Chapitre d’ouvrage

7. « Enfin Céline vint ! »

Pages 197 à 225

Citer ce chapitre


  • Merlin-Kajman, H.
(2016). 7. « Enfin Céline vint ! » La Langue est-elle fasciste ? : Langue, pouvoir, enseignement (p. 197-225). Le Seuil. https://shs.cairn.info/la-langue-est-elle-fasciste-langue-pouvoir-enseignement--9782020572774-page-197?lang=fr.

  • Merlin-Kajman, Hélène.
« 7. “Enfin Céline vint !” ». La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, Le Seuil, 2016. p.197-225. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/la-langue-est-elle-fasciste-langue-pouvoir-enseignement--9782020572774-page-197?lang=fr.

  • MERLIN-KAJMAN, Hélène,
2016. 7. « Enfin Céline vint ! » In : La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement. Paris : Le Seuil. La Couleur des idées, p.197-225. URL : https://shs.cairn.info/la-langue-est-elle-fasciste-langue-pouvoir-enseignement--9782020572774-page-197?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Roland Barthes, « Cours, entretiens et enquêtes », in Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 754.
  • [2]
    En 1944, alors qu’il se trouve au Sanatorium des étudiants en Isère, il écrit un texte intitulé « Plaisir des classiques », qu’on peut lire comme un florilège de phrases résistantes – secrètement résistantes, grâce à leur puissance de décontextualisation – de représentation. Dans Le Plaisir du texte, ce plaisir, par opposition avec la jouissance, est devenu plaisir de culture, confortable.
  • [3]
    Roland Barthes, « Cours, entretiens et enquêtes », art. cité, t. III, p. 755.
  • [4]
    Dionys Mascolo, « Si la lecture de Saint-Just est possible », in À la recherche d’un communisme de pensée, Paris, Fourbis, 1993, p. 56 (je souligne).
  • [5]
    « La littérature se regarde dans la révolution, elle s’y justifie, et si on l’a appelée Terreur, c’est qu’elle a bien pour idéal ce moment historique où “la vie porte la mort et se maintient dans la mort même” pour obtenir d’elle la possibilité et la vérité de la parole » (Maurice Blanchot, « La littérature et le droit à la mort », in La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p. 324).
  • [6]
    Ibid., p. 323.
  • [7]
    Ibid., p. 325.
  • [8]
    Déjà en 1946, dans la préface aux œuvres de Saint-Just, affirmant que la guerre avait appris « aux penseurs, artistes, intellectuels » que « la parole engageait », Mascolo ajoute qu’ils n’ont pas su aller jusqu’au bout de cette exigence non moins poétique que politique : « Au vrai, tout vient de ce qu’ils ont reculé devant “l’horreur” de la recherche rimbaldienne, dont la guerre venait elle-même de rapprocher les chances » (Dionys Mascolo, « Si la lecture de Saint-Just est possible », art. cité, p. 57).
  • [9]
    Dionys Mascolo, « Sur les effets d’une approche rétrospective », in À la recherche d’un communisme de pensée, op. cit., p. 454.
  • [10]
    Cf. Michel de Certeau, La Fable mystique, t. I, xvie-xviie siècle, Paris, Gallimard, 1982.
  • [11]
    Dionys Mascolo, « Lettre polonaise », in À la recherche d’un communisme de pensée, op. cit., p. 79.
  • [12]
    Ibid.
  • [13]
    Ernest Renan, La Réforme intellectuelle et morale de la France, op. cit., p. 635-636.
  • [14]
    Dionys Mascolo, « Lettre polonaise », art. cité, p. 79.
  • [15]
    Serge Daney, « Rebonds », Libération, 23 octobre 1990.
  • [16]
    Michel Foucault, « À propos de Marguerite Duras », in Dits et écrits. 1954-1988, op. cit., t. II, p. 763.
  • [17]
    Michel Foucault, « Folie, littérature, société », ibid., p. 125.
  • [18]
    Cf. en particulier la préface à la première édition d’Histoire de la folie : Michel Foucault, « Préface », in Dits et écrits. 1954-1988, op. cit., t. I, p. 159 sq.
  • [19]
    Michel Foucault, « Il faut défendre la société », op. cit., p. 48.
  • [20]
    Ibid., p. 49.
  • [21]
    Marguerite Duras, La Douleur, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2000, p. 82.
  • [22]
    Roland Barthes, « Drame, poème, roman », in Œuvres complètes, op. cit., t. III, p. 936.
  • [23]
    Un exemple : « Jeune, elle serait jeune. Dans ses vêtements, dans ses cheveux, il y aurait une odeur qui stagnerait, vous chercheriez laquelle, et vous finiriez par la nommer comme vous avez le savoir de le faire. Vous diriez : Une odeur d’héliotrope et de cédrat. Elle répond : C’est comme vous voudrez » (Marguerite Duras, La Maladie de la mort, Paris, Éd. de Minuit, 1982).
