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8. Marquage et sidération

Pages 227 à 247

Citer ce chapitre


  • Merlin-Kajman, H.
(2016). 8. Marquage et sidération. La Langue est-elle fasciste ? : Langue, pouvoir, enseignement (p. 227-247). Le Seuil. https://shs.cairn.info/la-langue-est-elle-fasciste-langue-pouvoir-enseignement--9782020572774-page-227?lang=fr.

  • Merlin-Kajman, Hélène.
« 8. Marquage et sidération ». La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement, Le Seuil, 2016. p.227-247. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/la-langue-est-elle-fasciste-langue-pouvoir-enseignement--9782020572774-page-227?lang=fr.

  • MERLIN-KAJMAN, Hélène,
2016. 8. Marquage et sidération. In : La Langue est-elle fasciste ? Langue, pouvoir, enseignement. Paris : Le Seuil. La Couleur des idées, p.227-247. URL : https://shs.cairn.info/la-langue-est-elle-fasciste-langue-pouvoir-enseignement--9782020572774-page-227?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Jean-Louis Fournier, Grammaire française et impertinente, op. cit., p. 87.
  • [2]
    Ibid., p. 49.
  • [3]
    Ibid., p. 43.
  • [4]
    Cf. supra, n. 57 du chap. 7.
  • [5]
    Ibid., p. 11.
  • [6]
    Cf. supra, chap. 1.
  • [7]
    Est-il utile d’épiloguer à propos de ce « trou » ménagé à l’intérieur de son corps ?
  • [8]
    Au printemps 2000, Alain Finkielkraut publie Une voix qui vient de l’autre rive, où il s’interroge, sur un mode polémique, sur les trahisons d’un côté, les excès de l’autre – excès qu’il associe volontiers à de la manipulation – de la mémoire du génocide nazi. Un chapitre met en cause la pédagogie moderne, illustrée par une citation de Philippe Meirieu. Il accuse cette pédagogie d’avoir renoncé à instruire les élèves au nom d’un respect pour leurs différences culturelles, et de privilégier l’acquisition de compétences standardisées dont la maîtrise du langage informatique est le modèle le plus évident. Et il conclut : « Le noble souci de guérir la culture de ses compromissions ou de ses inclinations barbares conduit ainsi à placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale : celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort et qui a conféré aux crimes administratifs du xxe siècle leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille » (Alain Finkielkraut, Une voix qui vient de l’autre rive, Paris, Gallimard, 2000, p. 85). Philippe Meirieu réagit dans Le Monde du 12 mai. Il y défend ses conceptions contre certaines simplifications d’Alain Finkielkraut. Mais son propos ne se cantonne pas dans le débat d’idées. Après avoir accusé, sur un mode très bourdieusien, Alain Finkielkraut, qui « prétend parler d’Auschwitz », de ne faire « que défendre les privilèges des clercs dont il fait partie dans le grand cirque médiatique », il conclut à son tour : « La ligne rouge a été franchie. Je veux pouvoir, demain, regarder mes enfants en face. Je voudrais aussi qu’ils puissent me regarder sans honte. Je suis certain que vous comprenez cela. C’est pourquoi, Monsieur Finkielkraut, je suis convaincu que vous comprendrez aussi cette question, qui sera, à jamais, ma dernière interlocution à votre égard : “de quelle couleur sera l’étoile dont on affublera demain, si les clercs que vous représentez venaient, par malheur, à nous gouverner, les pédagogues comme moi ?”» (Philippe Meirieu, « Une odieuse chasse au pédagogue », Le Monde du 12 mai 2000, p. 16.)
