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Introduction

Pages 9 à 14

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  • Ricard, A.
(1998). Introduction. Ebrahim Hussein : Théâtre swahili et nationalisme tanzanien (p. 9-14). Karthala. https://shs.cairn.info/ebrahim-hussein--9782865378340-page-9?lang=fr.

  • Ricard, Alain.
« Introduction ». Ebrahim Hussein Théâtre swahili et nationalisme tanzanien, Karthala, 1998. p.9-14. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/ebrahim-hussein--9782865378340-page-9?lang=fr.

  • RICARD, Alain,
1998. Introduction. In : Ebrahim Hussein Théâtre swahili et nationalisme tanzanien. Paris : Karthala. Les Afriques, p.9-14. URL : https://shs.cairn.info/ebrahim-hussein--9782865378340-page-9?lang=fr.

1En 1984, par un heureux concours de circonstances, j’obtins un passage pour Zanzibar. L’île s’ouvrait sur l’extérieur, vingt ans après une révolution violente, suivie du massacre et de l’exode d’une partie de la population. La face cachée de la République unie de Tanzanie se montrait ainsi un peu à mes yeux : silence, marché noir, corruption, système policier, le tout couronné d’un magnifique musée, ancien palais du sultan, baptisé Maison du souvenir, fermé aux visiteurs.

2Quelques années plus tard, je visitais la Maison du souvenir, que l’on avait bien voulu ouvrir dans le cadre d’une mission officielle. Fidel Castro trônait au sommet des marches ; Karumé, le premier président de 1964 à 1972, était une manière de nouveau sultan et, sur chaque mur, éclatait l’ignominieuse féodalité arabe. Seulement personne ne pouvait visiter. A l’heure où les investisseurs arabes étaient sollicités, une telle véhémence n’était plus de saison. De plus, tout ce qui s’était passé d’essentiel depuis la fin de la féodalité, en 1964, restait dans l’ombre. Que s’était-il même passé en 1964 ? Comment Karumé avait-il été assassiné quelques années plus tard ? Qu’était devenu l’étrange Okello, dont le rôle déterminant à l’origine de la Révolution était passé sous silence ?

3Tous ces oublis devaient peser sur les consciences des gens de la côte et alimenter un certain ressentiment sur une telle mémoire sélective. Beaucoup devaient se sentir solidaires de leurs coreligionnaires, de communautés dont ils partageaient le destin historique. Ebrahim Hussein, de Kilwa – ville tributaire des sultans de Zanzibar jusqu’au début du siècle –, devait songer à l’île des girofliers, même s’il en parlait peu… L’enthousiasme de beaucoup pour le socialisme tanzanien, bienveillant et chaotique, pouvait-il faire oublier le minigoulag tropical qu’était devenue l’île de Karumé ?

4Ce que je savais de la culture tanzanienne, à l’époque, il y a plus de dix ans, montrait bien qu’à l’exemple de beaucoup de pays africains, une conception totalisante de la culture avait essayé de s’y implanter. Le culte de la personnalité était récusé, sur le continent, pas à Zanzibar. Certes, la République unie de Tanzanie n’était pas l’URSS et les villages ujamaa n’étaient pas des camps d’internement, mais le projet d’unité culturelle et politique du socialisme tanzanien est un projet totalisant, qui ne laissait qu’une toute petite place à l’autonomie de la création artistique : la place d’Ebrahim… Or cette autonomie nous paraît être, avec la liberté religieuse, l’une de ces garanties essentielles qui indiquent que le projet totalisant ne s’est pas mué en projet totalitaire. Au fond, Ebrahim n’est plus d’accord, mais on le laisse tranquille, on ne le rééduque pas, on ne l’envoie pas dans un camp. Il est un peu, à sa manière comme toujours légère, cet homme en trop, dont parle Claude Lefort, à ceci près – et cela compte énormément ! – qu’aucune violence directe ne s’exerce sur lui, hormis quelques épisodes troubles, qui l’ont durement marqué, sur lesquels il revient souvent et que je n’ai pu éclaircir, à part l’épisode kényan, que je mentionne au chapitre six.

5La question de l’autonomie de la création artistique annonce celle de l’autonomie de l’individu. Ebrahim est aujourd’hui seul : cela fait-il de lui un individualiste ? Je ne sais pas. Le reproche d’ubinafsi revient en permanence sous la plume de ses critiques tanzaniens… Comment y aurait-il une écriture qui ne serait pas individuelle ? Comment l’expérience du sujet ne serait-elle pas portée par une trajectoire originale ?

