontres ou d’une thérapie. Si ces conduites radicales relèvent du patho-logique c’est au sens du pathos, de la souffrance, et du fait que les manières de s’y opposer sont (anthropo)logiques. Elles constituent dans le même mouvement une résistance contre une violence plus sourde qui se situe en amont, dans une configuration relationnelle ou sociale.
18Les circonstances ne leur laissent pas le choix des moyens pour s’en sortir. Une économie psychique s’élabore dans la perspective de protéger de la mort ou d’une souffrance plus intolérable encore. Le comportement se dresse contre l’affect douloureux. Plutôt que de le réduire à une nosographie venant trancher entre le normal et le pathologique comme catégories immuables, dans l’indifférence à sa singularité propre et aux épreuves personnelles traversées par le sujet, il importe plutôt d’en interroger la signification et de comprendre en quoi, même si elles paraissent mettre l’existence en danger, à un autre niveau, plus essentiel, elles la protègent aussi.
19Dans un certain nombre de cas, l’évocation du pathologique, surtout en ce qu’il implique de mesures institutionnelles, est un jugement de valeur redoutable qui transforme en essence ce qui est sans doute un moment provisoire, destiné à disparaître si l’on n’y prête pas une attention trop sévère. Ce qui n’était qu’une parade devient alors parfois un enfermement. « Nous ne savons pas très bien, écrit O. Mannoni, s’il y a des crises d’adolescence qui sont déjà le début d’une maladie mentale, et d’autres qui ne deviennent maladie mentale que parce qu’on les a contrariées » [13]. Les modes de défense d’un adolescent n’ont pas la gravité de ceux d’un adulte. La fixation nosographique peut être lourde de conséquences. Contrairement en cela à des hommes ou des femmes plus âgés, les adolescent(e)s sont encore dans un passage plein de virtualités, avec un sentiment d’identité encore labile. Le recours à des formes de résistance qui paraissent radicales n’est pas nécessairement une promesse de pathologie, mais une forme d’ajustement personnel dans une situation de menace. Dans l’immense majorité des cas, les conduites à risque ou les attaques au corps ne durent qu’un moment, elles sont abandonnées au fil du temps (Le Breton, 2003).
20Les souffrances adolescentes relèvent moins du pathologique que d’un écart provisoire lors d’une douloureuse naissance à soi-même. Pour les combattre, le jeune recourt à des figures anthropologiques comme le sacrifice et l’ordalie. L’accouchement ne va pas toujours de soi, il implique le corps à corps avec le monde. Ce sont des moments de turbulence, de crise personnelle, mais dont en principe le sujet se défait au fil du temps. Cette phase de souffrance est une confrontation au principe de réalité, une acquisition des limites symboliques le situant en acteur créatif au sein du lien social. Les souffrances adolescentes se guérissent par l’écoulement du temps et les expériences successives du jeune.
21Les attaques corporelles traduisent une manière de se plier et de se redresser devant l’affect ou la situation sans se briser, de manifester une forme d’esquive efficace qui évite de se rompre. Elles permettent de faire face, ce sont des formes de coping, des comportements d’ajustement à une situation personnelle douloureuse. Signaler le caractère anthropo-logique ou patho-logique de ces conduites, en insistant sur leur caractère provisoire, ne signifie nullement qu’il faut laisser l’adolescent se meurtrir. Si les attaques corporelles sont des appels à vivre, elles sont aussi des appels à l’aide. Elles sollicitent une reconnaissance, un accompagnement du jeune, la compréhension que les scarifications sont des signes de souffrance intense en amont. Prenant l’exemple de la tentative de suicide, M. Perret-Catipovic note qu’elle « est aussi ouverture d’un système qui, jusque-là, pouvait être intangible, inébranlable. Il faut absolument profiter de ce moment d’ouverture pour engager un dialogue, le plus vite possible » [14]. L’acte de passage que sont la plupart du temps les scarifications est un levier thérapeutique, une accroche pour une reprise de parole ou un accompagnement. Dans leur immense majorité, les scarifications touchent des adolescent(e)s « ordinaires » qui ne souffrent d’aucune pathologie, au sens psychiatrique du terme, mais de meurtrissures réelles ou imaginaires de leur existence. Elles sont un recours anthropo-logique pour s’opposer à cette souffrance et se préserver.