    Ce qui me paraît frappant ici, c’est que les deux interlocuteurs se parlent simultanément à deux niveaux différents. Le premier concerne bien sûr l’objet du débat. Mais, sur un autre plan, ils situent leur conflit sur une scène judiciaire figée et passée – une scène que, par conséquent, personne ne peut instruire, où ils figurent comme représentants des mêmes morts. Il est en particulier remarquable que, dans cet échange, Philippe Meirieu mobilise un registre d’attestation solennelle, où ce qui se révèle en jeu touche à l’intimité du sujet parlant. Blessure profonde ? Sans doute. Mais on s’étonne : de quelle faute se sent-il tenu de répondre ? En quoi un livre mettant en cause un auteur – c’est-à-dire ses textes, ses idées, exprimées publiquement comme des thèses d’intérêt public –, en quoi un tel livre, fût-il calomnieux (ce qui n’est pas le cas), empêcherait-il l’homme de regarder ses fils et d’en être regardé sans honte ? En quoi une situation de conflit polémique doit-elle être relue – c’est-à-dire : en quoi gagne-t-elle en lisibilité – à travers la persécution antisémite nazie ? En quoi les mots critiques d’Alain Finkielkraut – aussi violemment critiques qu’ils puissent être – pourraient-ils annoncer la marque stigmatisante de l’étoile jaune ? Où est la commune mesure qui donnerait quelque pertinence à la part acceptable d’exagération rhétorique ? Quelle analogie se trafique entre les juifs, objets des campagnes antisémites allemandes ou françaises et bientôt victimes des fours crématoires, et « les pédagogues comme moi », critiqués, fût-ce violemment, pour une politique scolaire ? Quel genre de terreur commande donc la pensée que Philippe Meirieu a du présent et de l’avenir ? Pourquoi a-t-il si peur que la culture occidentale, le discours magistral violent l’intimité des sujets – des élèves, ou, ici, de lui-même ?
    Cette impossibilité de penser en dehors de la référence au fascisme ou au nazisme – phénomène qui nous concerne tous à un degré ou à un autre, comme en témoigne aussi Une voix qui vient d’ailleurs – est encore illustrée par une autre citation de Philippe Meirieu. Alain Finkielkraut rapporte que Philippe Meirieu a voulu reconnaître dans un court témoignage rapporté par Primo Levi dans La Trêve « une situation éducative radicale », exemplaire. Il s’agit d’un enfant d’Auschwitz à qui personne n’a appris à parler et que l’on appelait Hurbinek, peut-être à cause des sons inarticulés qu’il prononçait. « Le besoin de la parole jaillissait dans son regard avec une force explosive, un regard adulte qui jugeait, que personne d’entre nous n’arrivait à soutenir », écrit Primo Levi. Seul un jeune Hongrois s’occupe de lui et lui parle, jusqu’à ce qu’un jour Hurbinek prononce un mot : « mass-klo » ou « mastiklo ». « Il y avait parmi nous les représentants de toutes les langues d’Europe : mais le mot de Hurbinek resta secret », écrit encore Primo Levi (La Trêve, Paris, Grasset, 1966, p. 26). Pour Philippe Meirieu, c’est la preuve qu’il faut toujours s’adresser aux enfants comme s’ils comprenaient ce qu’on leur dit, et que la compréhensibilité de leur réponse est moins importante que le fait même qu’ils répondent, amorçant ainsi un processus de communication.
    Là encore, l’étonnement est total : en quoi la conclusion de Philippe Meirieu a-t-elle besoin de cette situation concentrationnaire ? Parler à un enfant comme s’il comprenait, n’est-ce pas ce que toute mère (tout père) fait à l’égard de son bébé ? N’est-ce pas en effet ainsi qu’il apprend à parler ? Et l’intelligibilité de ce qu’il dira, de sa parole, ne dépend-elle pas de l’intelligibilité – en un sens très large – de ce qui lui a été adressé, répondu ? Que fait donc le jeune Hongrois, sinon de réamorcer, trop tard, dans des conditions trop impossibles, la structure d’adresse tout à fait habituelle entre un enfant et la personne qui l’élève ?
    Alain Bentolila rangeait au nombre des causes du redéveloppement de l’illettrisme la tolérance des parents face à un langage incompréhensible venant de leurs enfants. Nous voici, encore, face à de l’injonction contradictoire (sous forme d’une absence d’injonction) : « Moi, parent, éducateur, qui te parle, je te parle comme si tu savais déjà parler, je t’adresse un langage sensé parce que je respecte en toi le petit être sensé que tu es. Et cependant, si ce que tu me réponds n’est pas sensé, je ferais semblant de le comprendre : donc le langage n’est pas fait pour être sensé. Parlé par moi sur un registre, je le reçois de toi sur un autre. » (Pour une autre lecture de ce récit, cf. Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz, Paris, Rivages, 1999, p. 45 sq.)
  • [9]
    Évaluation à l’entrée en seconde générale et technologique, op. cit., p. 10.
  • [10]
    Ibid., p. 11-12.
  • [11]
    Cf. supra, chap. 1.