  • [24]
    Marguerite Duras, La Douleur, op. cit., p. 82 et 83.
  • [25]
    Georges Perec écrit à ce propos que « l’on ne sait plus très bien si c’est la littérature que l’on méprise au nom des camps de concentration, ou les camps de concentration, au nom de la littérature » (Georges Perec, L.G. Une aventure des années soixante, Paris, Éd. du Seuil, 1992, p. 88).
  • [26]
    Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire. Sur une lettre de Robert Antelme, Paris, Éd. Maurice Nadeau, 1987, p. 12.
  • [27]
    Maurice Blanchot, L’Entretien infini, Paris, Gallimard, 1969, p. 200.
  • [28]
    Ainsi, Blanchot évoque « le mouvement furieux de l’inquisiteur qui, par la force, veut obtenir un morceau de langage afin d’abaisser toute parole au niveau de la force : faire parler, et par la torture même, c’est essayer de se rendre maître de la distance infinie en réduisant l’expression à ce langage de pouvoir par lequel celui qui parlerait donnerait à nouveau prise à la puissance » (ibid., p. 195). Dans « La représentation interdite », Jean-Luc Nancy écrit : « La victime n’a plus aucun espace de représentation, tandis que son bourreau n’a pas d’autre représentation que celle de soi dans l’accomplissement et dans le comblement de cette abolition d’espace » (Jean-Luc Nancy, « La représentation interdite », art. cité, p. 31).
  • [29]
    Maurice Blanchot, L’Entretien infini, op. cit., p. 199-200. Dans Le Livre à venir, Blanchot fait une analyse similaire d’un roman de Marguerite Duras, Le Square : « Le dialogue est rare, et ne croyons pas qu’il soit facile ni heureux. Écoutons les deux simples voix du Square : elles ne cherchent pas l’accord, à la manière des paroles discutantes qui vont de preuve en preuve pour se rencontrer par le simple jeu de la cohérence. […] Nous sentons bien que, pour ces deux personnes, pour l’une surtout, ce qu’il faut d’espace, et d’air, et de possibilité pour parler, est très près d’être épuisé. Et peut-être, si c’est bien d’un dialogue qu’il s’agit, en trouvons-nous le premier trait dans l’approche de cette menace, limite en deçà de laquelle le mutisme et la violence fermeront l’être. Il faut être le dos au mur pour commencer à parler avec quelqu’un. Le confort, l’aisance, la maîtrise élèvent la parole aux formes de communication impersonnelle, où l’on parle autour des problèmes et où chacun renonce à soi pour momentanément parler le discours en général. Ou bien, au contraire, si la limite est franchie, nous trouvons cette parole de la solitude et de l’exil, parole de l’extrémité, privée de centre et donc sans vis-à-vis, impersonnelle à nouveau par perte de la personne, que la littérature a réussi à capter […]» (Maurice Blanchot, Le Livre à venir, Paris, Gallimard, 1959, p. 230).
  • [30]
    Robert Antelme, L’Espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957, p. 6.
  • [31]
    Robert Antelme, Textes inédits. Sur L’Espèce humaine. Essais et témoignages, Paris, Gallimard, 1996, p. 44.
  • [32]
    Ibid., p. 45.
  • [33]
    Ibid.
  • [34]
    Cf. aussi Patrice Loraux, « Consentir », Le Genre humain, novembre 1990, Le consensus, nouvel opium ? [Paris, Éd. du Seuil].
  • [35]
    Patrice Loraux, « Les disparus », in Jean-Luc Nancy (dir.), L’Art et la Mémoire des camps, op. cit., p. 47.
  • [36]
    Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, op. cit., p. 54. Mais ce sont en revanche, raconte Duras, les éléments qu’Antelme ne voit pas. On le conçoit sans peine. La mise en scène démonstrative de Duras n’en est pas moins étrange : « Ces choses-là, il ne les avait jamais vues. Il parlait du martyre allemand, de ce martyre commun à tous les hommes. Il racontait. » Plus haut, elle écrit : « Robert L. n’a accusé personne, aucune race, aucun peuple, il a accusé l’homme. Au sortir de l’horreur, mourant, délirant, Robert L. avait encore cette faculté de n’accuser personne, sauf les gouvernements qui sont de passage dans l’histoire des peuples » (Marguerite Duras, La Douleur, op. cit., p. 67-68).
  • [37]
    Ibid., p. 55.
  • [38]
    Ibid., p. 56.
  • [39]
    Ibid., p. 57-58.
  • [40]
    Ibid., p. 52. Et dans La Douleur : « Ce soir-là il a dit qu’il voulait manger une truite avant de mourir. Dans Wissembourg vidé, on a trouvé une truite pour Robert L. Il en a mangé quelques bouchées. Puis il a recommencé à parler » (Marguerite Duras, La Douleur, op. cit., p. 68).