Le sacrifice
22Le sacrifice d’une part de soi dans l’attente d’une réponse est une tentative de solliciter un Autre, au-delà du social. En reprenant le contrôle, en devenant un acteur plus ou moins lucide de sa souffrance par l’immersion consentie dans la douleur, le danger ou le retournement contre le corps propre, il s’agit de provoquer un échange symbolique avec la mort, ou plutôt avec un signifiant au-delà du social infiniment plus puissant. Sollicitation d’une instance métaphysique pour retrouver la légitimité d’exister mais qui passe nécessairement par le risque de se perdre ou de se dépouiller d’une part de soi. Il s’agit de fabriquer de l’identité avec la douleur ou la mort en reprenant l’initiative sous la forme d’une ordalie. Échange symbolique, car il faut accepter de perdre ou de se perdre, de mourir même pour pouvoir vivre, mais surtout pour gagner une sensation propice de soi, se cabrer face à un manque à être et s’en délivrer, en éprouvant le sentiment que finalement, la vie vaut la peine qu’on s’y attache. Forme extrême du « don-contre-don » sous une version que M. Mauss (1950) n’avait pas pressentie puisqu’il s’agit cette fois d’un contrat inconscient avec les limites, avec la possibilité de se détruire ou de se mutiler. En faisant le sacrifice d’une part de soi, ou en s’offrant au risque non négligeable de mourir, l’individu est en quête d’une modification de soi. Le sacrifice ignore ce qu’il poursuit, il s’impose à l’individu à son corps défendant, mais il est agissant en ce qu’il restaure un sentiment d’identité meurtri. Il se traduit par une douleur consentie, une trace sur la peau, mais voulue, qui prend sur elle une souffrance plus vaste et permet de la circonscrire et de la dépasser. L’initiative de l’incision est une réponse inconsciente mais puissante au sentiment de chaos qui menace de tout emporter. Sous la forme de la blessure, l’individu avance le prix du soulagement.
23En s’affrontant aux limites, l’individu s’arrache à ses routines et à ses repères. Par sa propre volonté, il est en quête d’une autre définition de soi dont il ignore si l’épreuve qu’il s’inflige sera ou non décisive. Il éprouve la nécessité intérieure d’un contenant pour savoir qui il est et où il va. Tant qu’il est dans cette recherche, la limite doit être touchée et poussée aussi loin que possible. En même temps, elle ne cesse d’être reconduite, elle n’est jamais donnée une fois pour toutes. Le mouvement de la transgression procure de la puissance, mais il requiert la limite qui lui donne un sens et une valeur. L’expérience de la limite implique le renouvellement de l’obstacle et l’arrachement à soi-même tant que l’individu ne se reconnaît pas dans ce qu’il est. « La limite et la transgression se doivent l’une et l’autre la densité de leur être : inexistence d’une limite qui ne pourrait absolument pas être franchie ; vanité en retour d’une transgression qui ne franchirait qu’une limite d’illusion ou d’ombre. Mais la limite a-t-elle une existence véritable en dehors du geste qui glorieusement la traverse et la nie ? » [15].
24Si l’enracinement dans l’existence n’est pas étayé sur un goût de vivre suffisant, il reste à braconner le sens, à provoquer le monde en se mettant en danger ou en situation difficile pour trouver enfin les limites qui manquent et surtout tester sa légitimité personnelle. Quand le monde ne se donne plus sous les auspices du sens et de la valeur, l’individu dispose alors d’un ultime recours en empruntant des espaces peu fréquentés, au risque de périr. En se jetant contre le monde, en se lacérant ou en se brûlant la peau, il cherche à s’assurer de soi ; il éprouve son existence, sa valeur personnelle. La confrontation au monde s’impose à travers l’invention de rites intimes de contrebande. Par le sacrifice d’une parcelle de soi dans la douleur, le sang, il s’efforce de sauver l’essentiel. En s’infligeant une douleur contrôlée, il lutte contre une souffrance infiniment plus lourde à porter. Sauver la forêt implique d’en sacrifier une partie. Telle est la part du feu. Pour continuer à vivre, il faut parfois se faire mal pour avoir moins mal [16].
Bibliographie
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- enriquez m. (1984). Du corps en souffrance au corps de souffrance. In : Aux carrefours de la haine. Paris : Épi.
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Mots-clés éditeurs : acte de passage, anthropologie, attaques au corps, rites privés, scarification, souffrance, survie