  • [12]
    Compassion qui sans doute procède historiquement d’une transmission de souffrance dont il faudrait comprendre le fonctionnement, et qui a peut-être durablement empoisonné le rapport des générations. Dans la préface au livre de Michel de Certeau consacré à « la prise de parole » en mai 1968 (cf. supra, n. 44 du chap. 2), Luce Giard rappelle que ce dernier, né en 1925, « appartenait à la génération des pères dont les fils étudiants et lycéens peuplaient les rues » et que, alors religieux, « il avait cette particularité de pouvoir aller à la rencontre des jeunes gens comme un père sans fils ». Elle précise : « Ce qui avait spécifié sa génération, cela avait été l’expérience commune, douloureuse, du choc subi à l’adolescence, en 1940, quand il avait fallu assister, la rage au cœur, à l’écrasement du “vieux pays” dans la résignation, la peur, la honte, le désordre. Il en avait retenu la leçon inoubliable, qui revenait souvent au détour de sa conversation, qu’il n’y a pas lieu pour les fils d’obéir aux pères, encore moins d’accepter pour argent comptant leur discours des valeurs ou le code d’honneur dont les pères, d’accord avec les autorités, sont toujours prêts à perpétuer la célébration. Il croyait au contraire au dur travail d’émancipation que chacun devait accomplir sur soi, pour son propre compte, dans la solitude. […] Construire son autonomie, mettre à distance les “bien entendus” reçus d’une tradition, d’un milieu, d’une famille, c’était rester fidèle à la violence intérieure de l’adolescent qui, en 1940, avait refusé la résignation des pères (de la majorité d’entre eux), l’adhésion au vieux maréchal, le discours moralisateur sur la défaite méritée par une France pécheresse » (Luce Giard, « Par quoi demain déjà se donne à naître », in Michel de Certeau, La Prise de parole, op. cit., p. 11-12). Serait-ce, après la première secousse de la boucherie de 14-18, cette honte de 1940 dont la terreur hanterait encore les propos de Philippe Meirieu adressés à Alain Finkielkraut, et, au-delà de son cas, serait-ce elle qui nous mènerait toujours, aimantant notre discours sur l’apprentissage à l’autonomie des enfants ?
  • [13]
    Contrairement à Thomas Clerc dans Le Monde, je ne pense donc pas que le problème du succès du discours lepéniste réside dans le défaut de rhétorique des leaders de gauche. Je ne crois pas que « l’avenir du débat démocratique passe par une génération politique plus “littéraire” qui abandonne la crainte du langage et réhabilite le style des passions ». Je ne crois pas qu’il faille quitter le classicisme pour la grandiloquence : « Boileau appelait un chat un chat ; il faut à gauche un homme qui appelle un chat un tigre ! » conclut Thomas Clerc (Le Monde du 9 mai 2002). Il me semble qu’il faudrait plutôt situer le problème du côté de l’écoute. Toute une politique du langage, bien ancrée dans les médias et dans le système scolaire, a habitué les oreilles à ne plus vibrer qu’aux discours drôles et forts : à croire que celui qui appelle un chat un chat n’est pas moins un manipulateur que celui qui appelle un chat un tigre, mais que, manifestement, le premier est un peu plat, un peu « nul », tandis que le second, séduisant, est efficace ; que c’est donc lui qu’il convient d’imiter.
    Parallèlement, au-delà de leur disparité, les raisons pour voter Le Pen me semblent avoir cependant quelques dénominateurs communs. L’un d’eux pourrait tourner autour de la question du mépris généralisé qui affecte nos rapports. Paru le 14 juin 2002 dans Le Monde, un article très éclairant explicitait les raisons des nombreux chômeurs qui avaient voté Le Pen : « Quand “on a été virés comme des riens du tout”, parce “qu’ils n’ont gardé que les jeunes”, on ne peut plus faire confiance ni au métier ni à ceux avec lesquels on le partageait : “C’est pas parce que t’as un diplôme ou je sais pas quoi que tu connais mieux le métier.” On se retrouve bientôt en face du mépris affiché par les jeunes. Et en face de l’éloignement de la fille, qui, Dieu merci, a réussi sa scolarité. Dans les quartiers HLM, les parents ouvriers ou ex-ouvriers sont plus souvent niés que “continués” par leurs enfants » (Robert Crémieux, Bernard Lacroix, Willy Pelletier, Claire Villiers et Malika Zediri, « Vote chômeur et vote Le Pen », Le Monde, 14 juin 2002, p. 18). L’École qui enseigne aux enfants que, de par leur « adultité », leurs parents les méprisent – souvenons-nous de Gavroche – enseigne du même coup aux premiers à mépriser les seconds. Et c’est ainsi que le mépris circule, jusqu’au racisme bien sûr, qui n’est que la forme la plus ordinaire du mépris, empoisonnant les relations, aveuglant le méprisant-méprisé sur la violence de son propre mépris. Et c’est ainsi qu’une éloquence comme celle de Le Pen peut finir par réunir contradictoirement un grand nombre de ceux qui se sentent méprisés, menacés, à raison ou sans raison, ou pour une raison générale très fondée : une société qui congédie la civilité repose en effet sur la violence.