  • [41]
    « D’autre part, ce n’est pas seulement par des paroles, mais aussi par des actions déterminées que nous provoquons des larmes ; et c’est de là qu’est venu l’usage de produire les accusés eux-mêmes, en tenue sale et négligée, et, avec eux, leurs enfants et leur père et mère ; quant aux accusateurs, nous les voyons montrer une épée ensanglantée, et des os retirés de blessures, et des vêtements tachés de sang, ou présenter leurs plaies à vif, découvrir leurs corps meurtris. Ces moyens ont généralement une force considérable, car ils mettent en quelque sorte l’esprit des assistants en présence des faits ; c’est ainsi que le peuple fut transporté de fureur, quand il vit, portée en tête du cortège funèbre, la toge prétexte de César, toute sanglante. On savait que César était mort de mort violente ; son cadavre même était là sur le lit funèbre ; c’est ce vêtement tout imbibé de sang, cependant, qui présenta du crime une image si vive que César semblait, non pas avoir été assassiné, mais l’être dans l’instant même » (Quintilien, Institution oratoire, VI, 1, 30 et 31, op. cit., t. IV, 1977, p. 16).
  • [42]
    Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, op. cit., p. 79.
  • [43]
    « […] le mirage a cessé, je recommence à me ressembler ; j’ai d’ailleurs une crainte, je dirais presque, une horreur de rentrer dans cette coquille ; je ne pensais pas que le voyage infernal ou merveilleux finirait jamais (je parle de ces dernières semaines). Tous mes amis m’accablent avec une satisfaction pleine de bonté, de ma ressemblance à moi-même, et il me semble que je vis à l’envers le “Portrait de Dorian Gray”. Il m’est arrivé l’aventure extraordinaire de pouvoir me préférer autre » (Robert Antelme, « Lettre », in Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, op. cit., p. 16-17).
  • [44]
    Ibid., p. 55.
  • [45]
    Maurice Blanchot, « L’Espèce humaine », in L’Entretien infini, op. cit., p. 197.
  • [46]
    Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, op. cit., p. 22.
  • [47]
    Georges Bataille, Acéphale, n° 3-4, juillet 1938, cité in « “Acéphale” en mai-juin 68 », Change, n° 7, Le groupe. La rupture, 1970, p. 204 [Paris, Éd. du Seuil].
  • [48]
    Cf. supra, n. 36.
  • [49]
    Cité dans « “Acéphale” en mai-juin 68 », art. cité, loc. cit.
  • [50]
    Pour Jacques Rancière, cette phrase illustre au contraire « le mode hétérologique de la subjectivation politique » : « Prenant au mot la phrase stigmatisante de l’adversaire […], elle la retournait pour en faire une subjectivation ouverte des incomptés, un nom sans confusion possible avec tout groupe social réel, avec tout relevé d’identité. » Et Jacques Rancière remarque, pour le déplorer, qu’elle serait aujourd’hui imprononçable, parce que « l’identité “juif allemand” signifie immédiatement l’identité de la victime du crime contre l’humanité, que nul ne saurait revendiquer sans profanation. Elle n’est plus un nom disponible pour la subjectivation politique mais le nom de la victime absolue qui suspend cette subjectivation ». D’où sa conclusion : le litige politique est aujourd’hui devenu impossible pour deux raisons contradictoires où se reconnaît, encore, un double bind – à cause de la recherche du consensus, logique qui rejette le conflit au nom de l’accord raisonnable des parties ; « et parce que les facéties [des] incarnations polémiques outragent les victimes du tort absolu. La politique doit alors céder devant le massacre, la pensée s’incliner devant l’impensable ».
    Malgré mon accord avec la possibilité de cette signification donnée à la phrase « Nous sommes tous des juifs allemands » et avec l’exigence d’hétérologie de la subjectivation politique, je suggère simplement ici que ce double bind était peut-être déjà à l’œuvre dans une certaine forme de communisme mystique issu de la Seconde Guerre mondiale, où il s’agissait de participer, de façon indivisible, à l’outrage des victimes du tort absolu. « Nous disposions avec lui comme d’une preuve de ce que nous osions avancer de “théorique” », disait Mascolo d’Antelme. La politique est alors pensée dans la continuité d’un ineffable, d’un indicible, de l’« image obsédante d’une tragédie ». Et il n’est pas sûr qu’il soit simple, pour nous, de nous dégager de ce charme de la terreur. (Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Paris, Galilée, 1995.)
