4. Un besoin mondial d’utopie
- Par Bertrand Badie
Pages 39 à 41
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- Badie, B.
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Jamais la mémoire de Mai 68 n’avait été célébrée avec autant de force et d’insistance. Ce quarantième anniversaire tranche avec la discrétion qui, jusqu’ici, était de mise. Comme de timides prémices, les propos tenus par Nicolas Sarkozy durant la dernière campagne semblaient annoncer le débat : oubliés, folklorisés, inscrits hors du temps politique, les « événements », comme on les nommait, faisaient soudain l’objet d’une étonnante stigmatisation.
Redécouvert, comme il se doit, dans la contestation, le printemps de jadis s’inscrit en fait fort bien en écho au malaise ambiant de notre monde occidental. Abandonné parce qu’il regorgeait d’utopie, Mai 68 est redécouvert à un moment où celle-ci fait au contraire cruellement défaut. On ne saurait oublier qu’il n’y a pas de changements, voire de modernisations, qui ne soient portés par une pensée utopique : libéralisme et socialisme passèrent par ce stade au XIXe siècle, pour construire la société industrielle. Mai 1968 fut l’ultime étape de ces audacieuses inventions intellectuelles : à travers son tiers-mondisme hardi, sa critique aiguisée de toute forme de domination, son aptitude à discréditer férocement les vieilles idéologies, sa dénonciation de la consommation, le mouvement annonçait et construisait la mondialisation, l’enjeu écologique, la société de communication. Derrière les drapeaux rouges ou noirs, les comités Vietnam, l’image du Che, on retrouvait confusément l’idée que la puissance ne pouvait pas tout faire et qu’il fallait même compter désormais avec l’impuissance de la puissance, peut-être aussi la force du faible ou du petit…
Date de mise en ligne : 10/12/2025
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