  • [14]
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence [1977], Paris, Éd. de l’Aube, 1997, p. 49.
  • [15]
    Ibid., p. 57.
  • [16]
    Dans le texte de Change qu’il consacre à Acéphale, Jean-Pierre Faye commente le texte et le projet batailliens : « L’enjeu serait de donner à l’antifascisme l’arme de la “noirceur” et de la “déchirure”, qui ont joué jusqu’à présent au bénéfice des nouveaux césars. […] La communauté “sans tête” – sans culte de la personnalité et du chef, des “chefs-dieux” – arracherait au fascisme son pouvoir d’attraction. “Il faut savoir s’approprier les armes créées par ses adversaires.” » Plus loin, il ajoute : « Exemplaire est la problématique développée par à-coups successifs, chez Bataille, autour du phénomène fasciste et des “sociétés secrètes” qui en seraient selon lui l’image opposée ou inverse. Énigme : car la société secrète décrite par lui ressemble à la microscopie de l’organisation fasciste, “forme la plus fermée”. » Qu’est-ce qui corrige donc cette ressemblance ? « Çà et là des indications fragmentaires dépassent largement le plan du groupe fermé pour désigner le fait opposé de l’irruption : “Irruption de masques en bandes (cf. Carnaval) au cours d’une période de licence : bousculades des éléments lourds de la société (maîtres, gouvernants, vieillards, prêtres) par les éléments légers (jeunes gens, esclaves, etc.). Éléments de terrification.” » Est-ce vraiment le contraire du fascisme ? (Jean-Pierre Faye, « Éclats », art. cité, p. 213 et 220.)
  • [17]
    Pierre Clastres, Archéologie de la violence, op. cit., p. 55.
  • [18]
    Pierre Clastres, La Société contre l’État, Paris, Éd. de Minuit, 1974, p. 110.
  • [19]
    Ibid., p. 37.
  • [20]
    Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, op. cit., p. 169-170.
  • [21]
    Deleuze et Guattari citent cependant avec éloge des articles de Clastres.
  • [22]
    Pierre Clastres, La Société contre l’État, op. cit., p. 152.
  • [23]
    Pierre Clastres, « Liberté, malencontre, innommable », in Étienne de La Boétie, Le Discours de la servitude volontaire, Paris, Payot, 1976, p. 234.
  • [24]
    Ibid., p. 234-235.
  • [25]
    Pierre Clastres, La Société contre l’État, op. cit., p. 156-157.
  • [26]
    Pierre Clastres, « Liberté, malencontre, innommable », art. cité, p. 235.
  • [27]
    Ibid., p. 160.
  • [28]
    Ibid., p. 159-160.
  • [29]
    Patrice Loraux, « Les disparus », art. cité, p. 48.
  • [30]
    Pierre Clastres, La Société contre l’État, op. cit., p. 156.
  • [31]
    « La société primitive est société contre l’État en tant qu’elle est société-pour-la-guerre. […] la guerre empêche l’État, l’État empêche la guerre », telle est la conclusion de L’Archéologie de la violence, qui est donc une forme d’apologie de la guerre comme état des sociétés libres. En observant des sociétés « primitives », l’ethnologue n’a rien découvert de nouveau : on peut dire, par exemple, qu’il a renoué avec la pensée nobiliaire qui voyait aussi dans la société guerrière franque une société contre l’État.
  • [32]
    Anne Raulin, maître de conférences en anthropologie urbaine à l’université de Paris V, propos recueillis par Pascale Kremer, dans Le Monde du 26 octobre 1998.