  • [51]
    Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, op. cit., p. 68.
  • [52]
    Ibid., p. 69.
  • [53]
    Georges Perec, L.G. Une aventure des années soixante, op. cit., p. 95.
  • [54]
    Robert Antelme, L’Espèce humaine, op. cit., p. 252.
  • [55]
    Ibid.
  • [56]
    Roland Barthes, Leçon, op. cit., p. 804.
  • [57]
    Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, op. cit., p. 163 (je souligne). De façon significative, en 1941, Jean Paulhan a donné le nom de « terreur » à ce rejet du lieu commun par la modernité ; et il appelle « misologue » ce « terroriste » des lettres qui fait courir un grave danger au langage : « L’on ne voulait rompre qu’avec un langage trop convenu et voici que l’on est près de rompre avec tout le langage humain » (Jean Paulhan, Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres, Paris, Gallimard, 1990, p. 75 et 43). On pourrait rapprocher cette analyse du « dégoût des clichés » qui « se poursuit en haine de la société courante et des sentiments communs » (ibid., p. 45) de celle de Patrice Loraux dans « Consentir », où, établissant un rapport volontairement hyperbolique – comme Sarah Kofman – entre la « jubilation du logos » et les « sortilèges de la négation » à l’œuvre dans la sophistique grecque, d’un côté, et le dérèglement de la preuve qui est l’arme des négationnistes, de l’autre, il écrit : « Il s’agit dans les deux cas de provoquer dans le public une modification de l’affectivité pour le rendre de plus en plus perméable à de l’argumentation comme telle […], de plus en plus insensible à l’invocation du sensible vu, entendu, subi. À terme, le public, en dissentiment généralisé avec lui-même, devrait perdre jusqu’au pouvoir de consentir. C’est exactement l’effet contraire de l’efficace tragique : le public doit perdre les sentiments de pitié et de terreur partagées, et, en les perdant, se dissoudre comme communauté capable de consentiment » (Patrice Loraux, « Consentir », art. cité, p. 152, 161 et 153). C’est dire que la question de l’enseignement de la littérature par le biais de l’argumentation – méthode qui se donne pour but d’inculquer une attitude de soupçon généralisée – est une question dont on n’aura pas saisi les enjeux tant qu’elle apparaîtra comme une énième querelle des Anciens et des Modernes.
  • [58]
    Robert Antelme, L’Espèce humaine, op. cit., p. 254.
  • [59]
    Ibid., p. 255.
  • [60]
    Ibid., p. 70-71.
  • [61]
    « Tuer est insuffisant, c’est travestir que l’on veut », écrit Fethi Benslama, qui ajoute cette proposition capitale : « Mais, dans l’esprit de l’homme lui-même, il ne dispose pas de représentation stable de son appartenance à l’espèce humaine » – d’où, dit-il, le politique. D’où, plus encore, la nécessité de la civilité comme simple représentation, artiste, non complètement déterminée, de cette appartenance. (Fethi Benslama, « Le propre de l’homme », in Robert Antelme, Textes inédits, op. cit., p. 93 et 101.)
  • [62]
    Marguerite Duras, La Douleur, op. cit., p. 73.
  • [63]
    Dans L’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari écrivent, à propos des rites de passage de l’économie primitive : « Le patient dans les rituels d’affliction ne parle pas, mais reçoit la parole. Il n’agit pas, mais est passif sous l’action graphique, il reçoit le tampon du signe. Et sa douleur, qu’est-elle sauf un plaisir pour l’œil qui la regarde, l’œil collectif ou divin qui n’est animé d’aucune idée de vengeance, mais seul apte à saisir le rapport subtil […] entre la marque et le masque ? » (Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 224.) Et pour eux, ces rituels ne relèvent pas du marquage idéologique. Silence de la victime, capture du regard, spectateur et herméneute tout à la fois : le dispositif de Mascolo est analogue. Malgré les typologies dressées par la modernité, quelque chose, subrepticement, a transité, . On y reviendra.
  • [64]
    Cf. Alain Pons, « La rhétorique des manières au xvie siècle en Italie », in Marc Fumaroli, Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne, op. cit. ; et Giorgio Agamben, « Maneries », in La Communauté qui vient. Théorie de la singularité quelconque, Paris, Éd. du Seuil, 1990.
  • [65]
    Robert Antelme, L’Espèce humaine, op. cit., p. 305.