6Ebrahim parle pour une génération – nous le verrons par l’écho de ses premières pièces – et il écrit la langue qui va unifier le pays. Tout ce qu’il écrit est un modèle : l’écrivain est maître de la langue, mais pas seulement du style, il s’agit ici aussi du lexique, voire de la graphie. L’œuvre d’Ebrahim est contemporaine de l’aménagement et du développement du kiswahili sanifu, le standard. Le premier dictionnaire unilingue du standard paraît en 1981 ; le meilleur dictionnaire bilingue entre le standard et une langue européenne paraît en 1987 : tous les mots d’Ebrahim s’y retrouvent. C’est un dictionnaire kiswahili-russe. Il comporte 30 000 mots ; c’est une œuvre remarquable. J’ai dû me souvenir que j’avais étudié le russe, bien connu un pays qui n’existe plus, l’Union soviétique ; j’avais aussi réfléchi, pour mon premier travail de recherche, un diplôme d’études supérieures, sur la critique soviétique. Je crois que cela m’a aidé à comprendre les pressions directes et indirectes qui s’exercent sur Ebrahim, les contraintes imaginaires ou réelles qu’il entrevoit.

7La position de modèle linguistique est particulièrement délicate pour celui qui l’occupe. Sans cesse scruté, le texte reçoit un écho démultiplié par les vertus censément exemplaires de sa langue. Telle est la situation de construction par le haut d’une culture nationale, qu’Olivier Roy analyse pour l’Asie centrale soviétique, assez analogue au cas tanzanien. Ebrahim a cherché à se protéger de cette étrange situation, à garder la singularité de sa voix, dans cette langue neuve qu’il écrivait. Toute langue est partagée entre tous, mais une langue aménagée au fur et à mesure du développement de la production littéraire impose à celui qui fait une œuvre d’étranges contraintes : toute scription vaut en tant que texte, a vertu exemplaire. L’écriture est entièrement socialisée et ramenée aux finalités de la société, pas à la recherche d’une vérité qui sortirait de son mouvement propre.

8Il faut que la voix soit en consonance avec l’idéologie du parti, avec les discours officiels, avec la langue de bois. Or l’écriture est verte, elle n’est pas desséchée et j’aime l’image du jujubier, l’arbre de Zanzibar, toujours vert, jusqu’à ce qu’une liane ne vienne l’étouffer, en faire du bois mort… Une voix vivante, le rythme toujours neuf d’une écriture décapante, à la recherche de la vérité, lancée dans une quête spirituelle qui ne s’inscrit pas directement dans les religions instituées, mais ne les dédaigne pas : telle est l’écriture d’Ebrahim… Il procède par allusions, images, ellipses, mais va toujours dans le même sens. Sa fausse note n’était pas audible dans le concert des débats « scientifiques » des années soixante-dix, sur la construction du socialisme, dont un recueil de Jean Copans nous donne un aperçu. Qui va se préoccuper d’une œuvre théâtrale ? Dans le livre de Denis Martin sur la culture politique tanzanienne, l’auteur ne cite pas Ebrahim et ne s’occupe pas de littérature, bien qu’il analyse la théâtralisation du pouvoir. L’écrivain est un marginal, qui ne participe pas au discours politique, qui se révolte contre la langue de bois. Il y aurait ici matière à un autre débat, méthodologique, sur la place des études sur les littératures dans la connaissance des sociétés. Pourquoi dans tous les écrits français – et anglais – sur la Tanzanie y a-t-il si peu d’intérêt pour la littérature en général, et le travail d’Ebrahim en particulier ?

9Je me livre ici à un exercice d’interprétation. Mes hypothèses ont germé lors de discussions quotidiennes pendant plus de deux ans avec des étudiants kenyans comme je l’explique au chapitre trois ; elles sortent aussi de mes rencontres avec Ebrahim, de voyages en Tanzanie dans lesquels j’ai trouvé que la vision d’Ebrahim était peut-être la plus lucide. J’ai ensuite lu, traduit, fait relire par des collègues – Georges Mertens et Elena Bertoncini – les traductions des limites desquelles je porte la responsabilité. Ce lent dévoilement de l’œuvre a modifié mes hypothèses ; il en a infirmé quelques-unes, mais validé la thèse centrale : celle d’un divorce du militant des années soixante d’avec le régime tanzanien ; cette rupture pouvait se comprendre à travers les propos et aussi le comportement, souvent erratique, d’Ebrahim, aux dires de mes interlocuteurs tanzaniens.

10Dans le texte littéraire l’auteur nous interpelle. J’essaie de pratiquer à ma manière cette lecture interpellative que Tzvetan Todorov mène sur nos auteurs canoniques. Les textes d’Ebrahim nous interpellent comme ils interpellent l’élève, l’étudiant, l’intellectuel tanzanien. L’auteur, fatigué du silence qu’il reçoit en écho, cesse à un moment de publier, mais pas d’écrire. Nouveau message que ce silence, nouvelle interpellation ! Je fais aussi l’hypothèse de la cohérence interne de l’œuvre et de la démarche.