  • [33]
    Il est par exemple remarquable que David Le Breton, rapportant les raisons d’un étudiant de vingt ans de se faire tatouer, comme les SS, son groupe sanguin afin de leur « rendre hommage » en écho avec son propre « sang allemand », se contente de ce commentaire : « Plus inquiétante, cette relecture de l’histoire au nom du sang, mais finalement logique dans la mesure où le corps devient une manière ostentatoire de dire ses valeurs » (David Le Breton, Signes d’identité. Tatouages, piercings et autres marques corporelles, Paris, Métailié, 2002, p. 109).
  • [34]
    Denis Bruna, Piercing. Sur les traces d’une infamie médiévale, Paris, Textuel, 2001, p. 138. De façon plus intéressante, David Le Breton écrit qu’avec les modifications corporelles inspirées de l’Autre, cet « Autre est radicalement liquidé en tant qu’Autre, il se donne en surface de projection de rêveries actuelles permettant moins une critique des conditions d’existence qu’un aménagement personnel » (David Le Breton, Signes d’identité, op. cit., p. 206).
  • [35]
    Denis Bruna, Piercing, op. cit., p. 128.
  • [36]
    David Le Breton, Signes d’identité, op. cit., p. 209.
  • [37]
    Il existe cependant des familles tatouées où le tatouage – certes volontaire – des enfants se fait par un membre de la famille improvisé tatoueur.
  • [38]
    Ils y sont puissamment aidés par le langage des sigles, dont Victor Klemperer analysait la prolifération dans LTI. Selon lui, leur apparition daterait d’ikhthus, « le poisson, cryptogramme et symbole des premières communautés chrétiennes ». Mais « aucun style de langage d’une époque antérieure ne fait un usage aussi exorbitant de ce procédé que l’allemand hitlérien. L’abréviation moderne s’instaure partout où l’on technicise et où l’on organise. Or, conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout. D’où la masse immense de ses abréviations. Mais parce qu’il tente aussi, au nom de cette même exigence de totalité, de s’emparer de toute la vie intérieure, parce qu’il veut être religion et que, partout, il plante la croix gammée, chacune de ses abréviations est apparentée au “poisson” des premiers chrétiens : agent de transmission à moto, ou soldat derrière son MG, membre de la HJ ou de la DAF – on est toujours membre d’une “conjuration”. » (Victor Klemperer, LTI, op. cit., p. 130 et 132.)
  • [39]
    Nathalie Amoudru, Apprentissage et identité sociale, op. cit., p. 87-88.
  • [40]
    Il faut souligner parallèlement l’importance actuelle du modèle des sociétés animales dans l’éducation des enfants, très fréquemment invités à s’inquiéter des espèces en voie de disparition – notamment à travers les reportages des journaux, quotidiens ou magazines, qui leur sont destinés –, emmenés en sorties extra-scolaires sur des sites où ils pourront observer des animaux, rendus spectateurs de documentaires dont le discours anthropomorphique exalte l’espèce et la solidarité des membres tout autant que la force des mâles et la loi de la jungle.
  • [41]
    « La nature est pour quelque chose dans l’appropriation de l’espace. Le domaine occupé par chacun dépend très fortement de la personnalité des individus. […] Si les élèves n’obtiennent pas le changement de place qu’ils souhaitent, on risque de constater les effets de la tension : éloignement ostensible aux deux extrémités de la table, acrimonie, mutisme et manque de concentration… La cour de récréation est, elle aussi, investie de manière consciente : les jeunes élèves de 6e ne s’aventurent pas dans certaines zones, réputées relever de l’autorité des 3e, mais auraient tendance à se regrouper sous les fenêtres du bureau des surveillants. […] La nature impose, malgré les surveillants, la loi du plus fort, en termes d’influence et d’autorité, peut-être plus que de force physique. On se doute bien que les périmètres de chacun sont inégaux, et que certains ont à subir bien des empiétements sur leurs territoires. Ainsi, les jeunes, par la fréquentation de l’école puis du collège, premiers bains sociaux, au fur et à mesure qu’ils grandissent, se constituent une représentation de l’espace et du périmètre qu’il leur est respectivement permis d’occuper en fonction de leurs capacités “régnantes”. […] L’éducation dispose autrement de ces données naturelles. […] On cherche ainsi à corriger la sauvagerie naturelle, qui fait surface chaque fois qu’une tension est ressentie : nécessité de se déplacer aussi rapidement que possible, faim impérieuse de midi, urgence d’utilisation des lieux. Il s’agit alors d’attribuer à chacun la même portion de territoire quelle que soit sa personnalité » (Nathalie Amoudru, Apprentissage et identité sociale, op. cit., p. 83-84 ; je souligne).