  • [66]
    Ibid., p. 306.
  • [67]
    François Dominique, « Nous sommes libres… », in Robert Antelme, Textes inédits, op. cit., p. 210.
  • [68]
    Ibid., p. 213.
  • [69]
    Rapprochant le style de L’Espèce humaine de l’écriture de Flaubert, Jacques Rancière écrit : « L’expérience de Robert Antelme n’est pas “irreprésentable” au sens où le langage n’existerait pas pour la dire. Le langage existe, la syntaxe existe. Non pas comme langage et syntaxe de l’exception, mais, au contraire, comme mode d’expression propre à tout un régime de l’art. […] Cette expérience extrême de l’inhumain ne connaît ni impossibilité de représentation ni langue propre » (Jacques Rancière, « S’il y a de l’irreprésentable », in Jean-Luc Nancy [dir.], L’Art et la Mémoire des camps, op. cit., p. 94). On pourra rapprocher cette analyse de ce que dit Paulhan du « silence du permissionnaire » dans Les Fleurs de Tarbes, où il récuse la catégorie de l’indicible (Jean Paulhan, Les Fleurs de Tarbes, op. cit., p. 36) ; et, plus généralement, de mon analyse, supra, du topos.
  • [70]
    Robert Antelme, L’Espèce humaine, op. cit., p. 138.
  • [71]
    Ibid., p. 141.
  • [72]
    Ibid., p. 140.
  • [73]
    Ibid., p. 141.
  • [74]
    Dionys Mascolo, Autour d’un effort de mémoire, op. cit., p. 14.
  • [75]
    Et il conclut : « Il faut remonter jusqu’à Rabelais pour trouver dans notre littérature une verve aussi vigoureuse, une allégresse verbale aussi délirante, je ne sais quelle noblesse dans la vulgarité la plus débridée […] tout cela dans la verte et pure tradition plébéienne des Halles, des cafés, des champs et de la rue » (Francis de Miomandre, « Retour à Rabelais », Les Nouvelles littéraires, 19 février 1938, cité par Philippe Roussin, « La voix d’injures dans les pamphlets de Céline », Ethnologie française, vol. XXII, n° 3, Paroles d’outrage, juillet-septembre 1992, p. 313 [Paris, Armand Colin]).
  • [76]
    Cf. Jean-Pierre Richard, Nausée de Céline, Paris, Fata Morgana, 1980.
  • [77]
    Philippe Sollers, « Le rire de Céline », in Théorie des exceptions, Paris, Gallimard, 1986, p. 113-114.
  • [78]
    Gilles Deleuze, Critique et clinique, op. cit., p. 16.
  • [79]
    « En prenant l’usage oral et populaire comme le fonds de sa langue, il le dresse voix contre voix contre la langue écrite correcte (précisément définie par l’exclusion du populaire), et contre cet écrit au second degré que représente la langue dite littéraire, celle qui, dans la sélection des mots reconnus comme étant de français correct, en met encore à part certains, réservés à la catégorie des textes “littéraires” » (Henri Godard, Poétiques de Céline, Paris, Gallimard, 1985, p. 129).
  • [80]
    Cité par Jean-Pierre Martin, Contre Céline ou D’une gêne persistante à l’égard de la fascination exercée par Louis Destouches sur papier bible […], Paris, José Corti, 1997, p. 23.
  • [81]
    Voir à ce sujet Philippe Roussin, « La voix d’injures dans les pamphlets de Céline », art. cité.
  • [82]
    Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le Professeur Y, Paris, Gallimard, 1955, p. 60.
  • [83]
    Ibid., p. 61.
  • [84]
    Il faudrait faire l’histoire de ces éloquences combatives, populistes, de ces styles qui prouvent leur « parler vrai » et attestent leur dévouement à une cause commune par l’engagement sacrificiel du sujet, là sublime (Saint-Just), ici ordurier (Céline), souvent les deux, de cet effet de reconnaissance émotionnelle, propre à provoquer adhésion et incorporation ; éloquences dont la logique est celle d’une propagation identificatoire visant à tracer une immédiate frontière entre amis et ennemis. Il faudrait comparer les moments où elles fleurissent, les causes qu’elles défendent et les effets qu’elles produisent dans le réel. Et il faudrait comprendre pourquoi le rire – par exemple, le rire rabelaisien – leur a été associé avec tant d’insistance. Il faudrait, contre Bakhtine, et quel que soit le « génie » de Rabelais, jeter le soupçon sur l’innocence régénératrice de ce rire, sur son lien supposé avec la conscience des changements historiques et même la révolution ; il faudrait douter de cette liberté émancipatrice que lui prête le grand critique marxiste, liberté pré-classique, étouffée par la suite selon lui, rejaillissant sous la Révolution française. Rire du carnaval et du renversement des hiérarchies sociales, il