11Une voix originale nous parle avec ses mots, son débit… Cette voix signe un rapport singulier au monde. Les lectures sociologiques nous ont trop enfermés dans les stratégies d’investissements symboliques menées à l’intérieur de champs culturels. De fait, Ebrahim a un capital culturel considérable, que la sociologie simpliste de beaucoup de critiques tanzaniens se plaît à relever. Il est fils d’une grande famille de lettrés de Kilwa et il est devenu le meilleur dramaturge tanzanien. Le capital culturel religieux dont sa famille était détentrice s’est, dans son œuvre, reconverti en spectacle. Cela ne nous dit rien de la dynamique de l’œuvre, de son mouvement, de son rapport unique au monde.

12Le postulat de l’unité de l’œuvre est d’autant plus difficile à maintenir qu’il y est souvent question de dissociation de la personnalité, de dédoublement ; mais les œuvres visent cette cohérence et témoignent d’un effort parfois douloureux pour la maintenir malgré le chaos qui menace dans la dernière œuvre publiée, « au bord du Thim »… Le postulat de la cohérence est aussi battu en brèche par la multiplicité des genres d’expression : le théâtre naturaliste fait place au théâtre épique ; un monologue poétique succède à ces formes et annonce une prose poétique en vers libres. Comme si une voix recherchait un rythme, comme si un sujet cherchait à situer dans la langue sa présence à l’histoire. Ce mélange des genres poétiques et dramatiques, ce texte lyrique et épique, truffé de références littéraires et religieuses, brouille les pistes.

13Les pièces de théâtre sont écrites en vers libres, et Ebrahim a inventé le vers libre swahili. Ces innovations sont aussi une façon neuve de vivre la condition créole swahili. Au lieu de réifier l’identité côtière, d’essentialiser la swahilité, Ebrahim la montre à l’œuvre, et pour comble, personne ne lui en sait gré, ni même ne semble comprendre ce projet qui ne fait que continuer la tradition d’ouverture du monde côtier. Perse, Arabie, Portugal, Allemagne, Grande-Bretagne, et même, pour quelques décennies à Kilwa, la France, sont venues dans ces contrées rencontrer l’Afrique bantoue pour toutes sortes de trafics : d’hommes, de biens, d’idées ; il en est résulté une culture toujours vivante, dans laquelle s’inscrit Ebrahim.

14On peut le lire pour apprendre le kiswahili : je l’ai fait et c’est sans nul doute le meilleur modèle qui se puisse trouver pour la langue standard. Mais à le lire on apprend autre chose. Il est engagé dans un chemin qui ne peut se limiter aux bornes des discours officiels qui l’encadrent. Il se sent dépositaire d’une histoire qui est celle d’une Afrique ouverte, métisse, d’une swahilité moderne, laïque, exigeante à l’égard de la vérité, que tous les idéologues de l’uzawa – le fait d’être né sur le continent, d’être un vrai Africain (?), un vrai musulman, ou un vrai « quelque chose » –, voudraient nier, voire faire disparaître. Plus je le lisais, plus je me pénétrais de cet imaginaire de la libération. Ce message humaniste n’avait rien qui puisse heurter le Mwalimu, le maître d’école qui était aussi président, Julius Nyerere… Mais « les lunettes noires » et les « mains remplies de jasmin » des amis du Mwalimu ont voilé, puis fait oublier le message… Le poète, lui, s’en souvient.

Post-scriptum

15Je suis revenu à Dar es-Salaam en avril 1997. J’ai rencontré plusieurs fois Ebrahim Hussein. Je lui ai montré mes traductions et remis copie de l’édition en français et en italien de son poème sur le mur de Berlin. Nous avons continué nos promenades. C’est à l’occasion de l’une d’elles que j’ai pris les photos qui illustrent cet ouvrage. Ebrahim était content de voir son poème sur Berlin imprimé. Il était souvent enjoué ; nous avons retrouvé des lieux de rencontre du Dar des années soixante : la terrasse du Palm Beach, par exemple. Les garçons l’ont reconnu et cela lui a donné un coup de cafard. Il continue à travailler pour Oxford University Press : il lit des manuscrits, fait des traductions. Il m’a donné deux nouveaux poèmes. Je voulais aller à Kilwa avec lui, mais cela ne l’intéressait pas de revenir là-bas. Il ne veut toujours pas quitter le pays, par peur d’ennuis à la frontière. Pourtant il y a un nouveau président, plusieurs partis, une atmosphère nonchalante et paisible et ses craintes paraissent bien peu fondées.

16Je n’ai pu aller à Kilwa. La route était coupée par les pluies. J’ai pris le bateau pour aller à Mtwara. Je suis passé au large de Kilwa. J’ai vu Mikindani d’où les marchands de Kilwa lançaient des caravanes vers les Grands Lacs et d’où Livingstone partit pour son dernier voyage. Du temps de Vasco de Gama, Kilwa était une grande ville que Camoens célèbre dans les Lusiades. C’est aujourd’hui un port difficile d’accès et une ville endormie. Pour combien de temps ? On y a trouvé récemment du pétrole. Nous savions bien – et depuis longtemps – que le Golfe persique n’était pas loin…

17Arusha, le 1er mai 1997


Date de mise en ligne : 26/09/2018