  • [42]
    Ibid., p. 122 : ce sont les derniers mots de ce livre sympathique qui cherche, un peu désespérément, un peu acrobatiquement, à ajuster la réalité – que l’auteur a le courage de décrire – à l’utopie pédagogique, et réciproquement.
  • [43]
    Et, pour défendre cette théorie, Durkheim avait eu les yeux tournés vers l’Allemagne. Certes, il désapprouvait les corps, groupements universitaires issus des structures médiévales – que certaines « fraternités » des campus américains ne sont pas sans évoquer aujourd’hui, comme, en France, la recrudescence des pratiques de bizutage corporatiste –, où l’activité collective principale consistait à boire de la bière selon des rituels complexes, à insulter les bourgeois, organiser des facéties, casser les réverbères et surtout à se défier et à se battre en duel afin d’arborer de glorieuses cicatrices sur le visage. Mais il admirait « l’esprit corporatif » allemand, où « l’on aime à s’associer pour le plaisir de s’associer », tandis qu’en France, on veut « savoir pourquoi » : « Il est trop clair que ces goûts et ces aptitudes ne peuvent être aisément transplantés en France. Si les Allemands adhèrent si facilement les uns aux autres, c’est que les différences individuelles y sont moins multipliées que chez nous : je n’en veux donner qu’une preuve objective. On sait la place qu’occupe dans la politique allemande la question des races. Or les caractères ethnographiques sont éminemment généraux. […] Voilà ce qui incline si naturellement les Allemands à la vie corporative » (Émile Durkheim, « La philosophie dans les universités allemandes », art. cité, p. 480-482 ; je souligne). L’humanité serait-elle la race ultime à laquelle nous aurions décidé de confier notre salut collectif ? Mais que pourra faire cette étrange notion, construite sur les ruines de l’humanisme et dans l’élément moderne de la biopolitique, contre le motif des identités culturelles, similaire dans ses effets de solidarité immédiate (au moins à l’échelle d’un groupe) mais bien plus vite reconnaissable subjectivement ?
  • [44]
    Émile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, op. cit., p. 197-198.
  • [45]
    Dans Le Nouvel Esprit du capitalisme, Luc Boltanski et Ève Chiapello ont montré comment, aujourd’hui, les situations de travail en entreprise engendrent un sentiment très fort d’insécurité, qui se traduit souvent par celui d’être « manipulé ». Car les vingt dernières années ont « été marquées par l’affaiblissement des ordres conventionnels et des relations hiérarchiques […] et par la multiplication des revendications touchant à l’autonomie. Dans un tel contexte, on est amené à substituer au commandement hiérarchique dans le plus grand nombre de cas possible des pratiques visant à amener les gens à faire d’eux-mêmes, et comme sous l’effet d’une décision volontaire et autonome, ce qu’on désire leur voir faire ». Parallèlement, les relations sont devenues confuses : s’agit-il d’amitiés ou de rapports de subordination professionnelle ? Cette dissolution des formes hiérarchiques a pour effet d’entamer « la confiance que les personnes peuvent s’accorder mutuellement ». Mais force est de reconnaître que la classe rêvée par les nouveaux pédagogues prépare alors admirablement à cette nouvelle « servitude volontaire » : l’exemple de l’exercice de négociation autour de l’orthographe nous l’avait déjà indiqué (cf. supra, n. 74 du chap. 1). (Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 557 et 552 ; cf. aussi Jean-Pierre Le Goff, La Barbarie douce. La modernisation aveugle des entreprises et de l’école, op. cit.)
  • [46]
    Jacques Rancière, La Mésentente, op. cit., p. 32.
  • [47]
    Ibid., p. 37, 31-32 et 54-55.
  • [48]
    Ferdinando Camon, Conversations avec Primo Levi, op. cit., p. 31.
  • [49]
    Ibid., p. 30.
  • [50]
    Ibid., p. 32.
  • [51]
    Ibid., p. 54-55.
  • [52]
    Ibid., p. 54.