a pourtant besoin de la misogynie pour propager son énergie contagieuse : une communauté d’hommes strictement face à l’ennemi « femme ». Car, dans « la tradition gauloise », « phénomène complexe et intérieurement contradictoire » et « joyeusement » mobilisé par Rabelais, « la femme est la tombe corporelle de l’homme (mari, amant, prétendant), une sorte d’injure incarnée, personnifiée, obscène », écrit en effet Bakhtine qui a recours alors, pour sauver cette gauloiserie supposée populaire – au sens romantico-marxiste du terme –, à un piètre argument, celui de l’ambivalence : « Il faut souligner que, dans la “tradition gauloise”, l’image de la femme, comme toutes les autres, est présentée sous l’angle du rire ambivalent, à la fois railleur et destructeur, joyeux et affirmateur. Peut-on, dans ce cas, assurer qu’elle porte un jugement hostile et négatif sur la femme ? Bien sûr que non. L’image de la femme est ambivalente, comme toutes celles de la “tradition gauloise” » (Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la Culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, op. cit., p. 240-241). L’enchaînement logique laisse stupéfait (ou stupéfaite ?).
  • [85]
    Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le Professeur Y, op. cit., p. 55.
  • [86]
    Cf., sur cette complicité de la mystique avec la torture et la pourriture, Michel de Certeau, « Luder », in Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1987.
  • [87]
    Henri Godard, Poétiques de Céline, op. cit., p. 123 et 62.
  • [88]
    Tel est, exprimé a contrario, son projet, annoncé par cette phrase ironique en exergue : « Qui ne veut pas être négrifié est un fasciste à pendre » : « Tout ce qui pourrait provoquer le moindre sursaut émotif, la plus furtive révolte, au sein des masses parfaitement avilies, abusées, trompées de cent mille manières, réveiller chez les indigènes la moindre velléité, le moindre rappel de leur authentique, instinctive émotion, trouve la critique en immédiate, haineuse, farouche, irréductible opposition. […] Elle […] se crispe en quart, immédiat, au moindre rappel du fond émotif aryen, du fond spontané » (Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, Paris, Denoël, 1937, p. 173).
  • [89]
    Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le Professeur Y, op. cit., p. 31-32.
  • [90]
    Ibid., p. 40.
  • [91]
    Ibid., p. 122.
  • [92]
    Ibid., p. 78.
  • [93]
    Pour son écriture, Céline invente la métaphore du « métro émotif », autre chaîne qui tire avec elle « tous les lecteurs ensorcelés » (ibid., p. 110) : « Mon métro bourré, si bourré… absolument archicomble… à craquer !… fonce ! il est sur sa voie ! en avant… il est en plein système nerveux… il fonce en plein système nerveux !…» (Ibid., p. 94.)
  • [94]
    « Mais voyons ! je vous ai montré la technique ! – Ah, c’est vrai ! c’est vrai ! – Vous avez tout oublié ? – Oh non ! que non !… j’ai rien oublié : le rail émotif ! le métro ! dare-dare à trois points ! Pigalle-Issy, une minute ! – Et puis ? – Tous les lecteurs ensorcelés ! – Bon, mais c’est pas tout ! c’est pas tout ! […] Encore ? encore, Colonel ? – Enfin Céline vint ! – Avec conviction, Colonel ! pas par-dessus la jambe : Céline !… soyez pénétré ! la foi ! la foi, Colonel ! répétez ! – Enfin Céline vint ! – Bon ! là ! c’est mieux !… c’est pas mal ! » (Ibid., p. 110.)
  • [95]
    « Le “français” de lycée, le “français” décanté, français filtré, dépouillé, français figé, français frotté (modernisé naturaliste), le français de mufle, le français montaigne, racine, français juif à bachots, français d’Anatole l’enjuivé, le français goncourt, le français dégueulasse d’élégance, moulé, oriental, onctueux, glissant comme la merde, c’est l’épitaphe même de la race française » (Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, op. cit., p. 167). Il n’est pas inintéressant de souligner qu’Albert Chesneau cite cette phrase dans la communication où il fait de Céline le héros d’un combat contre l’« éthique de la répression du bon usage » (cf. supra, n. 71 du chap. 2), mais il l’expurge de ses injures antisémites selon une « méthode de filtrage » pourtant dénoncée par l’auteur comme l’opération puriste par excellence : « Céline de son côté n’aura pas assez d’injures pour le puriste et ses méthodes de filtrage, dont le point d’aboutissement est représenté par “le ‘français’ de lycée, le ‘français’ décanté, français filtré, dépouillé, français figé, français frotté, […] le français de mufle, le français montaigne, racine, […] dégueulasse d’élégance, moulé, oriental, onctueux, glissant comme la merde…” » Il n’est pas sûr du tout qu’une telle censure suffise à couper court au moteur haineux qui branche le lecteur sur l’injure et le racisme, même lorsqu’ils ne sont pas littéralement exprimés. On remarquera que la parenthèse « modernisé naturaliste » a également sauté : pour simplifier l’opposition ? N’y a-t-il pas là une illusion grave, à imaginer qu’on puisse enrôler Céline derrière la bannière de l’anticlassicisme sans capturer aussi son antisémitisme ? Et ne peut-on même se demander si, lorsqu’il devient une idéologie virulente, l’anticlassicisme ne serait pas toujours très près d’être antisémite – comme on a déjà vu qu’il était misogyne ? (Albert Chesneau, « La phrase de Céline dans ses rapports avec “l’écriture organique” », art. cité, p. 102.)
  • [96]
    Roland Barthes, Leçon, op. cit., p. 804.
  • [97]
    Dans Allegories of the Purge, Philip Watts montre comment l’ensemble des débats tournant autour de la définition de la littérature et de l’écrivain après la Seconde Guerre mondiale ont été, et sont encore, marqués par l’épuration et les procès faits aux écrivains au moment de la Libération, notamment celui de Brasillach ; c’est-à-dire comment la réflexion autour de la pureté, la blancheur, la spécularité de l’écriture peut se comprendre comme une forme de transposition de la question même de l’épuration et de ses résonances (Philip Watts, Allegories of the Purge. How Literature Responded to the Postwar Trials of Writers and Intellectuals in France, Stanford, Stanford University Press, 1998).
  • [98]
    Il faudrait en fait repenser le concept de « résistance » en le désolidarisant de celui de « révolution », comme y invitent les travaux de Gérald Sfez. Il analyse par exemple le « classicisme moral » de Camus pour qui la révolte – ou la résistance –, loin d’être une sacralisation du sacrifice avec toute l’obscure célébration du nihilisme qui s’y trouve impliquée, « est mesure parce qu’elle pose une limite absolue à l’injustice de l’autre sans prétendre l’effacer, […] passage au témoignage d’un droit plus qu’à l’entier exercice de ce droit, [manifestant] par là une prudence morale » (Gérald Sfez, « Albert Camus : Sur la frontière », Rue Descartes, n° 15, De la résistance, janvier 1997, p. 36).
  • [99]
    Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le Professeur Y, op. cit., p. 99. Comme l’écrit Jean-Pierre Martin, l’écriture de Céline « emphrase le monde dans un raccourci proprement tétanisant » : « car ce qui travaille en sourdine, de l’intérieur, le style de Céline, ce qui colle aux mots, c’est le référent historique ou contemporain […] désigné et innommé, malaxé dans le travail de la langue célinienne – c’est une idéologie tenace, encore à l’essorage, jamais sortie de la machine pamphlétaire » (Jean-Pierre Martin, Contre Céline, op. cit., p. 59).
  • [100]
    Et Jean-Pierre Martin, dans son Contre Céline, raconte également : « Le culte de la forme et la passion pour la science peuvent avoir des conséquences inattendues. On peut ainsi soutenir une thèse de linguistique en Sorbonne sur “la langue parlée dans les pamphlets de L.-F. Céline de 1936 à 1941” sans faire le moins du monde mention du populisme raciste et antisémite des textes en question et de leur fondamentalisme. […] Cela s’est passé le 30 mars 1996 à 9 h 30, à l’amphithéâtre Guizot. Peter Kuntze, professeur de français à l’université de Ratisbonne, assistait à la soutenance. Il a eu l’excellente idée de témoigner dans la page “Rebonds” de Libération. Ce qui le frappe, c’est que, dans ce cadre antique et solennel, un débat purement linguistique puisse s’instaurer à propos de ces livres. L’auteur de l’article conclut : “Non, la linguistique n’a pas à se préoccuper des contenus. Et c’est bien pour cela que je peux suggérer, en toute sérénité, à ce très honorable jury de proposer à un futur candidat le sujet suivant : ‘Les propositions subordonnées dans la prose d’Adolf Hitler’”» (Jean-Pierre Martin, Contre Céline, op. cit., p. 13).
  • [101]
    Cf. supra, n. 57.
  • [102]
    Georges Perec, L.G. Une aventure des années soixante, op. cit., p. 85.