  • [53]
    Dans Courants et contre-courants dans la pédagogie contemporaine, Daniel Hameline compare l’éducateur à un insurgé. Mais pas à un insurgé politique : à un insurgé qu’il vaudrait mieux appeler biologique – témoignant ainsi du progrès du biopolitique analysé par Foucault et Agamben : « Il est impossible d’éduquer sans croire, sans espérer, c’est-à-dire sans s’indigner de l’état dans lequel se trouve aujourd’hui le bien le plus précieux de l’humanité, son enfance, vouée aux nuisances de toutes sortes, à la stupidité, à l’incurie de l’espèce malfaisante que nous sommes. » Ne sommes-nous pas, ici, face à une universalisation du racialisme ? – Dira-t-on aux enfants qu’ils doivent devenir une autre espèce que la nôtre ? Mais avec quels mots, si ce n’est les mots de cette même espèce ? (Daniel Hameline, Courants et contre-courants dans la pédagogie contemporaine, Issy-les-Moulineaux, ESF éditeur, 2000, p. 93, cité par Philippe Meirieu, Le Pédagogue et les Droits de l’enfant, op. cit., p. 8 ; je souligne.)
  • [54]
    Mikhaïl Bakhtine, L’Œuvre de François Rabelais et la Culture populaire au Moyen Âge et sous la Renaissance, op. cit., p. 101-102.
  • [55]
    Ibid., p. 103.
  • [56]
    Denis Crouzet, Les Guerriers de Dieu, op. cit., t. I, p. 332.
  • [57]
    « Inversion des rôles, à Troyes, le 13 septembre 1563, par exemple, quand un maître d’école est fouetté publiquement, pour avoir instruit des enfants dans la religion dite de l’Évangile, et son supplice le place en situation de recevoir les coups qu’il pourrait avoir donnés. Le 5 juin 1561, ce seraient certains de ses élèves qui auraient assassiné maître Barthélemy Aneau au collège de la Trinité » (ibid., t. I, p. 339).
  • [58]
    Ibid., t. I, p. 340 et 322. Denis Crouzet associe le rire à une pratique de « vide de soi-même » qui permet la possession divine : participant d’une « intensité piétale », le rire « permet aux hommes de se laisser prendre par la violence de Dieu, emporter par elle » (ibid., t. I, p. 340-341). Il me semble qu’à la lumière de ces analyses, il faudrait mettre en rapport la « mise à mort du sujet » (désormais entrée dans sa phase éducative comme l’illustrent Les Derniers Géants ou Une si jolie poupée), la pédagogie fondée sur le rire, la dérision et le renversement carnavalesque, et le renouveau du sentiment religieux (sous des formes mystiques variées) et des sentiments de solidarité communautaire. La lecture de ce chapitre des Guerriers de Dieu devrait en outre intéresser quiconque s’interroge, aujourd’hui, sur certains phénomènes festifs modernes, comme par exemple les « raves ».
  • [59]
    Cette scène est fréquemment évoquée par les auteurs des textes parus dans Au sujet de « Shoah », le film de Claude Lanzmann, Paris, Belin, 1990, et commentée en particulier par Claude Lanzmann (p. 283).

La boucle est presque fermée, selon le mot d’Antelme. Il ne nous reste qu’à revenir sur certains des exemples évoqués dans les deux premiers chapitres de ce livre. Ils prennent une nouvelle couleur à la lumière des analyses qui précèdent.
Car la question n’est pas de savoir ce que nous aurions ou avons fait depuis la Seconde Guerre mondiale. La question n’est pas de refaire l’histoire, de rêver que des prises de position plus lucides – même si elles existaient, témoin Perec – eussent pu nous entraîner dans une autre histoire. Aurais-je mieux accueilli les rescapés, su les écouter ? Sans doute pas. La propagation de l’impassibilité ou de la sidération mystique obéit à un tempo plus rapide que l’exercice de la représentation, soulage plus vite et, dans le vécu immédiat, sans doute mieux. S’il y a un tragique dans l’histoire, selon le mot nietzschéen de Foucault, peut-être réside-t-il dans cette loi. Et, du reste, l’écriture de la modernité fut une grande aventure. Tout comme ses engagements politiques, que rien ne permet de déclarer caducs intégralement.
Aussi ne s’agit-il pas davantage de déclarer une énième rupture, de proposer qu’une nouvelle pratique de la langue nous sauve des errements du passé. La question est plutôt de mieux lire notre présent, c’est-à-dire de comprendre les forces de répétition obscures qui risquent de nous conduire là où, selon nos intentions proclamées, nous – ou du moins une grande partie d’entre nous, démocrates de gauche ou de droite – ne voulons pa…


Date de mise en ligne : 16/09/2022

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