Plus on l’analyse, plus la phrase de Barthes concernant le fascisme inhérent à toute langue, qu’on peut à bon droit considérer comme le point d’aboutissement de sa pensée et de celle de la modernité tout autant que comme leur caricature, révèle une pertinence bien trouble. Lourde de résonances multiples dont sa pointe outrée court-circuite le déploiement, elle trace une espèce de cercle enchanté dont nous ne sortirons pas aisément. Elle confond en effet ce qu’il faudrait au contraire mieux distinguer : le régime classico-baroque du langage, et un régime totalitaire que le langage peut adopter ; la représentation, qui suppose un différé interne, un art de vivre, un effort d’artificialité sociale, et la surreprésentation, qui suppose tout le contraire, l’assomption tautologique d’un peuple dans et par sa langue originaire.
Pourtant, Barthes ne l’a pas lancée à la légère. Un entretien de la même année le prouve. Son interlocuteur vient de définir la position politique du critique comme « constamment provisoire, minimale, minimaliste ». Barthes répond alors :
Pour moi, le minimal en politique, ce qui est absolument intraitable, c’est le problème du fascisme. J’appartiens à une génération qui a su ce que c’était et qui s’en souvient. Là-dessus, mon engagement serait immédiat et total.
On ne peut être plus clair. Le fascisme constitue bien ici une politique attestée, précisément datée. Cas « minimal », « intraitable », il est relié à une mémoire historique et à une exigence imprescriptible, la lutte antifasciste…


Date de mise en ligne : 16/09/2022

Ce chapitre est en accès conditionnel

Cairn Pro Ouvrages

280 € par an

4 500 ouvrages et 170 revues au cœur de votre métier

Acheter cet ouvrage

24,30 €

416 pages, format électronique (HTML et feuilletage, par chapitre)
Déjà abonné(e) à Cairn Pro ? Membre d'une institution cliente ?